Dans Koukou, le royaume enfoui, Natividad Planas poursuit ses recherches sur les formes de la communication politique et diplomatique entre les sociétés européennes et nord-africaines de la première modernité. L’historienne s’intéresse dans ce livre, issu de son habilitation à diriger des recherches, au royaume de Koukou, établi dans le massif du Djurdjura (à l’est d’Alger, dans l’actuelle Kabylie) et gouverné par la famille des bel Cadi entre le xvie et le début du xviie siècle. S’appuyant principalement sur les archives conservées à Simancas, l’ouvrage retrace près d’un siècle de relations entre la dynastie des bel Cadi et la Monarchie catholique. Si le royaume de Koukou est aujourd’hui presque absent des histoires de la Méditerranée moderne, cette invisibilité ne tient pas seulement à la dispersion des documentations ou à la disparition du royaume. Elle est aussi le produit d’une longue histoire de l’écriture du Maghreb, qui a progressivement « enfoui » l’existence même de relations suivies entre l’intérieur de l’Afrique du Nord et les puissances européennes.
L’historiographie occupe les premiers chapitres de l’ouvrage et peut intéresser un lectorat bien plus large que les seuls spécialistes de l’Espagne, du Maghreb et de la Méditerranée. N. Planas revient sur les textes des administrateurs, militaires et érudits français du xix e siècle, qui ont contribué à fixer l’image d’un monde kabyle isolé et étranger aux formes ordinaires du pouvoir et de la diplomatie. Les habitants du Djurdjura y sont décrits comme les survivants d’un passé ancien, tantôt rapprochés des Numides, tantôt des Vandales, préservés des influences extérieures comme des métissages. Cette littérature accompagne les conquêtes françaises et la constitution des savoirs coloniaux sur l’AfriqueFootnote 1. L’intérieur du Maghreb y est pensé comme un espace demeuré en dehors de l’histoire, une sorte de conservatoire d’usages et de mœurs antiques que la France aurait été la première à atteindre au xix e siècle. A contrario, les réformistes algériens du début du xx e siècle, à l’instar de Ahmad Tawfīq al-Madanī (1899-1983), réinscrivent Koukou dans des généalogies politiques alternatives, orientales et non occidentales, afin de contredire le discours colonial et englober le royaume montagnard dans l’histoire du monde islamiqueFootnote 2.
L’« enfouissement », voire le déni de l’existence des relations au long cours entre l’Espagne et les seigneurs de Koukou, et donc de l’interconnaissance des sociétés de l’intérieur du Maghreb et de l’Europe, procède de réécritures successives du passé. Le Père Pierre Dan, dans son ouvrage à succès l’Histoire de Barbarie et de ses corsaires (1637), contribue dès le xvii e siècle à fixer l’idée d’une « non-rencontre », reprise par l’historiographie coloniale. N. Planas a de belles pages sur les travaux des africanistes espagnols du xx e siècle qui étudient les relations entre les bel Cadi et les Habsbourg sans que leurs travaux soient véritablement reçus en France. Historiens libéraux, carlistes comme républicains défendent unanimement l’idée d’une antériorité historique de la présence ibérique au Maghreb, qui confèrerait à l’Espagne des droits dans le partage de l’Afrique. Une partie des archives de Simancas sur Koukou est ainsi publiée par Carlos Rodríguez Joulia Saint-Cyr dans Felipe III y el Rey de Cuco (1953). N. Planas montre que ces travaux d’archivistes, élaborés dans le contexte du protectorat espagnol, n’étaient pas dépourvus d’arrière-pensées coloniales. Ils faisaient des relations des Habsbourg avec le royaume de Koukou un faire-valoir légitimant la politique africaine de l’Espagne franquiste : l’histoire propre du royaume de Koukou demeurait à l’arrière-plan.
Le reste du livre consiste dès lors à reprendre l’enquête à partir des documentations conservées à Simancas sur les relations entre les bel Cadi et la monarchie des Habsbourg : avis du Conseil d’État, correspondances des gouverneurs des présides de Béjaïa et d’Oran, lettres des vice-rois de Majorque, mémoires militaires, témoignages de captifs, auxquels s’ajoutent des lettres rédigées en arabe par les souverains de Koukou accompagnées, dans certains cas, de leur traduction castillane. N. Planas relève ainsi les traces de neuf ambassades envoyées entre 1542 et 1607, sans compter une correspondance active avec la Couronne. Cette documentation permet de suivre les échanges entre Madrid et Koukou pendant près d’un siècle, mais aussi de restituer les multiples médiations dont dépendaient ces relations.
L’ouvrage replace d’abord l’émergence de Koukou dans les transformations politiques du Maghreb central au xvie siècle. Les bel Cadi s’inscrivent dans l’histoire de l’ancien royaume de Béjaïa (Bougie ou « Bugía » pour les Espagnols) et des communautés zwāwa du Djurdjura – ces communautés autonomes de soldats-mercenaires qui fournissaient des troupes aux princes du Maghreb (un peu à la façon des mercenaires des cantons suisses). Après la conquête espagnole de Béjaïa (1510), puis le ralliement d’Alger au sultan ottoman à la fin des années 1510, les bel Cadi parviennent à constituer un pouvoir régional qui contrôle une partie des communications entre la montagne et le littoral. N. Planas insiste sur ce point : l’arrivée des Ottomans ne gomme pas le poids politique des autorités de l’arrière-pays, mais ouvre au contraire une période de recomposition où plusieurs pouvoirs cherchent à tirer parti de la nouvelle domination turque dans la région. Les bel Cadi apparaissent successivement comme des partenaires, des adversaires ou des alliés des Ottomans, tout en développant leurs propres ambitions politiques.
Le livre parvient à restituer finement les fondements de cette autorité. Le pouvoir des bel Cadi s’inscrit dans une histoire dynastique que les sources espagnoles prennent au sérieux. N. Planas revient notamment sur la mémoire de M’hamed bel Cadi, ancêtre décapité par les hommes de K̲h̲ayr al-Dīn, maître d’Alger ayant prêté allégeance au sultan ottoman et bientôt gouverneur (beylerbey) d’une vaste province ottomane en Afrique du Nord. Cette mémoire explique en partie les projets élaborés avec la monarchie espagnole pour reprendre Alger aux Ottomans. Elle conduit également l’historienne à revenir sur l’usage même de la titulature « royale » des bel Cadi. Les conseillers des Habsbourg désignent sans difficulté les bel Cadi comme des reyes, de même que le chroniqueur aleppin Muṣṭafā al-Jannābī les compte, à la fin du xvie siècle, parmi les dynasties qui dominent alors l’Occident musulman.
Les chapitres centraux suivent les relations nouées entre les bel Cadi et la monarchie espagnole depuis les lendemains de la désastreuse expédition de Charles Quint contre Alger en 1541 jusqu’aux premières années du règne de Philippe IIIFootnote 3. La première ambassade envoyée à l’empereur en 1542 ouvre une série de négociations qui se poursuivent, de manière discontinue, jusqu’au début du xviie siècle. La documentation rassemblée permet de suivre les hésitations de la monarchie espagnole, les projets de conquête d’Alger, les retards, les revirements et les reprises successives des négociations. Loin de conduire à une alliance stable, ces relations sont faites d’attentes et de tâtonnements.
L’ouvrage montre également que les projets élaborés avec les bel Cadi ne se résument pas à la seule politique des présides ou à la protection offerte aux captifs chrétiens en fuite. À plusieurs reprises, les souverains de Koukou proposent aux Habsbourg une opération commune contre Alger, en faisant valoir leur légitimité sur la ville et leur connaissance des équilibres politiques du Maghreb central. Les débats qui s’ouvrent alors au Conseil d’État sont particulièrement bien restitués. Les conseillers interrogent essentiellement les conditions militaires et politiques d’une telle entreprise bien davantage que la religion de leurs potentiels alliés. Les avis peuvent diverger. Andrea Doria, amiral génois au service de l’Espagne, sollicité pour donner son opinion, minimise l’importance du royaume de Koukou ; d’autres, au contraire, soulignent le crédit dont jouissent les bel Cadi et la solidité de leur implantation dans le Djurdjura. Les décisions demeurent suspendues aux circonstances : difficultés financières, épidémies ou nouvelles priorités stratégiques modifient constamment les projets de la Couronne.
La figure d’Amar ben Amar bel Cadi occupe une place importante dans cette histoire. À la fin du xvie siècle, il multiplie les démarches auprès de Philippe II puis de Philippe III afin d’obtenir un soutien militaire contre Alger. L’un des épisodes les plus développés du livre est celui de l’ambassade envoyée en Castille en 1602. Les représentants de Koukou séjournent plusieurs mois à Valladolid, sont logés par le corregidor mayor, représentant du pouvoir royal dans la ville, avant d’être reçus par le souverain à l’Escorial. N. Planas restitue avec précision les discussions qui accompagnent cette ambassade ainsi que les attentes que celle-ci suscite de part et d’autre. Les bel Cadi apparaissent ici comme de véritables interlocuteurs politiques. Ils évaluent les rapports de force, cherchent à inscrire leurs propres ambitions dans les intérêts de la monarchie espagnole et expriment leur impatience lorsque les promesses tardent à être suivies d’effet. Les relations se poursuivent ensuite malgré les échecs des différents projets de conquête. Elles changent de forme, s’interrompent parfois, mais ne disparaissent jamais complètement.
Cette histoire diplomatique interreligieuse est indissociable d’une histoire des intermédiaires. Les chapitres consacrés à Majorque sont éloquents de ce point de vue. La grande île des Baléares fonctionne comme un relais permanent entre la péninsule Ibérique, Alger et le Djurdjura. Les vice-rois entretiennent une correspondance nourrie avec les bel Cadi : patrons de navire, courriers, religieux, interprètes, esclaves et captifs assurent la circulation des lettres, des informations et des hommes. N. Planas suit notamment les déplacements d’un messager de Koukou, désigné dans les sources sous le nom d’« el morillo Amar » (le jeune Maure Amar), qui débarque de nuit sur les côtes kabyles, rejoint le royaume à pied ou à dos de mulet avant de reprendre la mer avec des réponses, des renseignements ou des captifs libérés. Les communications entre l’Espagne et le Maghreb reposent ainsi sur une multitude d’acteurs dont les archives permettent parfois de retrouver la trace et de reconstituer les itinéraires.
Cette attention portée aux circulations conduit par ailleurs N. Planas à accorder une place importante aux captifs et aux esclaves chrétiens d’Alger. Les récits qu’ils transmettent, les informations qu’ils recueillent ou les contacts qu’ils entretiennent avec les autorités espagnoles constituent une part notable de la documentation européenne sur l’Afrique du Nord. Depuis la perte espagnole du préside de Béjaïa, ces individus deviennent des observateurs privilégiés de la situation politique du Maghreb central. Les gouverneurs d’Oran et les vice-rois de Majorque s’appuient régulièrement sur eux pour apprécier les rapports de force entre les Ottomans, les bel Cadi et les autres pouvoirs régionaux, les victimes du corso méditerranéen prenant place dans des réseaux d’information beaucoup plus vastes, auxquels participent également des chrétiens convertis à l’islam (les fameux « renégats » des textes européens), des marchands, des officiers et des religieux.
L’un des intérêts du livre de N. Planas repose ainsi sur une relecture fine des documentations. Prises ensemble, elles donnent accès aux conditions concrètes des échanges entre l’Espagne et le Maghreb, permettant tout à la fois d’analyser les délais de circulation, le rôle des traducteurs, les modalités de transmission de l’information, les incertitudes qui entourent les décisions du Conseil d’État, ou encore les multiples relais dont dépend une ambassade entre le Djurdjura et Valladolid. Une lecture attentive de ce corpus permet d’analyser une diplomatie et une conquête « par le bas » (from below, p. 184 sq.), en en suivant les modalités ordinaires, au plus près des acteurs qui la rendent possible. À plusieurs reprises, l’enquête conduit N. Planas à revenir sur certaines représentations bien établies de la Méditerranée moderne. Les relations entretenues par les bel Cadi avec les Habsbourg montrent que les sociétés de l’intérieur ne demeurent pas à l’écart des échanges politiques qui traversent la Méditerranée occidentale. Les chemins reliant le Djurdjura aux ports de Béjaïa ou d’Azeffoun, les correspondances entretenues depuis Majorque, les informations recueillies à Alger composent un espace de relations intensément connecté. Les présides apparaissent eux-mêmes sous un jour différent : ces chapelets de fortifications militaires sur les côtes de l’Afrique sont aussi des lieux où transitent des lettres, des interprètes, des ambassadeurs, des marchands ou des captifs, soit des plateformes d’échanges commerciaux et diplomatiques, et non des enclaves isolées, déconnectées de l’arrière-pays, comme le soutiennent les spécialistes français de la période coloniale.
Les relations entre Koukou et les Habsbourg prennent par ailleurs place dans un ensemble plus vaste d’alliances conclues entre puissances chrétiennes et musulmanes à l’époque moderne. Les échanges avec les souverains saadiens du Maroc, les projets persans contre les Ottomans ou encore les liens noués dans les années 1610 entre le grand-duc de Toscane et l’émir druze du Liban Fakhr al-Dīn constituent autant de points de comparaison d’une diplomatie interreligieuse de la première modernité. Le cas de Koukou montre que les bel Cadi cherchent, par ces alliances diplomatiques, à consolider leur autorité dans le Djurdjura, revendiquant Alger comme un héritage dynastique et s’efforçant d’utiliser à leur avantage les rivalités entre les deux grands empires, espagnol et ottoman, qui dominent alors la Méditerranée.
À cet égard, l’un des intérêts de l’ouvrage tient à la manière dont il redonne sa place aux ambitions politiques d’acteurs que l’historiographie coloniale avait progressivement relégués au rang de curiosité ethnographique. Les catégories de la montagne, de la tribu, du banditisme ou de la violence endémique avaient contribué à décrire les sociétés kabyles comme des sociétés sans véritable organisation politique, gouvernées par des solidarités locales ou des rapports de force instables. Sans discuter directement chacune de ces interprétations, N. Planas montre qu’elles rendent difficilement compte des pratiques observables dans les archives espagnoles : légations et pratiques diplomatiques, correspondances en arabe et en castillan, élaboration de projets militaires, mobilisation d’arguments dynastiques ou recours à des formes reconnues de représentation politique. Le livre restitue de la sorte les catégories politiques et diplomatiques des contemporains.
Koukou, le royaume enfoui offre ainsi un très bel équilibre entre enquête historique et historiographique. Le livre revient, avec nuance, sur une représentation profondément ancrée dans les études méditerranéennes depuis Fernand Braudel. Dans La Méditerranée, comme dans ses premiers travaux sur les Espagnols et l’Afrique du Nord, le royaume de Koukou n’occupe qu’une place réduite : le royaume du Djurdjura y participe surtout d’une opposition générale entre les espaces littoraux, lieux de circulations et d’échanges, et la Méditerranée des montagnes, pensée comme un conservatoire de formes sociales anciennes. N. Planas conteste cette dichotomie, dont elle resitue l’origine historiographique coloniale. En ce sens, son enquête s’inscrit dans un renouvellement plus large des études méditerranéennes qui ne cherchent plus les lieux du contact dans les villes portuaires ou les îles, mais s’intéresse aux mobilités qui traversent les arrière-pays et aux multiples formes d’imbrication entre sociétés chrétiennes et musulmanes – une historiographie qui me semble en revanche en contradiction avec le lexique analytique d’un « middle-ground méditerranéen » mobilisé dans l’ouvrage pour décrire des plateformes d’échanges d’informations, de personnes et de chosesFootnote 4. Cette relecture conduit également à réévaluer certains travaux : N. Planas revient ainsi avec finesse sur les travaux d’Ammar Boulifa, dont elle donne à voir les intuitionsFootnote 5.
L’ouvrage a, enfin, un triple mérite. Il redonne d’abord toute sa place au royaume de Koukou dans l’histoire politique et culturelle de la Méditerranée moderne. À la fin du xvie siècle, le royaume est suffisamment connu en Espagne pour que Cervantès fasse du roi de Koukou l’un des personnages de El gallardo español (1615), une « comedia » inspirée de la littérature morisque qui suppose une familiarité des spectateurs aux relations entretenues par les seigneurs du Djurdjura avec Alger et la monarchie hispanique. Le livre invite ensuite à reconsidérer la politique méditerranéenne des Habsbourg, ouvrant au passage une analyse de la politique ambivalente du règne de Philippe III, entre l’expulsion des morisques de la péninsule Ibérique et la recherche d’alliés musulmans contre Alger et les Ottomans en Afrique du Nord. Koukou démontre enfin que les montagnes du Maghreb ne furent pas des marges isolées des échanges, mais des espaces de pouvoir. En ce sens, il ouvre la voie à une étude plus large de la politisation des communautés montagnardes dans le monde méditerranéen.