1 INTRODUCTION
La prosodie joue un rôle important dans le langage oral adulte et en particulier, dans l'ordonnancement des mots les uns par rapport aux autres, et dans leur regroupement au sein d'unités prosodiques de tailles différentes (marquage métrique du lexique, groupement de mots par le marquage de la structure syntaxique, cf. Astésano et al., Reference Astésano, Magne, El Yagoubi and Besson2004; Di Cristo, Reference Di Cristo2011). La prosodie représente également l'un des niveaux les plus précoces à se mettre en place au moment de l'acquisition de la langue maternelle. Ainsi, les contours prosodiques exprimant des modalités linguistiques telles que l'appel ou la question sont présents dès la première année de l'enfant (Konopczynski, Reference Konopczynski1990, Reference Konopczynski1991). Elle pourrait donc jouer un rôle important dans la mise en place des premières constructions grammaticales, notamment au moment de l'apparition des premiers mots et des premières combinaisons de mots, dans la période qui suit la du période mot isolé (stade holophrastique).
L'objectif de cet article est de décrire en détails cette période, à travers l'analyse des productions d'une enfant francophone monolingue, entre l'âge de 0;11 et 1;11.13.
La prosodie désigne l'ensemble des aspects musicaux du langage, c'est-à-dire les paramètres de hauteur de la fréquence fondamentale (f 0), de durée et d'intensité (Cruttenden, Reference Cruttenden1997).Footnote 1 Elle recouvre différentes fonctions comme le fait de véhiculer les affects, d'intervenir dans l'organisation sémantique ou encore d'être en partie impliquée dans la mise en œuvre de la syntaxe à l'oral (Vaissière, Reference Vaissière1997). Selon la théorie de la phonologie prosodiqueFootnote 2 par exemple (Nespor et Vogel, Reference Nespor and Vogel1986), le discours est structuré en constituants prosodiques, composés de syntagmes intonatifs qui fournissent à l'auditeur des indices démarcatifs pour segmenter un énoncé (Auchlin et Ferrari, Reference Auchlin and Ferrari1994). Ainsi, la prosodie permet d'identifier des informations sur la relation syntaxique entre deux éléments contigus grâce à la présence d'un intonème appelé « continuatif mineur » marqué par une montée mélodique plus ou moins ample (« Le petit garçon ↑/ joue au ballon »), ou encore, sur une disjonction syntaxique, identifiée cette fois par un marqueur « conclusif », correspondant à une descente mélodique (« Il joue au ballon. ↓/ Après son entraînement, il fait ses devoirs »). Elle peut également marquer la fin des constituants à l'intérieur des syntagmes verbaux, nominaux ou prédicatifs (« Le joli ↑/ ballon rouge »), ainsi que leur hiérarchisation respective en superposant à l'arrangement linéaire le marquage des différents niveaux de dérivation syntaxique (Rossi, Reference Rossi1999). Une telle description ne fait pas l'unanimité auprès des chercheurs. Beaucoup s'interrogent sur le degré de congruence entre syntaxe et prosodie (Nespor et Vogel, Reference Nespor and Vogel1986, Berhens et Gut, Reference Berhens and Gut2005), certains posant de surcroît la question du point de vue développemental. Les difficultés pour cerner un tel isomorphisme sont multiples. La première vient du fait que les unités intonatives sont plurifonctionnelles. Des organisations intonatives différentes peuvent en effet correspondre à une seule et même structure syntaxique et inversement (Martin, Reference Martin, Rossi, Di Cristo, Hirst, Martin and Nishinuma1981). Ainsi, les unités intonatives n'entretiennent pas de relation biunivoque avec les unités syntaxiques qui composent la phrase. Deuxièmement, l'intonation n'exerce pas toujours une fonction distinctive dans les cas d'ambiguïtés sémantiques; elle n'offre donc pas toujours une interprétation unique de la signification (Fuchs, 1985, citée par Lacheret-Dujour et Beaugendre, Reference Lacheret-Dujour and Beaugendre1999). Enfin, le domaine de l'acquisition du langage n'a pas fini de livrer tous ses secrets, notamment en ce qui concerne la capacité de l'enfant à entrer dans la combinaison des proto-mots et des mots, et le rôle de la prosodie dans le passage des mots isolés aux énoncés multi-mots. On comprend bien que la fonction de l'intonation dépasse la seule syntaxe et relève sans doute plus largement de phénomènes énonciatifs et discursifs. L'incidence de l'intonation se situerait par conséquent plutôt dans la mise en place progressive d'une interface entre ordonnancement syntaxique, prédication, modalités linguistiques et actes de langage.
1.1 De la parataxe à la première syntaxe: mots juxtaposés, mots combinés?
On considère généralement que l'enfant entre dans la syntaxe dès qu'il commence à combiner deux mots, souvent entre 18 et 24 mois (Bloom, Reference Bloom1970; Bowerman, Reference Bowerman1973; Brown, Reference Brown1973), ou plutôt deux unités linguistiques porteuses de sens. Cependant, avant cette phase, il peut commencer par combiner un mot et des formes récurrentes qui ne correspondent pas forcément à un mot dans la langue maternelle, comme « badou » dans « papa badou ». Il va ensuite combiner deux ou trois mots, apportant chacun leur sens particulier (François et al., Reference François, François, Sabeau-Jouannet and Sourdot1977, Scollon, Reference Scollon, Ochs and Schieffelin1979). Dans un premier temps, les combinaisons d'au moins deux mots ne sont que de simples juxtapositions entre deux termes « dissociables », ayant une certaine proximité temporelle, plutôt que de véritables constructions syntaxiques dans lesquelles les relations entre les mots ont une valeur formelle et fonctionnelle. Il n'existe donc pas encore à ce stade d'interface syntaxico-sémantique qui établirait des relations entre les mots. Il s'agit plutôt d'une simple combinaison au niveau phonologique. Bloom (Reference Bloom1973) donne à ces chaînes de mots le nom de ‘Successive Single Word Utterances’Footnote 3 (désormais SSWUs) et les décrit comme des ‘occurrences of single words in succession that are not conjoined, within the bounds of a single speech event, that is, single-word utterances that share topic and context’ (Bloom, Reference Bloom1973: 32).Footnote 4 Il s'agit ainsi de ‘Suites d'Énoncés à un Mot en Succession’ produites lors de séquences conversationnelles soutenues par l'adulte, et qui peuvent être, selon Veneziano (Reference Veneziano1999), subdivisées en deux catégories: les Suites inter-tours dans lesquelles les mots sont séparés par une intervention de l'adulte ou une pause longue et les Suites intra-tours où les deux mots sont produits par l'enfant dans la même prise de parole. C'est à cette seconde catégorie que nous nous intéressons plus particulièrement d'un point de vue prosodique, puisque ce sont les moins étudiées. C'est au cours de cette phase de mise en place de la combinatoire que l'enfant va passer d'une simple juxtaposition de mots (SSWUs) à des constructions reliant différents mots qui vont entretenir entre eux des relations (de coordination, de dépendance, etc.) et qui formeront de véritables structures syntaxiques. Les traits prosodiques étant largement saillants dans les productions pré-linguistiques, il est légitime de penser que ceux-ci prennent part à l'avènement de ces premières structures syntaxiques. C'est l'objectif de ce travail: s'interroger sur le rôle de la prosodie dans les premières combinaisons de mots, immédiatement après leur simple juxtaposition.
Les auteurs qui se sont intéressés à l'entrée de l'enfant dans la syntaxe ont d'abord privilégié l'ordre des mots. Parmi les premiers, Braine (Reference Braine1963) ou encore Brown et Fraser (Reference Brown and Fraser1964) ont notamment indiqué que les énoncés à plusieurs mots sont ordonnés de façon systématique à partir d'un petit nombre de type d'énoncés simples combinant deux classes de mots (les mots « pivots » et les mots « ouverts ») et que cet ordre reflète les contraintes de la langue ambiante (Slobin, Reference Slobin1966). Cette première description a été rapidement critiquée, la position seule ne suffisant pas à déterminer les relations structurelles entre les mots. Partant de la thèse d'une continuité d'organisation entre les productions vocales et verbales, et de l'idée que l'enveloppe prosodique des premiers énoncés pourrait porter la marque d'une syntaxe sous-jacente, des classifications alternatives ont alors été proposées, utilisant notamment un critère prosodique. Par exemple en français, Astésano (Reference Astésano2001) a montré que la variation de l'allongement des syllabes finales accentuées était corrélée avec les différents niveaux de la hiérarchie prosodique tels qu'ils sont définis par Di Cristo (Reference Di Cristo2011), à savoir le syntagme prosodiqueFootnote 5 et l'unité intonative.Footnote 6
Ainsi, la prosodie contiendrait des indices servant à marquer les relations syntaxiques et sémantiques, tels que la longueur de la pause séparant les mots, la nature des contours d'intonation, l'accentuation et/ou la durée des mots ou des syllabes (Scollon, Reference Scollon, Ochs and Schieffelin1979; Crystal, Reference Crystal, Fletcher and Garman1986).
Le premier critère, celui de la pause, s'appuie sur l'argument selon lequel la durée de la pause permettrait de déterminer si deux mots successifs constituent un énoncé à part entière, ou au contraire une simple association de termes sans lien marqué entre eux. Au-delà d'un certain seuil temporel, 400 ms chez Branigan (Reference Branigan1979) et 500 ms chez Veneziano, Sinclair et Berthoud (Reference Veneziano, Sinclair and Berthoud1990), les mots ne feraient pas partie de la même unité. Le deuxième critère concerne l'intonation: les énoncés à deux mots seraient soit intégrés dans un seul contour intonatif, soit caractérisés par une suite de contours distincts (Wijnen, Reference Wijnen1990; D'Odorico et Carubbi, Reference D'Odorico and Carubbi2003).
Selon Bloom (Reference Bloom1973) et Rogdon (Reference Rodgon1976), les SSWUs ne sont pas immédiatement liés par un contour intonatif unitaire, mais réalisés avec des contours prosodiques propres. Stockes et Branigan (Reference Stokes and Branigan1978) et Konopczynski (Reference Konopczynski1991) considèrent au contraire que les premiers énoncés à plusieurs mots peuvent être produits à l'intérieur d'une même unité tonale, grâce à une enveloppe prosodique unique, étendue sur tout l'ensemble de l'énoncé.
Le troisième critère porte sur l'accentuation des mots (Crystal, Reference Crystal, Fletcher and Garman1986). Dans les énoncés à deux mots, l'un des mots porterait un accent plus fort, alors que dans le cas des SSWUs, les deux mots seraient affectés d'un accent similaire. Enfin, le dernier critère a trait à la longueur des unités linguistiques comme les mots et les syllabes. Laufer (Reference Laufer, Murry and Murry1980), Robb et Saxman (Reference Robb and Saxman1989) et Snow (Reference Snow1994) relèvent la présence d'un allongement syllabique final pendant la phase du babillage, mais concluent qu'il n'aurait pas d'utilité linguistique. Pour Konopczysnki (Reference Konopczynski2001) au contraire, la mise en place de l'allongement final indique que l'enfant ‘normalise’ le patron prosodique de ses productions, ce qui lui permet notamment d'intégrer la notion de tour de parole et de partage dialogique.
Il est aisé de constater qu'il n'existe aucun modèle consensuel quant à l'influence de la prosodie pendant la période transitoire des premiers mots produits en isolation aux premiers énoncés. Par ailleurs, une critique majeure peut être faite à l'encontre de ces études: aucune ne prend en compte la combinaison de ces différents indices, qui n'ont pourtant de cohérence que parce qu'ils interagissent les uns avec les autres. De plus, les études explorant la période combinatoire se limitent encore aux énoncés à deux mots intelligibles, et négligent encore trop souvent les productions du type « papa badou » dans lesquelles l'un des items ne correspond pas à un mot de la langue maternelle. Cependant, on sait bien que, tout en commençant à produire leurs premiers mots et leurs premiers énoncés canoniques à deux mots, les enfants continuent à produire des séquences sonores qui n'ont que peu de ressemblance avec les mots de la langue maternelle.Footnote 7
Afin de mieux comprendre le rôle respectif des différents paramètres prosodiques au cours de l'émergence des premiers mots et de la première syntaxe, nous proposons d'observer et d'analyser leur utilisation et leur rôle dans la production des premières constructions syntaxiques chez un enfant, Madeleine, entre l'âge de 0;11 et 1;11. La première partie de l'étude est consacrée à l'entrée dans le langage référentiel et à l'apparition des premiers mots (0;11–1;04) et la seconde partie, à l'émergence de la syntaxe et des premières combinaisons de mots (1;06–1;11).
2 METHODOLOGIE
2.1. Corpus
Cette étude repose sur l'analyse des productions de Madeleine (un des enfants composant le Corpus de Paris, voir description générale du corpus, au début de ce Numéro Spécial) lors de la période de transition du stade pré-linguistique au stade linguistique (Tableau 1).
Descriptif des vidéos de Madeleine, durée de la session, nombre total d'énoncés produits, nombre d'énoncés analysés et MLUFootnote 8
2.2 Données
Les 50 premières productions des 11 enregistrements vidéos de la période sélectionnée (soit 550 au total) ont été extraites afin de constituer un « Panel Acoustique Moyen » et ont fait l'objet d'une analyse acoustique. Les productions non linguistiques (rires, cris, pleurs, grognements) ainsi que celles parasitées par un chevauchement de parole ou un bruit, ont été exclues. Les productions analysées ont ensuite été segmentées en fonction de deux critères: la durée des pauses et le type de contour d'intonation. Ainsi, une suite de vocalisations est considérée comme un seul énoncé si elle ne contient aucune pause supérieure à 400 ms, et dans le cas contraire, comme deux ou plusieurs énoncés (Konopczynski, Reference Konopczynski1990: 201). Cependant, si le contour d'intonation permet d'unifier deux parties séparées par une pause supérieure à 400 ms, ces parties sont considérées comme un seul énoncé. Les productions ont ensuite été caractérisées en fonction du nombre de syllabes (monosyllabiques, bisyllabiques, trisyllabiques, multisyllabiques et énoncés contenant plusieurs mots ou proto-mots séparés par des pauses) et regroupées en fonction de leur degré d'interprétabilité: les productions (i) non interprétables, (ii) partiellement interprétables (dans lesquelles on ne reconnaît qu'un ou deux mots comme dans l'énoncé suivant /øs-ta-ta-*oje-ø-ve-lo/ où seul le mot « vélo » en position finale est identifiable) et (iii) interprétables, à savoir toutes les productions comprises par l'entourage et/ou le transcripteur comme des mots de la langue, en fonction du contexte. Le pourcentage d'accord inter-juges a été calculé entre les deux auteures, à l'aide d'un coefficient de Kappa de Cohen et le score obtenu est satisfaisant (= 0.83).
2.3 Analyses acoustiques
Les analyses acoustiques ont été effectuées avec le logiciel Praat (Boersma et Weenink, Reference Boersma and Weenimk2009). Toutes les productions ont été échantillonnées à 48 kHz, 16 bits et chacune a été annotée phonétiquement, en fonction de son contour d'intonation, de la durée des syllabes et de la durée totale de chaque production (en ms). La Figure 1 donne un exemple d'annotation à quatre niveaux avec de haut en bas: 1) la segmentation en syllabes et la transcription phonétique en SAMPA;Footnote 9 2) le type de contour intonatif (ici M pour Montant); not: 3) les différents points d'inflexion de la fo exprimés en Hertz (Hz); et 4) la durée totale de la production (en ms).
Visualisation de l'évolution de la courbe de fo (au-dessus), du spectrogramme à bandes larges (au centre) et des différentes annotations (en bas) d'une production de Madeleine à 1;03.
Répartition des productions de Madeleine entre 0;11 et 1;11, en fonction de leur interprétabilité (accord inter-juges estimé à 83%).
Le codage du type de contour de fo a consisté à catégoriser la configuration globale du contour selon cinq grandes classes (à l'instar de la classification mise au point par D'Odorico, Fasolo et Marchione, Reference D'Odorico, Fasolo and Marchione2009): contours simples ou unidirectionnels (Montant: M, Descendant: D ou Plat: P), contours à une inflexion (MD pour montant-descendant ou DM pour descendant-montant), contours à deux inflexions (MDM ou DMD), contours à plus de deux inflexions (MDMD, DMDM, etc.) et contours non déterminés. Ces différents patterns intonatifs reposent sur le nombre d'inflexions et la direction de la courbe de fo.
3 RESULTATS
3.1 L'entrée dans le langage référentiel: les premiers mots
Les productions de Madeleine ne sont pas interprétables avant 1;0. Ce n'est qu'entre 1;0 et 1;06, qu'elle commence à produire des mots identifiés en tant que tels par son entourage, bien qu'ils soient relativement peu nombreux et difficiles à repérer. Le premier mot relevé dans le corpus est le mot « maman » à 1;0 qui apparaît à l'intérieur d'une séquence babillée, et que la mère reprend comme une dénomination volontaire et adéquate de la part de sa fille, mais qui peut aussi être vu comme une surinterprétation de la forme bisyllabique /ma-maː/ proche du mot « maman ».
(1) MADELEINE-1;00.05Footnote 10: ligne 487.
*CHI: yyy.
%pho: /mː-maː #maː #*oma-maː-#ma-ma-mœ-mø-#ka-ga/
%pro: MD # MDMD # MDMD # M # D
%sit: Madeleine vocalise en regardant sa mère
%xpnt: objet ou personne qu'elle pointe (hors cadre)
*MOT: oui c'est maman.
Jusqu'à 1;06, le premier lexique de Madeleine se restreint à quelques mots (« maman », « papa » entre 1;0 et 1;03, puis « attends », « alors » et « non » à 1;04). Pendant cette période, elle produit également un grand nombre de « proto-mots » qui sont quelquefois interprétés comme des mots par son entourage. Par exemple, à 1;01 et 1;02, Madeleine utilise de façon aléatoire les formes /ʃa/ et /sa/ lorsqu'elle désigne quelque-chose. A 1;02, elle l'emploie par exemple pour montrer l'image d'un chat endormi (cf. exemple (2)). Mais au même âge, elle produit également /ke-ʃa/ et /lœ-ʃa/ pour désigner une fleur (cf. exemple (3)). L'enfant semble attribuer une signification étendue à ces formats pour labelliser les différents référents sur lesquels elle souhaite prédiquer (avec ici des contours simples, M ou D).
(2) MADELEINE-1;02.28Footnote 11: ligne 66.
*CHI: yyy.
%pho: /œ-*°sa/
%pro: M
%sit: Madeleine vocalise en regardant sa mère
%xpnt: pointe le chat sur la couverture du livre
*MOT: oui il se réveille.
(3) MADELEINE-1;02.28: ligne 761.
*CHI: yyy.
%pho: /*° ke-ʃa/
%pro: D
%xpnt: met son index dans une fleur
*MOT: celle là, elle est belle hein.
Il est intéressant de noter qu'entre 1;0 et 1;04, la majorité des productions de Madeleine sont bisyllabiques et correspondent à des proto-mots. Ce format est le plus fréquent de 1;0 à 1;09 (42 % à 1;0 et 44 % à 1;01, Figure 3), alors qu'à 0;11, c'est le format monosyllabique qui prédomine (62%). Ces formats bisyllabiques identifiables entre 1;04 et 1;06, renvoient de plus en plus à des mots isolés. On trouve dans ce cas soit deux syllabes concaténées, soit un filler suivi d'un mot monosyllabique. Le filler apparait sous la forme d'un segment sonore correspondant à un morphème sans statut phonologique ni syntaxique, appelé à devenir soit un déterminant, soit un pronom personnel, soit un auxiliaire (Peters, Reference Peters1997). Il est noté à l'aide du symbole @fs dans les transcriptions. Par exemple, dans « e@s chapeau », le phonème e@s est un filler, car dans ce cas, il est appelé à devenir un déterminant. L'apparition du filler représenterait une étape transitionnelle entre les premiers mots et les énoncés à deux mots; sa présence donnerait une extension syllabique au mot et favoriserait donc le passage des énoncés monosyllabiques aux énoncés plurisyllabiques (Peters, Reference Peters1997).
Evolution de la forme syllabique des productions de Madeleine (monosyllabiques, bisyllabiques, trisyllabiques, multisyllabiques et productions comprenant une pause) en fonction de l'âge, de 0;11 à 1;11 (exprimée en pourcentages).

La structuration temporelle des productions bisyllabiques de Madeleine s'avère intéressante, notamment du point de vue de la durée des syllabes. Le français est une langue dont les contraintes rythmiques ne reposent pas sur l'accent lexical, mais sur les phénomènes de pause et d'accentuation. La structure métrique du français est ainsi marquée par la coexistence de l'accent initial (Astésano, Reference Astésano2001) et de l'accent final, ce dernier étant l'accent primaire (Duez, Reference Duez1987; Fletcher, Reference Fletcher1991). En français, l'accent final se matérialise avant tout grâce au paramètre de la durée, la syllabe finale (SF) étant en moyenne deux fois plus longue que les syllabes non finales (SNF) composant un mot ou un groupe de mots. La réalisation de l'allongement final est essentielle pour la perception et la production du rythme du français. Chez l'adulte, le rapport de durée SF/SNF est compris entre 1,4 et 2 (Konopczynski, Reference Konopczynski1990), ce qui signifie que les SF sont en moyenne deux fois plus longues que les SNF. Chez Madeleine, cet allongement semble se stabiliser avec l'âge.
Ainsi, dès l'âge de 1;0, Madeleine produit /ge-*°gaː/ tandis qu'elle pointe vers la caméra (exemple (4), Figure 6), avec un rapport SF/SNF de 2,03. Même si ces productions bisyllabiques ne correspondent pas toujours à des mots, leur forme temporelle se rapproche avec l'âge des productions adultes.
(4) MADELEINE-1;00.05: ligne. 761.
*CHI: yyy.
%pho: /ge-*°gaː/
%pro: M
La présence de l'allongement final se stabilise avec le temps, et à partir de 14 mois, la majorité des productions bisyllabiques de Madeleine est réalisée avec un allongement final (S2>S1) (Figure 4) et un rapport de durée SF/SNF le plus souvent supérieur à 1,4, notamment à partir de 1;06 (Figure 5).
Nombre d'occurrences des productions bisyllabiques de Madeleine dont la durée de S2 est supérieure à S1 (S2>S1), inférieure à S1 (S1>S2) ou égale à S1 (s1 = s2), de 1;0 à 1;11 (exprimé en pourcentages).
Visualisation de l'évolution de la courbe de fo (au-dessus), du spectrogramme à bandes larges (au centre) et des annotations (en bas) d'une production bisyllabique de Madeleine à 1;0.
Nombre d'occurrences des productions bisyllabiques de Madeleine dont le rapport de durée SF/SNF est supérieur à 1.4 ou compris entre 1 et 1.4 de 1;0 à 1;11 (exprimé en pourcentages).
Les gabarits trisyllabiques apparaissent moins fréquemment que les autres. On note toutefois un plus grand nombre d'occurrences à 1;07 et 1;10. Enfin, les productions de plus de 3 syllabes et celles contenant des pauses se multiplient à partir de 1;07 (Figure 3). Cette augmentation correspond à l'apparition des premières combinaisons de proto-mots ou de mots.
Les productions contenant une pause inférieure à 400 ms apparaissent réellement à partir de 1;03 (20%). Sur le plan prosodique, elles sont caractérisées par plusieurs combinaisons de contours intonatifs associant soit deux contours simples, soit un contour simple et un contour à 1 ou n inflexions, soit deux contours à 1 ou n inflexions. Les occurrences les plus nombreuses concernent l'enchaînement MD-MD, mais les combinaisons évoluent au cours du temps. A 1;03 et 1;04, Madeleine produit davantage de configurations associant un contour simple à un contour simple ou à 1 inflexion, comme par exemple: P-M, M-M ou M-MD et MD-M (Figure 7).
Visualisation de l'évolution de la courbe de fo (au-dessus), du spectrogramme à bandes larges (au centre) et des annotations (en bas) d'une production bisyllabique de Madeleine à 1;04.
Plus tard, à 1;11, elle utilise l'ensemble des contours et réalise souvent des associations alliant deux contours à 1, 2 ou 3 inflexions. Au niveau de la durée des pauses, on constate que la durée moyenne de la pause séparant deux mots ou proto-mots tend à baisser avec l'âge (passant de 636 ms à 342 ms, entre 0;11 et 1;11, cf. Figure 8). L'apparition d'énoncés « bien formés » semble ainsi liée à une régression progressive des pauses intra-énoncé. Malgré une certaine fluctuation, elle se réduit presque de moitié entre 0;11 et 1;11, dans les énoncés analysés.
Evolution des temps de pause (exprimée en ms) séparant deux termes dans un énoncé chez Madeleine entre 0;11 et 1;11.
3.2 Les différents types de contours intonatifs utilisés par Madeleine
Les contours simples (M, D et P) sont abondants (Figure 9) durant toute la période étudiée; ils occupent plus de la moitié du total des contours produits à 0;11 (72%) et à 1;0 (60%) puis diminuent au fil du temps, laissant place à une plus grande variété de contours mélodiques. Ce sont les M qui prédominent, les contours P sont les plus rares. De même, les contours à une inflexion sont produits en nombre par Madeleine, qui réalise aussi pour cette catégorie, plus de contours MD que de contours DM. Les contours à deux inflexions apparaissent plus fréquemment autour de 1;02 et l'on remarque une quantité plus importante de contours MDM de 1;02 à 1;10. Enfin, Madeleine produit également des contours à plus de 2 inflexions, du type MDMD ou encore MDMDMD. La proportion de ces contours augmente avec l'âge et correspond à des énoncés multisyllabiques (exemple (5)). A 1;11, Madeleine présente une répartition de contours plus « équilibrée » qu'à 0;11.
(5) MADELEINE-1;11.13: ligne 229.
*CHI: dans@fs le@fsca(na)pé vert moi.
%pho: /bo-lø-ka-fe-*°ve-mwa/
%pro: MDMDMD
%sit: Madeleine s'installe dans le canapé
Différents types de contours produits par Madeleine entre 0;11 et 1;11 (exprimés en pourcentages).
3.3 Les premières combinaisons: l'émergence de la syntaxe (18–23 mois)
C'est à partir de 1;06 que les productions de Madeleine commencent à devenir plus intelligibles, et que les premières combinaisons de mots identifiables sont repérées. Pendant les 5 mois suivants, ses productions sont de plus en plus intelligibles et, dans les deux dernières vidéos à 1;10 et 1;11, elles sont quasiment toutes interprétables.
A 1;06, les premières combinaisons de mots apparaissent dans des énoncés multisyllabiques, sans pause et les mots sont liés entre eux par un même contour d'intonation. Ainsi dans l'exemple (6), l'énoncé;/*e:-a-°gʀo-ka-kaː/ est produit avec un contour MDMD et de façon plus spécifique, la combinaison adjectif + nom /°gʀo-ka-kaː/, sur un contour MD. L'énoncé suivant est produit /a-*°kɔ-ʀɛ-kɛ-kaː/ avec un contour MDM et un allongement final (1.45), l'inflexion montante étant associée à la dernière syllabe de l'adverbe « encore ». Cette réalisation prosodique (contour unique et allongement final) contribue à rapprocher les différents termes, notamment l'adjectif et le nom au sein d'un même énoncé.
(6) MADELEINE-1;06.04: ligne 128
*CHI: eh a@fs gros caca.
%pho: /*e:-a-°gʀo-ka-kaː/Footnote 12
%pro: MDMD
%sit: Madeleine touche son entrejambe en regardant OBS
*MOT: oui ah bah oui c'est clair.
*OBS: y a un gros caca?
*CHI: encore a@fs caca.
%pho: /a-*°kɔ-ʀɛ-kɛ-kaː/Footnote 13
%pro: MDM
Un peu plus tard dans la même session, Madeleine répète 6 fois /ba-lo/ dans la même production (exemple (7)), mais aussi à plusieurs reprises de façon isolée ou redupliquée. Cette expression semble être utilisée par la fillette comme un proto-mot récurrent lui donnant la possibilité de produire soit un proto-mot, soit un proto-énoncé. Contrairement à l'exemple précédent, une telle répétition aboutit à une juxtaposition de proto-mots, chacun étant produit avec un contour MD individuel. Dans ce cas, le contour d'intonation contribue à établir une séparation entre les différents proto-mots, en l'absence de toute pause. Ainsi, il ne crée pas de lien de dépendance syntaxique entre les différents proto-mots, contrairement à l'exemple (6), tout simplement parce que la production /ba-lo/, encore non interprétable par l'entourage et par rapport à la langue, sonne pour l'enfant comme un proto-mot reduplicable dans cette production.
(7) MADELEINE-1;06.04: ligne 149.
*CHI: yyy.
%pho: /a-do-ba-lo-ba-lo-ba-lo-ba-lo-ba-lo/
%pro: MD MDMDMDMDMD
*MOT: arrête de dire balo, c'est ballot.
Enfin, à un autre moment dans la session, Madeleine produit un énoncé composé de deux parties. Elle tient un verre d'eau à la main face à sa mère et enchaîne sur une demande que l'on peut gloser comme « C'est du lait? » et une affirmation comme « C'est de l'eau ça » (Exemple (8)).
(8) MADELEINE-1;06.04: ligne 214.
*CHI: ə@fs lait ɛ@fs l@fs eau ça.
%pho: /ø-lɛ-# ɛ-lœ-sa/
%sit: tient un verre d'eau dans ses mains.
%pro: M # MD
*MOT: ça c'est de l'eau <ça> [>].
La première partie /ø-lɛ/ est réalisée avec un contour M et la seconde /ɛ-lœ-sa/, avec un contour MD. Une pause de 414 ms sépare ces deux parties. Outre la modalité différente que ces deux contours véhiculent (une question versus une affirmation), ils contribuent aussi à disjoindre les deux éléments de l'énoncé. Comme nous l'avons vu plus haut, nous avons considéré une suite de sons comme un seul énoncé lorsqu'il ne comprenait aucune pause supérieure à 400 ms (Konopczynski, Reference Konopczynski1990: 201). Cependant, si le contour d'intonation permet d'unifier l'énoncé même en présence d'une pause supérieure à 400 ms comme c'est le cas ici, nous n'avons considéré qu'un seul énoncé. En effet, le contour MD unifie la combinaison: Verbe + nom + pronom et la présence d'un allongement final sur la dernière syllabe (rapport SF/SNF: 1,83) combiné à une descente mélodique terminale accentue ce rapprochement. Les autres énoncés relevés à 1;06 correspondent soit à des mots isolés, soit à une combinaison filler + nom (/œ-*°le/, /œ-*°lo/), soit à des suites multisyllabiques non interprétables (/u-dœ-*°de-# a-du-wœ-°we/, /da-lum-ba-lo/, etc.).
A 1;07, Madeleine produit 7 énoncés comptant plus de 3 syllabes et contenus dans un contour intonatif unifié. Elle prononce notamment une production interprétable comme: « On le met » (exemple (9)) avec un contour D qui englobe trois mots (pronom + pronom + verbe). De même, d'autres énoncés sont produits avec un contour unifiant et sans pause, comme /o-sa-sis/, /e-ta-kle/, /tʃœ~-ma-ma/ ou encore /œ-°bɔl-dy-*be-*be:/.
(9) MADELEINE-1;07.15: ligne 83.
*CHI: on le met.
%pho: /o-ø-mɛ/
%pro: D
%sit: Madeleine pose le téléphone sur l'oreille du baigneur
Le reste des énoncés est principalement composé d'holophrases telles que « bébé, non, ça, là, chapeau, laver, déjeuner, monter », de mots précédés d'un filler (/y-lɛ/ pour « un lait », /œ-ta-po/ pour « un chapeau ») et d'énoncés non intelligibles (/œ-si-ʀo-ta-ve/, /e-ja/, /œ-pwa-pwa/, etc.).
Dans l'exemple (10), nous relevons une utilisation intéressante du contour d'intonation dans la deuxième partie de l'énoncé /œ-du-*°du-ti-bo/. Madeleine a 1;10, elle utilise un contour MDM où la montée initiale coïncide avec la deuxième syllabe du mot « doudou », ce qui permet à la fois de le délimiter, mais aussi de le rapprocher du mot suivant, « Thibault » (Figure 10). L'unité du groupe est renforcée par la présence d'un allongement sur la syllabe finale (rapport SF/SNF: 2,12), ce qui permet d'attribuer une relation entre les deux termes juxtaposés (et de créer la relation d'appartenance).
(10) MADELEINE-1;10.07: ligne 83.
*CHI: Thibault le @fs doudou Thibault.
%pho: /ti-*°bo -lø # œ-du-*°du-ti-bo/
%pro: MD # MDM
Visualisation de l'évolution de la courbe de fo (au-dessus), du spectrogramme à bandes larges (au centre) et des annotations (en bas) d'une production de Madeleine à 1;10.

Dans un autre énoncé (exemple (11)), Madeleine demande à sa mère de lui retirer son manteau.
(11) MADELEINE-1;10.07: ligne 457.
*CHI: l@fs enlever manteau?
%pho: /lo-ve-ma-*°tu/
%xpnt: montre OBS avec l'index.
*OBS: bah c'est pas un manteau c'est un pull.
%pro: MDM
L'énoncé /lo-ve-ma-*°tu/ est produit avec un contour MDM (Figure 11) grâce auquel, là aussi, la montée initiale permet de délimiter le verbe du mot qui le suit, mais également de marquer le lien de dépendance entre le verbe et le complément d'objet direct. Le phénomène s'amplifie à 1;11 où la majeure partie des combinaisons de mots produits par Madeleine est affectée d'une seule courbe intonative qui permet d'unifier les différents mots composant un même énoncé (exemple: « Belle est belle ma chambre » /bɛ-ɛ-bɛ-ma-ʃab/ avec un contour MDMD, « oh le canapé vert là » /o-lø-ka-fe-vɛ-la/ avec un contour DMDMD, etc.).
Visualisation de l'évolution de la courbe de fo (au-dessus), du spectrogramme à bandes larges (au centre) et des annotations (en bas) d'une production de Madeleine à 1;10.
4 DISCUSSION ET CONCLUSION
Ce travail avait pour but d'analyser le rôle de la prosodie lors de l'émergence des premiers mots et son implication dans les premières combinaisons de mots. Plusieurs paramètres prosodiques ont été examinés parallèlement au niveau segmental produit par l'enfant entre 0;11 et 1;11 et à ses progrès sur le plan syntaxique: le nombre de syllabes contenues dans les productions, la structure temporelle des gabarits syllabiques dominants, la durée des pauses séparant les énoncés à plusieurs mots et les types de contours intonatifs employés. Les résultats mettent en avant que Madeleine passe des constructions pré-syntaxiques aux constructions syntaxiques de façon graduelle. En ce sens ils confirment les derniers travaux de Herr-Israel et McCune (Reference Herr-Israel and McCune2011) qui montrent qu'il existe une phase de transition pendant laquelle les enfants utilisent les SSWUs avant d'atteindre une majorité d'énoncés multi-mots, et que cette phase est une étape très importante au cours de la deuxième année de vie. L'enfant développe en effet des connaissances à propos des caractéristiques sémantiques des mots, qui les « autorisent » à se regrouper pour un meilleur fonctionnement de la communication.
Par ailleurs, sur le plan prosodique, deux grandes périodes semblent se distinguer chez Madeleine. La première correspond au stade holophrastique entre 1;0 et 1;04, et la seconde, aux premières combinaisons de mots, à partir de 1;06. Si ces deux périodes reflètent les événements traditionnellement mis en avant par la littérature du domaine (Clark, Reference Clark2003, Tomasello, Reference Tomasello2003), il apparaît que la transition entre ces deux stades se fait de façon beaucoup plus progressive et plus complexe que ce qui a pu être montré jusqu'à présent. Par exemple, les tout premiers mots sont difficilement repérables car ils sont plus souvent produits à l'intérieur d'énoncés plus longs et partiellement interprétables, que de façon isolée. Il serait donc plus approprié d'analyser ces premières productions sous forme d'énoncés que de mots.
Ce phénomène peut se comprendre par rapport au contexte interactionnel: l'enfant veut exprimer une intention sur un objet d'attention partagé ou interpeller l'adulte pour obtenir une réponse, mais il ne dispose pas encore de tous les outils linguistiques pour le faire. Le mot seul, même accompagné d'un contour intonatif, devient, à ce moment-là, parfois insuffisant pour exprimer entièrement l'intention de l'enfant dans la plupart des situations de communication qu'il partage avec l'adulte. Il va donc coupler le mot qu'il connait et qui lui sert à désigner le focus d'attention, avec un autre élément sonore. Ce dernier lui permet de compléter à la fois la signification intentionnée, mais aussi le pattern mélodico-rythmique, qui sera ainsi « rempli » par des éléments linguistiques reconnaissables et appropriés et en même temps accompagnés par des gestes, des mimiques et des expressions pour former un ensemble d'indices à l'origine d'une signification accessible et acceptable pour l'interlocuteur.
Jusqu'à 1;06, les productions de Madeleine sont difficilement interprétables. Pendant cette période, elle utilise plus fréquemment des proto-mots bisyllabiques, dont les propriétés temporelles se rapprochent avec l'âge de celles des productions adultes (présence d'un allongement final sur la deuxième syllabe avec un rapport de durée supérieur à 1,4). En raison de cette similitude de forme avec de vrais mots de la langue maternelle, ces proto-mots pourraient servir de « candidats mots » à l'enfant et leur sens pourrait se fixer au sein même de l'interaction, lorsque l'adulte surinterprète ces productions en fonction du contexte (par exemple, dans une situation où l'adulte donne une banane à Madeleine, la production /ø-si/ est interprétée comme « merci » à 1;03). Il nous semble donc fondamental, lors de cette période charnière qui correspond à l'entrée dans le langage référentiel, d'analyser toutes les productions et de ne pas se limiter aux seuls premiers mots.
La seconde période correspond au moment où Madeleine commence à combiner ses premiers proto-mots ou mots, vers l'âge de 1;06–1;07. A partir de cet âge, les productions de Madeleine sont de plus en plus souvent interprétées par les adultes de son entourage. Ce qui est intéressant pendant cette période, c'est qu'il est très rare de relever des combinaisons « canoniques » à deux mots comme par exemple « maman doudou ». Les mots peuvent en effet être soit combinés à d'autres mots au sein d'énoncés plus longs et dont certaines parties ne sont pas forcément interprétables, soit à des proto-mots du type /œ-sɛ/. Le fait de se concentrer sur les seuls énoncés à deux mots (qui sont loin d'être majoritaires) contribue à masquer là aussi les ressources très riches que l'enfant utilise à cet âge. Lorsque Madeleine entre dans cette phase combinatoire, la longueur de ses énoncés augmente (elle produit une majorité d'énoncés à plus de 4 syllabes ou intégrant des pauses) et elle combine d'abord des termes non identifiables comme des mots du lexique de sa langue maternelle avant de combiner des mots.
Par ailleurs, nous nous attendions à ce que le critère de la pause joue un grand rôle dans les premières combinaisons de mots ou de proto-mots, en contribuant soit à éloigner, soit à rapprocher les différents termes d'un énoncé. Or non seulement la fréquence des productions contenant une pause est finalement assez basse (8 à 24% des productions entre 0;11 et 1;11 mois), mais en outre elle ne change pas de façon significative. A 1;06, les premières combinaisons se caractérisent plutôt par une absence de pause et un contour unique, qui permet de regrouper les différents termes au sein d'une même unité prosodique. Par exemple, l'énoncé /œ-du-*°du-ti-boː/ (1;10) est produit avec un contour unique MDM et un allongement marqué (SF/SNF: 2,12) sur la dernière syllabe. Ce contour d'intonation associé à l'allongement final assure la cohésion de ces trois termes, et ainsi, leurs liens de dépendance et de hiérarchisation. Ce constat à propos de la présence d'une pause dans les premiers schémas associant plusieurs mots ou proto-mots ne nous permet pas d'affirmer que la réduction progressive de la durée de cette pause observée entre l'âge de 0;11 et 1;11 soit directement liée aux progrès syntaxiques de Madeleine. Il nous incite plutôt à penser que ce phénomène, plus ou moins marqué chez l'enfant, a peut-être un rôle secondaire par rapport à celui des contours intonatifs utilisés par l'enfant pour réaliser ses productions. La « priorité » de l'apprenti locuteur consiste alors à mettre en valeur les mots qu'il réussit désormais à prononcer, ceci grâce à l'allongement syllabique final employé de plus en plus fréquemment, mais sans chercher dans l'immédiat à les encastrer dans un schéma syntaxique bien défini dans lequel on pourrait distinguer entre groupe accentuel mineur ou majeur.
Parallèlement à ces premières combinaisons, on observe une recrudescence de contours M, MD, MDM et la production de plus en plus fréquente d'énoncés interprétables. Ces contours sont particulièrement nombreux à 1;06 qui, comme nous l'avons vu, semble être un âge charnière dans le développement langagier de Madeleine. On observe également que, plus les énoncés non-interprétables diminuent, plus ils ont tendance à être produits avec des contours simples. Quant aux énoncés interprétables, les premiers sont produits avec des contours simples (M, P, D puis MD) et plus leur longueur augmente, plus les courbes intonatives sont modulées. Dès 1;07 le répertoire de contours de Madeleine se diversifie. Ainsi, entre 1;06 et 1;09, les contours M et MDM cèdent la place aux contours MDM et MDMD (à 2 et 3 inflexions), et au même moment, Madeleine produit de plus en plus fréquemment des mots dans ses énoncés. Dans ces contours MDM et MDMD, dont la structure est assez régulière, les contours M semblent occuper une place particulière.
(1;09): « Allez maman »
MDM
(1;10): « Je prends ça »
MDM
(1;10.07): « Je mets les oreilles »
MDMD
Les différents éléments appartenant à un même énoncé sont marqués comme étant les parties d'un tout, à l'aide d'une sorte de frontière, d'un signal donné par l'emploi d'un contour débutant par une montée mélodique.
En conclusion, il semble bien que les caractéristiques prosodiques soient utilisées par l'enfant pour poser les fondements des futures constructions grammaticales, mais que celles-ci se manifestent différemment au moment des premiers mots (gabarit temporel des proto-mots et des premiers mots) et des premières combinaisons de mots (contours unitaires qui permettent d'assurer la cohésion des différentes unités au sein d'une unité plus grande). Les étapes du développement syntaxique dépendent également beaucoup des progrès linguistiques généraux que l'enfant réalise par le biais des interactions quotidiennes avec son entourage et de ses progrès cognitifs en fonction des différents stades de son développement (accès à la fonction symbolique, etc.).
Les données sont complexes et demandent à être enrichies par des analyses morpho-syntaxiques et grammaticales spécifiques. Il serait ainsi intéressant de comparer les résultats de ces analyses à ceux des autres articles de ce numéro. De plus, les indices prosodiques que nous avons relevés dans les premières constructions grammaticales jouent également un rôle dans le contexte de communication et la manière dont les parents interprètent les vocalisations des enfants. Des études complémentaires seront nécessaires pour confirmer ces premiers résultats, enrichir les analyses avec des indices nouveaux comme par exemple l'intensité, et croiser le niveau interprétatif et l'appariement forme/fonction, ceci grâce à des données issues d'autres suivis longitudinaux.
REMERCIEMENTS
Nous adressons tous nos remerciements à Martine Sekali, Aliyah Morgenstern, Christophe Parisse, Marie Leroy-Collombel, Marion Blondel et Stéphanie Caet pour leurs relectures et leurs précieux conseils tout au long de la rédaction de cet article. Enfin, nous tenons également à adresser nos plus vifs remerciements aux deux référés qui ont, par leur relecture critique, contribué à enrichir et améliorer cet article.

