1. PLURIEL CONTINU ET PLURIEL DISCONTINU
1.1 Quelques et plusieurs
1.1.1 Une différence de sommation
La plupart des études portant sur les indéfinis quelques et plusieurs se posent la question de la quantité dénotée par ces déterminants (Gaatone, Reference Gaatone1991, Jayez, Reference Jayez, Mari, Maier, Bary and Huitink2005). Habituellement, on s'accorde à dire que cette quantité est peu élevée mais que plusieurs «vise une quantité plus importante» (Arrivé et al., Reference Arrivé, Gadet and Galmiche1986: 328), ou bien que quelques, contrairement à plusieurs, s'accommode de contextes minorants (Bacha, Reference Bacha1997, Gondret, Reference Gondret1976, Leeman, Reference Leeman2004, Riegel et al., Reference Riegel, Pellat and Rioul1994), ou encore, que «quelques minimise l’évaluation tandis que plusieurs souligne le dépassement d'une attente» (Wilmet, Reference Wilmet2010, §427). Dans (Gréa, Reference Gréa, Durand, Habert and Laks2008), nous avons montré que ces différents points de vue ne rendent pas compte du problème. Dans les faits, l'opposition quelques/plusieurs met en jeu une différence de sommation que les exemples 1 et 2 permettent d'illustrer:
- 1.
a. Faisons quelques pas ensemble. (→ une petite marche)
b. Quelques {gouttes / flocons} affecteront la pointe du Finistère. (→ une petite averse)
c. J'ai dit quelques {mots / phrases} (→ un petit discours) / On a échangé quelques {mots / phrases}. (→ une petite discussion)
d. À l'enterrement, il a versé quelques larmes. (→ pleurer un peu)
e. Cette actrice a quelques {rondeurs / formes}. (→ une légère corpulence)
- 2.
a. Faisons plusieurs pas ensemble. (*une petite marche)
b. Plusieurs {gouttes / flocons} affecteront la pointe du Finistère. (*une averse)
c. J'ai dit plusieurs {mots / phrases} (*un petit discours) / On a échangé plusieurs {mots / ?phrases}. (échanger des messages)
d. À l'enterrement, il a versé plusieurs larmes. (*pleurer un peu)
e. Cette actrice a plusieurs {rondeurs / formes}. (*légère corpulence)
Si quelques pas correspond à de la marche, cette interprétation est exclue avec plusieurs pas qui évoque plutôt une mesure (plusieurs pas séparent la cheminée du mur) ou un déplacement qui n'est pas à proprement parler de la marche (celui d'un convalescent, par exemple: il a fait plusieurs pas, aujourd'hui). Contrairement à plusieurs gouttes, quelques gouttes peut désigner une petite averse. Quelques mots correspond à un petit discours, mais plusieurs mots ne peut prendre ce sens. Verser quelques larmes est synonyme de «pleurer», ce qui s'avère impossible avec plusieurs larmes. Enfin, qu'une actrice ait quelques rondeurs se comprend comme une propriété générale de l'actrice, une certaine corpulence, sens qui se trouve exclu lorsque l'actrice a plusieurs rondeurs.
En nous inspirant de la réflexion que (Damourette et al., Reference Damourette and Pichon1911–1927, chap. V) mènent à propos de la quantité appliquée au domaine nominal, nous utilisons l'expression de pluriel continu pour désigner le type d'interprétation associé aux exemples 1 et nous l'opposons au pluriel discontinu des exemples 2. Dans l’Essai de grammaire de la langue française (désormais EGLF), le concept de pluriel continu correspond exclusivement aux pluriels archaïques hérités du latin (des cieux, §354) et les pluralia tantum (des épinards, §359), pour lesquels la discontinuité entre les atomes de la pluralité s'efface au profit du tout et de son unité. Il s'oppose au pluriel discontinu, où la discontinuité entre les atomes est conservée et où le sens de l'expression correspond à une véritable pluralitéFootnote 2. Plusieurs propriétés, mises en relief dans (Gréa, Reference Gréa, Durand, Habert and Laks2008), découlent directement de cette articulation entre continu et discontinu. Nous les présentons rapidement dans ce qui suit.
1.1.2 Quelques Nélém: créateur de collectif réduit
Le point de départ de notre travail de 2008 était un calcul de spécificités portant sur les deux déterminantsFootnote 3. Le résultat mettait en relief un fait significatif: les N préférentiellement déterminés par quelques (et inversement, qui n'apparaissent pas ou rarement après plusieurs) sont des noms qui désignent un élément d'une collection (désormais Nélém): vers (j'ai écrit quelques vers), phrases (nous avons échangé quelques phrases), paroles (il a dit quelques paroles réconfortantes), pages (j'ai écrit quelques pages), etc. (Gréa, Reference Gréa, Durand, Habert and Laks2008: 2042, figure 4). Non pas que les syntagmes plusieurs {vers / phrases / paroles} soient impossibles, mais les expressions concurrentes en quelques ont la possibilité supplémentaire de désigner un tout composé, respectivement, de vers (un alexandrin, une petite poésie, etc.), de phrases (un paragraphe, un texte, etc.) ou de paroles (un propos oral, etc.). Sur le plan quantitatif des occurrences, cela se traduit par le fait que vers, phrases ou paroles sont plus fréquents après quelques. À l'inverse, leur apparition après plusieurs est souvent plus marquée et par conséquent, plus rare. Par exemple, le syntagme plusieurs paroles sélectionne des contextes particuliers comme le discours religieux (plusieurs paroles du Christ concernent les enfants) ou la musique (je connais plusieurs paroles de chansons). À l'inverse, quelques paroles s'utilise pour tous les échanges oraux (ils échangèrent quelques paroles avant de nous rejoindre), et devient donc d'autant plus fréquent.
La surreprésentation des Nélém après quelques et leur sous-représentation après plusieurs, ainsi que les variations de sens provoquées par la commutation des déterminants, nous ont alors amené à énoncer le principe suivant: la construction quelques Nélém peut désigner un collectif pris globalement et dont les éléments passent au second plan. En cela, il s'agit bien d'un pluriel continu tel qu'il est définit dans l'EGLF. À l'inverse, plusieurs Nélém, désigne une sommation d’éléments disjoints sans qu'il soit question de les intégrer dans une entité globale. Nous sommes alors dans la configuration habituellement associée à la flexion du pluriel, ce que Damourette et Pichon appellent un pluriel discontinu.
1.1.3 Interprétation collective et distributive
Du fait de cette différence de sommation, un prédicat peut porter sur le collectif dénoté par quelques Nélém et non sur chaque élément pris individuellement. Une telle interprétation collective, en revanche, est impossible avec plusieurs Nélém qui impose systématiquement une lecture distributive dans les mêmes contextes:
- 3.
a. J'ai envoyé {quelques /*plusieurs} lignes à ma famille (→ J'ai envoyé un petit message)
b. Il nous a interprété {quelques /*plusieurs} notes de Bach (→ Il nous a interprété un petit air)
Les syntagmes écrire {quelques / plusieurs} lignes sont parfaitement naturels, mais comme nous l'avons souligné, seul le premier a cette possibilité supplémentaire de désigner un (court) message, c'est-à-dire un tout constitué d'une sommation indéfinie de lignes écrites. Dès lors, le prédicat envoyer, qui s'applique au message et non aux lignes dont il est constitué, ne pose aucun problème dans le contexte de 3a. À l'inverse, plusieurs lignes présente ces lignes de façon discontinue, sans qu'il soit fait état d'une entité collective dont ces lignes seraient les constituants. Le prédicat envoyer n'est donc plus adapté dans ce contexte car l'acte d'envoyer un message n’équivaut pas à celui d'envoyer des lignes. Le raisonnement est identique avec interpréter quelques notes.
1.1.4 Les pluralia tantum
Une autre classe de N justifie l'application de l'opposition pluriel continu / discontinu aux déterminants quelques et plusieurs. Elle concerne cette fois la catégorie lexicale des pluralia tantum. Comme le montrent les exemples suivants, ils apparaissent après quelques mais pas après plusieurs:
- 4.
a. Au dîner, il y avait {quelques / *plusieurs} pâtes.
b. J'ai fait {quelques / *plusieurs} {économies / provisions}.
c. Il faut vous attendre à {quelques / *plusieurs} représailles.
d. Il reste {quelques / *plusieurs} bribes de pain.
e. Sa mère lui a laissé {quelques / *plusieurs} hardes.
f. {quelques / *plusieurs} décombres recouvrent le trottoir.
Dans l'EGLF, les pluralia tantum sont des pluriels continus. Ils ne correspondent pas à de véritables pluralités, et du reste, le fait de ne pas pouvoir les mettre au singulier confirme que l’élément pluralisé n'en est pas un. La distribution qu'on observe en 4 constitue donc un argument en faveur du caractère continu de quelques et discontinu de plusieurs. En outre, lorsque la commutation entre les déterminants est possible, on observe un changement de sens qui relève à nouveau de cette opposition:
- 5.
a. On a mangé quelques pâtes. (plat → pluriel continu)
b. On a mangé plusieurs pâtes. (types de pâtes → pluriel discontinu)
Dans l'exemple 5a, la discontinuité entre les éléments (les pâtes) est gommée au profit du tout et de son unité (le plat). Dans ce contexte, quelques pâtes est un pluriel continu qui se distingue de la lecture taxinomique 5b, où on est cette fois amené à désigner des sortes de pâtes. D'une manière plus générale, la lecture taxinomique constitue un facteur discriminant pour l'opposition entre pluriel continu et pluriel discontinu. L’étude des spécificités de 2008 nous avait ainsi permis d'observer la sous-représentation des noms taxinomiques (sorte, type, mode) après quelques, alors qu'ils ne posent aucun problème après plusieurs:
- 6.
a. J'utilise {plusieurs / *quelques} moyens de locomotion pour me rendre au travail.
b. {Plusieurs / *Quelques} genres de difficultés se présentent à nous.
Les noms taxinomiques opposent une résistance au mode de collectivisation imposé par quelques qui s'explique par le caractère nécessairement discontinu des différents types désignés.
Ces observations fournissent en outre un critère intéressant pour isoler une sous-classe de N traditionnellement inclus parmi les pluralia tantum mais qui ne manifestent pas la valeur de pluriel continu:
7. Il y a {quelques / plusieurs} toilettes disponibles au premier étage.
Dans cet exemple, les toilettes correspondent à une pluralité discontinue de toilettes distinctes. La catégorie lexicale des pluralia tantum n'est donc pas homogène et seuls certains pluralia tantum ont une valeur de pluriel continu.
1.1.5 Les comptables homogènes continus
Une dernière observation concerne une classe de noms comptables qui se caractérisent par leur homogénéité interne: instant, moment (dans le domaine temporel) ou nuage (spatial). Comme le souligne (Kleiber, Reference Kleiber1997), de tels noms comptables ont une référence cumulative qui les rapproche des massifs. À l'image de ce qui se passe avec eau (de l'eau plus de l'eau donne de l'eau), un instant plus un instant peut donner un instant (un peu plus long), de même qu'un nuage plus un nuage peut donner un nuage (un peu plus gros). Cette structure interne particulière a des conséquences remarquables selon qu'elle se trouve sous la portée de quelques ou de plusieurs. Comme le montrent les exemples suivants, une pluralité de comptables homogènes introduite par quelques aboutit à une fusion des occurrences:
- 8.
a. Ils marchèrent {quelques /?plusieurs} moments en silence l'un à côté de l'autre.
b. {Quelques /?Plusieurs} nuages s'attarderont sur le nord de la France.
Dans 8a, quelques moments correspond à un seul moment – certes un peu plus long – mais un moment tout de même. De même, dans le contexte de 8b, quelques nuages est synonyme de «nuageux» et ne désigne pas une pluralité discontinue de nuages. Ce résultat se rapproche donc de ce qu'on observe avec les pluralia tantum et se distingue du cas des Nélém (section 0) qui, sous la portée d'un pluriel continu, s'organisent dans un collectif sans pour autant fusionner. Quoi qu'il en soit, cette fusion des occurrences est plus difficile sous la portée de plusieurs. Dans 8b, plusieurs ne permet pas d'accéder à la propriété globale «nuageux» du fait qu'il impose une discontinuité entre les nuages. De même, lorsque plusieurs précède moments, il impose généralement une atomisation de chaque moment qui devient distinct des autres:Footnote 4
- 9.
a. Je n'ai jamais cru, malgré plusieurs moments d'angoisse la semaine passée, que Marie mourrait.
b. C'est l'ouverture infinie du vécu, signifiée à plusieurs moments de l'analyse husserlienne par la référence à une Idée au sens kantien.
1.2 Numéraux et pluriel continu
1.2.1 Les disjonctions et les juxtapositions de numéraux
On pourrait penser que parmi la catégorie des déterminants seul quelques est apte à manifester cette valeur continue et qu'il est impossible de généraliser au-delà. Dans ce qui suit, nous allons montrer que le pluriel continu étend son pouvoir jusque dans la classe des numéraux, qui expriment pourtant le plus fidèlement possible la numération et le dénombrement. Pour cela, nous allons tout d'abord nous intéresser à deux constructions particulières du français: la disjonction de numéraux (deux ou trois) et la juxtaposition de numéraux (deux-trois). Ces deux constructions ont un comportement qui les rapproche de quelques et qui les éloigne de plusieurs. Footnote 5 Elles s'opposent ainsi aux numéraux simples qui manifestent clairement une valeur de pluriel discontinu. Pour le montrer nous allons (i) observer leur comportement avec les Nélém, (ii) vérifier les possibilités d'une interprétation collective, (iii) vérifier leur capacité à déterminer un pluralia tantum et (iv) observer leur comportement avec des comptables homogènes.
(i) Les constructions deux-trois Nélém et deux ou trois Nélém peuvent désigner des collectifs réduits. En cela, ils se distinguent des numéraux simples qui ne le peuvent pas:Footnote 6
- 10.
a. Faisons {*cinq / deux ou trois / deux-trois} pas ensemble. (→ une petite marche)
b. {*Cinq / Deux ou trois / Deux-trois} {gouttes / flocons} affecteront la pointe du Finistère. (→ une petite averse)
c. J'ai dit {*cinq / deux ou trois / deux-trois} {mots / phrases}. (→ un petit discours)
Le principe à l’œuvre est le même que dans les exemples 1 et 2. Si faire deux-trois pas peut signifier «faire une petite marche», cette interprétation est exclue pour faire cinq pas qui s'entendra dans des contextes très différents (par exemple, un duel au pistolet où les adversaires font cinq pas en arrière).
(ii) Deux-trois Nélém et deux ou trois Nélém admettent une lecture collective, alors que ce n'est pas le cas des numéraux simples:
- 11.
a. J'ai publié {*cinq / deux ou trois / deux-trois} lignes sur les déterminants de petite quantité. (→ J'ai publié un petit article)
b. Il nous a interprété {*cinq / deux ou trois / deux-trois} notes de Bach. (→ Il nous a interprété un petit air)
Dans ces exemples, le prédicat porte sur un collectif (un court article ou un petit air) et non sur chaque élément pris séparément (lignes ou notes).
(iii) La combinaison de numéraux simples avec des pluralia tantum est impossible. C'est du reste le test habituellement utilisé pour identifier ces derniers:
- 12.
a. *Au dîner, il y avait cinq pâtes.
b. *J'ai fait cinq {économies / provisions}.
c. *Il faut vous attendre à cinq représailles.
d. *Il reste cinq bribes de pain.
e. *Sa mère lui a laissé cinq hardes.
f. *Cinq décombres recouvrent le trottoir.
En cela, les numéraux simples ont une distribution identique à celle de plusieurs, et s'opposent à quelques (ex. 4). Or, comme le montrent les exemples 13, les disjonctions et les juxtapositions de numéraux ont moins de difficultés à apparaître devant des pluralia tantum:
- 13.
a. Au dîner, j'ai mangé {?deux ou trois / deux-trois} pâtes.
b. J'ai fait {deux ou trois / deux-trois} {économies / provisions}.
c. Il faut vous attendre à {?deux ou trois / deux-trois} représailles.
d. Il reste {deux ou trois / deux-trois} bribes de pain.
e. Sa mère lui a laissé {deux ou trois / deux-trois} hardes.
f. {Deux ou trois / Deux-trois} décombres recouvrent le trottoir.
Pour certains locuteurs,Footnote 7deux ou trois peut paraître moins naturel dans le contexte de pâtes et de représailles, mais ces exemples restent meilleurs que 12a et 12c. D'autres pluralia tantum, comme rondeurs, formes ou vacances, en revanche, opposent plus de résistance. Si avoir quelques {rondeurs / formes} (ex. 2e) ou prendre quelques vacances ne posent aucun problème, la combinaison avec une juxtaposition de numéraux est à la limite de l'acceptable (avoir deux-trois {?rondeurs / *formes}, ?prendre deux-trois vacances) et la disjonction (*avoir deux ou trois {rondeurs / formes}, *prendre deux ou trois vacances) est aussi inacceptable qu'avec le discontinu plusieurs (*avoir plusieurs {rondeurs / formes}, *prendre plusieurs vacances).
(iv) En ce qui concerne la fusion des comptables homogènes continus, les données sont, là encore, divergentes. Comme on le voit dans les exemples suivants, la propriété est validée dans le cas de nuages mais pas dans celui de instant ou moment:
- 14.
a. Ils marchèrent {*cinq /?deux ou trois /?deux-trois} moments en silence l'un à côté de l'autre.
b. {*Cinq / Deux ou trois / Deux-trois} nuages s'attarderont sur le nord de la France.
Ce constat, ainsi que celui de l’échec partiel de deux ou trois au test des pluralia tantum, laisse penser que l'opposition entre pluriel continu et pluriel discontinu n'est pas un rapport de disjonction exclusive. Il semble au contraire que les deux types de pluriel occupent les extrémités d'une échelle, de sorte que certains déterminants ou certains noms sont moins continus (ou plus discontinus) que d'autres.
1.2.2 Quantification et pluriel continu
Les observations que nous venons de faire soulèvent une question intéressante par rapport au traitement formel des quantificateurs. Dans la version relationnelle de la Théorie des Quantificateurs Généralisés (Barwise et al., Reference Barwise and Cooper1981, van Benthem, Reference van Benthem1983, Zwarts, Reference Zwarts and Ter Meulen1983), un déterminant D est conçu comme une relation entre deux arguments: D (P Q). Le premier argument, appelé restrictor, dénote l'ensemble P (ici, l'extension du nom déterminé), tandis que le second argument, appelé nuclear scope ou matrix, dénote l'ensemble Q (l'extension du VP). Par exemple, dans deux-trois gouttes affecteront la pointe du Finistère (ex. 10b), le restrictor est gouttes et le nuclear scope est le VP affecter la pointe du Finistère. Or, du point de vue de leur sens, les quantificateurs deux ou trois (P Q) et deux-trois (P Q) sont censés exprimer une condition sur le cardinal (noté #) de l'intersection de P et Q (notée ∩):
15. λPλQ[2 ≤ #(P∩Q) ≤ 3]
En d'autres termes, l'intersection de l'ensemble P et de l'ensemble Q doit avoir un cardinal compris entre 2 et 3. Or, dans 10b, s'il paraît très difficile de donner un ordre de grandeur au nombre de gouttes susceptible de faire une petite averse, nous sommes toutefois certain qu'il n'est pas contenu dans l'intervalle [2 3]. Les expressions deux-trois/deux ou trois gouttes sont des pluriels continus comparables à quelques gouttes: elles désignent une averse où la discontinuité entre les éléments (les gouttes) s'efface au profit du tout collectif (l'averse). Dans cette configuration, les éléments ne sont plus dénombrables, et c'est l'idée même de cardinal, avant même qu'on puisse le calculer, qui pose un sérieux problème.
La difficulté est un peu différente lorsque le N déterminé est un pluralia tantum: j'ai fait deux ou trois économies (ex. 13b). Rappelons que pour Damourette et Pichon, la marque flexionnelle du pluralia tantum n'a plus la valeur discontinue qu'on lui donne normalement. Or, si la sémantique formelle a fait plusieurs propositions pour traiter de la quantification des massifs (Higginbotham, Reference Higginbotham1994, Link, Reference Link, Bäuerle, Schwarze and von Stechow1983), ce n'est pas le cas, à notre connaissance, des pluralia tantum ou ce qu'on appelle encore des «massifs pluriels» (Leeman, Reference Leeman2004). Une telle analyse sera toutefois difficile dans le cadre de la TQG, du fait de l'impossibilité de calculer le cardinal d'un pluralia tantum. Enfin, une approche fondée sur l'intersection de deux ensembles n'explique pas la fusion de certains noms comptables homogènes sous la portée d'un pluriel continu (ex. 14b). Il faudrait disposer d'une méréologie beaucoup plus élaborée pour pouvoir en rendre compte.
1.2.3 Echelle arithmétique et pluriel continu
Dans certains contextes, nos observations s'appliquent aux numéraux simples de faible quantité (deux et trois). C'est ce que montrent les exemples 16 où les syntagmes deux gouttes et trois mots se comportent comme des pluriels continus, désignant respectivement une petite averse / une petite discussion, et s'opposent ainsi à plusieurs gouttes ou plusieurs mots:
- 16.
a. Ce matin, il est tombé {deux / trois / *plusieurs} gouttes.
b. On a échangé {deux / trois / *plusieurs} mots.
Le dernier exemple (16b), en particulier, est immortalisé par Don Rodrigue à deux endroits distincts du Cid. La première occurrence a lieu un peu avant le duel, au moment où Rodrigue défie le comte:
17. À moi, Comte, deux mots
La seconde occurrence se trouve après le duel lorsque Rodrigue implore Chimène de l'occire avec la même épée qui servit à tuer son comte de père:
18. Quatre mots seulement
Après ne me réponds qu'avec cette épée
Si le premier exemple (17) ne pose aucun problème, dans la mesure où deux mots désigne assez naturellement un petit discours (ex. 16b), on conviendra que le second (ex. 18) – sans que par là nous voulions remettre en cause le génie de Corneille – est à la limite de l'acceptable. L'expression quatre mots ne désigne pas naturellement un petit discours (?*pouvez-vous nous dire quatre mots à ce sujet?) et s'explique surtout par la nécessité d'avoir un numéral bisyllabique pour obtenir le nombre de pieds nécessaire à l'alexandrin. En effet, si quatre est le premier numéral bisyllabique sur l’échelle arithmétique, le suivant est onze et cette seconde solution est nettement plus mauvaise que la première. Onze mots correspond à un pluriel discontinu désignant une simple pluralité de mots, un ensemble dont le cardinal est 11, et non un discours ou une discussion.Footnote 8 C'est là une propriété remarquable: le pluriel continu ne semble pouvoir s'exprimer qu'avec les premiers numéraux de l’échelle arithmétique, à savoir deux-trois/deux ou trois, et comme nous venons de le voir, deux et trois. À partir de quatre, le pluriel continu s'efface au profit d'un numératif discontinu.Footnote 9 Cette propriété est aussi vraie des juxtapositions et des disjonctions de numéraux, comme le montre la combinaison avec les pluralia tantum: Footnote 10
- 19.
a. {Deux ou trois / Deux-trois} {provisions / économies / rires / pleurs}.
b. ?{Trois ou quatre / Trois-quatre} {provisions / économies / rires / pleurs}.
c. ?*{Quatre ou cinq / Quatre-cinq} {provisions / économies / rires / pleurs}.
d. *{Cinq ou six / Cinq-six} {provisions / économies / rires / pleurs}.
etc.
Faisons un premier bilan. Les observations qui précèdent dessinent les contours d'un objet paradoxal. Le pluriel continu permet en effet de désigner un tout collectif (par ex., une averse) sous les aspects du pluriel (une pluralité de gouttes). C'est donc une configuration symétrique à celle du nom collectif (par ex. forêt) qui présente une pluralité (d'arbres) sous les aspects du singulier. Quoique posée de manière inversée, la question soulevée dans les deux cas est celle de l'articulation entre unité et pluralité.Footnote 11 Les différentes propriétés mises en relief montrent par ailleurs que l'opposition entre pluriel continu et pluriel discontinu a un caractère systématique qui ne va pas dans le sens d'une explication fondée sur le figement ou la valeur symbolique de certains numéraux (en l'occurrence deux et trois). En particulier, nous avons constaté que le pluriel continu a des effets différents selon les classes de N sur lesquelles il porte: si les Nélém donnent lieu à un collectif où les éléments s'organisent dans un tout, les N comptables à structuration interne homogène, eux, fusionnent. Or, un tel effet se rapporte clairement à un principe sémantique unique plutôt qu’à une question de figement. Si certains syntagmes fréquents en viennent à se figer (quelques gouttes, deux-trois mots), c'est dans un second temps, au cours d'un processus distinct.Footnote 12 La question soulevée par le pluriel continu reste donc entière et demande une explication d'une autre nature.
Dans ce qui suit, nous passerons en revue deux concepts qui pourraient, à première vue, constituer une explication valable pour ce genre de phénomène: la quantité vague et l'approximation. Ces deux hypothèses nous permettront de préciser le fonctionnement du pluriel continu et, par la suite, d'avancer notre propre explication fondée sur l'opposition gestaltiste entre élément et constituant.
2. LE VAGUE ET L'APPROXIMATION
2.1 La quantité vague
La notion de vague pourrait être un premier moyen d'expliquer l'emploi de quelques dans les exemples 1. Techniquement, un terme vague est un terme qui tombe sous le coup du premier paradoxe sorite. C'est le cas, par exemple, de l'adjectif chauve. Imaginons que l'on accepte la validité de la prémisse suivante:
20. «S'il est vrai que Dominique est chauve, il est vrai qu'avec un cheveu en plus, il sera toujours chauve»
Par récurrence, la proposition 21 sera tout aussi vraie:
21. «Avec 150000 cheveux, Dominique est chauve»
Or, 150000 cheveux, c'est le nombre moyen de cheveux qu'un humain a sur la tête. C'est donc un résultat paradoxal qui tient son origine dans une question sans réponse: à partir de combien de cheveux n'est-on plus chauve?
Le point qui nous intéresse dans le cadre de cette étude, c'est qu'un raisonnement identique s'applique au syntagme quelques cheveux, qui a une valeur de pluriel continu du fait qu'il peut désigner une petite chevelure: si Dominique a quelques cheveux, il est tout aussi vrai qu'avec un cheveu en plus, il aura toujours quelques cheveux; par récurrence, on sera ainsi amené à dire de Dominique qu'il a quelques cheveux quand, en réalité, il s'avère encore plus chevelu que Slash, l'ex-guitariste des Guns N’ Roses. L'expression quelques cheveux a donc une sémantique vague et le déterminant quelques doit se ranger aux côtés d'un autre quantificateur vague, beaucoup de. Footnote 13 Dans cette optique, beaucoup de et quelques n'ont pas de conditions précises d'application et la solution habituellement envisagée, au moins dans le cas de beaucoup de, consiste à utiliser une variable seuil n différente de 1 et dont la valeur se trouve spécifiée en contexte:
- 22.
a. Beaucoup (cardinal) Footnote 14: λPλQ[#(P∩Q) ≥ n]
b. Quelques: λPλQ[2 ≤ #(P∩Q) ≤ n]
Dans le cas d'un pluriel continu où quelques cheveux désignerait une chevelure de petite taille, n serait par exemple fixé à 20000. En cela, quelques cheveux s'opposerait à plusieurs cheveux dont le sens n'a rien de vague puisque ses conditions d'application sont précises et n'exigent pas l'emploi d'une variable fixée contextuellement:Footnote 15
23. Plusieurs: λPλQ[#(P∩Q) ≥ 2]
À première vue, le caractère vague de quelques constitue donc une explication satisfaisante en ramenant le pluriel continu à un problème de réglage de n. La suite permettra de montrer qu'il n'en est rien.
2.2 La quantité imprécise ou approximative
Avant cela, intéressons-nous maintenant aux exemples 10, 11, 13 et 14b, où le pluriel continu est porté par une disjonction de numéraux (deux ou trois N) ou par une juxtaposition (deux-trois N), et les exemples 16 et 17, où le pluriel continu parvient à s'imposer avec des numéraux simples (deux N). Ces exemples ne sont pas directement explicables en termes de vague. Comme le montre la formule 15, les conditions d'application d'un numéral sont aussi précises que, par exemple, celles de plusieurs (23) et la question n'est pas de régler la valeur d'un seuil n en contexte. Dans le cas des numéraux, on utilise plutôt les concepts d'imprécision et/ou d'approximation.
L'interprétation approximative des numéraux est un problème fréquemment discuté et nos propres exemples sont généralement considérés, dans la littérature, comme relevant de ce cas de figure. Par exemple, (Lavric, Reference Lavric, Englebert, Pierrard, Rosier and van Raemdonck2007, p. 139) considère que nos exemples 16 sont des emplois approximatifs au même titre que les exemples 24:
- 24.
a. attends deux secondes.
b. je vous rappelle dans cinq minutes.
c. il n'y a pas trente-six façons de voir les choses.
d. je te l'ai dit et répété cent fois.
e. parmi les mille et une manières de faire l'amour
f. tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon semblable à cent mille petits garçons.
L’énoncé 24b, pour prendre cet exemple, a une valeur approximative dans la mesure où il peut donner lieu, selon les situations, à une plage temporelle de longueur variable. Or, cette variabilité n'est plus d'actualité lorsqu'on remplace cinq par un numéral tel que sept. La question – que (Lavric, Reference Lavric, Englebert, Pierrard, Rosier and van Raemdonck2007) pose dans le titre même de son article – est alors de savoir pourquoi l'expression je vous rappelle dans cinq minutes est moins précise que je vous rappelle dans sept minutes. Il existe de nombreuses réponses possibles à cette question, mais dans ce qui suit, nous choisirons d'exposer celle de (Krifka, Reference Krifka, Hinrichs and Nerbonne2009) qui est représentative du point de vue pragmatique sur l'approximation.Footnote 16 Selon Krifka, tout numéral donne systématiquement lieu à deux interprétations, la lecture exacte et la lecture approximative. La première correspond à un point sur l’échelle arithmétique tandis que la seconde correspond à un intervalle. Le choix de l'une ou l'autre de ces deux lectures est le résultat de l'application, conflictuelle ou non, de deux règles: la première donne la priorité aux expressions les plus simples (morphologiquement) tandis que la seconde donne la priorité aux représentations cognitives les plus saillantes:
- 25.
(i) Priorité aux expressions les plus simples
(ii) Priorité aux expressions cognitivement les plus saillantes
Dans le cas de cinq minutes et sept minutes, les deux numéraux sont des expressions simples, mais cinq est une unité plus saillante que sept sur l’échelle des minutes.Footnote 17 Le raisonnement de Krifka est alors le suivant: si un locuteur utilise le chiffre sept (je te rappelle dans sept minutes), deux interprétations sont possibles, la lecture exacte et la lecture approximative qui correspond à l'intervalle [5 . . . 9] (avec une déviation de 2). Cette lecture approximative contient donc, entre autres, le chiffre cinq. Le locuteur aurait alors pu employer le chiffre cinq à la place de sept pour délivrer un message équivalent. Mais s'il avait eu un tel choix, il aurait dû appliquer la règle 25ii et employer directement le chiffre cinq qui est plus saillant que sept sur l’échelle des minutes. Or, il ne l'a pas fait. C'est donc qu'il n'avait pas le choix. Par conséquent, l'interprétation approximative (qui contient cinq) est fausse et c'est la lecture exacte de sept qu'il faut retenir. On en conclut que l'expression je te rappelle dans sept minutes a une interprétation exacte.
Imaginons maintenant la situation inverse, dans laquelle le locuteur choisit le numéral cinq (je te rappelle dans cinq minutes). À nouveau, les deux lectures sont possibles: la lecture exacte et la lecture approximative qui couvre l'intervalle [3 . . . 7]. La lecture approximative est en concurrence avec chaque chiffre de l'intervalle pour délivrer un message équivalent. Mais comme cinq est le plus saillant cognitivement, c'est donc lui qui est choisi.
Le raisonnement est identique avec les grands chiffres, mais en augmentant la taille de l'intervalle associé à la lecture approximative.Footnote 18 L'analyse des juxtapositions et les disjonctions de numéraux dans ce cadre n'est sans doute pas très différent. Comme pour les numéraux simples, une juxtaposition ou une disjonction de numéraux connaît deux interprétations possibles, une lecture exacte et une lecture approximative. La différence, c'est que la lecture exacte correspond déjà à un intervalle. Par exemple, quatre-cinq ou quatre ou cinq a une interprétation exacte dans l'intervalle [4 5]. Quant à la lecture approximative, on peut imaginer que pour toute juxtaposition de type j-k (ou toute disjonction j ou k) elle corresponde à l'intervalle [j-i . . . k+i] où i est une déviation plus ou moins importante selon la taille de j et k. Dans le cas de quatre-cinq en lecture approximative, par exemple, on proposera l'intervalle de validation [2 . . . 7].
2.3 Le pluriel continu n'est ni vague ni approximatif
Les concepts de vague (section 0) et d'approximation (0) que nous venons d'exposer sont sans doute utiles pour expliquer le paradoxe sorite ou les exemples 24 de (Lavric, Reference Lavric, Englebert, Pierrard, Rosier and van Raemdonck2007). Du reste, la question de savoir si le vague et l'imprécision correspondent à deux phénomènes distincts ou relèvent d'un seul mécanisme est débattue (Kennedy, Reference Kennedy2007, Pinkal, Reference Pinkal1995, Sauerland et al., Reference Sauerland and Stateva2007). Mais cette discussion n'a pas d'importance ici, puisque comme nous allons le montrer maintenant, le pluriel continu ne relève directement ni du vague ni de l'approximation.
Prenons tout d'abord le cas de quelques. Pour montrer que le pluriel continu n'est pas réductible à une quantification vague, il suffit de reprendre l'ensemble des contextes 1 et de substituer à quelques d'autres déterminants vagues, tels que beaucoup de ou peu de. On constate alors que les énoncés perdent leur valeur de pluriel continu:
- 26.
a. Faisons {beaucoup de / peu de} pas ensemble. (*→ marche)
b. Il est tombé {beaucoup de / peu de} {gouttes / flocons}.(*→ averse)
c. J'ai dit {beaucoup de / peu de} de {mots / phrases}. (*→ discours)
Dans l'exemple 26b, l'expression beaucoup de {gouttes / flocons} ne désigne pas une averse malgré une sémantique vague.Footnote 19 Elle se distingue donc de quelques {gouttes / flocons} (1b) qui met en jeu un processus additionnel de saisie collective d'une pluralité.
Précisons toutefois que ce test n'est pas parfaitement net puisque le pluriel continu se maintient dans d'autres contextes:
- 27.
a. À l'enterrement, il a versé {beaucoup de / peu de} larmes. (→ pleurer)
b. Pierre a {beaucoup de / peu de} cheveux. (→ chevelure)
En outre, les déterminants vagues se combinent sans difficultés avec les pluralia tantum tout en conservant une valeur de pluriel continu:Footnote 20
- 28.
a. Au dîner, j'ai mangé {beaucoup de / peu de} pâtes.
b. J'ai fait {beaucoup de / peu de} {économies / provisions}.
c. Il faut vous attendre à {beaucoup de / peu de} représailles.
d. {Beaucoup de / Peu de} décombres recouvrent le trottoir.
Ces différents exemples tendent donc à montrer que le pluriel continu, sans s'y confondre, n'est pas entièrement disjoint de la question du vague.
Intéressons-nous maintenant aux juxtapositions et disjonctions de numéraux, ainsi qu'aux numéraux simples des exemples 16 et 17, et montrons que dans ce cas, le pluriel continu n'est pas non plus réductible à une question d'approximation. Pour cela, reprenons le cas de la petite averse:
29. {Deux-trois / Deux ou trois / Trois} gouttes sont tombées ce matin.
Nous l'avons déjà souligné: même s'il est impossible à déterminer, le nombre de gouttes qui doivent tomber pour faire une petite averse sera bien trop grand pour entrer dans l'intervalle associé à une lecture approximative de deux-trois ou trois. Par ailleurs, même dans des contextes plus favorables où le nombre d’éléments est susceptible d’être connu, le pluriel continu demeure hors de portée. L'exemple d'un message, dont on peut énumérer les mots qui le composent, permet de le montrer:
- 30.
a. *Je vais lui dire cent mots, moi!
b. Je vais lui dire {deux / deux ou trois / deux-trois} mots, moi!
Dans 30a, le chiffre de cent n'est pas pris au hasard. Il correspond au chiffre arrondi le plus proche du nombre de mots composant le présent paragraphe. Cent étant rond (principe de simplicité 25i) et cognitivement saillant (principe 25ii), la proposition 30a impose une lecture approximative pour un intervalle de validation [90 . . . 110].Footnote 21 Or, malgré un intervalle réaliste, l'interprétation selon laquelle le locuteur délivre un message complet et cohérent n'est pas accessible. Il en est tout autrement de 30b, où le nombre de mots effectivement échangé n'a pourtant aucune chance de tomber dans l'intervalle de validation d'une lecture approximative de deux ou de deux-trois. Footnote 22
Un autre argument permet de montrer que l'approximation n'intervient en rien dans l'apparition du pluriel continu. On sait que le français dispose d'unités dont le sens est intrinsèquement approximatif, tel que huitaine, douzaine, centaine, et dont on peut du reste orienter la direction vers la petite quantité par l'adjonction de l'adjectif antéposé petit. Or, l'exemple 31 montre bien que la seule valeur approximative n'est pas suffisante pour obtenir un pluriel continu:
31. *Je vais lui dire une (petite) centaine de mots, moi!
La conclusion s'impose d'elle-même. Dans la mesure où, d'un point de vue purement quantitatif, les bons intervalles ne garantissent pas l’émergence d'un pluriel continu, et qu’à l'inverse, des intervalles très inférieurs à la réalité le permettent, il ne fait aucun doute que le pluriel continu et l'approximation n'ont aucun rapport.
3. PLURIEL CONTINU ET PERCEPTION SÉMANTIQUE
3.1 Les conditions d’émergence du pluriel continu
Le pluriel continu est susceptible d'apparaître au niveau des NPs exprimant la petite quantité. Pour cela, ils doivent vérifier deux conditions:
(i) Le déterminant doit correspondre à ce que nous appellerons désormais un déterminant continu (quelques, deux-trois, deux ou trois, etc.) par opposition aux déterminants discontinus (plusieurs, certains, cinq, etc.).
(ii) Le N déterminé doit correspondre à un Nélém (goutte, pas, mot), à un pluralia tantum (pâtes, mais pas toilettes, cf. ex. 7) ou encore à certains comptables homogènes (nuage). Si cette seconde condition n'est pas respectée, le pluriel continu n'est pas maintenu. Pour le montrer, il suffit de prendre des N qui n'entrent dans aucune de ces catégories:
- 32.
a. J'ai loué {quelques / deux-trois / plusieurs / cinq} étages dans le centre-ville.
b. J'ai acheté {quelques / deux-trois / plusieurs / cinq} perles à la bijouterie.
c. {Quelques / Deux-trois / Plusieurs / Cinq} wagons feront le voyage.
Ainsi, dans 32a, quelques étages ne peut désigner un petit immeuble pour la bonne raison qu'un immeuble n'est pas une simple collection d’étages. De même, quelques perles ne font pas un collier puisqu'il y faut aussi un fil. Enfin, en l'absence de locomotive, quelques wagons ne suffisent pas à désigner un petit train. Pour pouvoir se manifester, le pluriel continu doit désigner un collectif dont les constituants sont homogènes, ce qui n'est pas le cas des exemples 32.
Comme les noms taxinomiques (ex. 6), les noms de mesure ne se prêtent pas non plus au type de collectivisation imposé par le pluriel continu:
- 33.
a. Il a versé {quelques / deux-trois / plusieurs / cinq} seaux d'eau. Footnote 23
b. Il a acheté {quelques / deux-trois / plusieurs / cinq} kilos de pommes.
Il en est de même avec la relation portion / totalité:Footnote 24
34. J'ai mangé {quelques / deux-trois / plusieurs / cinq} {parts de gâteau / tranches de pain}.
Les parties (morceau, tranche) sont homogènes entre elles et avec le tout, mais un gâteau n'est pas une collection de parts et un pain n'est pas une collection de tranches.
En outre, il est important de préciser que lorsque les deux conditions sont satisfaites, le pluriel continu n'est pas systématique. Selon le prédicat, les expressions quelques gouttes ou deux-trois pas peuvent recevoir une interprétation vague (ex. 35a), approximative (35b), ou continue (36):
- 35.
a. J'ai versé quelques gouttes de ce médicament dans un verre.
b. Deux-trois pas séparent la cheminée de la commode.
- 36.
a. Ce matin, il est tombé {quelques / deux-trois} gouttes.
b. On a fait {quelques / deux-trois} pas ensemble.
Les deux séries d'exemples ne doivent donc pas être confondues. Les cas de vague ou d'approximation (35) présentent une pluralité où les atomes conservent un rapport de discontinuité les uns par rapport aux autres. Il s'agit donc de pluriels discontinus qui s'opposent aux exemples 36, où les discontinuités entre les atomes sont neutralisées au profit du tout. En cela, nous nous séparons de la plupart des approches qui ont tendance à les classer ensembleFootnote 25. Certes, il est probable que ces différents phénomènes sont liés,Footnote 26 mais l'objectif de cette étude est d'isoler et de caractériser précisément le pluriel continu. Cette volonté se justifie par le fait que le pluriel continu a des propriétés spécifiques qui l'amènent à occuper une position intermédiaire entre la quantification (du côté du déterminant) et le lexique (avec les Nélém, les pluralia tantum, les comptables homogènes, et en toile de fond, la question «symétrique» des noms collectifs), ce qui n'est pas le cas des emplois vagues ou approximatifs.
L'idée intuitive qui fonde et légitime l'opposition continu / discontinu tient dans le fait qu'une pluralité peut être conçue selon deux aspects très différents: dans le cas du pluriel discontinu, la pluralité se présente comme une addition d’éléments semblables, discernables et énumérables, tandis qu'avec un pluriel continu, nous avons affaire à une pluralité de constituants qui s'organisent entre eux à l'intérieur d'un tout collectif. En cela, cette opposition soulève une question (l'articulation entre unité et pluralité) qui n'est pas originale et qui s'inscrit au contraire dans une tradition philosophique qu'on peut faire remonter aux paradoxes de Zénon. Dans ce qui suit, nous proposons donc d’évoquer certaines propositions qui relèvent du domaine philosophique et qui s'avèrent entretenir des relations étroites avec notre problème. Elles nous permettront, dans les sections suivantes, de lui apporter une solution originale.
3.2 L'articulation unité / pluralité du point de vue philosophique et sa relation avec le pluriel continu
À la fin du 19ème siècle, les notions d'unité, de pluralité, et en arrière-plan, de continuité et de discontinuité, sont au centre des réflexions. À cette époque, plusieurs courants de pensée critiquent le point de vue élémentariste selon lequel une totalité faite d’éléments se trouve entièrement décrite dans cette combinaison.Footnote 27 Au contraire, un tout est doté d'une qualité propre qui ne dérive pas des éléments et de leur composition. Pour décrire le tout, il faut donc avoir recours «à des facteurs additionnels spécifiques, à des forces unificatrices» (Gurwitsch, Reference Gurwitsch1957: 121), c'est-à-dire des propriétés de second ordre qui viennent peser sur les éléments pour rétablir la continuité entre eux. Plusieurs propositions contemporaines s'inscrivent dans ce projet: les «multiplicités qualitatives» de (Bergson, Reference Bergson1888) qui illustre cette notion avec l'exemple des coups d'une horloge,Footnote 28 les «Gestaltqualitäten» de (von Ehrenfels, Reference von Ehrenfels1890) qu'il illustre avec la mélodie, la verschmelzung («fusion») de (Stumpf, Reference Stumpf1883–1890) fondée sur le phénomène de consonance, et pour finir, les «facteurs figuraux» de (Husserl, Reference Husserl1891) sur lesquels nous reviendrons.Footnote 29 Il est frappant de constater à quel point les préoccupations psychologiques et philosophiques de ces différents auteurs rejoignent les questions soulevées par le pluriel continu. Ainsi, l'exemple de la mélodie, qu'Ehrenfels utilise pour illustrer les «qualités de forme», trouve un corrélat direct dans les exemples 3b et 11b, car de même que la mélodie est, au plan de la perception, un tout qui n'est pas réductible aux notes qui le composent, le pluriel continu quelques notes ou deux-trois notes désigne, au plan sémantique, un collectif qui n'est pas réductible à ses éléments (chaque note). Le concept husserlien de facteur figural illustre encore l'intérêt d'un tel isomorphisme entre sens et perception dans la mesure où l'auteur fait lui-même le parallèle avec le plan formel de l'expression:
«Qu'avant tout l'existence de moments quasi-qualitatifs [facteurs figuraux] soit pleinement confirmée par l'expérience, c'est ce que montrent des exemples divers et que l'on peut multiplier autant que l'on veut. [. . .] Dans de nombreux cas ils ont aussi marqué nettement leur empreinte sur le langage de la vie quotidienne. On parle par exemple d'une rangée de soldats, d'un tas de pommes, d'une allée d'arbres, d'une bande de poules, d'une volée d'oiseaux, d'un troupeau d'oies, etc. Dans chacun de ces exemples, il est question d'une multiplicité sensible d'objets égaux entre eux, qui sont aussi dénommés d'après leur genre. Mais ce qui est exprimé, ce n'est pas seulement cela – le pluriel du nom de genre y suffirait à lui seul –, c'est aussi une certaine constitution intrinsèque caractéristique de l'intuition unitaire totale de la multiplicité, qui peut être appréhendée d'un simple coup d’œil, et qui constitue, dans ses formes bien distinctes, la partie la plus essentielle de la signification de ces expressions qui introduisent le pluriel: rangée, tas, allée, bande, volée, troupeau, etc.» (Husserl, Reference Husserl1891, p. 249–250 de l’édition française de 1972)
Les exemples donnés par Husserl sont des noms collectifs employés comme déterminant nominaux de quantité.Footnote 30 Or, le nom collectif, comme nous l'avons souligné à plusieurs reprises, partage avec le pluriel continu la même problématique originaire fondée sur l'articulation entre pluralité et unité.
On le voit, philosophie et linguistique se posent une question comparable, quoiqu'avec une terminologie propre. En se demandant quel est le statut d'une pluralité appréhendée par un seul acte, alors qu'une pluralité véritable exige autant d'actes distincts qu'il y a d’éléments qui la composent Husserl est dans une problématique similaire à celle de Damourette et Pichon lorsqu'ils s'interrogent sur le statut d'une marque flexionnelle du pluriel qui perd son caractère numératif et discontinu au profit d'une valeur continue normalement dédiée aux massifs. Dans les deux cas, il s'agit de comprendre la nature spécifique d'une pluralité conçue sous l'aspect continu d'un tout, de prendre au sérieux l'idée qu'il y a des pluralités qui ne sont pas une simple combinaison d’éléments, mais des pluralités auxquelles s'ajoute un liant permettant d’établir une continuité entre les éléments.
Cette approche ne fait toutefois pas consensus et Russell s'est illustré en en faisant une critique virulente. Il rejette en effet l'idée d'un liant qui s'ajouterait aux éléments et défend, à l'inverse, une conception formelle et explicite du continu en s'appuyant sur les définitions de Dedekind ou de Cantor:
«The definitions of continuity which we have been considering, namely, those of Dedekind and Cantor, do not correspond very closely to the vague idea which is associated with the word in the mind of the man in the street or the philosopher. They conceive continuity rather as absence of separateness, the sort of general obliteration of distinctions which characterises a thick fog. A fog gives an impression of vastness without definite multiplicity or division. It is this sort of thing that a metaphysician means by “continuity,” declaring it, very truly, to be characteristic of his mental life of that of children and animals.
The general idea vaguely indicated by the word “continuity” when so employed, or by the word “flux,” is one which is certainly quite different from that which we have been defining. Take, for example, the series of real numbers. Each is what it is, quite definitely and uncompromisingly; it does not pass over by imperceptible degrees into another; it is hard, separate unit, and its distance from every other unit is finite, though it can be made less than any given finite amount assigned in advance.» (Russell, Reference Russell1919: 105)
Pour Russell, le continu mathématique rend compte de notre intuition du continu de façon satisfaisante et il est inutile de vouloir ajouter une propriété de second ordre aux éléments. Bien des années plus tard, et même si le raccourci peut sembler rapide, la Théorie des Quantificateurs Généralisés, dont nous avons exposé une analyse possible de deux-trois / deux ou trois, reconduit fidèlement ce point de vue. Il n'est donc pas surprenant que dans ce cadre théorique, la question porte moins sur la façon de rendre compte de la «force unificatrice» qui pèse sur les éléments lorsqu'ils sont sous la portée d'un pluriel continu, que d'en nier l'existence.
Aujourd'hui, la situation est différente et la sémantique formelle reconnaît la nécessité de rendre compte de manière spécifique des nombreux phénomènes impliquant une articulation entre pluralité et unité. Sur ce point, le travail fondateur est celui de (Link, Reference Link, Bäuerle, Schwarze and von Stechow1983) et (Link, Reference Link, Landman and Veltmann1984) qui introduit une distinction entre trois types d'entités: individu singulier (carte), somme (cartes) et groupe (jeu de cartes).Footnote 31 Par la suite, de nombreuses propositions ont été faites pour affiner la notion de groupe, parmi lesquels (Landman, Reference Landman1989a) et (Landman, Reference Landman1989b), ou pour la critiquer (Schwarzschild, Reference Schwarzschild, Stokhof and Torenvliet1989). Plus récemment et dans le même esprit, (Mari, Reference Mari2003) et (Jayez et al., Reference Jayez, Mari, Maier, Bary and Huitink2005) proposent une notion intermédiaire entre somme et groupe, la pluralité causale, qui intéresse directement notre propos. Dans le cadre d'une thèse sur la préposition avec, en effet, (Mari, Reference Mari2003) est amenée à se poser la question plus générale du comitatif. Le point capital est alors celui de la distinction entre association régulière et association accidentelle. Pour illustrer cela, prenons le cas où Jean et Marie sont associés dans une éventualité:
37. Jean et Marie marchent ensemble.
(Lasersohn, Reference Lasersohn and Rothstein1998) propose de rendre compte de cette association avec le concept de groupe. On dira ainsi que dans l'exemple 37, le groupe {Jean, Marie} est le seul à satisfaire l’éventualité à la fois dans sa globalité et dans toutes ses parties. Mais si nous admettons maintenant que Jean et Marie sont deux passants quelconques qui ne se connaissent pas, et que le hasard les amène à faire un parcours identique côte-à-côte, on ne pourra pas dire d'eux qu'ils marchent ensemble. Comme le souligne (Mari, Reference Mari2003: 323) «le problème réside en ce que deux passants ne constituent pas un groupe d'après l'intuition. [Par conséquent] La condition de Lasersohn repose sur cette notion sans pour autant l'expliquer».
Le lien entre comitativité et pluriel continu est intéressant: dans l'exemple 37, Jean et Marie sont dans un rapport d'association similaire à celui qui organise les Nélém dans un collectif lorsqu'ils sont sous la portée d'un pluriel continu; à l'inverse, les deux passants entretiennent un rapport de coïncidence qui se rapproche de celui qui existe entre les Nélém lorsqu'ils sont sous la portée d'un pluriel discontinu. Ce problème général de l'association régulière ou accidentelle est ainsi l'occasion d'illustrer à nouveau les convergences remarquables entre sémantique linguistique et psychologie de la perception. Une question comparable à celle du comitatif se pose en effet dans le domaine de la perception. Plus encore, elle est devenue un argument clé de la Gestalttheorie pour renvoyer dos à dos les deux approches évoquées plus haut, à savoir le point de vue élémentariste et le point de vue du continu comme propriété de second ordre (de Bergson à Husserl). À l'origine, cet argument est utilisé par (Koffka, Reference Koffka1935: 436 sqq). Gurwitsch le résume de la façon suivante:
«Soit une mélodie de quatre notes. Quand la dernière note résonne, elle est influencée par les trois notes précédentes. Supposons qu'immédiatement avant la dernière note, ait résonné un avertisseur d'automobile. La note en question continuera de ne dépendre que des trois notes qui appartiennent à la mélodie, et ne sera pas influencée par le bruit qui s'est introduit; [. . .] Koffka cite aussi l'exemple de deux mouvements mélodiques, l'un ascendant, l'autre descendant, intriqués de telle sorte que l'on entende les notes du second entre celles du premier. Bien que succédant à une note qui appartient au mouvement ascendant, une note du mouvement descendant nous apparaît comme la continuation de ce mouvement. Malgré leur intrication, les deux mouvements se présentent comme distincts, chacun formant par lui-même un contexte mélodique unifié. Pour expliquer des phénomènes de cette nature, il faut introduire des principes d'organisation capables de rendre compte de la formation des unités et de leur ségrégation, par exemple, les lois de fermeture, et surtout, de bonne continuation.» (Gurwitsch, Reference Gurwitsch1957: 209–210)
Ces observations sur l'organisation des unités perceptives permettent ainsi d’établir une distinction essentielle entre un élément, c'est-à-dire une entité autonome qui ne s'intègre pas à un tout collectif (par ex., un son accidentel produit au milieu d'une mélodie), et un constituant, qui s'organise avec les autres constituants à l'intérieur d'un tout collectif (la note d'une mélodie).
3.3 L'opposition gestaltiste entre élément et constituant
À l'exception de la dernière (Gestalttheorie), toutes les propositions que nous venons d’évoquer reposent sur un présupposé. Qu'il s'agisse en effet des approches issues de la philosophie «continentale» (de Bergson à Husserl) ou du point de vue logico-formel (plutôt anglo-saxon), l'articulation entre pluralité et unité ne remet pas en cause l'identité des éléments. Si la différence entre les deux approches réside essentiellement dans la question de l'existence ou non d'un liant se surajoutant aux éléments, ces éléments conservent toutefois leur statut d’élément, qu'ils soient organisés ou non dans un tout. En un mot, les éléments d'une pluralité ne changent pas de nature selon que cette pluralité est, dans la terminologie de Bergson, qualitative (continue, prise comme un tout) ou numérique (où les éléments sont d'abord appréhendés un par un).
Dans le domaine de la psychologie de la perception, où les exemples présentés ci-dessus (mélodie, accord, etc.) ont été fortement débattus depuis la fin du 19ème siècle jusqu'au début du 20ème, un certain courant gestaltiste, l’école de Berlin, s'est distingué en discutant la validité de ce présupposé (Gurwitsch, Reference Gurwitsch1957: 78 sqq, Koffka, Reference Koffka1935: 85 sqq, Köhler, Reference Köhler1929: chap. 3). Identifié sous le nom de «hypothèse de la constance», il consiste à penser que «les données sensorielles dépendent exclusivement des stimuli extérieurs, de telle sorte que des sensations identiques se produisent chaque fois que des stimuli identiques agissent sur les organes nerveux» (Gurwitsch, Reference Gurwitsch1957: 65). Cependant, différentes expériences montrent les limites de cette hypothèse. L'une d'entre elles est élaborée par (Wertheimer, Reference Wertheimer1923), l'un des fondateurs de la Gestalttheorie, et se trouve reprise dans la plupart des ouvrages de référence en raison de sa grande simplicité (Guillaume, Reference Guillaume1937, Gurwitsch, Reference Gurwitsch1957, Koffka, Reference Koffka1935, Köhler, Reference Köhler1929).
Soit la figure suivante:
Phénoménalement, il s'agit d'une triade de points flanqués de points additionnels à droite et à gauche. Cette figure n'est donc pas une simple suite de points. Ce n'est pas non plus une série de deux dyades suivie d'un point isolé, ou encore, une triade suivie d'une dyade. Si de tels regroupements sont possibles dans le cadre d'une démarche analytique, ce n'est pas ce qui nous apparaît lorsque nous regardons la figure.
Supprimons maintenant les points c et e:
Cette seconde figure est aussi une triade et son organisation générale est comparable à la précédente. Leurs différences, l'absence de points additionnels et la distance plus grande entre le centre de symétrie et les deux points terminaux, ont peu d'importance. Mais lorsque nous tournons notre attention vers les points eux-mêmes, les changements sont considérables. Si d demeure, dans les deux configurations, le point terminal droit des deux triades, a et b subissent en revanche d'importants réajustements qui leur confèrent des contenus entièrement nouveaux. Le point a, qui était un point isolé dans la première figure, devient ainsi le point terminal gauche de la triade dans la seconde. En d'autres termes, il passe du statut d’élément isolé (dans la
Figure 1) à celui de constituant de la triade (dans la
Figure 2). Le point b, quant à lui, devient le centre de symétrie. À nouveau, ce changement de fonction a un impact sur le point lui-même: phénoménalement, ce n'est plus le même point, même si «objectivement» il occupe toujours la même place. L’élimination des points c et d provoque donc une réorganisation complète qui confère aux points restants de nouvelles significations fonctionnelles. Dès lors, il devient difficile de défendre le caractère invariant de ces points: leur aspect phénoménal, leur apparaître (et donc, dans un cadre phénoménologique, leur essence même) s'avère entièrement déterminé par leur caractère autonome (élément) ou au contraire le type de regroupement auquel ils appartiennent et par la signification fonctionnelle que leur confère ce regroupement (constituant).
Figure 1

Figure 2

Cette expérience fait donc le départ entre deux postures. La première repose sur l'hypothèse de la constance et considère que les points a, b et d sont identiques dans les deux figures. Dans ce cas, il faut s'appuyer sur un système de repères qui fixerait la position du point et permettrait d’établir sa constance en amont des différents contextes de présentation. La seconde est empirique et ne tient compte que de ce qui apparaît à la conscience. Or, ce qui apparaît, c'est qu'un point pris isolément (un élément) n'est pas comparable à un constituant qui occuperait la même position mais qui serait cette fois associé (par proximité, symétrie, etc.) à d'autres points. Une science ayant pour objectif de décrire la perception ne peut passer sous silence l'incommensurabilité de ces deux types de points. Au contraire, la différence entre élément et constituant, en tant qu'elle structure notre perception, est essentielle et doit être au cœur de la réflexion.Footnote 32
3.4 Pluriel continu et discontinu: deux modes distincts de saisie d'une pluralité
Ces deux postures générales se transposent sans difficultés sur le plan sémantique. La première tient pour vraie l'hypothèse de la constance et considère qu'une pluralité dépend exclusivement des éléments qui la composent, de telle sorte qu'une pluralité identique se manifeste dès lors que des éléments de nature identique sont présentés. Dans cette optique, on est amené à minimiser la différence entre, par exemple, les syntagmes suivants:
- 38.
a. {Quelques / Deux-trois} lignes
b. {Plusieurs / Cinq} lignes
En présupposant que les éléments (chaque ligne) sont identiques dans les deux contextes, on ramène l'opposition entre les deux syntagmes à une simple question de quantification, de vague ou d'approximation et surtout, on met l'accent sur leur synonymie (partielle, en l'occurrence). Or, ce présupposé n'est pas plus valide sur le plan sémantique que sur le plan de la perception. Pour le comprendre, intéressons-nous spécifiquement à l'exemple suivant:
39. Pierre a écrit {deux ou trois / deux-trois / quelques} lignes {à ses parents / dans un journal}.
Le groupe nominal pluriel ne correspond pas à une pluralité d’éléments juxtaposés, mais aux constituants d'un tout. Il désigne ainsi une (petite) lettre, un (petit) article ou tout autre collectif constitué de lignes. Cela a une conséquence importante: du fait de leur intégration dans une totalité, les lignes reçoivent une signification fonctionnelle qu'elles n'ont pas en dehors de cette totalité. En d'autres termes, et à l'opposé de ce que stipule l'hypothèse de la constance, une ligne est une chose lorsqu'elle appartient à un tout (une lettre, un article, etc.), mais c'en est une autre lorsqu'elle se présente de façon isolée.
On prend clairement conscience de cela avec les changements de sens qui se produisent lorsqu'on substitue un déterminant discontinu. Sous la portée atomisante de plusieurs ou de cinq, la pluralité lignes est en effet appréhendée de façon tout à fait différente:
- 40.
a. J'aimerais savoir comment insérer {cinq / plusieurs} lignes dans Excel.
b. Vous me recopierez cinquante lignes pour demain! (dans le cadre d'une punition)
Dans 40, les lignes d'un tableau Excel ou les lignes d'une punition sont des lignes qu'on peut retirer, insérer, ajouter, recopier, supprimer, sans qu'aucune de ces opérations n'ait d'influence sur les autres lignes. Ce sont donc des éléments dotés d'une autonomie qui les rend indépendants les uns des autres et de l'ensemble dont ils font partie.Footnote 33
Le changement de sens entre 39 et 40 est de la même nature que le changement de signification fonctionnelle qui a lieu, sur le plan de la perception, entre la Figure 1 et la Figure 2. On retrouve le même effet de bascule entre constituants dépendants et éléments isolés. Deux conséquences découlent de ce point de vue. La première est que la marque flexionnelle du pluriel est ambiguë: si elle permet de dénoter une pluralité, elle ne se prononce en rien sur le type d'appréhension (continu ou discontinu) dont elle fera l'objet. C'est le choix d'un déterminant et d'un certain type de N (par ex., un Nélém) qui tranche cette question. La seconde conséquence est qu'un N n'a pas le même sens et ne désigne pas la même chose selon qu'il apparaît sous la portée d'un pluriel continu ou d'un pluriel discontinu. Si ce constat ne pose généralement pas de problème dans le cas des pluralia tantum – la différence entre le dénombrable vacance («état de ce qui est vacant») et l'indénombrable vacances (au sens de «période de congé») est admise sans difficultés, de sorte que la plupart des dictionnaires l'officialise en créant deux entrées distinctes – il est loin de faire l'unanimité dans le cas qui nous préoccupe. Or, il en va des pluriels continus comme des pluralia tantum, et contrairement à ce que laissent supposer les exemples 38, les syntagmes quelques lignes et plusieurs lignes apparaissent rarement dans des contextes comparables où seule une différence de quantification serait en cause. Dans les faits, les deux syntagmes appartiennent à des ensembles d'occurrences disjoints. Le pluriel continu quelques lignes, en tant qu'il peut désigner n'importe quelle totalité constituée de lignes, est susceptible d'apparaître dans tout contexte associé à un message écrit: il a écrit {deux-trois / quelques} lignes {d'excuse / de conclusion}. Plusieurs lignes, à l'inverse, permet d'appréhender une juxtaposition d’éléments sans qu'il soit fait état d'une totalité autre que leur simple réunion. Il ne peut donc se substituer au pluriel continu: *il a écrit {cinq / plusieurs} lignes {d'excuse / de conclusion}. Dans la plupart des cas où plusieurs lignes désigne des lignes écrites, nous avons affaire à des contextes où ces lignes font l'objet, par exemple, d'une opération de suppression. Or, dans plusieurs lignes du texte sont biffées, l'ensemble des lignes supprimées ne forme pas un tout collectif.
La comparaison avec l'expérience de Wertheimer peut être poussée plus loin. Dans les Figures 1 et 2, l'association d'un point avec d'autres points (constituant) ou, inversement, son isolement (élément), est déterminée par des principes d'organisation que la Gestalttheorie s'est attachée à définir de façon précise. Dans la Figure 1, ce sont les lois de ressemblance et de proximité qui permettent de voir une triade flanquée de deux points séparés, et non, par exemple, une dyade à côté d'une triade. Assurément, le pluriel lignes ne manifeste pas de lui-même, comme le fait une pluralité de points dans l'espace (ou de sons dans le temps), de telles propriétés de ressemblance et de proximité. Plus encore, sur le plan sémantique, lignes ne dit pas non plus de quelle manière il est organisé (contrairement, par exemple, à un pluralia tantum dont on a vu qu'il est déjà engagé comme pluriel continu). C'est pourquoi la langue met à disposition des ressources grammaticales telle que l'opposition continu / discontinu dont le rôle est de mettre en forme la pluralité dénotée par un Npl. En cela, pluriel continu et pluriel discontinu jouent un rôle équivalent aux principes d'organisation des gestaltistes et donnent lieu à deux modes différents de saisie d'une pluralité. Dès lors, il n'est pas surprenant que les deux objets ainsi constitués ne se prêtent à aucune comparaison: ligne dans un pluriel continu (quelques lignes) n'a pas plus à voir avec ligne dans un discontinu (plusieurs lignes), que le point a, dans la Figure 1, n'a de rapport avec le point a dans la Figure 2.
C'est en imaginant le contraire qu'on est amené à produire des paradoxes insurmontables. Le paradoxe sorite, que nous avons évoqué, n'est en effet paradoxal qu’à la condition de tenir pour vraie l'hypothèse de la constance, de telle sorte que les éléments d'une pluralité ne changent pas de nature selon qu'ils sont sous la portée d'un pluriel discontinu (plusieurs cheveux, plusieurs gouttes) ou d'un pluriel continu (quelques cheveux, quelques gouttes). Pour les philosophes qui réfléchissent à ce paradoxe, le fait qu'un même N soit employé dans les deux cas de figure suffit à garantir l'identité de nature des éléments. Or, il n'y a aucune raison de penser que ce sont les mêmes cheveux ou les mêmes gouttes que l'on peut, d'un côté, énumérer, et de l'autre, fondre dans un tout collectif (respectivement, une petite chevelure ou une petite averse). Et si les philosophes ne parviennent pas à faire la différence, il ne viendrait pourtant à l'idée d'aucun locuteur de les confondre:
- 41.
a. *Malgré son grand âge, il lui reste plusieurs cheveux.
b. *Deux milliards neuf cent quarante-quatre millions de gouttes affecteront la pointe du Finistère.
C'est que la langue dispose de ressources grammaticales qui permettent de marquer la différence entre éléments et constituants, sur un modèle comparable à celui qui structure la perception.

