L'inscription a été découverte en janvier 2019, lors des travaux d'aménagements d'un complexe sportif dans les environs de la ville de Ben Arous (Figure 1)Footnote 1; elle se trouve actuellement dans les réserves du site d’Uthina/Oudhna. C'est une stèle à sommet triangulaire (48 x 37 x 9 cm), légèrement brisée au sommet et en bas, trouvée à six km au sud-ouest de la colonie militaire de Maxula et à moins de 3 km au sud du sanctuaire de Saturne de Jebel Jeloud. Elle porte de haut en bas une palmette dressée verticalement dans l'axe du fronton avec un croissant à gauche dont les pointes sont orientées vers le bas. A droite de la palmette, sur le tympan du front, une étoile figurée par quatre lignes qui se coupent.Footnote 2 Sur la bordure gauche, une deuxième palmette incisée sur toute la hauteur. On reconnaît aussi les vestiges d'une troisième palmette sur la bordure droite endommagée (Figure 2). Le champ épigraphique, légèrement creusé (32 x 28 cm), comporte un texte qui court sur neuf lignes selon une mise en page assez régulière caractérisée par un net tassement des lettres à droite, au niveau des lignes 2 et 3, alors que la ligne 8 est occupée par un grand vacat à droite. La gravure est assez profonde et les lettres, hautes de 3 cm, sont des capitales cursives, peu élégantes mais parfaitement lisibles (Figure 1).
Carte de localisation du sanctuaire de Saturnus cryptensis.

Photo de l'inscription.

En l'absence de critères précis de datation, nous nous référons à l'emploi du latin vulgaire pour proposer le IIIe siècle comme terminus post quem.
L'inscription se lit ainsi :
SATVRNO/CRYPTENSI PVR/PVRATO PRIMV/SACERDOTESA/LVSTIVFELICE/PERQVO PRIMV/TEMPLO MEO/LEVAVI/S L L M.
A la dernière ligne, on hésite entre les lectures s(ua) p(ecunia) l(ibens) m(erito) ou s(oluit) l(ibens) l(aetus) m(erito), formule inconnue en Afrique, mais fréquente dans les provinces septentrionales de l'Occident romain, notamment en Germanie.Footnote 3 On note l'absence de l'accusatif votum. Nous relevons quantité de particularités grammaticales qui compliquent a priori la compréhension du texte.
L. 3–5 : On note la confusion fréquente de *o et de *u. Il s'agit d'un emploi fautif de l'ablatif de la quatrième déclinaison pour des noms et des adjectifs relevant de la deuxième déclinaison, phénomène attesté par exemple sur une inscription de Gales, dans le Jbel Mansour.Footnote 4 D'habitude, l'emploi des désinences en -u, se retrouve dans un phénomène de perte du -m final dans l'accusatif de certains cas de la deuxième et de la quatrième déclinaisons.Footnote 5
L. 6–7 : On doit sans doute corriger quo en quum après la préposition per, ce qui est un barbarisme pour quem, et *u et *o pour -um dans primu templo meo pour primo templum meum.
Contrairement aux formes fautives qui sont généralement le résultat de confusions de lecture de l’ordinatio au moment de la gravure,Footnote 6 on reconnaît ici des irrégularités qui relèvent d'un emploi du latin vulgaire et populaire. Le latin vulgaire, répandu en Afrique, a touché aussi bien les textes privés que publics et on relève des irrégularités au niveau de la titulature des villes.Footnote 7 Le caractère populaire se manifeste dans l'organisation de la rédaction du texte qui est dans l'ensemble maladroite. Le texte est rédigé à la première personne comme le montre le parfait levavi qui signifie, dans ce contexte, « j'ai soulevé ». Le nom de la divinité est au datif et c'est elle, semble-t-il, qui prend la parole comme sujet du verbe. Il est préférable d'accorder l'adjectif purpurato avec le prêtre plutôt qu'avec SaturneFootnote 8; l'ensemble, purpurato primu sacerdote Salustiu Felice, serait ainsi une sorte d'ablatif absolu. Tertullien affirme dans deux passages que les prêtres de Saturne portaient comme caractéristiques de leur vêtement une bande de pourpre et, par-dessus, un autre insigne rouge qui pouvait être, d'après M. Le Glay, un camail, une étole, ou un manteau jeté sur les épaules.Footnote 9 La formule employée dans l'inscription suggère que la prêtrise vient d’être inaugurée et que pour l'occasion le prêtre revêt solennellement les insignes du sacerdoce.
Nous proposons la lecture suivante :
Saturno / Cryptensi, pur/purato primu(m) / sacerdote Sa/(l)lusti<o=V>Felice, / per qu<um=O>prim<o=V> / templ<um=O>me<um=O) / leuaui, / s(olvit) l(aetus) l(ibens) m(erito).
Ce texte, qui fait connaître un nouveau temple de Saturne, présente une difficulté majeure en rapport avec l'adjectif cryptensis qui est jusque-là inconnu. La documentation épigraphique connue permet d'attribuer à Saturne plusieurs autres adjectifs que M. Le Glay range en deux catégoriesFootnote 10 : la première renvoie « à des noms de lieux, à des accidents naturels ou à des groupes humains et qui confèrent au dieu une valeur topique, laquelle peut parfois s’étendre jusqu’à une dimension nationale »; la seconde comprend les surnoms « qui ont une signification mystique, en tout cas, sacrée, indiquant une qualité, une vertu ou une fonction ». L'historien de Saturne range dans la première catégorie l’épithète Balcaranensis, qui est l’épithète la plus répandue connue par des inscriptions votives provenant majoritairement du temple du sanctuaire du jebel Bou-Kornine, dénomination héritée de l’épithète latine, laquelle dérive du phénicien Ba'al-Qarnaïm qui signifie le maître des deux cornes.Footnote 11 D'autres épithètes se rattachent à des noms de villes, comme Neapolitanus (Neapolis/NabeulFootnote 12), Sicingensis (Sicingi/DouelaFootnote 13), Sitifensis (Sitifs/SétifFootnote 14). On hésite encore sur la signification de l’épithète Palmensis Aquensis attestée par une inscription de la Soukra, à peu de distance de Carthage, qui fait d'emblée penser à une oasis répondant au nom Palmae Aquae ou, selon M. Le Glay,Footnote 15 Aquae Palmenses. L'adjectif Privatensis, qui se lit sur une inscription de Mornag (ex Crétéville), se rattache vraisemblablement à un domaine relevant de la ratio privata de l'empereur, comme semble l’être, dans le sud-est tunisien, le domaine de villa magna, villa privata. Footnote 16 Enfin, il y a toujours un doute sur l'interprétation de l’épithète Sobarensis qui est la plus répandue après Balcaranensis et dont le sanctuaire vient d’être récemment localisé à Sidi Salem, ou Sadi Salem (sic), par M. Fantar et R. Zucca, à peu de distance au nord de Neferis, dans l'ancienne propriété du docteur Hüe.Footnote 17 De l'adjectif Sobarensis, on tire sans difficulté le substantif Sobar et on peut le rattacher soit à une ville, comme Neapolis, Sicingi et Sitifis, soit à un élément géographique, comme le Jebel Bou-Kornine. L'autre catégorie de surnoms que M. Le Glay appelle « nationaux », comme Gentilis employé avec Balcaranensis Footnote 18 qui doit signifier, à notre avis, que le sanctuaire de Bou-Kornine est considéré comme un haut lieu de rassemblement et de pèlerinage. Gentilis doit aussi avoir une signification proche des qualificatifs patrius genitor porté par Saturne de Sutunurca/Aïn el-Askar.Footnote 19
Qu'en est-il de Cryptensis ? Littéralement, trois solutions sont possibles :
1 Cryptensis peut renvoyer à Cryptos, nom archaïque de Chypre attesté uniquement chez Pline l'Ancien dans son Histoire Naturelle (5.152), d'après une leçon d’Astynomus. Footnote 20 Ce nom demeure inconnu en dehors de cet unique contexte érudit, notamment sur les documents provenant de Chypre même.Footnote 21 L’étymologie du nom Cyprus, porté par l’île de Chypre aux époques hellénistique et impériale, vient, selon Etienne de Byzance (s.v. Κύπρος), de la même source que Cryptos, et l'île s'appellerait ainsi pour le fait d'être souvent couverte et cachée par la mer.Footnote 22 Ce Saturne chypriote s'ajouterait à un Saturne d'Achaïe (Saturnus Achaiae) attesté par une dédicace de la gens Bacchuiana, Footnote 23 provenant de Bou Jlida, l'antique Mizaeotherena, Footnote 24 assimilée à Kronos grec, selon une hypothèse formulée par M. Le Glay et retenue par J. Desanges.Footnote 25 Si nous suivons ce raisonnement, on retrouverait à Chypre un culte florissant et prospère de Kronos ou de Baal-Saturne, ou d'un autre culte équivalent. Or, la présence de BaalFootnote 26 ou de Zeus HammonFootnote 27 à Chypre est, dans l’état des connaissances, limitée à une série de statuettes datées du VIe siècle a.C. représentant une divinité masculine pourvue de cornes et assise sur un trône accosté de deux béliers. Ces témoignages, bien que significatifs, nous semblent insuffisants pour attribuer une place importante du culte de Saturne ou de son équivalent gréco-phénicien à Chypre.Footnote 28 Par ailleurs, le suffixe en -ensis est souvent lié aux toponymes se terminant par *a, ainsi Thugga/Thuggensis, Alma/Almensis, etc., alors qu’à Cryptos, correspondrait plutôt un adjectif en –itanus, comme il en est d’Abthugnos/Abthugnitanus; Althiburos/Althiburitanus; Furnos/Furnitanus; Sululos/Sululitanus et Tusuros/Tusuritanus, etc.Footnote 29 Toutes ces constatations fragilisent l'hypothèse d'un culte voué à Saturne chypriote.
2 Cryptensis pourrait être une épithète topique renvoyant à un toponyme, une ville ou un lieu, qui se serait appelé Crypta comme il en est par exemple, dans le Cap Bon, de Clipea, traduisant le grec Aspis, tiré de Clipeus/Clupeus, qui signifie, dans les deux langues, bouclier, en allusion à l’Akra Taphitis (Ras Mostfa) qui affecte la forme de cette armure.Footnote 30
3 L'adjectif Cryptensis dériverait du substantif crypta, emprunté au grec et qui désigne toute sorte d'espace couvert ou souterrain.Footnote 31 C'est le même sens de couvert ou caché qu'Etienne de Byzance a appliqué au nom antique de Chypre,Footnote 32 Cyprus (Κύπρος). Cet adjectif s'explique par le fait que le temple, objet de l’ex voto, était une crypte ou qu'il renfermait une crypte dans laquelle était placée la statue divine. Ce sens de crypte et de caché renverrait à l'aspect mystiqueFootnote 33 qu'on retrouve notamment dans les cultes orientaux, mais aussi dans celui de Saturne.Footnote 34 L’étymologie de crypta renvoie au verbe grec krúptein (cacher, voiler), étant donné qu'un des rites caractéristiques du culte de Saturne consistait à dévoiler la tête pendant le sacrifice, lui qui était habituellement tête couverte.Footnote 35 Par ailleurs, le terme crypta signifie aussi caveau, allée couverte, souterrain, voute et grotte. Sur quelques stèles à Saturne, les registres inférieurs montrent une sorte de salle souterraine et c'est probablement une crypte souterraine qui est représentée sur les registres inférieurs des stèles de la Ghorfa « où les atlantes soutiennent les voûtes d'une salle sous-jacente au sanctuaire reproduit.Footnote 36 »
C'est ce dernier sens qui semble convenir. Notre Saturne qui prend la parole, est satisfait de sortir de sa grotte pour recevoir un espace consacré et construit à l'air libre.
On traduira prudemment : « À Saturne Cryptensis. Sallustius Felix étant prêtre revêtu de la pourpre pour la première fois, grâce auquel pour la première fois j'ai soulevé mon temple. Il (Sallustius Felix) s'en est acquitté volontairement, avec joie et comme de juste (?) ».
Remerciements
Nous tenons à remercier vivement nos maîtres et amis J. Desanges, J. Scheid et B. Adamik pour leurs précieux conseils qui ont contribué à la compréhension de cette inscription difficile.