Les personnes âgées issues de l’immigration constituent dans de nombreux cas une population à risque d’exclusion sociale important, parce qu’elles sont immigrantes, parce que ce sont des personnes âgées, parce que ce sont des minorités ethniques et visibles appartenant à des groupes racisés ou souffrant une ou plusieurs discriminations, parce qu’elles vieillissent souvent en marge de la population majoritaire, ou parce qu’elles vivent massivement sous le seuil de pauvreté. Ces personnes, aux trajectoires très variées, constituent une part grandissante de la population canadienne des personnes âgées de 65 ans et plus, représentant plus de 30% à l’heure actuelle.
Douglas Durst et Michael MacLean nous proposent dans cet ouvrage publié sous leur direction un panorama très éclairant sur le sort qui est réservé à ces personnes âgées (seniors) qui appartiennent à des groupes ethniques minoritaires, que ce soit dans le domaine des droits, des déterminants sociaux, de l’intégration à la société canadienne, de la santé et des services sociaux, sans oublier la question, fondamentale, de l’abus envers les aînés. Alors que la première partie de l’ouvrage fait le point sur les enjeux fondamentaux auxquels sont confrontées les personnes âgées issues de l’immigration au Canada, la seconde considère diverses réalités sociales chez des communautés ethnoculturelles spécifiques (Chinois, Coréens, Africains, Iraniens, Sud-Asiatiques – et tout particulièrement les Pundjabis – Portugais, Ukrainiens et Haïtiens).
Cela dit, notons que la population immigrante âgée de 65 ans et plus est très diversifiée. Il faut, effectivement, distinguer plusieurs catégories parmi les personnes âgées vivant au Canada et qui n’y sont pas nées, comme le souligne Douglas Durst dans son chapitre qui agit en tant qu’introduction générale de l’ouvrage. La première dichotomie place d’un côté ces personnes arrivées au Canada à l’âge de l’adolescence ou jeunes adultes et qui ont aujourd’hui atteint l’âge de la retraite, et de l’autre une catégorie marginale, formée par des personnes qui migrent alors qu’elles sont déjà âgées de 60 ans et plus, la plupart du temps parrainées par l’un de leurs enfants. À ceci s’ajouteront diverses classes statutaires, en fonction des catégories établies par Immigration Canada : immigrants réguliers, réfugiés politiques, immigrants investisseurs, personnes âgées parrainées dans le cadre du programme de réunification familiale, les enjeux variant en fonction de l’appartenance à chacune de ces catégories.
En ce qui a trait à l’intégration par leur participation dans la société canadienne, la revue de littérature de Herbert C. Northcott et Jennifer L. Northcott suggère que le degré d’intégration des immigrants âgés fluctue considérablement en fonction notamment des déterminants sociaux habituels (origine ethnique, temps de résidence au Canada, capacité à s’exprimer dans une des langues officielles, niveau d’éducation, de revenus, qualité des réseaux, etc.).
Les contributions à cet ouvrage combinent gérontologie sociale et études ethniques, avec une emphase sur la première des composantes, la recherche sociale sur le vieillissement. C’est un livre qui traite de gérontologie d’abord, fondamentalement axé sur des recherches qualitatives, et d’ethnicité par la suite, en ce sens qu’il y a généralement une absence de positionnement à l’égard de la question de l’identité ethnique et de la notion de culture. La contribution de Lynn McDonald est l’une des rares à consacrer une attention équivalente aux théories du vieillissement, de l’immigration et de l’ethnicité.
Bien que les présupposés culturalistes dominent plusieurs contributions (surtout dans la dernière partie), certains auteurs remarquent les limites d’une telle conception. Jean-Pierre Lavoie, Nancy Guberman et Shari Brotman se questionnent ainsi pour leur part sur l’importance réelle de l’aspect de la culture au moment d’expliquer l’utilisation (ou la non-utilisation) des services de santé et des services sociaux. Ils montrent comment, au Québec plus particulièrement, cette sous-utilisation relève davantage d’une question de structure (disponibilité et organisation des services) que de culture. Ils s’inscrivent ainsi en faux contre le lieu commun voulant que les personnes issues des minorités visibles sous-utilisent les services pour des raisons de culture et soutiennent justement que « strictly cultural interpretations have tended to convey a homogenizing and static conception of immigrant cultures and important intra-cultural variations are underestimated » (p. 109).
Atsuko Matsuoka, Antoinette Clarke et Darlene Murphy soulignent à juste titre que la culture n’est pas une entité statique et homogène, mais fluide et construite socialement (p. 164). Ceci est d’une importance capitale si l’on veut aborder la question de la culture et de l’appartenance chez les populations vieillissantes et surtout pour comprendre les limites du sujet délicat de l’offre et la demande de soins culturellement adaptés, une problématique non négligeable dans un pays multiculturaliste comme le Canada.
Force est de constater par ailleurs que l’identité culturelle des immigrants âgés au Canada est tout aussi sujette à variation et à adaptation. Cette adaptation peut aussi passer par ce que Ben Kwo (chap. 20) nomme le modèle d’acculturation bidirectionnel. Les personnes âgées d’origine chinoise tendraient au fil du temps vers une sorte d’acculturation à la vie sociale canadienne tout en conservant le processus d’identification à la société chinoise (diasporique), une refonte identitaire qui donnerait un sens à la vie plus adapté au changement social et à la vie dans un contexte canadien. Toutefois, de nombreuses personnes âgées originaires aussi bien d’Asie que du sud de l’Europe ne maîtrisent pas les langues officielles ni ne participent socialement à l’extérieur de la famille et de la communauté.
Sharon Koehn, Charmaine Spencer et Eunju Hwang montrent une réalité extrême et relativement mal connue, soit le vécu quotidien des personnes âgées ayant émigré au Canada à un âge avancé et parrainées par un de leurs descendants (sponsored older immigrants) (Voir notamment VanderPlaat, M., H. Ramos et Y. Yoshida, 2009). L’exemple des vieux Pundjabis émigrés en Colombie-Britannique montre le sort qui est réservé à cette catégorie de migrants, et surtout aux femmes, qui se retrouveront dans une position de grande vulnérabilité, alors qu’elles seront souvent « captives » des méandres d’un parrainage d’une durée de... dix ans! Confinées dans la maison, au service exclusif de la famille, perdant souvent les repères par un manque de contact social communautaire, les femmes sud-asiatiques parrainées devront composer avec des solidarités familiales souvent dysfonctionnelles, provoquant « dépression, désespoir et tristesse », comme le soulignent Northcott et Northcott, en se référant à un article de U.K. Choudhry (Reference Choudhry2001). Il est d’ailleurs très intéressant de lire à la fin du livre le témoignage d’un homme de religion sikh, M. Gurnam Singh Sanghera, un retraité qui, de l’extérieur des murs de l’université, raconte les défis du parrainage au sein de la communauté pundjabie, témoignage qui vient appuyer l’analyse de Koehn et de ses collègues.
Toujours dans le même ordre d’idées, Matsuoka, Clark et Murphy analysent la question de l’abus envers les aînés par l’entremise de la médiation communautaire et la justice restaurative conçues comme moyen alternatif à la justice régulière pour négocier les conséquences des dommages infligés aux proches aînés par des situations d’injustice au sein de la famille. Comme elles le remarquent très à propos, il est difficilement concevable de faire intervenir la justice légale canadienne dans des cas de situations d’abus au sein des familles d’immigrants, et c’est pourquoi une telle alternative communautaire est de nature à mieux servir les intérêts des uns et des autres.
La fin de vie et les soins palliatifs (Michael MacLean, Nuelle Novik, Kavita Ram et Allison Schmidt), ainsi que l’hébergement et les soins de longue durée (Douglas Durst), sont autant d’enjeux de taille dans les familles immigrantes, beaucoup d’entre elles s’avérant très réticentes au placement d’un parent âgé en institution. Durst rend justement compte des malentendus et des fausses représentations au sujet du « placement » (suggérant l’abandon, la négligence, la faute à la piété filiale, etc.) qui peuvent régner chez les uns et les autres. MacLean et ses collègues soulignent pourtant que, malgré le fait que beaucoup de familles immigrantes ne souhaitent pas voir mourir leur proche à l’hôpital, les transformations culturelles font que cette perspective deviendra de plus en plus habituelle. Remarquons, à l’instar de Lavoie et al., qui parlent des conditions d’utilisation (« sous-utilisation ») des services par les proches de parents ayant développé des incapacités sévères, que cette ambivalence ne se distingue guère de celle qui gouverne les familles des groupes majoritaires.
Ces contributions montrent qu’il faut faire attention aux lieux communs, peu de travaux nous permettant de distinguer les facteurs liés à la culture, au statut d’immigration ou au statut socioéconomique quand vient le temps d’étudier la sous-utilisation des services sociaux et de santé par les familles immigrantes, thème abordé ici par Edward Makwarimba, Miriam Stewart, Zhi Jones, Knox Makumbe, Edward Shizha et Denise Spitzer. Elles permettent aussi de dénoncer ce que Sammy Chiu et Sam Yu (2001) ont appelé « l’excès de culture ».
La deuxième partie de l’ouvrage traite des problématiques abordées dans la première partie du livre telles que vécues par des communautés ethnoculturelles en particulier. Les aînés de la communauté chinoise seront ainsi confrontés à des situations de violence symbolique ou réelle de la part de proches, ce qui peut s’expliquer par le brusque changement social dans lequel contrastent l’attitude des vieux, regardant plutôt vers le passé, et celle des descendants, beaucoup plus axée sur le présent et l’avenir (Christina A. Walsh et Shelina Hassanali). Les auteures montrent comment cette disruption vient à la fois contrecarrer les prémices séculaires de la piété filiale inhérente au confucianisme, tout en s’insérant dans cette éthique de l’abnégation (les aînés doivent endurer leur souffrance) propres aux religions bouddhiste et confucéenne.
Remarquons le chapitre de Ann H. Kim portant sur les enjeux de la piété filiale, l’indépendance économique et la liberté chez les personnes âgées coréennes. Le soin aux aînés se déroule dans un contexte de changement socioculturel auquel tous jugent, à un degré ou à un autre, devoir s’adapter, ce qui a pour conséquence une remise en question – de la part aussi bien des enfants que des parents âgés – des préceptes fondamentaux de la piété filiale issue du confucianisme.
Cette souffrance issue d’une mauvaise adaptation au contexte migratoire est courante parmi les personnes âgées d’immigration récente parrainées ne parlant aucune des deux langues officielles et confinées à la vie domestique. Siavash Jafari, Richard Mathias et Souzan Baharlou parlent ainsi des déterminants socioculturels de la santé mentale chez les immigrants iraniens âgés. Les femmes, encore une fois, sont les principales victimes des effets de l’isolement social et d’un soutien familial inadéquat.
Plusieurs chapitres mettront pour leur part de l’avant, afin de faire contrepartie aux conséquences négatives des transformations sociales inhérentes à la vie en Occident, l’importance du capital social et du sens à la vie (life satisfaction) afin de compenser la relative perte des solidarités familiales traditionnelles. Comme le suggèrent Daniel Lai et Shirley Chau au sujet des personnes âgées d’origine chinoise, Cheuk Fan Ng et Herbert C. Northcott au sujet des Sud-Asiatiques âgés vivant à Edmonton, ou Nuelle Novik au sujet des grand-mères (babas) ukrainiennes, malgré les difficultés liées au déracinement et au vieil âge, le bonheur et le maintien d’une bonne santé relative passent par le maintien de liens familiaux et par les relations harmonieuses au sein de la communauté. Ceci se traduit à travers notamment le bénévolat et l’activisme communautaire ou la participation aux institutions ethniques (activités religieuses et culturelles). En ce qui a trait aux Sud-Asiatiques d’Edmonton, les personnes âgées se disent plus satisfaites de vieillir au Canada qu’en Inde (p. 319), Fan Ng et Northcott n’hésitant ainsi pas à parler d’un vieillissement réussi (successful aging).
Mentionnons en terminant quelques enjeux traités de façon monographique. Tout d’abord, l’enjeu des proches aidantes dans la communauté haïtienne, dans laquelle les femmes demeurent les principales et souvent les seules responsables (Louise Racine). La question de la gentrification du Petit Portugal (Carlos Texeira), au centre de Toronto, met en relief les stratégies de résistance des vieux Portugais désireux de conserver leur maison dans un quartier très désiré et dans lequel ils peuvent se permettre de ne pas être délogés parce qu’ils sont propriétaires et que leur vie sociale pourrait difficilement être recréée en banlieue (un choix cependant de plusieurs personnes âgées d’origine portugaise). Quant aux aînés originaires d’Afrique (Douglas Durst et Godknows Kumassah), nous avons affaire à une population prisonnière d’un multiple jeopardy effect, s’agissant d’un groupe continental soumis aux mêmes préjugés et aux mêmes barrières culturelles en regard de la population majoritaire.
Diversity and Aging Among Immigrant Seniors in Canada est un ouvrage marquant, étant le premier à mettre en relation immigration, ethnicité et vieillesse au Canada, et sa parution mérite très certainement d’être saluée. Ce livre profitera aussi bien aux professionnels de la santé et des services sociaux, qu’aux étudiants, aux planificateurs politiques et aux travailleurs du secteur communautaire à travers le Canada, en contribuant à renverser des stéréotypes encore en vigueur au sujet aussi bien des personnes âgées que des immigrants, et aussi à documenter cette réalité si largement méconnue qu’est celle des personnes âgées immigrantes, et notamment les personnes âgées ayant immigré à un âge avancé (late-in-life immigrants).
Les chapitres de la première partie constituent une exploration générale des tendances nationales et de la démographie, des orientations théoriques, des questions de culture et des dimensions juridiques, de la pauvreté et des revenu, et de la fin de vie (soins de santé et services sociaux). La deuxième partie examine les questions relatives à certains groupes ethniques. Le livre est écrit dans une langue qui transcende les disciplines et les jargons professionnels, rendant la lecture instructive et attrayante pour les chercheurs professionnels et le grand public (Michael Douglas Durst et MacLean, coverback).
Peut-être pourrions-nous regretter, compte tenu de la problématique abordée, une plus grande variété disciplinaire et une meilleure visibilité de la géro-anthropologie. Aussi, on ne connaît des auteurs que leur affiliation universitaire, et bien que l’on puisse deviner que plusieurs d’entre eux proviennent du domaine du travail social, on aurait aimé connaître leur affiliation plus spécifique. Une section biographique des contributeurs, en fin d’ouvrage, aurait été appréciée. L’ouvrage souffre par ailleurs de nombreuses erreurs typographiques, décalages et autres mises en page pouvant laisser à désirer, la correction d’épreuves (editing et typo) n’ayant pas vraiment été réalisée. Mais ce n’est là qu’un détail de forme. Nous sommes persuadé que la 2eédition de l’ouvrage saura remédier à ces petits inconvénients.