Cet ouvrage a pour ambition de proposer une voie nouvelle pour les études européennes par le développement d’une sociologie de l’Union européenne, et ce contre les travaux actuels présentés comme « étroitement » focalisés sur les dimensions juridiques et politiques des institutions officielles de l’UE. Cette sociologie est définie par l’étude d’un phénomène spécifique, « l’européanisation », c’est-à-dire le changement des pratiques – sociales, économiques, culturelles et politiques – que les auteurs considèrent soit comme sous-tendant l’intégration européenne, soit comme l’une de ses conséquences. On ne trouvera donc pas dans cette Sociologie de l’Union européenne une synthèse ou un panorama des connaissances sociologiques sur la ou les populations de l’Union : l’ouvrage ne fournit pas, par exemple, d’état des lieux des inégalités sociales dans l’ensemble des pays de l’UE ou de l’évolution des pratiques culturelles des Européens, pas plus qu’il ne présente de données sur les minorités ethniques, les inégalités de genre ou sur l’immigration provenant de pays extérieurs à l’UE. Les auteurs se distinguent ainsi d’une sociologie comparative de l’Europe, critiquée pour son nationalisme méthodologique, en prenant pour objet des phénomènes sans doute considérés comme « plus européens » : les classes sociales européennes, la relation entre la mobilité sociale et la mobilité spatiale au sein de l’UE, la construction politique du marché commun, les acteurs politiques de l’UE et enfin la politique commune de défense.
L’ouvrage est divisé en deux parties : la première porte sur la « fondation sociale » de l’UE, donc les changements de structures sociales « associés » à l’intégration européenne, et la seconde sur les acteurs politiques de l’UE, leur trajectoire sociale et les champs de pouvoir dans lesquels ils sont impliqués. Dans le premier chapitre de cette étude des « fondations sociales », Juan Diez Medrano examine s’il existe des classes sociales européennes définies à partir de trois critères : une identité, des liens forts entre leurs membres et la capacité de ces derniers à se mobiliser politiquement. Cet examen s’avère assez largement négatif. Le second chapitre est consacré à la relation entre mobilité sociale et spatiale à l’intérieur de l’Union européenne. Contrairement à ce qu’ils attendaient, les auteurs montrent que l’ouverture des frontières, et donc la facilitation de la mobilité spatiale, n’a pas favorisé la mobilité sociale. Ils en concluent que, au moins du point de vue quantitatif et à quelques exceptions près, l’Union européenne ne semble pas avoir vraiment d’effet sur la mobilité sociale et ils se tournent vers des données qualitatives issues d’un ouvrage précédent d’Adrian Favell. Ils décrivent alors, avec un certain enthousiasme, des migrants européens « jeunes, mobiles, ambitieux et aventureux, usant de leurs droit à la liberté de mouvement pour vivre et travailler à l’étranger » ou encore des Français quittant leur pays au milieu des années 1990 pour rechercher « la gloire et la fortune » à Londres, des migrants européens qui apprennent à « se découvrir » ou encore à instrumentaliser leur identité, etc.
Alberta Andreotti et Patrick Le Galès présentent ensuite les premiers résultats d’une étude menée sur des métropoles européennes : 480 entretiens réalisés à Paris, Lyon, Milan et Madrid (comparés à Londres au moyen de travaux déjà existants). Ils s’intéressent à la création d’une société européenne au travers de la formation d’un nouveau réseau social et de nouvelles pratiques parmi les européens des classes moyennes « supérieures ». Ils regardent si l’intégration européenne donne ainsi la possibilité de s’extraire de la société nationale dans diverses dimensions de la vie sociale : la trajectoire professionnelle, l’utilisation des réseaux sociaux, les pratiques culturelles, l’éducation des enfants, etc. S’ils font remarquer que les plus jeunes sont un peu plus européanisés, voyagent un peu plus ou ont des amis à l’étranger, ils observent que ce sont d’abord des enquêtés qui restent « nationaux » avant d’être « Européens », leur implication dans des réseaux transnationaux étant relativement faible. Le dernier chapitre de cette partie traite de la création du grand marché du point de vue de la sociologie économique. Neil Fligstein montre que la création d’un tel marché ne doit rien aux forces impersonnelles et naturelles – ou apolitiques – de la mondialisation, mais bien tout à un processus de construction politique par les gouvernements européens. Il fait remarquer que si les grandes multinationales européennes s’européanisent, au sens où elles étendent leur activité au sein du marché européen plus qu’au sein du marché mondial, elles restent essentiellement nationales pour ce qui est de leurs propriétaires.
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux acteurs politiques de l’UE. Virginie Guiraudon commence par s’intéresser à l’européanisation qu’elle définit comme la mobilisation des acteurs non gouvernementaux dans la politique européenne plutôt que nationale. Elle relie ainsi les travaux sur la constitution d’une sphère publique européenne et ceux sur la mobilisation des ONG sur les questions de race, de genre et d’immigration. Niilo Kaupi propose dans le chapitre suivant une discussion des outils conceptuels nécessaires à l’analyse de l’espace politique européen, discussion qui s’appuie principalement sur la théorie sociologique de Pierre Bourdieu ainsi que sur les concepts de « champ de pouvoir », d’ « institutionnalisation » et de « ressources sociales ». Il présente ensuite la littérature de science politique de l’école de Strasbourg qui, usant de ces concepts, s’est intéressée à la constitution d’un champ de pouvoir autonome autour de l’UE, et enfin il décrit la façon dont les acteurs européens ont pu transformer les champs politiques nationaux en Finlande et en France. Dans les derniers chapitres, Frédéric Mérand propose une analyse de la mise en place de la politique européenne de défense et Hans-Jörg Trenz resitue plus largement la perspective de l’ouvrage dans une théorie sociale de l’intégration.
Une première limite évidente de l’ouvrage réside dans cette thèse de l’européanisation qui, comme les auteurs le reconnaissent en introduction, est imprégnée de téléologie et de normativité. Les auteurs semblent ainsi souvent considérer comme une certitude ou comme une évidence, qu’à la congruence entre État et nation devrait se substituer une congruence entre Union Européenne et européanisation des comportements, et que cette dernière serait la cause ou le « fondement » de l’intégration politique en Europe. Ils ont ainsi tendance à faire du lien contingent entre une unité politique et une unité culturelle ou sociale une forme de nécessité sociologique ou politique et à transposer mécaniquement à l’Union européenne le schéma de pensée qu’Ernest Gellner mettait au centre de la définition du nationalisme.
L’un des principes systématiquement affichés par les auteurs est la critique du nationalisme méthodologique. Celle-ci, en plus de son caractère un peu convenu, s’avère assez peu convaincante pour au moins deux raisons. La première est que, paradoxalement, l’ouvrage semble en fait démontrer ou confirmer l’absence d’une telle européanisation et donc l’intérêt d’en rester à la comparaison de systèmes nationaux. S’il n’y a ni inégalité sociale, ni migration, ni espace public qui soient proprement européens (sauf à la marge), on voit mal comment le nationalisme méthodologique pourrait ne pas rester la norme. La seconde raison est tout simplement que les auteurs ne proposent pas une sociologie de l’Union européenne véritablement affranchie du nationalisme méthodologique ; il faudrait pour cela réexaminer les objets et les résultats de la sociologie comparative de l’Europe en partant du principe que la société européenne constitue un seul ensemble ou en la divisant autrement qu’en respectant les frontières nationales officielles. Cela impliquerait, par exemple, de travailler sur la mobilité sociale européenne sans se sentir obligé de distinguer la mobilité sociale des différents pays de l’UE. Il faudrait en outre montrer qu’en changeant ainsi de point de vue, on obtiendrait des résultats différents, plus intéressants ou plus pertinents. Mais ici, les auteurs ne font rien de tel, ils prennent simplement d’autres objets d’étude que les travaux relevant du nationalisme méthodologique, ces objets – classes sociales européennes ou champ politique européen – d’emblée considérés comme « plus européens » n’impliquent ainsi pas de repenser dans un cadre européen ce qui était pensé auparavant au moyen du nationalisme méthodologique. On peut même soutenir que les auteurs acceptent implicitement une forme de nationalisme méthodologique, ou en tout cas rendent essentielle l’appartenance nationale, puisque leur démarche revient à considérer que ce qui est européen n’est pas national et donc qu’une sociologie de l’Union européenne ne porte pas sur la plupart des Français, Polonais ou Anglais que l’on concevrait alors comme des Européens, mais sur une minorité d’entre eux perçus comme plus européens, notamment ceux habitant dans les métropoles européennes comme Londres ou Bruxelles, ou alors qu’elle porte sur des politiques étant spécifiquement celles de l’UE comme la politique européenne de défense.
On peut à ce propos noter un biais élitiste assez important dans cet ouvrage qui ne prend généralement pour objet, et donc ne désigne comme européens, que ces habitants des grandes métropoles européennes, comme les financiers français à Londres, et non, par exemple, les Roms en Europe. Pour se « libérer » du nationalisme méthodologique, il faudrait plutôt considérer – sans doute par une forme de violence symbolique – qu’habiter Bruxelles ou Londres, parler plusieurs langues ou agir dans le champ politique européen ne sont en rien des conditions sine qua non pour pouvoir être légitimement qualifié d’européen ou encore que les habitants de l’Europe des 27, en dépit de leurs divisions culturelles, linguistiques, économiques, politiques et surtout de leur appartenance à différents États, constituent bien une société et donc un objet digne d’une sociologie ; il n’y a sans doute là rien de plus qu’un changement de point de vue dont il reste encore, il est vrai, à évaluer l’intérêt empirique.
Ce que semble donc démontrer cet ouvrage, par ses apports comme par ses insuffisances, c’est bien qu’il n’y a pas pour l’instant, que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, de société européenne qui soit « européanisée » au sens où l’entendent les auteurs et, en conséquence, que la sociologie qui souhaite en rendre compte est pour le moins limitée, n’ayant pour objet que quelques populations assez particulières, mais pas l’ensemble des Européens. Il n’y a pourtant rien d’évident à faire ainsi de l’européanisation ou de ces Européens considérés comme plus européens que les autres, les seuls objets d’une sociologie de l’Union européenne. C’est d’ailleurs sans doute quand les études européennes ne seront plus associées uniquement à des thèmes aussi spécifiques que l’identité européenne, le supranationalisme ou ici l’européanisation, mais bien à des thèmes classiques de la sociologie empirique appliqués à l’ensemble du territoire de l’UE, qu’il y aura matière à une véritable sociologie et qu’il n’y aura plus à distinguer, à part sur une base géographique, études européennes, sociologie de l’Union européenne et sociologie comparative de l’Europe.