La plupart des recherches sur les Juifs de l’époque des Lumières se concentrent volontiers sur la France, la Prusse et les domaines germanophones des Habsbourg. Or, on gagnerait sans doute beaucoup à réviser la géographie de la question juive au xviii e siècle. À ce titre, le port toscan de Livourne, carrefour très fréquenté à la jonction des rives occidentales et orientales de la Méditerranée, offre un très bel observatoire des discours publics sur la condition des Juifs dans les années 1780. En effet, l’adoption d’une perspective méditerranéenne démontre que l’intégration civile des Juifs ne se résume pas aux habituelles questions sur leur rôle économique et leur inclusion politique, à l’instar de ce que les spécialistes de l’Europe du Nord ont pu étudier. Un point de vue méditerranéen permet de mettre en évidence le lien étroit entre le processus d’émancipation des Juifs et les débats sur l’abolitionnisme et le commerce des captifs, un des domaines de spécialité des marchands juifs livournais. En focalisant notre attention sur les Juifs de Livourne originaires d’Afrique du Nord, bien souvent négligés par l’historiographie de l’inclusion civile, nous chercherons à mettre en avant les frictions à l’intérieur du monde juif, ainsi qu’à ajouter une nouvelle couche de complexité au récit convenu de l’émancipation.
L’importante communauté juive de Livourne (appelée également nazione ebrea, ou « nation juive ») avait ceci d’original, comparativement aux autres communautés d’Europe, qu’elle était protégée par des privilèges généreux garantis par les édits connus sous le nom de « Livornina ». Octroyées par Ferdinand Ier de Médicis en 1591 puis en 1593, à une époque où les Juifs étaient de plus en plus confinés dans des ghettos sur le sol italien, ces lois furent confirmées de manière répétée jusqu’en 1859, date à laquelle la Toscane fut rattachée au royaume d’Italie, marquant ainsi l’émancipation officielle des JuifsFootnote 1 . Ces conditions inhabituelles affectèrent la façon dont on percevait, et dont se percevaient eux-mêmes, les Juifs livournais. Durant la seconde moitié du xviii e siècle, la condition des Juifs fit l’objet d’une attention particulière en Europe occidentale. De vifs débats portaient ainsi sur l’« amélioration » nécessaire des Juifs, non seulement en Prusse, avec la publication, en 1781, de l’ouvrage de Christian Wilhelm Dohm, Über die bürgerliche Verbesserung der Juden (Sur l’amélioration civile des Juifs), mais aussi en France, lorsque l’académie de Metz, en 1785, lança un concours sur le sujet suivant : « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en FranceFootnote 2 ? » De son côté, l’Empire austro-hongrois mettait en place des politiques d’émancipation censées rendre les Juifs « utiles et avantageux à l’État », grâce au Toleranzedikt (édit de Tolérance) de Joseph II, en 1782Footnote 3 . La « nation juive » de Livourne jouait pour sa part un tout autre rôle dans le discours public. Ses membres étaient considérés comme d’excellents marchands par les observateurs étrangers et par l’administration des Habsbourg-Lorraine, et l’on reconnaissait leurs mérites dans la croissance économique toscane. Aussi la paix et la prospérité relatives dont jouissaient les Juifs de Livourne étaient-elles brandies comme un exemple d’intégration déjà pleinement réussieFootnote 4 .
À Livourne, cependant, la situation s’avérait en réalité beaucoup plus complexe que l’image véhiculée par les représentations idéalisées des Lumières, qui se servaient volontiers des Juifs livournais pour échafauder des discours plus généraux sur la tolérance – à l’exemple du récit de voyage fictionnel d’Isaac Euchel, Igerot Meshulam, écrit en hébreuFootnote 5 , ou bien de l’éloge élaboré de la nazione ebrea de Livourne que l’on trouve dans les Mémoires de Giuseppe GoraniFootnote 6 . Dans le port, les élites catholiques voyaient d’un mauvais œil les privilèges de la communauté juive, qui représentait environ 10 % de la population de la ville. Quant aux classes moins aisées, elles nourrissaient une hostilité antijuive très profonde, entretenue par une aversion religieuse et un ressentiment économique anciens. Les marchands juifs d’Afrique du Nord, vêtus de manière exotique, étaient tout particulièrement suspects aux yeux des chrétiens de Livourne et du gouvernement local en raison de leurs connexions et des intérêts qu’ils avaient à Tunis et Alger, si bien qu’ils étaient parfois accusés d’espionnageFootnote 7 .
Pour toutes ces raisons, la perspective livournaise – qui permet d’aborder la question juive sous un angle méditerranéen – corrige le caractère germano ou franco-centré de l’historiographie. Elle interroge de manière plus complexe les relations entre populations majoritaires et minoritaires, à une époque où se multiplient les débats des Lumières au sujet de la tolérance et de l’intégration des Juifs en Europe occidentale. Afin de déprovincialiser et d’étendre le rayon de notre enquête, nous adopterons dans cet article une échelle transméditerranéenne qui propose d’embrasser les relations entre Livourne et la province ottomane d’Alger ; une échelle qui interroge également la façon dont les débats, les luttes et les conflits sociaux livournais à propos de l’inclusion des Juifs prenaient en compte le rôle réel et fantasmé joué par les marchands juifs d’Afrique du Nord dans le commerce des captifs en Méditerranée. En considérant la portée et le rayonnement méditerranéens de la nazione ebrea, nous mettrons l’accent sur la spécificité du port franc toscan au sein d’un judaïsme italien marqué par une forte hétérogénéité.
Dans les pages qui suivent, nous défendons l’idée que le théâtre constitue un domaine fondamental pour qui souhaite réfléchir à la question juive en Toscane. L’analyse littéraire rejoint ici la reconstruction historique ; leur croisement permet de déployer tout l’éventail des représentations de la classe dirigeante juive, qui aspirait alors à prendre part à la vie publique livournaise. Nous nous efforçons, par conséquent, de contextualiser au mieux Les esclaves livournais à Alger (1786), une pièce écrite en français et récemment redécouverteFootnote 8 . Son auteur, François Gariel, cherchait à intervenir directement dans le débat sur le statut des Juifs à Livourne, et son œuvre questionne plus largement la relation entre littérature et histoire. Comme souvent, cette relation se révèle délicate et paradoxale, tout particulièrement parce que la pièce fut un échec. Écrits à une époque où les élites catholiques de Livourne souhaitaient exclure les Juifs du théâtre et de sa gestion, Les esclaves ne furent probablement jamais représentés sur scène. La pièce ne semble pas non plus avoir eu d’effets durables sur le sort des Juifs livournais. Comme nous le verrons, le cas de Livourne ébranle l’idée d’une transition linéaire de l’inclusion civile à l’émancipation pleine et entièreFootnote 9 . La position ostensiblement privilégiée des Juifs de Livourne ne joua pas en leur faveur dans les années 1780. En dépit de certains acquis limités dans le domaine politique, la discrimination persista et les Juifs furent activement tenus à l’écart des établissements culturels publics – et notamment de l’importante scène théâtrale de la ville.
Théâtre et émancipation
La question juive fit irruption dans l’espace public livournais à l’orée des années 1780, dans le sillage d’une réforme destinée à confier l’administration de la ville à un personnel politique choisi non plus en fonction de son rang social, mais de sa propriété foncière. Lancée dans un contexte de changements ambitieux apportés par le grand-duc de Toscane Pierre-Léopold, la réforme de 1778-1780 fut mal reçue. En garantissant des droits politiques aux propriétaires, elle offrait la possibilité à certains Juifs, qui possédaient un quart du patrimoine immobilier de la ville, d’accéder aux charges municipales, une éventualité que l’oligarchie chrétienne souhaitait à tout prix éviter. L’égalité civile, telle que sanctionnée par les édits de la Livornina, était déjà considérée comme une concession bien trop généreuse. L’éventualité que les Juifs pussent occuper les bancs du conseil municipal suscita une résistance des plus féroces. Finalement, le grand-duc dut se résoudre à un compromis : les Juifs et les chrétiens ne seraient pas mis sur un pied d’égalité politique. Les premiers seraient représentés au conseil par un seul député, choisi par le grand-duc parmi une liste de dix noms proposés par les Massari, les chefs de la nation juiveFootnote 10 .
Une fois parvenue au conseil municipal, certes par une porte dérobée, l’élite juive de Livourne sentit qu’un vent de changement soufflait sur le monde politique toscan. Comptant sur la protection du prince, elle commença à réclamer le droit de prendre part plus activement à la vie publique. Le théâtre, auquel les Juifs de Livourne avaient apporté une importante subvention, fut le lieu choisi pour lancer une grande bataille culturelle. De nombreux membres de la communauté juive livournaise étaient connus pour cultiver un vif intérêt pour les arts et la culture. Durant la seconde moitié du xviii e siècle, plusieurs d’entre eux intervenaient même directement dans l’administration du théâtre de la villeFootnote 11 . C’est dans ce contexte particulier que parut, en 1786, la première traduction italienne de la pièce de Gotthold Ephraim Lessing, Die Juden, grâce à des bienfaiteurs juifs non identifiés qui cherchaient à mettre sur le devant de la scène le thème de l’émancipation et, ainsi, à déprovincialiser le débatFootnote 12 . La circulation et la réinterprétation de ce classique allemand des Lumières sur la tolérance, publié pour la première fois en 1754, mettent au jour d’inattendus cheminements intellectuels.
L’édition italienne, publiée sous le titre Gli ebrei, comprenait une invitation adressée à Pietro Andolfati, le directeur artistique du théâtre du Cocomero à Florence, afin qu’il inscrivît cette version italienne de l’œuvre de Lessing au répertoire de la compagnieFootnote 13 . À l’époque, le dramaturge était inconnu du public italien. La traduction de sa pièce, déjà ancienne, visait selon toute vraisemblance à soutenir les revendications des JuifsFootnote 14 . Or, au sein même de la communauté juive de Livourne, la pièce de Lessing provoqua des réactions pour le moins contrastées. Certaines d’entre elles furent consignées par François Gariel, un dramaturge peu connu qui résidait alors dans le port toscan. Celui-ci fit paraître deux pamphlets comiques en réaction à la traduction de LessingFootnote 15 . Gariel aimait à se désigner comme « citoyen de Paris ». Il disait être arrivé à Livourne en 1785, dans la suite du roi Ferdinand de Naples et de son épouse, la reine Marie-Caroline d’Autriche, qui avait voyagé en Italie centrale et septentrionale cette année-làFootnote 16 . Il trouvait à Livourne, où il s’établit pendant quelque temps, un environnement qu’il jugeait extraordinaire, en raison de la tolérance qui y régnait, grâce au sage gouvernement du grand-duc Pierre-Léopold. Si, ailleurs dans le monde, on se battait et on se haïssait en raison des différences de religions, Gariel estimait, enthousiaste, qu’à Livourne, les nations « viva[ient] dans l’union la plus parfaite », animées par un esprit de fraternité nourri des « spéculations intéressantes du commerce »Footnote 17 . Cette profession de foi cosmopolite transparaît dans tous les écrits qu’il nous a laissésFootnote 18 .
Nous ne savons pas si la traduction italienne de la pièce de Lessing et les réponses de Gariel furent jamais jouées sur les planches ; or tous ces travaux cherchaient à mobiliser le public sur un sujet particulièrement controversé. L’intrigue de Die Juden est bien connue : un voyageur sage et avisé, qu’on découvre être juif au moment du dénouement, sauve un baron prussien, plein de préjugés, des griffes de deux voleurs qui se prétendent juifs. Le voyageur donne ainsi une leçon de tolérance à son hôte. La confession inattendue de la judaïté du voyageur était censée surprendre le public afin de le forcer à réviser ses propres idées reçues. Lessing avait voulu voir « quel genre d’effet cela aurait sur scène de montrer la vertu au public là où il s’attend le moins à la trouverFootnote 19 ». Toutefois, les critiques prussiennes, à l’instar de Johann David Michaelis, n’apprécièrent pas le projet pédagogique de Die Juden et éreintèrent la pièce en l’accusant de manquer, justement, de vraisemblance. L’histoire était selon eux improbable, et un Juif vertueux et cultivé peu crédibleFootnote 20 . Des partisans plus tardifs de l’émancipation juive rencontrèrent le même type de difficultés que Lessing : conformément au principe de l’amélioration (Verbesserung), les Juifs devaient d’abord s’élever, culturellement et moralement, afin de devenir dignes de l’inclusion civile.
Le « Tolérant » Gariel fit paraître ses deux pièces en 1786Footnote 21 . Le premier des pamphlets de Gariel n’est composé que d’un seul acte, en français. Intitulé Les Juifs, il met en scène un dialogue ironique et fictif entre deux clients de café juifs – Jérémie Pouf et Jonas Gay – qui critiquent de manière véhémente la traduction récemment publiée. Les Juifs soulignent la façon dont le plaidoyer de Lessing pour la tolérance fut mal reçu par les Juifs livournais et leurs partisans non juifs. La courte pièce donne à lire, avec une subtile ironie et de nombreuses allusions et références intertextuelles, un intéressant contrepoint aux discours européens sur l’intégration juive et la Verbesserung Footnote 22 . Les Juifs de Livourne, tels que Gariel les représente, reçurent la parabole de Lessing du Juif vertueux avec un mélange d’étonnement et d’indignation. Ce n’était pas tant le personnage du Voyageur qui semblait improbable, comme le soutenaient les critiques allemands, mais bien plutôt la surprise exprimée par les autres personnages quant à l’existence même d’un Juif vertueux qui manquait de vraisemblance – et constituait, par-dessus le marché, une insulte des plus outrageantes.
Pour un public nord-européen et non juif qui considérait la question juive dans le cadre défini par la Verbesserung, le sentiment d’offense authentique exprimé par Jérémie Pouf et Jonas Gay aurait pu relever de la fable divertissante tant il pouvait sembler paradoxal. Or, dans le contexte livournais, les conditions matérielles et culturelles des Juifs locaux renversaient complètement les horizons d’attente. Gariel souhaitait offrir à ses lecteurs une leçon rassurante : les adversaires des idées nouvelles avaient tort d’imaginer qu’elles conduiraient à un conflit inéluctable. Sous le gouvernement éclairé et tolérant de Pierre-Léopold, les Juifs de Livourne ne souffraient nullement d’une quelconque faiblesse qui aurait nécessité une « amélioration » ; bien au contraire, ils tenaient grandement à la discrimination réconfortante que leurs privilèges garantissaient et ils se méfiaient des avantages présumés de l’égalité juridique.
La saynète amusante de Gariel brocardait les préjugés que la majorité chrétienne pouvait avoir vis-à-vis des Juifs. Dans le même temps, elle offrait un panégyrique sans nuance du gouvernement réformateur du grand-duc de Toscane. Si cette œuvre est jusqu’à présent la seule à avoir intéressé les chercheurs, Gariel a encore bien d’autres choses à nous apprendre au sujet de l’inclusion des Juifs. Immédiatement après Les Juifs, il fit paraître une comédie en deux actes, Les esclaves livournais à Alger, qui, comme son titre l’indique, nous transporte de Livourne à Alger – autrement dit, d’un décor européen à une scène orientalisteFootnote 23 . On pourrait à bon droit envisager ce texte comme une réponse théâtrale à Die Juden, nourrie des critiques présentées dans Les Juifs et dialoguant avec l’œuvre de Lessing.
Pour Gariel, et ceci apparaît nettement dans Les Juifs, il était évident que des préjugés antijuifs affleuraient, ignorants d’eux-mêmes, dans le texte de LessingFootnote 24 . Dans ses tirades, Jérémie Pouf dénonçait fermement l’idée selon laquelle les Juifs honnêtes étaient raresFootnote 25 . À leurs tours, Les esclaves réfutaient cette vision en présentant comme un fait acquis la présence de personnages juifs assurément vertueux et éclairés. La pièce évitait ainsi toute allusion, aussi bien intentionnée fût-elle, à des stéréotypes antijuifs. Dans le même temps, l’exergue placé sur le frontispice de la pièce – Sunt bona mixta malis, sunt mala mixta bonis (« le bien est mêlé au mal, et le mal au bien »), une maxime latine utilisée à des fins comiques dans deux pièces de Carlo Goldoni Footnote 26 – faisait probablement référence non seulement à la condition existentielle de l’humanité, mais aussi à une réplique prononcée par le Voyageur dans la pièce de Lessing : « Je crois que chez tous les peuples il y a de belles et de méchantes âmes… et parmi les juifs Footnote 27 . » Cette maxime pourrait constituer une allusion à peine voilée à un autre aspect qui ajoute une couche de complexité à la pièce de Gariel. Le héros des Esclaves appartenait en effet au groupe juif le plus méprisé de Livourne ; il s’agissait, en l’occurrence, d’un marchand nord-africain qui possédait des esclaves chrétiens et trempait dans le rachat des captifs.
Le personnage principal de la comédie de Gariel est Abraham Benkiber. Ce marchand juif vertueux, installé à Alger, est un marchand-philosophe pragmatique qui prêche la tolérance pour tous les peuples et religions, et se révèle un fervent admirateur du grand-duc de Toscane. Il est marié à une femme dévouée et habile, Sarah, a un fils respectueux, Jacob, et une fille pleine de vivacité, mais obéissante, Abigaïl. L’intrigue tourne autour de la vente et de la libération finale de Dorothée et d’Étienne, deux esclaves livournais capturés par le voisin d’Abraham, Osman, un corsaire musulman rusé au grand cœur. Des idylles se nouent et trois mariages concluent de manière heureuse la pièce, placée sous le signe du cosmopolitisme : dans la dernière scène, la famille d’Abraham s’apprête à quitter Alger pour Livourne, où les Juifs peuvent vivre en paix et dans la prospérité, sous la protection de Pierre-Léopold.
Tout comme le Voyageur de Lessing, Abraham fait preuve d’un sens moral remarquable. Quelles auraient pu être les réactions du public livournais face à un tel étalage de vertu ? On peut imaginer bien des réceptions aux talents comiques de Gariel. Abraham aurait-il amusé ou choqué le public chrétien de Livourne ? Ses franges les moins éduquées étaient sans doute peu disposées à s’attacher à la figure paradoxale d’un marchand juif à la fois éclairé et propriétaire d’esclaves. Un lecteur nourri de préjugés antijuifs aurait pu rire de la tolérance cosmopolite d’Abraham, et y voir un reproche adressé au caractère fier et orgueilleux des Juifs de Livourne. Par contraste, pour le public juif et ses partisans, le portrait d’un marchand juif des plus honorables aurait pu être un point d’appui pour étayer leurs revendications. En fin de compte, nous interprétons la pièce de Gariel comme un essai prenant prudemment le parti des Juifs de Livourne, et qui reflète de la sorte l’engagement affirmé de l’auteur pour la tolérance et les éloges qu’il ne cessait d’adresser à Pierre-Léopold.
Il faut ajouter, par ailleurs, que l’intrigue des Esclaves n’est pas tout à fait originale : elle s’inspire en partie d’une pièce moralisatrice française, Le marchand de Smyrne, écrite par Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort (1741-1794)Footnote 28 . Cette comédie, montée pour la première fois en 1770, fut appréciée et jouée à de nombreuses reprises dans la France d’Ancien Régime. Elle raconte l’histoire de l’honorable et sympathique « Turc » Hassan. Le rideau s’ouvre sur ce dernier. Hassan est un ancien captif musulman, qui raconte à sa femme, Zayde, la façon dont il fut libéré à Marseille par un bienfaiteur français anonyme, ému par l’amour de Hassan pour Zayde et par la tristesse de les savoir séparés. À la suite de cet acte, Hassan ne déteste plus les chrétiens. De retour auprès de sa bien-aimée, il exprime sa gratitude, chaque année, en rachetant et libérant un captif chrétien. Par un heureux hasard, Hassan est en mesure de rendre la pareille à son sauveur. Ce dernier, appelé Dornal, est capturé par le voisin de Hassan, le cupide corsaire arménien Kaled. Il est amené à Smyrne, où Hassan le retrouve et le libère. Tout aussi généreuse que son mari et sans qu’il soit au courant, Zayde parvient à libérer de son côté Amélie, la fiancée du Français. La pièce se termine avec les deux couples qui célèbrent l’entente entre musulmans et chrétiens éclairés, avec beaucoup de gaieté.
Le marchand de Smyrne est une ode à l’amitié cosmopolite et de la tolérance. La pièce offre une satire des mœurs françaises de son époque. Elle véhicule un puissant message contre l’esclavage, à travers le prisme orientaliste popularisé par les Lettres persanes de Montesquieu. Si le décor ottoman permet à Chamfort de ridiculiser ses compatriotes avec une distance exotique suffisante, la pièce de Gariel se trame, quant à elle, dans les environs plus familiers d’Alger. Elle substitue au héros musulman, qui tend au spectateur le miroir distant et orientaliste des hypocrisies européennes, un héros juif à la fois plus proche et plus dérangeant. Outre quelques emprunts au travail de Chamfort, Les esclaves font également de nombreuses références aux événements de leur époque et ajoutent des allusions plus ou moins subtiles à d’autres classiques de la littérature française des Lumières, tels le Candide de Voltaire (1759) et les Lettres cabalistiques (1737-1741) du marquis d’ArgensFootnote 29 . La pièce de Gariel propose un traitement tout à fait extraordinaire de la question juive, en lui insufflant une touche méditerranéenne. Une fois la plupart des références des Esclaves mises au jour, la piece nous plonge au cœur des débats politiques toscans concernant la participation des Juifs à la vie publique – et, précisément, au théâtre. Elle sonde également les inquiétudes qui entourent le pouvoir présumé des Juifs et leur rôle ambivalent dans le commerce et le rachat des captifs. Elle dévoile, en outre, les relations complexes entre les immigrants juifs nord-africains et la communauté de Livourne. Nous commencerons, dans la section qui suit, par analyser la manière dont les Juifs se sont grandement impliqués dans la vie du théâtre livournais.
Les Juifs et le théâtre à Livourne
À la fin des Esclaves livournais à Alger, le rideau tombe sur des personnages qui célèbrent la dynastie régnante des Habsbourg et invitent le public à la tolérance et à l’entente. Or cet esprit de tolérance, à supposer qu’il ait jamais vraiment existé à Livourne, ne cessait de s’émousser depuis des années. Le grand-duc était largement responsable de ce déclin, car ses réformes, quoique bien intentionnées, s’opposaient aux vieilles habitudes, aux idées et aux privilèges des habitants de la ville, y compris ceux des moins favorisés. Ces derniers se plaignaient de la libéralisation économique et de l’abolition du Bureau en charge des provisions et des victuailles, deux réformes qui avaient entraîné une hausse des prix du pain et des biens de première nécessitéFootnote 30 . Ils déploraient également les innovations concernant l’Église qui, à leurs yeux, ôtaient à la religion son voile de mystère, voire, peut-être, son pouvoir de sauver les âmes. Ils regrettaient enfin le coup fatal que la suppression des confréries laïques avait porté aux sociabilités populairesFootnote 31 . Même l’élite dirigeante qui, dans cette ville marchande, devait pourtant sa prééminence aux importantes ressources accumulées grâce au commerce, désapprouvait la politique du grand-duc. Si ses réformes physiocratiques avaient suscité l’enthousiasme bien compréhensible des propriétaires terriens, elles n’avaient guère charmé les marchands de Livourne, nostalgiques des vieilles politiques mercantilistes.
En sapant les hiérarchies traditionnelles et la structure corporative de la société, le despotisme modernisateur du grand-duc provoquait d’inévitables tensions entre la majorité chrétienne et la minorité juive. Cette dernière était partagée, car une plus grande intégration à la vie publique faisait craindre de possibles représailles si les projets du grand-duc venaient à échouer. Après l’épisode des réformes du conseil municipal, le contrôle politique de la scène théâtrale devint un autre motif de discorde. L’élite sépharade de Livourne, qui possédait un grand nombre de loges dans le théâtre de la ville, réclamait ainsi le droit d’avoir son mot à dire dans la programmation des spectacles.
Pierre-Léopold était conscient de la fonction éducative que le théâtre pouvait jouer, pourvu qu’il fût débarrassé de la vulgarité qui l’avait transformé en lieu de corruption. Dès les premières années de son règne, le grand-duc avait bien fait comprendre qu’il ne laisserait pas la société civile diriger les théâtres à sa guise. Au début des années 1780, il fit promulguer une série de décrets destinés à réguler l’ouverture des théâtres, à réduire les occasions de divertissement et d’oisiveté, à maintenir l’ordre public le plus strict durant les performances et à interdire aux artistes de pervertir les mœurs en donnant le mauvais exemple. Les théâtres des campagnes furent fermés, et les spectacles autorisés seulement à Florence, Livourne, Pise et Sienne, à condition que le programme de la saison fût strictement respecté. Les compagnies comiques étrangères furent bannies à l’exception des compagnies françaises, qui correspondaient aux goûts du public toscan le plus raffiné. Sans renoncer à ses droits à la censure préalable, le gouvernement engagea davantage la responsabilité des académies qui possédaient des théâtres, tels la Pergola ou le Cocomero à Florence, considérant qu’elles pouvaient jouer un rôle important dans l’acceptation des réformesFootnote 32 .
À Livourne, ville marchande sans véritable aristocratie, le partenaire du gouvernement en matière de politique théâtrale était Pier Gaetano Bicchierai, propriétaire du théâtre local, le San Sebastiano. Dramaturge et entrepreneur culturel de premier plan, on se souvient surtout de Bicchierai comme l’un des éditeurs qui, en 1770-1778, sous les auspices du gouvernement, publia la troisième édition en français de l’Encyclopédie de Diderot et d’AlembertFootnote 33 . Depuis 1767, Bicchierai s’intéressait publiquement à la question fort débattue de l’utilité des théâtres. Il dédicaça ainsi deux tragédies au jeune Pierre-Léopold, précédées d’un essai théorique dans lequel il proposait un plan complet de réforme pour la moralisation des spectacles, suggérant toute une série de mesures que le prince allait adopter par la suiteFootnote 34 . S’il dirigeait la scène théâtrale livournaise, Bicchierai avait toutefois l’intelligence de ne pas abuser de sa position. Il partageait ses prises de décision avec les cercles littéraires de la ville et les propriétaires de loge du théâtre, dont le quart était juif. Cette attitude ouverte et inclusive, de la part d’un personnage bien en vue et charismatique, traduisait une sorte de paternalisme éclairé.
Elle se révéla en tout cas indispensable en 1778. Cette année-là, on estima nécessaire de remplacer le vieux théâtre San Sebastiano, devenu vétuste, par un bâtiment plus moderne et spacieuxFootnote 35 . Le projet exigeait que tous les propriétaires de loge, sans exception, assemblent leurs forces pour affronter les dépenses. Bicchierai, qui en était le principal promoteur, recruta de manière politiquement avisée deux conseillers pour gérer l’opération : Gasparo Chiesa, un riche constructeur de navires, représenterait les propriétaires de loge chrétiens, tandis que le marchand et industriel corailleur Jacob Aghib agirait au nom des JuifsFootnote 36 . Chiesa et Aghib repérèrent le site idoine pour mener à bien un tel projet. Les maisons de commerce Recanati, Ergas, Leone et Miranda, copropriétaires des « magasins des momies » – alors abandonnés et situés dans une zone très centrale, à côté de l’église des Arméniens –, étaient très heureuses de pouvoir les vendre au groupe des propriétaires de loge, qui comptaient les démolir pour y bâtir le nouveau théâtreFootnote 37 . La construction fut achevée en 1782, trois ans avant que Gariel n’arrive à Livourne. L’Adriano in Siria (Hadrien en Syrie), l’un des livrets les plus applaudis de Métastase, fut monté le 1er avril pour l’inauguration, accompagné d’une toute nouvelle musique d’un certain Luigi Cherubini, jeune homme talentueux et très prometteurFootnote 38 .
La coopération entre Juifs et chrétiens, qui avait rendu possible la construction d’un nouveau théâtre, fit cependant long feu. Les propriétaires de loge chrétiens ne semblaient pas apprécier l’esprit d’initiative des élites juives en matière de théâtre. On peut imaginer que la traduction de la pièce de Lessing n’aida pas à apaiser les tensions qui entouraient la question de la place des Juifs dans les institutions culturelles de la ville. Dans ce contexte de relations détériorées, les publications de Gariel visaient probablement à tempérer l’accroissement des dissensions. Le décor exotique et orientaliste des Esclaves cherchait sans doute à satisfaire le goût du public livournais, mais il avait aussi sa logique propre. Pour que le récit de la pièce de Gariel puisse pleinement fonctionner, le Juif vertueux devait arborer les traits qui provoquaient habituellement le dégoût des chrétiens. Or, parmi les Juifs livournais, les plus méprisés étaient incontestablement ceux qui ne cachaient pas leur ascendance nord-africaine.
Afin de mieux comprendre les réalités auxquelles faisait face la communauté juive de Livourne au xviii e siècle, il est non seulement indispensable de regarder vers le nord, en direction de la France et de l’espace germanique, mais aussi vers le sud, du côté du Maghreb. Les relations entre les deux rives de la Méditerranée, denses et fréquentes, imbriquaient famille et commerce, mais n’étaient pas sans frictions. Au cours du xviii e siècle, un nombre important de riches marchands juifs d’Alger et de Tunis, tels les Busnach, les Cohen Bacri ou les Franchetti, déménagèrent à Livourne, où ils intégrèrent officiellement la nazione ebrea et devinrent à ce titre des sujets toscans. La présence significative des Juifs d’Alger et de Tunis au sein de la nation juive de même que l’intensité des échanges entre Livourne et l’Afrique du Nord distinguaient les Juifs livournais des autres communautés sépharades occidentales et des communautés juives de la péninsule italienne. Pour réfléchir publiquement à la condition des Juifs en Toscane, Gariel devait donc impérativement tenir compte des liens de Livourne avec le Maghreb. On sait à quel point ces relations ont contribué à donner un profil spécifique à la communauté juive de LivourneFootnote 39 . Cependant, comment ces liens étaient-ils perçus par les principaux membres de la nazione ebrea et par la population non juive de Livourne ?
Salomon Cohen Bacri
Au cours de la seconde moitié du xviii e siècle, de nombreux Juifs d’Afrique du Nord émigrèrent à Livourne, à l’instar des personnages des Esclaves, la famille BenkiberFootnote 40 . Bien que nés à Alger, Tunis, Tripoli ou Tétouan, ces nouveaux arrivants avaient déjà des liens de parenté et de commerce avec les familles livournaises. Ils faisaient partie de la diaspora sépharade occidentale, dont une branche s’était établie dans les provinces d’Afrique du Nord au cours du xvii e siècle. Si on les considérait comme des Africains à Livourne, on les appelait « Grana » à Alger et Tunis, c’est-à-dire « Livournais », ou encore « Francs » (Européens), voire Juifs « chrétiens ». Ils s’habillaient à l’européenne, jouissaient de la protection du consul français et aspiraient à se distinguer des Juifs arabophones locaux, installés dans la région depuis bien plus longtemps et assujettis à des mesures lourdement discriminatoires. Les Grana en étaient pour leur part exemptés, en raison de leur rôle dans le commerce maritime international et des services de crédit qu’ils offraient aux autorités politiques, aux armateurs et aux corsaires musulmansFootnote 41 .
Ce flux migratoire continu changea la composition de la communauté juive de Livourne au point que, au début du xix e siècle, ces nouveaux arrivants formaient un groupe important et bien identifiable. Des sondages établis à partir des registres disponibles de ballottazioni (autrement dit de la procédure qui permettait d’accéder aux privilèges de la nation juive) indiquent que les Nord-Africains représentaient au moins 11 % des familles juives résidant dans le portFootnote 42 . En réalité, leur nombre devait être bien plus élevé, car seuls les plus riches des marchands juifs d’Afrique du Nord cherchaient à être officiellement admis au sein de la nazione ebrea ; les autres, sans doute la majorité, conservaient les caractéristiques propres aux gens de passageFootnote 43 . Leur niveau d’intégration à la société livournaise n’est pas facile à estimer. Nombre d’entre eux gardaient un attachement aux coutumes judéo-arabes et nord-africaines ; certains manifestaient même une forme de défiance vis-à-vis des mœurs livournaises. Dans les années 1780, l’intégration politique s’était certes accrue lorsque les Juifs d’Afrique du Nord commencèrent à accéder à la charge de MassariFootnote 44 . Néanmoins, des divergences profondes demeuraient et pouvaient éclater en période de crise. En 1805, le rabbin Jacob Nunes Vais demanda à ses collègues d’Alger de dissuader leurs coreligionnaires – qui cherchaient un refuge pour échapper aux persécutions antijuives – de se rendre à Livourne, en raison des « différences de langue et de coutumesFootnote 45 ».
Abraham Benkiber est d’abord un personnage littéraire, mais plusieurs indices laissent penser que Gariel s’inspira d’une personne bien réelle, à savoir un Juif d’Alger qui avait récemment immigré en Toscane avec sa famille et était célèbre pour avoir réussi à faire libérer deux capitaines de vaisseaux marchands toscans retenus un temps prisonniers à AlgerFootnote 46 . Salomon Cohen Bacri appartenait à la puissante famille Busnach-Cohen Bacri. L’influence qu’elle exerçait sur le dey d’Alger, Hassan, était bien connue à l’époque. Nous savons par ailleurs aujourd’hui qu’à partir de 1795, cette famille noua des relations commerciales étroites avec la France révolutionnaire, qui avait besoin, pour maintenir l’effort de guerre contre ses ennemis coalisés, d’approvisionnements réguliers en blé algérienFootnote 47 . En 1785, Salomon était à la tête de la branche livournaise de l’entreprise familiale. Celle-ci était dirigée par son frère Joseph et avait des agences dans des places de commerce telles que Marseille, Gênes, Naples, Tunis et Alexandrie. Sa décision d’avancer de l’argent pour racheter les capitaines toscans éveilla tout naturellement l’attention de l’opinion publique livournaise, suscitant des réactions variées. D’un côté, il était indéniable que, sans l’intervention de ce riche marchand juif, les deux prisonniers auraient eu beaucoup de difficultés à obtenir leur libération. De l’autre, son mérite était contrebalancé par le montant élevé des rançons et le fait que les équipages des deux vaisseaux, captifs eux aussi, n’avaient pas été inclus dans les négociationsFootnote 48 .
Les relations douteuses que Salomon Cohen Bacri entretenait avec les corsaires d’Alger en faisaient un personnage particulièrement controversé, même en tant que Juif. Son rôle décisif dans l’histoire du rachat des capitaines mis à part, sa famille et lui ne laissaient pas indifférents : ils étaient bien trop riches et exotiques pour passer inaperçus. En 1787, à Pise, ville voisine de Livourne, la présence de David et Jacob Cohen Bacri, deux des neveux de Salomon, fut la cause d’un brusque et violent soulèvement populaire. Le contexte s’y prêtait. Le synode national des évêques approchait. Pierre-Léopold espérait y faire ratifier des réformes jansénistes et anticurialistes destinées à donner plus d’indépendance à l’Église toscane vis-à-vis de Rome. Or, nous l’avons vu, les fidèles n’approuvaient pas les nouveautés qu’il cherchait à introduire, tout particulièrement celles qui concernaient les images sacrées. En effet, le grand-duc souhaitait faire retirer les rideaux qui dissimulaient celles-ci. La réforme visait à ôter leur part de mystère à ces images et à lutter contre les superstitions du peuple, dont profitait un clergé que le souverain jugeait rétrograde et obscurantiste. C’est dans ce climat, qui a tous les airs d’un prélude à l’une des défaites les plus cuisantes du grand-duc, que les neveux de Salomon décidèrent d’aller visiter le Campo dei Miracoli à Pise, aux côtés de trois autres Nord-Africains – un Juif et deux musulmans. Alors qu’ils admiraient la fameuse tour penchée, un fauteur de troubles, qui parvint ensuite à se dérober à la justice, propagea la rumeur selon laquelle ces étranges touristes avaient osé cracher sur les images du Duomo et jeter des pierres sur un crucifix. En apprenant cela, le peuple, déjà agité par les réformes annoncées, commença à s’insurger. Les cinq hommes parvinrent à échapper aux violences, mais la foule furieuse s’en prit alors à un pauvre colporteur juif d’Afrique du Nord qui se trouvait près de la synagogue. Ce dernier fut férocement massacréFootnote 49 .
La pièce de Gariel parut presque un an après l’arrivée de Salomon Cohen Bacri à Livourne, et quelques mois seulement avant le tragique incident de Pise. Gariel se doutait bien que le personnage d’Abraham évoquerait d’emblée, auprès du public livournais, cet immigrant juif d’Algérie qui avait défrayé la chronique. Ce lien entre l’invention théâtrale et les événements soulève un certain nombre de questions. Avant d’en revenir à l’analyse des Esclaves, précisons quelques points de méthode, notamment sur nos usages de l’intertextualité et sur le paradoxe qui se niche au cœur de cet essaiFootnote 50 . Dans la section qui suit, nous chercherons à identifier les principales références littéraires de Gariel, en les rapportant à des événements ou des individus qui, associés les uns aux autres, dépeignent un tableau complexe de la Méditerranée occidentale des années 1780. Nous le ferons en nous appuyant tout d’abord sur des archives de la fin du xviii e siècle, telles les gazettes de l’époque et d’autres créations littéraires que nous utiliserons pour compléter l’historiographie. Rappelons que nous cherchons à étudier l’œuvre quasi inconnue d’un auteur oublié, autrement dit, et selon toute vraisemblance, d’un échec théâtral. Comme nous l’avons vu, nous savons peu de choses sur la vie et l’œuvre de Gariel. De même, nous ne sommes pas sûrs que sa pièce fût jamais jouée sur les planches d’un théâtre – en tout cas, elle ne semble pas avoir eu d’incidences sur la question juive à Livourne. D’une part, en proposant une lecture historienne de cette pièce, nous défendons résolument la valeur de toute œuvre littéraire en tant que source historique et objet d’interprétation, indépendamment de son succès ou de l’ampleur de sa réception. D’autre part, l’échec même de la pièce mérite toute notre attention : Les esclaves livournais à Alger furent écrits alors que les élites chrétiennes de Livourne souhaitaient résolument exclure les Juifs du théâtre local. C’est ce contexte particulier que nous allons tâcher de documenter.
Le texte : Les esclaves livournais à Alger
Le premier acte des Esclaves s’ouvre sur la maison d’Abraham Benkiber. Benkiber est un nom fictif, à consonance juive, outrancier et presque ridicule. Ce nom n’était pas inconnu des lecteurs des Lettres cabalistiques de Jean-Baptiste de Boyer, célèbre sous le nom de marquis d’Argens (1703-1771), l’un des philosophes sceptiques les plus en vue du xviii e siècle. Dans cette œuvre satirique, deux cabalistes imaginaires – Abukibak (un autre personnage au nom juif outré) et son élève, Ben Kiber – débattent de questions philosophiques qui ont en fait peu à voir avec la cabbale, et encore moins avec le judaïsmeFootnote 51 . Pour le marquis d’Argens, la cabbale offrait une sorte de « rubrique générale incluant tous les aspects du surnaturel, de l’impossible et de l’absurdeFootnote 52 ». De la même façon, les noms Abukibak et Ben Kiber évoquaient un judaïsme exotique. Gariel les adopta tous deux dans ses Esclaves : un marchand juif de Livourne, qui intervient plus tard dans la pièce, se nomme ainsi Salomon Abukibak.
Nomen omen. Abraham – comme le patriarche biblique – est marié à Sarah – comme la matriarche. Les enfants Benkiber portent les noms juifs traditionnels de Jacob et d’Abigaïl. Les allusions ne s’arrêtent pas là. Dans la première scène, nous faisons la connaissance d’Osman, un raïs algérienFootnote 53 . Ce dernier vient tout juste de faire une prise heureuse en mer : il est parvenu à capturer une orca toscane (un imposant vaisseau de commerce, ou houlque) battant pavillon de JérusalemFootnote 54 . Le butin lui permet de compenser largement les pertes infligées après sa propre capture par une galère « républicaine » (c’est-à-dire génoise) trois ans plus tôtFootnote 55 . Le nom « Osman » – qui évoque le fondateur de la dynastie ottomane, Osman Ghazi (1258-1326) – était sans doute lui aussi connu du public livournais. Il renvoyait à de nombreux personnages appelés Osman, qui revenaient dans bien des pièces et des opéras « turcs » à succès du xviii e siècle, à commencer par Le Turc généreux de Louis Fuzelier, qui datait de 1735Footnote 56 . Le nom « Osman » véhiculait aussi bien l’idée d’une générosité extraordinaire et inattendue de la part d’un personnage musulman que le monde étrange et brutal du harem ottomanFootnote 57 .
L’Osman de Gariel, en dépit de son activité corsaire, ne manque pas de cœur. S’il compatit avec cette « Belle jeunesse » qu’il a capturée, il doit la vendre, « car tout cela mange et a grand appétit » ! Cependant, puisqu’« en Toscane, où nous faisons un commerce libre, il n’y a pas d’esclaves de notre nation », il souhaite « la bien placer »Footnote 58 . Abraham propose d’acheter deux jeunes gens : la seule femme du groupe, une jolie fille de dix-huit ans, afin de servir Sarah et Abigaïl, ainsi qu’un jeune Livournais pour aider Bernard – l’esclave qu’il a déjà à son service, lui aussi originaire de Livourne –, remarquant qu’« ordinairement les Livournais ont beaucoup de talentsFootnote 59 ».
Le début de la pièce donne quelques indices à propos d’événements qui situent précisément l’intrigue en 1786. Lorsqu’Abraham demande à Osman comment il fut libéré, ce dernier loue de manière énigmatique l’aide de la France et de « notre bon patriarche », le roi Louis XVIFootnote 60 . Il s’agit là probablement d’une allusion à la vaste entreprise de rachat, très publicisée, que le roi de France avait conduite afin de libérer 315 prisonniers français détenus à Alger en 1785. Le trait d’humour consiste à sous-entendre que l’Osman fictionnel fut aussi libéré à cette occasion. Tandis que les ordres rédempteurs, les Mercédaires et les Trinitaires, s’étaient occupés des précédents rachats, l’opération de 1785 avait été directement organisée par la monarchie française. Coûtant la somme considérable de 573 094 livres, elle avait suscité de nombreux pamphlets, affiches illustrées et donné lieu à d’importantes processionsFootnote 61 . Des chansons et des sermons de l’époque accusaient les Algériens de barbarie, d’incivilité et d’inhumanité du fait qu’ils commerçaient des esclaves. L’humanité et la civilisation étaient, par contraste, associées à la France chrétienneFootnote 62 . Les lecteurs éduqués de Gariel connaissant la rhétorique française n’avaient sans doute pas manqué l’ironie de la chose.
Dans le même temps, un lecteur toscan attentif pouvait se souvenir d’une courte dépêche de novembre 1785, arrivée de Paris et publiée dans la Gazzetta universale de Florence. Un esclave anonyme, à peine racheté d’Algérie, y comparait la situation des captifs français d’Afrique du Nord à celle des esclaves subsahariens aux Amériques. D’après lui, il était faux de considérer que les esclaves dans le royaume d’Alger étaient les êtres les plus malheureux du monde. Tandis que, dans les plantations, les esclaves africains ne cessaient d’être exploités pour travailler et enrichir leurs maîtres, le rachat des prisonniers en Afrique du Nord demeurait un horizon possible. Pour cette raison, tout maître nord-africain assurait la « conservation » de ses esclaves et les traitait « avec humanité »Footnote 63 . Dans Les esclaves, Abraham incarnait justement l’archétype de ces maîtres « humains ».
Osman n’avait pas seulement trouvé en Louis XVI un grand protecteur ; il ajoutait : « nous [sommes] à présent aussi amis du Monarque CastillanFootnote 64 ». Cette référence faisait allusion au traité de paix entre l’Espagne et Alger du 14 juin 1786, destiné à mettre un terme à l’état de guerre permanent entre les deux pays. Le traité fut, en effet, imposé de manière unilatérale par l’Espagne au dey d’Alger, après une série de bombardements répétés sur la ville en 1783 et 1784. Ses clauses bénéficiaient aux intérêts espagnols et étaient destinées à faire cesser le corso algéroisFootnote 65 . Les négociations complexes entre les deux royaumes (de même que la persistance des attaques des corsaires algériens qui menaçaient le processus de paix) furent discutées en détail dans plusieurs dépêches de Madrid et de Livourne publiées dans la Gazzetta universale durant l’année 1785Footnote 66 . Une fois encore, ce contexte, rappelé dans la pièce, est l’occasion d’un sarcasme. Ami avec la France et désormais avec l’Espagne, Osman est tout à fait disposé à profiter d’une Méditerranée plus sûre : « Ah combien de prises nous allons faire d’or en avant ! » se prend à rêver le corsaire ; Alger promet de concentrer toutes les richesses de l’EuropeFootnote 67 .
Tout au long de la pièce, hormis quelques allusions à des épisodes historiques récents, plusieurs indices nous signalent qu’Abraham est, en dépit de son implication dans le commerce des captifs, un modèle de vertu et un esprit éclairé. Après les rôles d’Abraham et d’Osman, on nous présente Bernard, l’esclave livournais qui sert le marchand juif depuis des années. Attristé par la nouvelle de la capture en mer de ses compatriotes par le corsaire Osman, Bernard est alarmé d’apprendre qu’on a retrouvé une jeune femme parmi les prisonniers. En effet, sa sœur s’est récemment embarquée sur un navire ralliant Livourne à Marseille ; pourrait-il s’agir de la captive en question ? Abraham le rassure : s’il s’agit bien de sa sœur, cela apportera une grande consolation à son foyer, et Sarah et Abigaïl sauront lui témoigner toute leur affectionFootnote 68 . D’autres détails illustrent la générosité d’Abraham. Ses moyens et ses besoins ne lui permettent pas d’acheter tous les captifs, explique-t-il à Bernard, mais il s’assurera d’en acheter au moins un et de placer les autres dans de bonnes maisons, épargnant aux Livournais de plus grands dangers. Une fois seul, Abraham détaille sa logique : les Livournais vertueux jouissent d’un gouvernement doux et pacifique, où les Juifs sont aimés et respectés presque au même titre que la majorité chrétienne. Il tirera donc une grande satisfaction à les aider en retourFootnote 69 .
Abraham n’est pas seulement un homme généreux : c’est aussi un honnête Juif. Avant de prendre congé pour aller à la rencontre du corsaire et discuter de l’achat de ses captifs, il confie la gestion de ses affaires à sa femme Sarah : « Si Hamet porte deux mille ducats d’or de Hollande, vous les recevrez, et lui donnerez quittance en mon nom ; s’il ne s’en contente, pas vous le ferez attendre un moment, je ne resterai pas longtemps chez OsmanFootnote 70 . » Ces quelques lignes, apparemment sans rapport avec l’intrigue principale de la pièce, font écho à l’un des dialogues clefs des Juden de Lessing. Dans la scène six, le Baron révèle au Voyageur l’ampleur de ses préjugés antijuifs, fondés sur son expérience malheureuse avec un usurier rusé qui l’a escroqué en l’obligeant à rembourser ses dettes non pas une, mais deux fois ! Dans sa réponse, le Voyageur dut bien admettre que ce n’était pas la première fois qu’il entendait ce type de plaintesFootnote 71 . Cet échange dut sans doute irriter l’élite marchande juive de Livourne, lorsque la pièce fut traduite en italienFootnote 72 .
Comme nous l’avons évoqué ci-dessus, l’un des thèmes importants des Esclaves est bien l’éloge du système livournais et des avantages qu’il offrait aux Juifs. Un dialogue entre Abigaïl et Jacob souligne ce motif à la scène cinq, mais il accuse également le contraste entre les Juifs de Livourne et ceux originaires d’Afrique du Nord. Cette différence est aussi mentionnée dans les sources juives de part et d’autre de la MéditerranéeFootnote 73 . Gariel était sans doute suffisamment familier de la nazione ebrea et de sa complexité ethnique pour connaître les stéréotypes internes à la nation juive, y compris les préjugés des Juifs « européens » de Livourne à l’encontre de leurs coreligionnaires arabophones du Maghreb, considérés comme arriérés et barbares. Alors qu’Abigaïl se réjouit de l’achat prochain, par son père, d’une esclave à son service, Jacob acquiesce et considère que c’est une bonne chose. Il ajoute que la plupart des servantes juives d’Alger sont tellement têtues, négligées et ignorantes qu’elles sont tout juste bonnes à exercer les tâches domestiques les plus viles. En revanche, les femmes (chrétiennes) de Livourne sont pleines de charme, de grâce et de beauté. En effet, si la religion juive le permettait, il n’aurait pas manqué, lorsqu’il était à Livourne, de courtiser une certaine Mlle Dorothée, « la personne la plus accomplie du mondeFootnote 74 ».
Abigaïl réplique en se plaignant de son sort dans le « maudit pays [de] la BarbarieFootnote 75 ». Tandis que son frère peut voyager et voir le monde, elle est, en tant que jeune femme, piégée entre quatre murs, telle une esclave. Si elle veut sortir, elle doit être couverte d’habits de pied en cap ! Ce commentaire démontre, encore une fois, que Gariel avait connaissance des conditions de vie fort différentes des femmes juives en Italie et en Afrique du NordFootnote 76 . La vie d’Abigaïl est cependant sur le point de changer. Jacob laisse échapper qu’on l’a fiancée au joli fils d’un marchand juif de Livourne, Salomon Abukibak, qui doit bientôt arriver à Alger. Pleine de joie, Abigaïl promet qu’elle amènera avec elle son esclave en Toscane, où elle lui rendra sa liberté – à la condition que la jeune femme lui conserve pour toujours son amitié.
Une condamnation explicite du trafic d’esclaves conclut le premier acte. Malgré son ton humoristique, Le marchand de Smyrne, qui a directement inspiré Les esclaves livournais à Alger, contient un vibrant réquisitoire contre le commerce des esclaves dans ses formes à la fois méditerranéenne et atlantique. Gariel adapte ainsi une série de répliques qui brocardent le caractère arbitraire des conventions sociales et des privilèges européens, tout en dénonçant de manière satirique la cruauté et l’absurdité de la vente des esclaves. Dans la pièce originale française, plusieurs passages pleins d’esprit concernent des plaintes au sujet d’achats d’esclaves qui se révèlent décevants : un docteur qui se trouve être un charlatan, un savant inutile, un aristocrate bon à rien et un avocat ergoteurFootnote 77 . Gariel remanie la longue satire de Chamfort en une scène comique plus ramassée entre Osman et Abraham. Il conserve la critique vis-à-vis de l’esclavage en raillant des prisonniers aussi improductifs comme esclaves qu’ils sont privilégiés dans les sociétés européennes.
Louant haut et fort les traits physiques d’Étienne, le captif choisi par Abraham (« Quelle taille ! Quelle figure ! Quelles dents ! Quels yeux ! Quels muscles ! Quelle blancheur de peau mêlée avec le plus fin incarnat ! Quels cheveuxFootnote 78 ! »), Osman demande le prix fort pour les deux esclaves livournais. Le corsaire explique que sa bonne marchandise doit compenser la mauvaise. Que peut-il espérer tirer de ses biens défectueux ? Du vieux docteur portugais qui ressemble à un fantôme, du prêtre moscovite avec ses grandes lunettes, du chimiste napolitain qui a ruiné tant de gens en cherchant le secret de la pierre philosophale, ou bien du marquis si frêle qu’il semble à tout moment pouvoir se briser en mille morceaux ? Il doit également s’occuper d’eux, sous peine qu’ils ne dépérissent dans l’entrepôt. Ces êtres improductifs sont comparés à des « marchandises de rebut »Footnote 79 , une métaphore censée susciter rires et inconfort.
Sans surprise, Abraham, qui exprime toujours la voix de l’humanité, marque sa désapprobation : « puisque vous vendez la chair humaine comme les Bouchers vendent les Bœufs, et les moutons », dit-il, « nous ne ferons point de marché »Footnote 80 . L’issue de la vente est incertaine. Abraham demande à Bernard d’inviter les esclaves à rentrer. C’est à ce moment, alors que l’on approche de la fin du premier acte, que l’identité de la jeune femme, Dorothée Loretani, est révélée : il s’agit bien de la sœur de Bernard. Envahi par l’émotion, Abraham promet à Osman qu’il est prêt à payer la somme exigée par le corsaire. Bernard et Dorothée tombent à ses pieds, remerciant le marchand juif pour sa générosité. Même Osman est ému par le comportement charitable d’Abraham. Il ne souhaite nullement être payé, et se montre disposé à accepter n’importe quelle somme de la part d’Abraham afin de « gratifier [s]on équipage »Footnote 81 . Lorsqu’Abraham lui paie la somme extravagante de 500 sequins (zecchini), soit quatre fois plus que nécessaire, le corsaire libère le capitaine du vaisseau capturé, le pilote et l’écrivain de navire. Abraham en appelle alors joyeusement à l’organisation de festivités. Pressant Sarah, Abigaïl et Dorothée à s’aimer comme des sœurs, il invite tout le monde chez lui à déguster un mouton pilaf – y compris Bernard (« autant que votre Religion peut vous le permettre ») et Osman. Le premier acte se clôt sur une célébration joyeuse et cosmopolite : « des Juifs, des Chrétiens, et un Mahométan dîner ensemble, cela n’est pas commun », déclare Osman, en acceptant volontiers l’invitationFootnote 82 .
Le second acte : tolérance cosmopolite et rachat des captifs
Le second acte de la pièce aborde directement la question du rôle des Juifs dans le rachat des captifs chrétiens, mais il débute par une réflexion sur la tolérance cosmopolite. Pour les lecteurs du xxi e siècle, ce rapprochement entre captivité et esprit des Lumières peut encore surprendreFootnote 83 . Or la pièce de Gariel ne cesse d’imbriquer ces deux thèmes. S’il est évident à la lecture qu’Abraham et sa famille sont juifs, les deux esclaves qui arrivent chez leurs nouveaux maîtres ne le savent pas encore. Cette situation permet à Gariel de développer le thème de la tolérance tout en corrigeant les stéréotypes antijuifs, clarifiant de la sorte les fondements moraux de la pièce. Après une longue conversation avec Jacob, Étienne, surpris, évoque la douceur de son caractère, un trait rare « dans un Turc ». Bernard le détrompe tout de suite : Jacob et toute la maisonnée sont juifs. La nouvelle effraie Étienne. Il a entendu dire que les Juifs, et surtout ceux originaires de « Barbarie », sont d’impitoyables ennemis des chrétiens, cent fois pires que les Turcs. Une fois encore, Bernard le corrige, en faisant écho à l’inscription présente sur le frontispice de la pièce : « Détrompez-vous, il se peut qu’il y en ait des méchants, mais en général, ils sont bons, bienfaisants, humains, charitables »Footnote 84 .
Gariel suggère que l’esprit cosmopolite était monnaie courante chez les personnes de raison éclairées par les lois divines de la natureFootnote 85 . Cet état d’esprit conduirait également à la satisfaction universelle et personnelle. Dans un monologue décisif, Abraham explique à son fils les fondements de son bonheur, à savoir une forme de croyance déiste dans la loi naturelle qui lui permet de respecter les autres religions, pourvu que leurs adeptes souscrivent aux valeurs universelles et divines qu’il embrasse :
Je n’ai jamais été intolérant, j’ai aimé tous les individus de telle Religion quelconque qui suivent la loi divine et naturelle, principe fondamental de toutes les lois civiles et humaines, elle a été mon seul guide. Dieu veuille que tous les hommes pensent un jour de même, c’est alors qu’on verra renaître le véritable âge d’or, et nous jouirons paisiblement de la plus grande félicité Footnote 86.
L’esprit éclairé de Jacob apparaît peu après au grand jour. Lorsque Jacob confie Étienne à Bernard afin que le nouveau captif puisse commencer à travailler, le jeune Juif recommande au captif plus âgé de ne pas « manquer […] de conduire [Étienne] à toutes les fêtes [chrétiennes] chez M. le Consul de France, pour y pratiquer l’exercice de [sa] Religion ». « Si tous les Esclaves avaient un sort aussi doux que le nôtre, je ne les plaindrais plus », réplique Étienne, en bénissant Abraham et sa familleFootnote 87 . La tolérance est contagieuse.
Le cosmopolitisme d’Abraham est également manifeste en ce qui concerne le traitement de Dorothée. Malgré son statut d’esclave, cette dernière est accueillie dans le foyer des Benkiber comme une sœur. La plupart des individus capturés par des corsaires en Méditerranée à l’époque moderne étaient des hommesFootnote 88 . Au cours des xvii e et xviii e siècles, cependant, les mythes sur les femmes capturées en mer devinrent populaires dans la littérature britannique et française. À partir de la seconde moitié du xviii e siècle, les Européens imaginaient le harem, ou le sérail, comme un lieu d’esclavage sexuelFootnote 89 . La menace de viol et d’asservissement sexuel apparaît déjà dans l’un des épisodes les plus fameux du Candide de Voltaire, sans doute familier à la plupart des lecteurs des Esclaves livournais à Alger. Il s’agit de l’histoire de la vieille, une ancienne princesse italienne, jadis très belle, devenue captiveFootnote 90 . Ce conte horrible d’esclavage et de déshonneur ne servait pas qu’à contrebalancer de manière ironique l’optimisme naïf de Candide. Il parodiait également les récits de captivité féminine, en évoquant tour à tour le viol, l’amputation, la peste ou l’ablation partielle de fesses pour nourrir les maîtres de la princesse durant un siège.
Dans Les esclaves, la description que Dorothée donne de son voyage par mer, de l’épreuve sur le navire-corsaire au rachat final par le généreux Abraham, offre une variation édifiante sur ce thème éculé et un contrepoint sobre, voire optimiste, au conte sardonique Candide. À ce titre, Gariel se révèle plus panglossien que voltairienFootnote 91 . Invitée à raconter son histoire à Abraham, Dorothée explique qu’elle s’est embarquée sur un navire à destination de Marseille, car elle a été fiancée « au fils de M. Orux, fameux Négociant de MarseilleFootnote 92 ». La référence fait ici allusion à Georges Roux (1703-1792), surnommé « de Corse », un marchand et armateur extraordinairement riche. Fameux pour son comportement excentrique, il appartenait à la maison Roux frères, l’une des principales compagnies de MarseilleFootnote 93 .
Sur le navire, le capitaine comble Dorothée de toutes les attentions. Étienne – dont les lecteurs savent que, secrètement amoureux d’elle, il a délibérément embarqué sur le même bateau – la sert avec un mélange de respect et de désir ardentFootnote 94 . Tout se passe au mieux avant que les corsaires ne capturent l’embarcation. Tout le monde, y compris Dorothée, est alors enchaînéFootnote 95 . Toutefois, à la différence de la princesse italienne de Candide, sa pureté est « religieusement respectée » pour faire monter son prix, avec un garde posté devant la porte de sa cabine. Une fois à Alger, l’intention d’Osman est de l’amener à Constantinople et de la présenter au Grand Seigneur, mais elle implore le vieux corsaire de la garder en sécurité dans sa cabine jusqu’à ce que ses parents lui envoient une importante rançon. Le plan est saboté par les fils d’Osman, Mustapha et Soliman, qui sont tombés « éperdument amoureux » de la jeune femme : « Ils se regardaient avec des yeux enflammés, ils se menaçaient, un même avait tenté d’enfoncer la porte de la chambre où [elle] étai[t] renfermée dans le temps qu’Osman était absent »Footnote 96 . Après qu’Osman apprend les dangers qu’elle encoure, il décide de la vendre, raison pour laquelle elle se retrouve dans la maison des Benkiber. Si la pièce fait allusion aux lieux communs les plus courants des récits de captivité féminine, à travers la menace d’esclavage sexuel et la figure du Maure passionné et jaloux, l’épreuve de Dorothée se finit bien.
Vers la fin du second acte, trois autres personnages apparaissent : les marchands de Livourne Salomon Abukibak et son fils, Saül, ainsi que M. Loretani, le père de Dorothée et Bernard. Dans le premier acte, Jacob a révélé à Abigaïl qu’elle était fiancée au fils d’Abukibak. Le mariage de Saül et Abigaïl, cependant, n’est pas la seule raison pour laquelle Salomon Abukibak voyage à Alger : il accompagne Loretani, désespéré d’avoir perdu son fils aîné et désormais sa fille, capturée par un « maudit corsaire »Footnote 97 . Loretani vient à Alger pour payer sa rançon, tandis qu’Abukibak s’occupe de lever les fonds nécessaires au rachat, une fonction qui témoigne du rôle important d’intermédiaire joué par les marchands juifs d’Afrique du Nord dans le commerce des captifs.
Le rachat des captifs faisait partie intégrante du commerce méditerranéen à l’époque moderne. Cette « économie de la rançon » était un système complexe qui passait par la « redistribution des richesses des victimes du corso à ceux qui offraient des services financiers et qui organisaient la récupération et le recel des navires et de leur cargaison », y compris les êtres humainsFootnote 98 . Plutôt que d’y voir un obstacle au commerce entre musulmans et chrétiens, il est possible de le considérer au contraire, avec Wolfgang Kaiser, comme un « lubrifiant » des échanges économiques et interculturelsFootnote 99 . Quant aux Juifs, ils intervenaient à toutes les étapes du commerce des captifs en Méditerranée. Si certains d’entre eux en achetaient pour leur compte, les marchands juifs d’Afrique du Nord jouaient surtout un rôle décisif dans le rachat des captifs espagnols, en servant d’intermédiaires pour les ordres rédempteurs trinitaires et mercédairesFootnote 100 . Les marchands juifs de Livourne étaient tout particulièrement impliqués dans le rachat des captifs à Alger, transférant des fonds et octroyant des prêts. C’était notamment le cas du personnage de Salomon Abukibak – probablement inspiré, comme Abraham, par son homonyme, Salomon Cohen Bacri, qui avait amassé une incroyable fortune dans le commerce des captifsFootnote 101 .
Dans Les esclaves, et contrairement à la réalité, il n’est finalement pas nécessaire de recourir à la médiation financière de Salomon pour racheter les enfants de Loretani. La rencontre de Bernard avec son père, arrangée par Abraham à l’insu des deux Livournais, révèle que le jeune homme est en sécurité et bien traité dans sa maison, tout comme Dorothée. Non content de rassurer ainsi le père, Abraham décide de jouer également les cupidons. Ayant remarqué l’affection d’Étienne pour la jeune femme, et le mariage arrangé de cette dernière prévu à Marseille ayant échoué en raison de sa captivité, Abraham prie Loretani de sceller leur union. Les 500 sequins qu’il a déboursés pour les deux esclaves, et que Loretani souhaite avec insistance lui rembourser, devraient plutôt revenir au couple comme cadeau de mariage. Ému par ce geste, Loretani nage dans le bonheur et se demande comment faire preuve, lui aussi, d’une telle générosité en retour. Abraham balaie ses vifs remerciements d’un revers de la main : ses bonnes actions relèvent du pur plaisir. Contrairement aux intermédiaires juifs impliqués dans le commerce des captifs, c’est dans son cœur qu’ira se nicher sa récompenseFootnote 102 .
Tout comme les autres patronymes de la pièce, celui de « Loretani » n’est pas dépourvu de symbole, ni de signification. Si l’on ne trouve aucune famille Loretani à Livourne, le nom évoque directement l’ordre des Chevaliers de Lorette, fondé par le pape Paul III, en 1545, avec pour mission de protéger la côte Adriatique, et tout particulièrement le sanctuaire de Notre-Dame-de-Lorette, de la piraterie. Le nom Loretani, qui se réfère donc à un ordre militaire voulu par le pape, pourrait-il être une allusion ironique aux groupes réactionnaires catholiques de Livourne ? Ces groupes étaient traditionnellement hostiles à la place prépondérante qu’occupaient les Juifs dans le port toscan. Lire la rencontre entre Abraham et Loretani à travers ce prisme ajoute une dimension inattendue à la trame dramaturgique. À son arrivée à Alger, Loretani n’est pas conscient du rôle joué par Abraham dans la libération de ses enfants. Abraham feint d’ignorer l’identité du père et du fils et orchestre leurs retrouvailles – de la sorte, il affirme sa supériorité dans l’opération. Dans le contexte politique tendu de Livourne, les lecteurs juifs de la pièce pouvaient sans doute pleinement apprécier la gentille farce qu’Abraham faisait à Loretani et à Bernard.
Évoquant le transfert de Salomon Cohen Bacri et de sa famille d’Alger à Livourne autour de 1785, la fin des Esclaves célèbre le déménagement de toute la famille Benkiber dans le port toscan. Après l’arrivée d’Abukibak, accompagné de Loretani, Abraham, qui était parvenu entre-temps à arranger le mariage d’Abigaïl avec Saül Abukibak, fiance son fils Jacob à la fille talentueuse d’Abukibak, Rachel, dans une autre union bibliquement correcteFootnote 103 . Abraham désire désormais unir les deux foyers – dans le monde marchand méditerranéen, à forte coloration familiale, les mariages pouvaient renforcer les alliances commerciales, augmenter le capital et ajouter des hommes aux effectifs de la compagnie. Il souhaite également s’établir à Livourne, et laisser derrière lui une Alger jugée rétrograde. L’appel du grand-duché de Toscane et de l’admirable nation juive de Livourne se fait alors entendre : « Adieu Turquie ! Adieu Barbarie ! Je vais habiter un Pays Chrétien pour vivre désormais avec une Nation, sage, savante, instruite, gouvernée par un Prince humain, affable, tolérant, ennemi des préjugés, protecteur et rémunérateur zélé de la vertu », à savoir Pierre-Léopold de Habsbourg-Lorraine. Jacob est le seul membre de la famille à demeurer en Afrique du Nord afin de régler les affaires de son père. Lui aussi rejoindra bientôt les siens à Livourne, où sa promise l’attend, et, là, il se retrouvera « auprès d’un Père aussi tendre, auprès du plus généreux des Hommes »Footnote 104 .
Gariel était tout à fait conscient qu’on pût le trouver excessivement optimiste. Dans la préface de sa pièce, il anticipait les critiques qui considéraient que « tous [s]es personnages [étaient] trop vertueux », et précisait préférer « exalter la vertu, que punir le crime »Footnote 105 . Les esclaves livournais à Alger donnaient à lire un conte édifiant avec des personnages juifs nord-africains exempts de défauts moraux, ce qui dut surprendre le public livournais. De nouveau, le choix de l’exergue de Gariel nous rappelle que sunt bona mixta malis : dans le monde réel, la vertu pure n’existe pas. Un paradoxe manifeste se trouve donc au cœur de la pièce. Comme Voltaire à la fin de son Candide, Gariel souhaite souligner l’importance de bien cultiver son jardin, sans trop d’amertume pour les malheurs du monde. Or, tout comme Lessing, il cherche également à observer les effets que des personnages vertueux inattendus peuvent avoir sur le public. Nous ne savons pas si d’éventuels « Amateurs de la tolérance » surent apprécier sa pièce, comme l’espérait l’auteurFootnote 106 . Les documents laissent plutôt penser que Gariel, « le Tolérant », faisait partie d’une minorité – et que le public livournais ne s’intéressait pas plus à l’histoire des Juifs vertueux qu’il ne se montrait tolérant à l’égard des Juifs dans les théâtres.
L’académie des Avvalorati et les émeutes de Santa Giulia
À partir de 1787, le climat politique toscan commença à se dégrader. Pierre-Léopold essuya plusieurs revers face aux évêques à majorité curialistes, ce qui encouragea les franges les plus réactionnaires de la société. Les discussions sur la question juive étaient au point mort, tandis que la scène théâtrale se souciait de moins en moins des demandes de la nazione ebrea. Une figure conciliante comme Bicchierai en vint à abandonner son projet de nouveau théâtre (le futur Teatro dagli Armeni). Une période de conflit s’ouvrit alors entre les propriétaires de loge, qui aboutit à la mise à l’écart de l’élite juive dans le domaine de l’administration des théâtres.
En mai 1788, Bicchierai vendit son théâtre à Andrea Campigli, l’imprésario alors chargé de produire ses spectacles, qui accepta de payer une avance considérable, suivie de plusieurs versementsFootnote 107 . Cependant, Campigli décéda peu après et son héritier refusa de respecter ses engagements ; il menaça même de dénoncer le contrat au tribunal et de le faire invalider en révélant des problèmes d’évasion fiscale. Pour sauver le théâtre tout en permettant à Bicchierai de s’en libérer, le marquis Filippo Berte, lui-même propriétaire d’une loge et figure importante des cercles conservateurs de Livourne, décida de promouvoir la création d’une académie destinée à racheter le contratFootnote 108 .
L’objectif était de former une association très sélective, regroupant les personnages les plus importants de la ville, pour prendre en charge la gestion financière et la direction artistique du théâtre ; elle allait se faire connaître sous le nom d’académie des Avvalorati. Ses modèles étaient les académies florentines des Immobili et des Infocati, qui rassemblaient les élites aristocratiques toscanes de la capitale dans le but louable de partager les dépenses des théâtres de la Pergola et du CocomeroFootnote 109 . Les académies étaient des institutions dont la structure corporative et fondée sur le rang conférait lustre et distinction à ses membres. Au mitan du xviii e siècle, lorsque la nouvelle dynastie régnante des Habsbourg-Lorraine chercha à réformer l’accès à la citoyenneté, ouvrant ainsi un débat sur les fondements juridiques de l’aristocratie toscane, certains défendirent l’idée selon laquelle l’appartenance à une académie n’était pas qu’une reconnaissance honorifique, mais devait aussi être considérée comme une preuve de noblesseFootnote 110 . Or le projet proposé par Berte à l’été 1789, non content d’entrer en conflit avec les politiques réformatrices du gouvernement, ne rencontrait pas non plus le soutien convaincu et enthousiaste que le marquis espérait trouver auprès des élites livournaises. Le cavaliere Francesco Sproni et le comte Filippo Agostini, chargés de collecter les 36 souscriptions nécessaires au transfert du contrat, durent batailler pour enrôler des membres potentiels susceptibles de payer chacun 100 piastres (pezze) d’avance, puis obtenir leur engagement vis-à-vis de l’ancien propriétaire. Ils firent face à de nombreux refus. De toute évidence, l’invitation était adressée aux personnalités livournaises qui se distinguaient par leur mérite et leur patrimoine ; toutefois, un même individu réunissait rarement ces deux exigences. Le cavaliere Paolo Valentino Farinola, gonfaloniere (ou maire) de Livourne, donna tout d’abord un vague assentiment, mais refusa finalement de soussigner l’engagement. D’autres personnes, qui avaient seulement accepté par courtoisie de souscrire au projet, firent savoir plus tard qu’elles retiraient leurs signaturesFootnote 111 . Celui-ci risquait donc d’échouer et l’héritier Campigli, fatigué de ces tergiversations, posa un ultimatum : pour sauver le théâtre et venir en aide à cette académie, il fallait se tourner vers l’homme le plus riche de Livourne. Giovanni Niccola Bertolli – ou « le Bertolla » – ne pouvait se vanter d’être issu d’une illustre lignée. On se souvenait de lui, derrière son étal au marché, en train de vendre du poisson. Sa fortune était pourtant légendaireFootnote 112 . Il s’était enrichi dans le négoce, avant de spéculer dans l’immobilier et de faire ensuite d’énormes profits en achetant et en revendant les bâtiments des confréries supprimées par le grand-duc. Le riche Bertolla ne recula pas devant la proposition qui lui était faite : il accepta de rembourser les créanciers, à condition qu’il fût clair que sa contribution n’était en aucun cas une subvention sans contrepartie.
L’élite sépharade comprit que l’opération orchestrée par Berte avait des motivations réactionnaires. Elle soupçonnait le marquis et ses amis de vouloir sauver le théâtre sans l’aide des Juifs. La fondation de l’académie faisait planer la menace d’un nouveau statut qui exclurait les Juifs et les reléguerait de nouveau à un rôle politiquement insignifiant. Lorsqu’il devint évident que la campagne d’adhésion à l’académie rencontrait des difficultés, certains Juifs propriétaires de loge proposèrent leur aide, qu’on déclina poliment. Or Jacob Aghib ne souhaitait pas jeter l’éponge. Ancien député de la nazione ebrea au conseil municipalFootnote 113 , représentant des propriétaires de loge à l’époque de la construction du nouveau théâtre, Aghib eu vent des regrets exprimés par certains souscripteurs. Ses deux frères, Moïse et Isaac, acquirent quant à eux la part du marchand anglais James Bird, tandis que les frères Joseph, Moïse et Isaac Abudharam – une famille originaire de Tétouan très bien intégrée aux circuits marchands britanniques – parvinrent à récupérer celle de Francesco BicchieraiFootnote 114 .
Le 2 février 1790, vingt-cinq actionnaires (sur trente-six) s’assemblaient pour la première réunion de la future académie. Après l’attribution des charges au sein du groupe – Angelo Bentivoglio fut choisi comme imprésario, le cavaliere Sproni et l’avocat Antonio Michon furent chargés de composer les statuts de l’association –, des mesures furent prises pour prévenir toute « intrusion » au sein du groupeFootnote 115 . Quelque temps plus tard, les frères Aghib et Abudharam informèrent le nouveau président – Berte – qu’ils avaient acquis deux parts. Ils demandaient ainsi à être officiellement reconnus comme membres à part entière de l’académieFootnote 116 . Berte envoya une réponse tardive par laquelle il fit savoir que la requête ne pouvait être acceptée, la société ayant décidé « qu’il était impossible de procéder au remplacement des membres sans le consentement préalable des autres académiciensFootnote 117 ». En d’autres termes, l’académie se réservait un droit de regard, à l’instar des dispositions que l’on trouvait dans les statuts de l’académie du théâtre florentin de la Pergola. Après leur remboursement en bonne et due forme, les Aghib et les Abudharam seraient tenus de remettre leurs parts à l’académie, qui ne compterait désormais plus que trente-quatre membres. Cette injonction eut lieu le 21 mars 1790, quatre semaines seulement après la mort de l’empereur Joseph II. Celle-ci entraîna le départ de son frère, Pierre-Léopold, pour Vienne, où il allait bientôt être couronné empereur du Saint-Empire romain germanique sous le nom de Léopold II.
Dans sa réponse, Berte avait été extrêmement obséquieux, rassurant les frères Aghib et Abudharam (« et par eux, tous les autres membres de [leur] Nation ») sur le fait qu’en dépit de leur exclusion de l’académie, ils continueraient « de jouir pleinement de tous les droits et considérations dont ils avaient bénéficié [jusqu’à présent] en tant que propriétaires de loge au théâtre »Footnote 118 . Une telle hypocrisie fut notée par les Juifs propriétaires de loge qui, avec le soutien des Massari, décidèrent d’en appeler à une intervention du souverain pour réparer cet affront jugé intolérable. On rédigea un long mémoire qui retraçait l’histoire du théâtre de Livourne, depuis 1778 jusqu’à l’épisode de l’exclusion insultante des Juifs de l’académie, considérée comme illégitime parce que décidée avant que les statuts de l’institution ne fussent écrits et approuvés par le gouvernement. On demanda surtout à Pierre-Léopold de rétablir les droits des frères Aghib et Abudharam. D’un côté, la délibération des soi-disant académiciens était préjudiciable aux « intérêts des propriétaires de la Nation [juive] » ; de l’autre, elle portait atteinte à la « dignité » de toute la nationFootnote 119 . Les Juifs possédaient 24 des 92 loges du théâtre réservées aux particuliers (36 autres étaient allouées à l’imprésario). Comme les autres propriétaires de loge, ils n’avaient pas ménagé leur effort pour la construction du nouveau théâtre. Pourtant, alors qu’il fallait former un consortium pour racheter les droits de Bicchierai, tout avait été fait pour les écarter et favoriser les chrétiens, dont certains n’étaient pas même propriétaires de loge. Seuls 11 des 34 « académiciens » en possédaient une, tandis que tous les autres étaient locataires – dont quelques-uns louaient justement leurs loges à des propriétaires juifs. La délibération de l’académie putative était par conséquent clairement discriminatoire. D’autres transferts de parts avaient d’ailleurs été réalisés sans que les nouveaux acheteurs aient à subir un quelconque droit de regard. En outre, la décision s’opposait nettement aux politiques du gouvernement, qui était intervenu à plusieurs reprises pour attribuer aux Juifs des droits équivalents à ceux des autres sujets du grand-duchéFootnote 120 . Le document, signé par les frères Aghib et Abudharam ainsi que par Jacob Attias fut envoyé à l’empereur à Vienne, pour revenir sans réponse. Occupé par la guerre russo-turque, la révolte des Pays-Bas et l’agitation qui gagnait la Bohème et la Transylvanie, Léopold II n’avait plus guère de temps à consacrer au théâtre de Livourne.
La situation devint cependant critique avec les événements dramatiques du 31 mai 1790. Les tensions sociales et le mécontentement populaire dégénérèrent en révolte à l’occasion de la fête de Santa Giulia, la sainte patronne de la villeFootnote 121 . À la fin des célébrations religieuses, les reliques de la sainte – que Pierre-Léopold avait fait retirer de la chapelle de la confrérie de l’église livournaise de Santa Giulia – y furent rapportées sous l’acclamation de la foule. Dans l’euphorie et au milieu du tumulte, le peuple en vint à vouloir rétablir l’ordre ancien. La foule demanda la restauration du Bureau en charge des provisions et des victuailles ; elle appela à un plafonnement du prix du blé et des autres biens de première nécessité ; elle réclama la restitution des bâtiments des anciennes confréries, vendus et dédiés à d’autres usages, de façon à ce qu’ils soient de nouveau voués au culte. À dire vrai, leurs demandes n’invoquaient pas toutes le passé. Elles contestaient également les anciens décrets qui attribuaient le monopole des travaux du port à une compagnie de portefaixFootnote 122 . Le peuple tendait cependant à se montrer favorable à la restauration : il fallait supprimer toute nouveauté, remettre les choses à leur place d’origine, à commencer par les reliques de Santa Giulia. Poussée par cet objectif, la foule prit possession des confréries et parvint à s’introduire dans les paroisses et les maisons, partout où elle soupçonnait que pouvait être détenu du mobilier sacré mis aux enchères par ordre du grand-duc. Venus du quartier ouvrier de la Venezia, les confrères de la Nativité et de Sainte-Anne montraient un grand zèle dans la recherche des biens « volés ». Ces portefaix, bateliers et poissonniers étaient animés par la rumeur selon laquelle les jambages et les seuils de marbre à l’entrée de leur chapelle avaient été achetés par les Juifs pour embellir leur synagogue.
Jusque-là, les émeutiers n’avaient rencontré aucune résistance. Alors qu’ils s’apprêtaient à fondre, menaçants, sur le quartier juif, les habitants commencèrent cependant à les bombarder depuis les fenêtres. Pour éviter le pire, l’auditeur du gouvernement, Giuseppe Pierallini, déploya ses dragons ; mais la foule n’était pas intimidée, et les troubles continuèrent jusqu’à ce que le sang coule. Isolé, un soldat prit peur et tira, tuant trois des émeutiers. Il fallut beaucoup d’effort pour restaurer le calme. Les négociations étaient très vives. Finalement, les portefaix et les dockers acceptèrent de garantir eux-mêmes l’ordre public, après avoir obtenu la promesse d’un libre accès au travail dans le port. Selon un chroniqueur anonyme, l’accord fut trouvé grâce au lieutenant Angelo Mussio et au chef des portefaix, Matteo Bruni :
[Dès que les choses furent réglées] avec les chefs de l’émeute concernant les articles en question, et que toutes leurs requêtes avaient été acceptées, [Mussio] se mit en route avec eux, et ils se rendirent tous au quartier de la Venezia Nuova. Ils communiquèrent les mesures de l’accord aux autres habitants du quartier, qui les approuvèrent. On fit également entendre la déclaration de paix avec les Juifs, si bien que tous ensemble, avec ledit officier, ils revinrent au son des tambours et avec des étendards à la via degli Ebrei [la rue des Juifs] afin de proclamer la paix. De cette façon, le tumulte fut maîtrisé, les troupes se retirèrent, hormis quelques patrouilles qui demeuraient par simple précaution, et la tranquillité revint parmi les habitants du quartier de la Venezia et chez les Juifs Footnote 123 .
Tandis que le lieutenant Mussio s’occupait des portefaix sur le devant de la scène, d’autres négociations se tenaient en coulisse. À ce niveau de « très grande affliction », les Massari de la nation juive cherchèrent à savoir auprès des autorités et des notables chrétiens ce qu’il était nécessaire de faire pour éviter « le danger très sérieux et réel » qui pesait sur « les vies et les biens » de leurs coreligionnaires. Ils consultèrent notamment l’avocat Michon, l’un des principaux promoteurs de l’académie. Le 1er juin 1790, « le jour de la plus grande agitation », Michon suggéra que, « pour repousser tout prétexte de mécontentement », il serait opportun de répondre au marquis BerteFootnote 124 . Le jour suivant, les frères Aghib et Abudharam acceptèrent de remettre leurs parts à l’académieFootnote 125 .
La partie était perdue. Berte et ses alliés étaient parvenus à exclure les Juifs de la gestion du théâtre. Cependant, à la différence des Massari, les frères Aghib et Abudharam ne voulaient pas abandonner. Ils cherchaient ainsi à obtenir réparation lorsqu’ils apprirent que Léopold II comptait se rendre à Florence pour placer son fils Ferdinand sur le trône de Toscane. L’empereur Léopold arriva à Florence au début du mois d’avril 1791. Il réprimanda les ministres du Conseil de régence pour leur attitude trop conciliante envers les émeutiers. Il retourna finalement à Vienne, en confiant le gouvernement toscan à son fils. Personne ne lui montra la plainte des Juifs, qui fut renvoyée avec un rescrit du Conseil de régence déléguant la résolution du litige à l’auditeur Pierallini. Si Pierallini démonta avec facilité dans son rapport les arguments de l’avocat des frères Aghib et Abudharam, il ne voulait pas pour autant éluder la question sous-jacente des récriminations concernant les statuts de l’académieFootnote 126 . Y avait-il eu discrimination ? Évidemment, car c’est le principe même d’une association sélective que de discriminer certaines personnes. Pierallini exposait le fait que, dans le cas d’une académie comme celle des Avvalorati, le statut de membre impliquait à la fois un droit réel et un droit personnel. Si un actionnaire pouvait sans conteste disposer du premier droit, on ne pouvait pas en dire autant du second, qui était honorifique et reposait donc sur la réputation. Pierallini expliquait ainsi que, dans la charte de l’académie, le droit de regard était établi afin de protéger le corps en question. Il servait à éviter des transferts de titres inconsidérés, avec le risque que certaines parts ne tombent aux mains de n’importe qui. Le danger était bien l’obligation d’admettre « dans l’assemblée des gens avec qui il était malvenu d’être associés, tels que des gens du peuple, des personnes sans prestige, au crédit et au comportement douteux, des individus querelleurs, ou équivalentsFootnote 127 ».
Pierallini précisait que nul n’avait l’intention d’assimiler les Aghib et les Abudharam à de telles personnes. Ce n’était pas en raison d’un « mépris pour leur nazione » que les académiciens avaient usé de leur droit de regard. Cependant, il fallait bien admettre, observait-il, que « le petit peuple avait une aversion certaine pour [les Juifs], et qu’il imaginait toujours des moyens d’être malveillant ou désobligeant à leur égard ». Puisque les tâches des membres de l’académie comprenaient la surveillance du théâtre et le pouvoir d’« arrêter les insolents » pour garantir « la paix et le bon ordre durant les spectacles », les raisons d’exclure les Juifs étaient, d’après Pierallini, évidentes pour tout le monde :
Une telle position ne convient certainement pas à un Juif, car il devrait s’exposer à des affronts de la part de gens peu éduqués et mal avisés qui remplissent l’orchestre du théâtre de Livourne, et qui sont bien les seuls que l’on doit tenir sous contrôle. Puisqu’il n’est pas possible que cette race de gens ait du respect pour un Juif, cela pourrait conduire à ce que ces gens en viennent à insulter la nazione [ebrea], voire à d’autres conséquences déplaisantes, qui pourraient grandement inquiéter le gouvernement Footnote 128 .
Les Juifs ne pouvaient donc rejoindre l’académie en raison des préjugés tenaces du peuple. Avec Ferdinand III sur le trône à Florence, la question des droits des Juifs fut mise sous le tapis, tandis que les distinctions de rang que l’absolutisme léopoldien avait tenté d’atténuer faisaient leur grand retour. C’était là une victoire pour les avocats de la tradition et de ses hiérarchies, parmi lesquels le cercle des réactionnaires de Livourne qui avait fondé l’académie des Avvalorati. Berte, l’imprésario Bentivoglio et les autres membres de l’académie décidèrent d’inaugurer le nouvel ordre du théâtre avec une œuvre sérieuse qui, d’après nous, exprimait une forme de satisfaction quant à la défaite infligée aux partisans des réformes. En 1782, Bicchierai avait choisi de monter l’Adriano in Siria de Métastase, qui mettait en scène l’empereur Hadrien, l’une des figures princières les plus sages et appréciées de l’histoire. Or, pour la première représentation de la saison hivernale de 1790, on passa commande au maestro Ferdinando Robuschi de la mise en musique de La morte di Cesare (« La mort de César ») une œuvre du librettiste Gaetano Sertor aux accents républicains et antidespotiquesFootnote 129 .
Il fallut donc attendre l’arrivée des armées révolutionnaires pour que les Juifs obtiennent l’égalité des droits, y compris à Livourne. Entre-temps, l’on perd de vue Gariel « le Tolérant », qui espérait pouvoir aborder la question juive de manière dépassionnée. Hormis quelques détails parsemés dans ses préfaces, nous ignorons qui il était, d’où il venait ou ce qui lui arriva ; il n’était qu’un homme de lettres nomade et discret, comme tant d’autres en cette fin du siècle des LumièresFootnote 130 . D’autres sources permettent toutefois d’appréhender la manière dont cet épisode discriminatoire pourrait être interprété. Francesco Maria Gianni, l’un des ministres les plus respectés du règne de Pierre-Léopold en ToscaneFootnote 131 , revint sur la violente polémique qui avait entraîné l’expulsion des Juifs du théâtre et de l’académie des Avvalorati. Celui-ci réfutait la thèse hypocrite selon laquelle des notables chrétiens, civils et tolérants, auraient été contraints de s’incliner face à la furie d’un peuple déraisonnable. Dans certains de ses écrits privés, qui remontent peut-être à l’année 1791, Gianni notait que le peuple livournais respectait la nazione ebrea, pourvu que le gouvernement et ses ministres montrent « qu’ils la considéraient à l’égal des autres nationsFootnote 132 ». Or il avait appris, de la part de sources fiables, que durant la controverse au sujet du théâtre, les représentants locaux du gouvernement avaient manqué à leur devoir d’impartialité, montrant des « petits signes de mépris et d’aversion » qui « suffisaient à leur tour à semer mépris et aversion au sein du peuple » et à pousser « la plèbe […] à des extrémités ». On lui avait rapporté que « quelque marchand ou gentilhomme de Livourne », encouragé par le comportement des ministres publics, avait parlé « avec mépris de la nazione [ebrea] avec des portefaix, des bateliers, et autres encore, avec qui l’on parle en des termes familiers, à ces heures de la matinée où les Livournais ne se donnent ni des airs de gentilshommes, ni des airs de riches et grands négociants ». Ce type d’insinuations avait continué jusqu’au jour de l’émeute, « parce qu’avec diverses saillies qui se référaient au théâtre », on disait que :
« Maintenant, on va les remettre à leur place – Maintenant, on verra bien si l’on peut avoir un théâtre sans eux – Maintenant, ils retourneront dans leur ghetto, et ils quitteront la bonne société », et autres paroles qui impressionnent le petit peuple, lorsqu’elles sont prononcées par ceux-là mêmes qu’ils considèrent comme la source de leurs revenus et de leur subsistance Footnote 133 .
En somme, il semble que la soi-disant bonne société, avant de prodiguer ses conseils pour contenir les humeurs du peuple, n’avait pas ménagé ses efforts pour les agiter. Si le gouvernement, concluait Gianni, avait conduit une enquête sérieuse « pour déterminer ce qui s’était réellement passé à Livourne », il aurait sans doute trouvé « ce que l’on ne pourrait peut-être pas croire »Footnote 134 .
Dans le premier dialogue de Gariel, les deux personnages des Juifs achevaient leur conversation au café en proclamant leur satisfaction : ils jouissaient d’une grande protection grâce aux privilèges juifs de Livourne. En réalité, les leggi livornine étaient le résultat précaire de suppliques et de pratiques consacrées par l’usage. À la fin du xviii e siècle, cette protection se trouvait fragilisée, car grandement dépendante du pouvoir de la monarchie absolue. En outre, les privilèges ne facilitaient guère l’inclusion sociale des Juifs, ni une transition progressive vers l’égalité des droits : d’une part, ces privilèges se fondaient sur le présupposé d’une différence entre Juifs et chrétiens, et donc d’une forme de discrimination, fût-elle positive ; d’autre part, ces avantages, réels ou supposés, étaient perçus par la majorité chrétienne, notamment celle issue des quartiers économiquement désavantagés, comme une marque de favoritisme injuste et détestable. Après tout, un préjugé ne se renforce vraiment que lorsqu’il survit et s’adapte à des contextes changeants et à des circonstances particulières. À mesure que nous nous rapprochons des latitudes méditerranéennes, on constate, sans grande surprise, qu’outre certaines constances, surgissent d’autres facettes des préjugés antijuifs.
La littérature et plus généralement la culture ne sont pas au-dessus de la mêlée : on ne peut les présumer « politiquement et même historiquement innocentesFootnote 135 ». Bien au contraire, les hommes de lettres élaborent et retravaillent des modèles et des représentations idéologiques qui font apparaître toute leur responsabilité morale et politique. Celle-ci ne se mesure pas seulement à l’aune de l’histoire littéraire et de la tradition (qui ne sont jamais innocentes, elles non plus). Il faut surtout lire les travaux de ces auteurs comme des éléments constitutifs des luttes, des abus, des stratagèmes et des manipulations qui caractérisent les relations entre politique et société. Il devient alors possible de repenser leur singularité sans verser dans la téléologie et de « les guetter là où on les attend le moins et dans ce qui passe pour n’avoir point d’histoireFootnote 136 ».
Dans les dernières pages de l’introduction à son Orientalisme, Edward Said soulignait les connexions, visibles et invisibles, entre savoir et pouvoir, et les étapes méthodologiques qu’il considérait comme nécessaires pour les mettre au jour. Sa recherche l’a convaincu que « société et culture littéraire ne [pouvaient] être comprises et étudiées qu’ensemble ». Elle le conduisit à faire le constat d’une « vérité historique, culturelle et politique » tout à fait ironique pour un Arabe palestinien du xx e siècle : en révélant les contours et les généalogies tortueuses de l’orientalisme, E. Said s’est retrouvé « en train d’écrire une histoire rattachée par un lien mystérieux et secret à l’antisémitisme occidental », concluant que « l’antisémitisme et […] l’orientalisme se ressemblent très étroitement »Footnote 137 . On peut dresser le même constat ici. En replaçant Les esclaves livournais à Alger dans leur contexte et en lisant cette pièce en tenant compte du programme politique de son auteur, nous arrivons à des conclusions sensiblement identiques, à savoir que les sentiments antijuifs et l’orientalisme avaient (et ont encore) un air de famille, un fait que Gariel nous rappelle presque malgré lui.
Tout comme Lessing, Gariel voulait montrer sur les planches un personnage pur et vertueux, là où le public s’attendait le moins à le trouver. Il ne fit pas que choisir un Juif pour défendre l’humanisme des Lumières, mais alla jusqu’à le placer sur une scène orientaliste et en faire un acteur du commerce des captifsFootnote 138 . Tandis que cette pratique inhumaine commençait à être regardée avec opprobre en Europe, elle était hypocritement reléguée au-delà de ses frontières et associée à un Orient barbare. L’intention de Gariel était sans doute de faire d’Abraham Benkiber un coupable idéal avant même que le rideau ne se lève ; finalement, et contrairement aux apparences, son personnage allait se révéler le meilleur des hommes. Le spectateur devait par conséquent admettre qu’il y avait du bon chez ce Juif d’Alger, et qu’il n’était pas si difficile, pour un personnage comme lui, de se débarrasser de ses défauts : il suffisait à Abraham de quitter Alger pour Livourne, de mettre à distance l’Orient et de commencer une toute nouvelle vie dans un pays civilisé – et, en l’occurrence, le pays le plus civilisé qu’on puisse imaginer, car dirigé par le meilleur des princes.
Cependant, la parabole paradoxale de l’honnête homme déguisé en scélérat ne sembla guère fonctionner ici. L’apparition sur scène d’un tel personnage était sans doute trop décalée par rapport aux attentes du public pour pouvoir faire évoluer des préjugés tenaces. Moins de cinq ans plus tard, un soulèvement populaire suffit à démontrer que les Juifs auraient toutes les difficultés à prendre part à la vie publique. Si les privilèges d’un monde organisé en corps ne pouvaient que réduire les frictions entre les groupes, ils ne parvenaient pas à faire naître une véritable tolérance et acceptation réciproque. Avec l’exclusion des Juifs de l’administration du théâtre au nom du rang et des prérogatives de l’académie, les relations intercommunautaires en Toscane reprirent leur cours normal. En 1789, le beau-frère du marquis Berte, le célèbre auteur comique Giovanni Gamerra, publia I due nipoti, o l’uomo del mondo (« Les deux neveux, ou l’homme du monde ») Footnote 139 . Parmi les seconds rôles de la pièce, on trouvait un courtier juif, dépeint avec les traits les plus archaïques et stéréotypés de l’antijudaïsme traditionnel ; et, une fois de plusFootnote 140 , les Massari ne purent rien faire d’autre que protester et tenter d’en appeler à la censure du prince.