1. Introduction
Dans les recherches linguistiques sur la modalité et les verbes modaux en anglais, may occupe souvent une place centrale. Or, les analyses de may sont le plus souvent basées sur des occurrences qui suivent une syntaxe canonique (sujet-auxiliaire). Par exemple, dans You may borrow my bicycle if you wish, may a une valeur de permission (Quirk et al. Reference Quirk, Greenbaum, Leech and Svartvik1985: 223), que van der Auwera et Plungian catégorisent comme « deontic possibility », une valeur centrale dans la « Modality’s semantic map » (Reference van der Auwera and Plungian1998: 111). Toutefois, dans les optatives introduites par may marquées par une inversion (auxiliaire-sujet), may ne semble pas avoir une telle valeur. Van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998: 29) classent ce type de phrase à valeur de souhait comme un usage « post-modal » (par exemple, May he live a hundred years!). D’un autre côté, également caractérisée par l’inversion syntaxique, la question fermée en may retient pourtant une valeur modale typique (par exemple, dans May I take a message?, on a une demande de permission auprès de l’interlocuteur). Mais si les deux structures partagent la même particularité syntaxique, qu’est-ce qui fait que may a une telle différence de valeur dans les deux contextes?
À première vue, la différence formelle entre ces deux structures semble être la présence de l’interrogation dans la question fermée, marquée par un point d’interrogation à l’écrit et une intonation interrogative montante à l’oral. Mais si l’on examine des exemples de ces deux structures de plus près, on peut voir qu’il y a de nombreuses différences syntaxiques et lexicales observables, notamment le choix du type de sujet (section 3.1), l’emploi des marqueurs « subjectifs » et « intersubjectifs » (section 3.2), la possibilité d’antéposer un syntagme adjectival ou nominal dans l’optative (section 3.3), et le choix du type de procès associé (section 3.4). Ces caractéristiques quasiment exclusives à chacune des structures conditionnent l’interprétation de la valeur de demande de permission ou la valeur de prière. Dans les rares cas où l’un des éléments n’est pas conventionnel, les énoncés perdent leur valeur de souhait. Par exemple, les deux énoncés soulignés en (1) ont toutes les caractéristiques d’une structure optative, mais au lieu d’avoir une interprétation de prière, ils sont décrits comme selfish:Footnote 1

Ou alors, on a du mal à décider la catégorie de la structure, comme dans le cas suivant, où l’on ne peut pas juger s’il s’agit d’une requête ou d’une prière:

Du point de vue de la Théorie des opérations énonciatives (TOÉ), l’interrogation et l’optative mettent toutes les deux en jeu une relation de repérage particulière entre le locuteur-énonciateur et l’interlocuteur-coénonciateur, ce qui distingue ces deux types de phrases des occurrences de may traditionnellement étudiées (c.-à-d. avec une syntaxe canonique à l’affirmative sujet-auxiliaire). Dans cet article, nous allons explorer les effets de ces schémas non conventionnels de repérages énonciatifs à partir de l’opération fondamentale de may.
Avant de nous lancer dans l’examen du corpus, nous allons voir quelques concepts de base de la TOÉ, essentiels à l’analyse.
2. Le repérage énonciatif dans la question fermée en may et l’usage optatif de may
Dans la TOÉ, l’énonciateur est le « repère subjectif origine » d’un énoncé (Chuquet et al. Reference Chuquet, Gilbert and Chuquet2018), c’est-à-dire que l’énoncé se construit autour de l’énonciateur et c’est lui qui prend en charge la relation prédicative. À partir de l’énonciateur, on peut définir le locuteur avec une relation de repérage. Par exemple, dans une phrase affirmative avec may, on a une relation d’identification entre l’énonciateur et le locuteur (le locuteur donne sa propre opinion):
(Quirk et al. Reference Quirk, Greenbaum, Leech and Svartvik1985: 223).
Dans cet exemple, c’est le locuteur qui donne sa permission au référent de you, en l’occurrence l’interlocuteur, qui est en même temps identifié au coénonciateur. C’est-à-dire qu’à partir de l’énonciateur-locuteur, on peut également définir le coénonciateur-interlocuteur avec une relation de différenciation (« autrui » par rapport à l’énonciateur, à qui est adressé l’énoncé). (La relation entre l’énonciateur/coénonciateur est complexe et peut varier selon le contexte. Pour plus d’explications concernant leur relation, voir Gilbert Reference Gilbert1993, Culioli Reference Culioli2018).
Pour rendre compte des phénomènes langagiers, la TOÉ utilise les opérations énonciatives comme outil d’analyse et de description pour les occurrences représentant les notions:
« A notion can be defined as a complex bundle of structured physico-cultural properties and should not be equated with lexical labels or actual items. Notions are representations and should be treated as such; they epitomize properties […] derived from interaction between persons and persons, persons and objects, biological constraints, technical activity, etc.
Notions are apprehended and established through occurrences (enunciative events) […] » (Culioli Reference Culioli1990: 69).
Une relation prédicative est en fait une collection de repérages entre les notions. Et une occurrence de la relation prédicative est sa manifestation spatio-temporelle. Par exemple, avec les notions /you/, /borrow/, /my bicycle/, on peut construire la relation <you-borrow my bicycle>, et une occurrence est une manifestation, un exemplaire de cette notion complexe que représente la relation prédicative. Une opération énonciative peut mettre en jeu les deux paramètres d’une occurrence, la dimension qualitative Qlt, et la dimension quantitative Qnt:
« Quantification et qualification sont deux concepts centraux de la TOE qui permettent de figurer la construction d’une occurrence de notion. Construire une occurrence revient à effectuer une double délimitation sur une notion, une {délimitation quantitative} (opération de quantification) et une {délimitation qualitative} (opération de qualification). La première, notée QNT, concerne l’ancrage spatio-temporel de l’occurrence, son repérage par rapport au paramètre T de la situation d’énonciation, et donc son existence, et la seconde, notée QLT, a trait à sa nature, ses propriétés, ses qualités, et donc son repérage par rapport au paramètre S de la situation d’énonciation, sa structuration subjective par un sujet énonciateur » (Chuquet et al. Reference Chuquet, Gilbert and Chuquet2018). (Voir les concepts de base de la TOÉ dans Franckel et Lebaud Reference Franckel and Lebaud1990 annexe; Gilbert Reference Gilbert1993, Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001; Chuquet et al. Reference Chuquet, Gilbert and Chuquet2018).
Fondamentalement, may indique « une stabilisation minimale du rapport Qnt/Qlt, ce que nous représenterons par la formule suivante: (Qlt) (Qnt) » (Gilbert Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001: 28). L’exemple (3) nous permet de voir qu’avec la valeur déontique que marque may, l’énonciateur ne pose pas d’obstacle à la validation de la relation prédicative: « rien ne s’oppose qualitativement dans les valeurs qui sont les miennes à l’occurrence quantitative de la relation » (Gilbert Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001: 63). En même temps, il y a une séparation entre les dimensions qualitative et quantitative. L’énonciateur prend en charge la dimension qualitative en donnant la permission au coénonciateur, car il juge subjectivement que l’occurrence de <you-borrow my bicycle> est compatible avec sa venue à l’existence. Quant à la validation de l’occurrence (la dimension quantitative), c’est plutôt le coénonciateur, le référent de you, qui peut (s’il le veut) effectivement l’amener à l’existence (cette dimension est explicitée par le locuteur, if you wish). Gilbert (Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001) fait remarquer cette particularité de dissociation dans la valeur déontique de may, et commente la compatibilité de la valeur déontique avec l’interrogation:
« Cette dissociation s’accorde tout à fait avec le schéma de l’interrogation qui, même hors relation intersubjective forte, implique que l’on s’en remet à son interlocuteur pour ce qui est de la prise en charge de la relation, puisqu’on lui demande de se construire en tant qu’énonciateur en ne se réservant du même coup que le rôle de simple locuteur disant sans pour autant prendre en charge ce que l’on dit » (Gilbert Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001: 73).
C’est-à-dire que dans une interrogation, le locuteur tente de confier le rôle de l’énonciateur à l’interlocuteur, et que dans une question fermée en may, il espère obtenir sa permission. On peut ainsi imaginer une question portant sur la relation prédicative <I-borrow your bicycle> en (3), où le locuteur demande la permission à l’interlocuteur:

On remarque qu’il serait difficile de garder l’hypothétique en if en (5), parce qu’en posant la question, le locuteur exprime déjà son souhait d’emprunter le vélo; ajouter if I wish serait redondant. Cela veut dire que le locuteur ne perd pas totalement le statut d’énonciateur, car il exprime ses valeurs qualitatives en termes de souhait dans un énoncé sous-jacent:
On peut ainsi dire que, dans une question fermée en may, il y a deux instances de modalité: le souhait du locuteur de valider la relation prédicative, et la demande de permission auprès de l’interlocuteur. Dans ce contexte, le verbe associé au sujet syntaxique de l’énoncé (le locuteur, référent de I) est dans la plupart des cas agentif (voir section 3.4). Le locuteur demande la permission de valider le procès, parce que sa validation est considérée comme désirable. Mais en fin de compte, la validation de la relation prédicative dépendra de l’avis (la subjectivité) de l’interlocuteur, s’il juge bon de donner son feu vert pour la validation ou pas. C’est-à-dire qu’à l’issue de la question, l’occurrence n’est pas délimitée qualitativement de façon stable, puisque le locuteur attend la réponse de l’interlocuteur.
Dans toutes les questions de ce type, la modalité déontique que marque may n’est pas la seule instance de modalité; en effet, l’interrogation elle-même contient une modalité qui peut être interprétée comme une modalité volitive. Le locuteur et l’interlocuteur jouent un rôle différent dans les deux instances de modalité:
1. En posant une question à l’interlocuteur, le locuteur exprime le souhait d’avoir une réponse de sa part. On a donc une modalité volitive (« je voudrais une réponse à ma question »);
2. La modalité de permission que marque may dans may I…? a pour (potentielle) source déontique l’interlocuteur et (potentiel) but déontique le locuteur.
Par conséquent, il est plus difficile de décider qui joue le rôle de l’énonciateur, car le locuteur qui pose la question, d’une part, exprime son souhait, c’est-à-dire qu’il prend bien en charge l’énoncé sous-jacent exprimant un souhait, montré en (6), et l’interlocuteur est censé donner sa permission (ou pas), ce qui veut dire qu’il a également le rôle potentiel de l’énonciateur. Afin de faciliter la lecture, dans cet article, celui qui pose la question est par convention noté « locuteur », et celui qui répond « interlocuteur ».
Quant à la structure optative en may, la modalité qu’elle marque peut avoir plusieurs interprétations. Dans les grammaires ou les recherches sur la modalité, l’optatif est souvent placé dans la catégorie déontique (p. ex. Palmer Reference Palmer2001), ou associé avec la volonté (« Containing an element of will », Jespersen Reference Jespersen1971: 820).Footnote 2
Or, selon l’OED, may optatif est un emploi « subjonctif » et sa valeur d’origine est la possibilité dynamique:
« It seems likely that this ‘subjunctive’ use of may has developed from the earlier dynamic use (forms 5) » (May v.1 II.ii.), « Expressing objective possibility, opportunity, or absence of prohibitive conditions; have the potentiality to, be at liberty to, be permitted by circumstances to » (May v.1 II.i.5., OED Online 2023).
Mais en même temps, l’OED indique que may optatif est dérivé de may au sein d’une proposition subordonnée régie par un verbe principal tel que « beseech, desire, demand, hope, wish », avec un sens d’objectif à atteindre (« involving the idea of purpose or contemplated result »), par exemple, I hope that the book may be of service to students of all the social sciences (May v.1 II.ii.9.b. et II.ii.12., OED Online 2023). Dans une optative, la valeur de may semble avoir intégré la proposition principale en gardant le sémantisme commun des verbes, « je veux que la relation prédicative soit validée ». Cela montre que la caractéristique volitive d’une structure optative révèle également le souhait du locuteur, comme la question fermée en may. Mais en l’absence d’interrogation, le locuteur ne demande pas à l’interlocuteur de donner sa permission avec le modal may. Et parce que le locuteur n’attend pas de réponse, d’autres sources subjectives ne sont pas censées intervenir dans le jugement de la qualité de la relation. L’avis du locuteur est donc le seul qui compte dans l’optatif. En exprimant son souhait, il dit que la relation est bonne à valider, révélant ainsi une occurrence avec un paramètre qualitatif stable. On peut observer des exemples dans lesquels le locuteur prescrit quelque chose à l’interlocuteur, sans lui proposer de choix:

On comprend donc que le locuteur émet un jugement arbitraire. On peut par la suite voir que may optatif ne garde pas son caractère « objectif » d’origine, parce que l’opinion de l’énonciateur est biaisée. Mais la valeur de souhait de may revient à dire que l’objectif central de l’énoncé n’est pas le jugement arbitraire, mais plutôt la validation de la relation prédicative (voir aussi Gilbert Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001: 75, note 19), qui est ici indépendante de la volonté du locuteur, comme le remarque Dobrushina:
« The speaker lacks control over the situation » (Dobrushina Reference Dobrushina2022: 17).
On peut dire qu’en employant une optative en may, le locuteur s’en remet aux circonstances ou au destin pour que ces derniers ne fassent pas obstacle à l’éventuelle validation de la relation prédicative:
« a wish is like an appeal to circumstances (destiny) to allow the realization of a state of affairs » (van der Auwera et Plungian Reference van der Auwera and Plungian1998: 107).
En effet, la venue à l’existence de l’occurrence ne relève pas uniquement de l’intervention (et du bon vouloir) du locuteur ou du référent du sujet (souvent you, qui a pour référent l’interlocuteur):
« in the case of optative forms, the speaker does not mean to assign responsibility to the addressee or any other participant for the action wished for » (Dobrushina Reference Dobrushina2022: 17, citant Dobrushina et al. Reference Dobrushina, van der Auwera, Gusev, Dryer and Haspelmath2013, Nikolaeva Reference Nikolaeva, Nuyts and van der Auwera2016).
On retrouve ainsi le sens de may d’origine dynamique, be permitted by circumstances to. C’est dans ce contexte particulier de l’optatif qu’on peut avoir en même temps une interprétation volitive (le souhait) et une valeur dynamique (la validation ou non de la relation prédicative dépend des circonstances, hors de portée du locuteur ou de l’interlocuteur).
Ceci revient à dire que la différence entre la question fermée en may et l’optative en may se résume à la relation entre le locuteur et l’interlocuteur, et entre l’énonciateur et le coénonciateur, avec différentes façons de prendre en charge la relation prédicative. Avec la question fermée, le locuteur exprime un souhait de valider la relation et demande à l’interlocuteur de donner sa permission; avec l’optative, le locuteur-énonciateur décrète que la relation est bonne à valider, mais s’en remet aux circonstances ou à une entité autre que les locuteurs quant à sa réalisation. L’interlocuteur ne joue pas le rôle du coénonciateur dans l’optative, car le locuteur ne le consulte pas pour avoir son avis. Si l’on regarde la définition de la relation intersubjective de Culioli:
« Pour la relation inter-subjective, nous aurons deux cas de figure possibles:
(a) d’un côté, […] c’est traditionnellement l’assertion. Dans ce cas il y a nécessairement relation inter-subjective et peut-être faudrait-il corriger sur ce point ce qu’a dit Benveniste: il faudrait parler d’inter-subjectivité dans le langage. La relation entre sujets est centrée, ramenée à l’énonciateur qui se porte garant et elle est donc articulée, organisée, centrée, ramenée à lui de façon foncière.
(b) 2e point: c’est lorsque la relation au co-énonciateur joue un rôle fondamental – qu’il s’agisse de problèmes de causation, de coercition, de désir exercé soit sur soi-même, soit sur autrui » (Culioli Reference Culioli1985: 80–81).
La question fermée en may établit une relation intersubjective typique de la 2e catégorie entre le locuteur et l’interlocuteur, alors qu’il est plus difficile de classer l’optative dans la même catégorie. Avec la valeur de souhait de may, le locuteur-énonciateur a bien le désir que la relation prédicative soit validée, mais étant donné que l’interlocuteur n’est pas le coénonciateur, l’énoncé ne construit pas une relation intersubjective directe entre les locuteurs. D’un autre côté, on ne peut non plus classer un souhait dans la catégorie de l’assertion, puisque traditionnellement, l’intérêt d’une prière est de se faire entendre par l’instance divine pour qu’elle soit exaucée. Si l’on considère que la relation intersubjective dans une optative comprend le locuteur et l’être supérieur, cette relation est particulière parce que le locuteur n’attend aucun retour subjectif: la relation au coénonciateur se constitue donc uniquement avec une attention portée sur la validation quantitative de l’occurrence.
En regardant plus en détail les différences syntaxiques et contextuelles des deux structures, nous pouvons mieux comprendre les effets en fonction des différentes configurations de la relation intersubjective.
3. L’intersubjectivité et may
3.1 Les types de sujets
Dans ses corpus, Coates (Reference Coates2015: 140) a constaté que la forme interrogative de may est uniquement employée à la première personne, et qu’elle exprime toujours une valeur de permission. Dans le COCA (contenant un milliard de mots [1 001 610 938] à la date de rédaction de cet article), les occurrences de la question fermée en may sont également majoritairement à la 1re personne, en May I…? (10 381/11 408 occurrences totales de questions fermées en may [personal pronoun]…?) ou May we…? (n = 737), et dans quelques rares cas avec un sujet à la 3e personne May he/she/they/it…? (49 occurrences).Footnote 3 Une grande partie des occurrences de may [personal pronoun]…? sont relevées dans les sections TV/movie (n = 8 440) et fiction (n = 2 168). C’est-à-dire que les questions en may (y compris les interrogations particulières en wh-) sont principalement utilisées dans les dialogues scriptés.
Il est plus difficile d’établir les statistiques précises des occurrences optatives dans le COCA, parce que cette forme n’a pas de marqueur emblématique, à part l’inversion sujet-auxiliaire qu’elle partage avec l’interrogative et d’autres structures particulières (par exemple des formes négatives telles que « […] we shall meet the enemy, and not only may he be ours, he may be us », ou des formes elliptiques comme « Again, jennygadget seems to be ok with the degree of antagonism currently involved in these debates, and so may you »). Dans la mesure où les occurrences interrogatives et les structures particulières avec une inversion sujet-auxiliaire au sujet you/he/she/they/it sont relativement rares, on peut tout de même voir la tendance de la distribution des occurrences optatives en observant le nombre total des occurrences de la structure à inversion sujet-auxiliaire. En prenant en compte les 1 310 occurrences totales de may you et les 1 996 occurrences de may he/she/they/it, la distribution est plus concentrée dans les contextes d’écrit informel (blog 644, web 544) et de dialogues scriptés (TV/movie 891, fiction 449).Footnote 4 On peut aisément comprendre que l’optative est davantage utilisée dans le contexte écrit du fait que cette structure ne nécessite pas un interlocuteur, le coénonciateur étant la divinité à qui est adressé le vœu.
Dans le présent article, les occurrences interrogatives relèvent principalement de la section TV/movie, dans un contexte dialogal (et quelques exemples en blog, web, spoken). Pour les occurrences optatives, les exemples sont relevés dans diverses sections (TV/movie, fiction, blog, web, spoken, magazine), parce que le contexte propice à l’optative n’est pas uniquement dialogal, la langue écrite étant également un cadre favorable à son utilisation.
Les questions fermées relevées expriment toutes une demande de permission auprès de l’interlocuteur:

Le sujet est surtout à la 1re personne du singulier I, parce que le contexte dialogal avec une interrogation est propice à la relation intersubjective directe entre le locuteur (le référent de I) et l’interlocuteur (le référent de you), dans laquelle le locuteur demande la permission à l’interlocuteur au sujet de quelque chose qui les concerne tous les deux (par exemple, <I-tell you something>). On peut également avoir we ou la 3e personne comme sujet, parce que le locuteur peut représenter les référents pour demander la permission auprès de l’interlocuteur.
La demande de permission peut difficilement accepter un sujet à la 2e personne, *may you tell me something?, parce que, comme on l’a vu plus haut, la question fermée en may exprime le souhait du locuteur de valider la relation prédicative, mais c’est l’interlocuteur qui a le dernier mot. Or, il serait illogique que le locuteur défende les intérêts de l’interlocuteur tout en lui demandant sa permission, *donnes-tu une permission à toi-même ? Footnote 6
D’un autre côté, les occurrences avec une inversion sujet-auxiliaire en may à la 2e personne sont possibles et fréquentes avec une lecture optative:
Si l’on accepte que la modalité de souhait dans une optative soit volitive, la source modale ne peut qu’être le locuteur-énonciateur, car il est la seule source subjective de l’énoncé, « je souhaite que la relation prédicative soit validée ». Par conséquent, on peut très bien avoir une relation prédicative avec le sujet you, puisque le locuteur ne demande pas à l’interlocuteur d’intervenir. On peut voir dans la paraphrase que le locuteur (I) a toute latitude pour le souhait concernant l’interlocuteur (you):
On comprend aussi qu’on peut facilement avoir un sujet à la 3e personne pour exprimer un vœu qui concerne autrui:

Plus rarement, on peut avoir des occurrences optatives à la 1re personne:

D’un point de vue pragmatique, ces deux exemples sont quelque peu différents des occurrences aux 2e et 3e personnes. Comme la validation de la relation prédicative est considérée comme une bénédiction, une réalisation divine, le bénéficiaire de la relation, le locuteur – sujet I dans la relation – se considère béni si la relation est validée. C’est-à-dire que, dans ce contexte, May I optatif est une forme de politesse pour dire que ce serait un honneur si la relation prédicative se réalisait (reformulation de l’auteure de l’article):

Les exemples à la 1re personne où le locuteur est le véritable bénéficiaire sont rares et n’apparaissent que dans un contexte exceptionnel. Nous avons vu dans l’introduction l’exemple (1), répétée ici en (20), où le problème de se souhaiter une bonne chose est justement discuté, et les prières au sujet I sont qualifiées d’« égoïstes »:

Et dans cet autre exemple, le sujet I est utilisé pour référer à l’interlocuteur dans un tutoriel, et au cours du passage, il subit une généralisation, May I be happy, may I be peaceful → May all things be happy, may all things be peaceful:

Enfin, on a fréquemment des occurrences avec le sujet God/He, explicité comme l’entité capable d’un acte divin:

Dans le COCA, il y a davantage d’occurrences de May God que de May you (1 579 et 1 310). Cela démontre encore une fois l’association du divin à l’usage de l’optatif. On voit que le sujet n’est pas forcément le bénéficiaire, il peut également être le bienfaiteur.Footnote 7 Ce que marque essentiellement may optatif, c’est la dimension quantitative souhaitée: « je veux que la relation prédicative soit validée ».
3.2 Marqueurs « subjectifs » et « intersubjectifs »
De nombreux linguistes ont remarqué qu’à part les auxiliaires modaux, les items lexicaux tels que les noms ou les adjectifs peuvent aussi révéler l’attitude du locuteur (voir Gosselin Reference Gosselin2010, Ducrot Reference Ducrot, Dittmar and Reich2013). On peut tout autant dire qu’il y a des marqueurs de l’intersubjectivité qui montrent si le locuteur asserte quelque chose ou s’il prête davantage attention à l’interlocuteur. À l’instar de Culioli, Traugott (Reference Traugott, Davidse, Vandelanotte and Cuyckens2010) fait la distinction entre « subjective » et « intersubjective », et elle montre qu’il y a des marqueurs spécifiques à chaque catégorie de relation intersubjective:
« Historically, and, I would argue, synchronically, there is a difference with respect to what has to be learned, and therefore specified in the inventoryFootnote 8 , between subjective possibly, even (markers of speaker assessment) and intersubjective please (a marker of speaker’s acknowledgment of and attention to the addressee) » (Traugott Reference Traugott, Davidse, Vandelanotte and Cuyckens2010: 31).
Ce qui est « subjectif », selon Traugott, ressemble à la catégorie (a) du classement de l’intersubjectivité de Culioli, où l’énonciateur asserte sa propre position, tandis que ce que Traugott appelle « intersubjectif » s’approche de la catégorie (b), où l’attention de l’énoncé repose sur le coénonciateur.
Avec les deux structures à l’étude, les différences de marqueurs d’(inter)subjectivité sont significatives. Dans l’interrogative, nous verrons surtout les marqueurs qui portent à penser que le locuteur prête plus d’attention à l’interlocuteur ; dans l’optative, les items lexicaux suggèrent davantage une position assertive du locuteur vis-à-vis de son souhait (d’un autre côté, on ne peut pas non plus dire que l’optative est purement assertive ou « subjective », parce que le vœu se situe en deçà de la validation de la relation, et il peut ne pas se réaliser).
Dans les questions fermées, may est constamment associé avec des formes de politesse (1 382 occurrences de may I … please):

En effet, les marqueurs please, respectfully, humbly, politely, kindly décrivent tous la position ou l’attitude du locuteur par rapport à l’interlocuteur. Ces marqueurs sont très souvent purement formels, comme on peut le remarquer en (26), où il ne s’agit même pas d’une question, mais d’une requête, puisque l’énoncé ne se termine pas par un point d’interrogation. En fait, les exemples en (23)–(27) utilisent tous la forme de politesse pour « déguiser » une requête: Please give me some more popped corn, Please let us stay one night, sir, I remind you that this is a murder trial, When you respond, do so to the piece and not the writer, Give me your credit number.
On peut également constater des combinaisons avec des marqueurs de faible degré (265 occurrences de may I just):

Just et simply montrent tous les deux la considération explicite du locuteur pour l’interlocuteur, qui est censé donner son avis subjectif sur la relation prédicative. Pour obtenir une permission, le locuteur se montre poli, comme en (23)–(27), ou dit à l’interlocuteur que la permission qu’il pourrait accorder représente pour lui un investissement minime (marqué par just en (28) et simply en (29)).
D’un autre côté, l’usage optatif de may contient souvent des marqueurs de totalité (par exemple, may pp [personal pronoun] always 137 occurrences, may pp never 154 occurrences, may pp ever 27 occurrences), ou des items lexicaux qui dénotent une appréciation universelle (par exemple, may pp… well 232 occurrences), ou les deux types en même temps:

Dans ces trois exemples, on peut trouver des marqueurs de la totalité temporelle (always (30), never (31), ever (32)), ou d’une quantité totale (all (32)). Ces marqueurs signalent tous que le souhait du locuteur porte sur l’ensemble des occurrences de la relation prédicative. Et même hors contexte, well, pleasing (30), (never) give up, (never) give in (31), erase all your cares, sunny (32) ont tous une connotation positive. En d’autres mots, même si may marque « une stabilisation minimale du rapport Qnt/Qlt » comme le veut Gilbert (Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001), le jugement du locuteur concernant la relation prédicative est absolu, parce que le paramètre qualitatif des occurrences est stabilisé par le fait que le locuteur évoque la relation prédicative comme un souhait, c’est-à-dire qu’il y a une valuation positive de la part du locuteur-énonciateur (« ce que je souhaite est bon »), et ne nécessite pas l’intervention subjective d’autrui. Ce qui n’est pas stable, et qui demeure totalement hors de portée du locuteur-énonciateur, c’est uniquement la venue à l’existence de l’occurrence (le paramètre quantitatif), qui ne dépend pas du jugement subjectif d’autrui. La demande de permission suppose aussi une valuation positive de celui qui pose la question, mais la venue à l’existence de l’occurrence dépend de la valuation du coénonciateur. De ce point de vue, le locuteur joue pleinement le rôle de l’énonciateur dans une optative, parce qu’il est la seule source subjective de l’énoncé.
De ce fait, on peut difficilement trouver des marqueurs portant une attention « intersubjective » sur l’interlocuteur dans les optatives, à l’exception des cas où le dialogue est directement adressé à la divinité, comme dans l’exemple (2) qu’on a vu dans l’introduction, répété ici en (33):

La demande directe we ask you to please give us your strength […], we ask you to please take care of Nell et l’impérative Please help us sont toutes destinées à la divinité, Lord. En présence de please, l’énoncé may you please show us an unadulterated sign […] ressemble à une question fermée en guise de requête polie. Le sujet you est acceptable si c’est une requête, et la phrase est équivalente à une impérative, Please show us an unadulterated sign. Mais comme l’interlocuteur est une entité divine, on peut aussi bien dire qu’on a affaire à une optative, où le locuteur asserte la dimension qualitative de l’occurrence avec an unadulterated sign et laisse la validation de la relation prédicative à la divinité.
3.3 Particularité syntaxique de l’optative en may
La différence entre les deux types de phrases se reflète aussi dans leur particularité syntaxique. Cotte (Reference Cotte1988, cité par Furmaniak Reference Furmaniak2005) fait remarquer que, contrairement à une question fermée en may, un adverbe ou un syntagme nominal de la relation prédicative dans une optative en may peut être antéposé, comme dans « Much joy may she have of him! » (exemple de Furmaniak Reference Furmaniak2005: 105).
Dans son article sur may optatif, Furmaniak (Reference Furmaniak2005) tente d’apporter une explication à cette particularité de l’optative avec les fonctions syntaxiques des constituants de la phrase, mais on peut également poser l’hypothèse que l’élément antéposé est celui qui fait l’objet de la valuation du locuteur-énonciateur vis-à-vis de la relation prédicative.
Quirk et al. (Reference Quirk, Greenbaum, Leech and Svartvik1985) avancent l’hypothèse que l’élément antéposé (« the thematic element ») présente une importance énonciative, et le reste de l’énoncé est construit autour de cet élément:
« […] the item fronted may be the one contextually most demanded:
|WILson his NAME is|
An |utter FOOL she ‘made me’ feel|
|Really ‘good MEALS they’ serve at that hoTEL|
It is as if the thematic element is the first thing that strikes the speaker, and the rest is added as an afterthought » (Quirk et al. Reference Quirk, Greenbaum, Leech and Svartvik1985 : 1377).
Dans ces exemples, l’élément antéposé est toujours ce qui fait l’objet de l’assertion (Wilson, an utter fool, really good meals), et son importance est mise en évidence par l’ordre syntaxique inhabituel. Dans une optative, l’élément le plus important est bien sûr le souhait, ce que le locuteur juge comme absolument positif. Et il met cet élément au début de la phrase pour mettre en évidence ce qui est souhaité:

Dans une interrogative, ce qui est demandé a également une importance énonciative, mais le locuteur ne peut pas l’antéposer en tant qu’élément absolument positif, puisque son jugement qualitatif est en attente de réponse:
Accessoirement, cette particularité syntaxique laisse à penser que l’optative en may est un croisement entre une phrase assertive et une phrase interrogative. Une phrase optative en may peut recevoir un élément asserté antéposé comme dans une assertion, et elle est également caractérisée par une inversion sujet-auxiliaire comme dans une interrogation. Ruchot a remarqué que l’optative n’est pas reconnue comme un type de phrase à part, « à côté des types assertif, interrogatif, impératif et exclamatif » (Reference Ruchot2022: 12). Cette difficulté de classification s’explique peut-être aussi par le fait que l’optative représente les caractéristiques de tous les types de phrases. Outre ces caractéristiques propres à l’assertive et à l’interrogative, on a aussi vu qu’en (33), l’optative présente celles que l’on retrouve dans l’impérative. Furmaniak a aussi noté que « les énoncés optatifs sont expressifs » (Reference Furmaniak2005: 119).
3.4 Types de procès associés à la question fermée et à l’optative
Outre les marqueurs d’(inter)subjectivité, les verbes qui sont associés aux deux structures dénotent aussi des procès de différents types. La question fermée est généralement associée à un procès ponctuel repéré dans la situation d’énonciation, alors que l’optative contient la plupart du temps un état stable ou un objectif à atteindre.
Dans la plupart des occurrences de la question fermée, le prédicat renferme un verbe d’action:

Tous les prédicats mènent à penser qu’il ne s’agit que d’une seule occurrence de la relation prédicative, parce que le processus est soumis à l’appréciation de l’interlocuteur, qui s’applique à la situation d’énonciation. En (36), le locuteur ne parle pas de n’importe quelle personal question – il a une question particulière à poser ; en (37), l’aide que propose le locuteur est ponctuelle ; le prédicat en (38), request an adjournment of proceedings, est temporalisé, until Wednesday; et en (39), la suggestion comprend une anaphore, this European hot spot (Amsterdam), qui représente la recommandation en question. Même quand il y a un verbe d’état dans les questions fermées, la demande de permission est toujours liée à un contexte particulier:

Les verbes be et have sont normalement reconnus comme des verbes d’état, mais en (40)–(41), l’association avec le contexte montre toujours que le locuteur ne demande pas la permission de valider un état durable. En (40), la permission d’être franc porte sur la réponse à la question posée auparavant, You think I made the wrong call?, et non sur une propriété générale du locuteur. En (41), la caractéristique ponctuelle de la danse est marquée par this. Avec les optatives, en revanche, le prédicat est typiquement durable:

En (42)–(44), les verbes d’état be, have, live se combinent avec des marqueurs du type « subjectif » qu’on a examiné dans la section précédente (free and prosperous en (42), all the happiness (43), a long, long life (44)) et dénotent justement un état continu jugé désirable. L’agentivité nous laisse aussi entrevoir le rôle énonciatif des locuteurs: comme les verbes tels que ask, help, request, suggest (36)–(39) sont agentifs, avec I comme sujet, le locuteur se porte volontaire en tant qu’agent qui va valider ces procès, alors qu’en association avec des verbes dépourvus d’agentivité comme be, have, live (42)–(44), le référent du sujet you (l’interlocuteur) semble totalement passif, et ne peut donc pas intervenir subjectivement.
L’optative peut aussi renfermer un verbe d’action, mais les processus sont différents de ceux observés en question fermée:

Les verbes find (45) et realize (46) dénotent tous les deux un changement d’état, comme un objectif souhaité, et le verbe strive (46) a un aspect continu, visant simultanément à obtenir « knowledge ». Autrement dit, les optatives renferment le plus souvent une relation prédicative qui indique un état, et rarement un processus ponctuel.Footnote 9
On peut aussi voir ce phénomène d’un œil extralinguistique: le contenu de ce qu’on attend diffère selon qu’on demande une permission ou qu’on fait un vœu. Quand on demande une permission, on demande ponctuellement une faveur ; quand on formule un vœu, ou bien on veut voir se réaliser un état perpétuel (ou au moins quelque chose qui dure), ou bien on exprime l’idée d’un objectif à atteindre (comme ce qu’on a vu dans la définition de may optatif dans l’OED).
On peut également envisager une explication d’un point de vue énonciatif. La différence serait due au fait que dans une demande de permission en forme de question fermée en may, l’interlocuteur, qui est aussi coénonciateur dans une question, représente la source subjective de la situation d’énonciation. On a déjà vu que le coénonciateur est défini à partir du locuteur-énonciateur dans la situation d’énonciation ; il n’existe donc que pour cette situation, dans cette situation. De ce fait, il serait plus logique qu’il juge une relation prédicative étroitement liée à la situation d’énonciation, qui se traduit par un évènement ponctuel. Si le locuteur demande une permission, il définit en même temps ce que l’interlocuteur a le droit de valuer et d’amener à l’existence. Par exemple, dans la question may I be frank, sir? (40), il ne demande pas s’il a le droit d’être honnête dans toutes les situations, il réfère à une propriété temporaire, qui correspond à dire la vérité sur sa réponse pour la question précédente, You think I made the wrong call?. Quand le locuteur-énonciateur fait un vœu, d’un autre côté, c’est lui qui est la source subjective, et il est en même temps le repère origine de toutes situations. S’il adresse un vœu à une entité divine concernant quelque chose qu’il juge bon, mais dont la validation ne dépend pas de lui ou de l’interlocuteur, il souhaite très probablement quelque chose qui se situe au-delà de la situation d’énonciation spécifique, puisque la validation de la relation prédicative n’est du ressort d’aucun locuteur dans la situation spécifique. Donc, cette prière est la représentation du bien pour le locuteur. Une représentation s’applique à plusieurs situations (voire toutes les situations), et a toutes les caractéristiques d’un état.
Maintenant, on peut inspecter cet exemple qu’on a déjà étudié (en (1) et (20)), mais cette fois-ci sous un nouveau jour:

Les vœux qui sont jugés comme « selfishness in our prayers » contiennent deux processus qui semblent spécifiques: have that last remaining parking spot in Atlanta, win the lottery. Outre le risque d’être l’objet de reproches de par leur côté égoïste, ces deux vœux peuvent aussi conduire à la confusion, puisqu’on peut très bien imaginer une question adressée à quelqu’un qui serait capable d’accorder une permission de ce type, May I have that last remaining parking spot in Atlanta? (that qui peut en plus référer à une occurrence dans la situation), May I win the lottery? (à quelqu’un qui peut manipuler le tirage de la loterie, par exemple). Dans l’extrait, les conseils pour prier « in the right way » rendent justement ce qui est souhaité beaucoup plus générique et beaucoup plus universel, « May Thy will be done », « May the best thing happen for me », « May the best thing happen », « if we simply pray for the highest good ».
Nous savons que la généricité favorise la lecture dynamique d’un modal ; comme le dit Gilbert (Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001: 55), « […] le repérage par rapport à la classe des situations caractéristique du générique fait que la dimension subjective, à proprement parler, est dans une certaine mesure elle aussi sacrifiée […] On est dans le domaine du discours objectif, des représentations trans-individuelles, des propriétés notionnelles partagées par tous les membres d’une même communauté linguistique » (voir aussi Gilbert Reference Gilbert1987, Gisborne Reference Gisborne2007). Cela étant le cas, on retrouve avec le caractère générique de la relation prédicative dans une optative le lien entre may et une possibilité dynamique telle qu’elle est indiquée dans l’OED (voir la section 2). D’un autre côté, accompagné de la subjectivité du locuteur (voir les sections 3.2 et 3.3), cet usage n’entraîne pas une interprétation tout à fait « dynamique », puisque la modalité dynamique n’est pas subjective (voir Gilbert Reference Gilbert1987, Reference Gilbert, Alain Deschamps and Dufaye2001 ; Ziegeler Reference Ziegeler and Hart2003 ; Gisborne Reference Gisborne2007). Comme le remarquent Huddleston et Pullum (Reference Huddleston and Pullum2002: 179): « Dynamic ability is less central to modality than deontic permission in that it does not involve the speaker’s attitude to the factuality or actualisation of the situation ».
4. Conclusion
Même si la question fermée et l’optative en may sont toutes deux motivées par un souhait d’amener l’occurrence à l’existence, l’étude du corpus montre que les deux structures révèlent une relation intersubjective différente. On peut effectivement accepter que la question fermée en may soit intersubjective de catégorie (b) si l’on se place dans le cadre de la définition de Culioli, parce que la question apporte de l’attention à l’interlocuteur. Mais l’optative en may est plus difficile à catégoriser, parce que la structure représente les caractéristiques des deux types de relation intersubjective. D’un côté, le locuteur-énonciateur met en avant le fait que l’occurrence est bénéfique (la dimension qualitative est assertée), mais en même temps, il s’en remet entièrement aux circonstances pour ne pas avoir d’obstacle à la validation quantitative de l’occurrence (la dimension quantitative est instable). En fin de compte, on a une configuration énonciative de l’assertion de la nature bénéfique de l’occurrence plus le recours aux circonstances pour sa venue à l’existence. Avec l’opération sous-tendant may (« une stabilisation minimale » entre le rapport Qnt/Qlt), on arrive à l’interprétation de la structure optative: « moi, je souhaite quelque chose de bon, mais quant à sa réalisation, cela ne dépend pas du tout de moi, seulement des circonstances ».
Nous pouvons maintenant conclure que la valeur de may à l’optatif n’est pas une évolution de valeur modale de permission telle qu’elle apparaît dans la question fermée. La valeur de souhait est le résultat d’une configuration particulière de la relation intersubjective, où le locuteur-énonciateur n’attend pas d’intervention qualitative du coénonciateur (généralement différencié de l’interlocuteur), mais demande seulement la validation quantitative de la relation prédicative. Il s’agit plutôt d’un ensemble de paramètres énonciatifs (comme ceux montrés dans le présent article) qui a rendu la valeur plus complexe.
Remerciements
Je suis profondément reconnaissante à mon directeur de thèse, Monsieur le Professeur émérite Éric Gilbert, pour son accompagnement exigeant et bienveillant, ses conseils précieux, ainsi que sa relecture attentive du présent article.