On trouve en éthique de l’environnement des perspectives s’inscrivant en rupture avec l’anthropocentrisme caractéristique de l’éthique occidentale classique. Un tel anthropocentrisme considère les êtres humains comme étant, en définitive, les seuls êtres qui comptent moralement pour eux-mêmes. Les dégradations environnementales ne seraient alors une raison de souci moral que dans la mesure où elles portent préjudice aux membres de notre espèce. Deux perspectives éthiques influentes visant à dépasser cet anthropocentrisme sont le biocentrisme (Taylor, 1981/Reference Taylor and Afeissa2007 ; Taylor, Reference Taylor1986 ; Varner, Reference Varner1998 ; Agar, Reference Agar2001 ; Nolt, Reference Nolt2009), qui élargit le cadre de l’éthique à tous les organismes vivants individuels, et l’écocentrisme (Leopold, 1949/Reference Leopold2000 ; Callicott, Reference Callicott and Lanaspeze2010 ; Callicott, Reference Callicott2013 ; Callicott, Reference Callicott, Gardiner and Thompson2015 ; Johnson, Reference Johnson1991), qui l’élargit aux touts écologiques, comme les espèces, les communautés biotiques et les écosystèmes. Ces deux perspectives ont comme particularité commune de considérer comme devant faire l’objet d’un souci moral direct des êtres et entités non humaines n’étant pas doués de sentience, c’est-à-dire n’étant pas de nature à pouvoir faire subjectivement l’expérience des états de choses qui les affectent. Elles se distinguent, à cet égard, de la perspective sentientiste (ou pathocentriste), développée en éthique animale, qui élargit le cadre de l’éthique à tous les animaux sentients, mais seulement à eux (Singer, 1975/Reference Singer1993 ; Regan, 1985/Reference Regan1992 ; Giroux, Reference Giroux2010).
Dans le présent article, je m’intéresserai à un défi auquel font face les versions les plus courantes du biocentrisme et de l’écocentrisme : celui d’expliquer le sens en lequel un état de choses peut être bon (ou mauvais) pour une entité n’étant pas elle-même capable d’en faire subjectivement l’expérience. Ces versions du biocentrisme et de l’écocentrisme attribuent aux organismes et autres entités biologiques non sentientes un statut moral particulier : la considérabilité morale (Goodpaster, 1978/Reference Goodpaster and Afeissa2007)Footnote 1 . Reconnaître la considérabilité morale à une entité implique de l’inclure parmi les entités dont les agents moraux doivent tenir compte du sort pour elles-mêmes. La reconnaître à des entités biologiques non sentientes exige donc des agents moraux qu’ils intègrent à leurs délibérations un souci moral direct pour des êtres et entités comme la plante qui pousse devant ma maison, l’espèce du harfang des neiges, l’écosystème de la forêt boréale, etc. Comme le précise Kenneth Goodpaster (1978/Reference Goodpaster and Afeissa2007) dans l’article où il en introduit le concept, une condition minimale pour l’attribution de la considérabilité morale à une entité est que cette dernière soit de nature à pouvoir bénéficier ou pâtir des états de choses qui l’affectent (et donc des actions et inactions des agents moraux). Ces états de choses doivent pouvoir être bons (ou mauvais) pour elle. Cela ne semble possible que si ces entités ont un bien propre (a good of their own), à la réalisation duquel les états de choses du monde (et les actions et inactions des agents moraux) peuvent contribuer ou nuireFootnote 2 .
Le présent article vise à examiner une conception influente du bien propre proposée en éthique de l’environnement afin de relever ce défiFootnote 3 . De prime abord, l’idée selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons ou mauvais pour des entités non sentientes, comme les plantes, les espèces et les écosystèmes, est intuitive. Dire que retenir son eau est bon pour la plante poussant devant ma maison et qu’il serait mauvais pour elle de se dessécher n’a rien d’étrange. Et sont courants des énoncés comme ceux affirmant que ce qui favorise l’extinction du harfang des neiges est mauvais pour son espèce ou que les coupes à blanc sont mauvaises pour l’écosystème de la forêt boréale. De telles affirmations ont néanmoins quelque chose de mystérieux : en quel sens une chose peut-elle être bonne (ou mauvaise) pour une entité ne pouvant pas elle-même se soucier de ce qui lui arrive ?
La conception du bien propre que j’examinerai ici vise à répondre à cette question. Elle reprend une proposition d’abord formulée par le philosophe biocentriste Paul Taylor (1981/Reference Taylor and Afeissa2007 ; Reference Taylor1986), consistant à définir le bien propre des entités biologiques non sentientes en termes de fonctions et de téléologie biologiques (pour des propositions semblables, voir Kantor, Reference Kantor1980 ; Attfield, Reference Attfield1981 ; Arbor, Reference Arbor1986 ; Rolston, Reference Rolston1988), et la développe en mobilisant certains apports de la philosophie de la biologie (Varner, Reference Varner1990 ; Varner, Reference Varner1998 ; Basl et Sandler, Reference Basl and Sandler2013a ; Basl et Sandler, Reference Basl, Sandler, Kaebnick and Murray2013b ; Basl, Reference Basl2019 ; voir aussi Cahen, Reference Cahen1988 ; Agar, Reference Agar2001). Elle propose alors de définir le bien propre des entités biologiques non sentientes à l’aune de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie développée en philosophie de la biologie (Millikan, Reference Millikan1989 ; Neander, 1991/Reference Neander, Gayon and Pradeu2021 ; Godfrey-Smith, Reference Godfrey-Smith1994 ; voir aussi Wright, Reference Wright1973)Footnote 4 . Comme je l’expliquerai plus en détail ci-dessous, la théorie étiologique sélective définit les fonctions des parties et traits des organismes vivants (et éventuellement d’autres entités biologiques), ainsi que leurs buts biologiques, en relation avec la sélection naturelle passée. J’appellerai donc la conception du bien propre développée à partir d’elle la conception « téléo-sélectionniste » du bien propre.
Bien que cette conception du bien propre ait été principalement discutée dans le domaine de l’éthique de l’environnement, son intérêt dépasse le cadre de cette discipline. La question de savoir si l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons ou mauvais pour des entités non sentientes résiste à l’examen critique est intéressante en elle-même, même lorsqu’on laisse en suspens celle des implications éthiques éventuelles d’un tel bienFootnote 5 . Nous demander s’il peut y avoir un bien au-delà de la sentience peut nous aider à parfaire notre compréhension de concepts normatifs comme ceux de « bon pour » et de bien-être, de même que notre compréhension de la place de la normativité dans le monde naturel.
Dans ce qui suit, je présenterai d’abord la conception téléo-sélectionniste du bien propre et ses principaux éléments distinctifs (section 1). Je poursuivrai en faisant ressortir deux de ses principales vertus en tant que caractérisation du bien propre des entités biologiques non sentientes, par lesquelles elle constitue une amélioration par rapport à la proposition initiale de Taylor (section 2). Je me pencherai finalement sur deux de ses importantes limites (section 3). Mon objectif, ici, n’est pas de défendre ou de réfuter cette conception, mais plutôt de donner un état des lieux du débat concernant sa plausibilité et sa pertinence au sein de l’éthique de l’environnement.
1. La conception téléo-sélectionniste du bien propre
Paul Taylor, dans son article « L’éthique du respect de la nature », fondateur pour la perspective biocentriste en éthique de l’environnement, caractérise le bien propre des organismes vivants de la manière suivante :
Nous pouvons penser que le bien d’un organisme individuel non humain consiste dans le plein développement de ses pouvoirs biologiques. Son bien est réalisé dans la mesure où l’organisme individuel se trouve en bonne santé et qu’il est de constitution robuste. Il possède toutes les capacités dont il a besoin pour faire face victorieusement à son environnement, et ainsi pour préserver son existence à travers les étapes variées du cycle biologique normal de son espèce. (Taylor, 1981/Reference Taylor and Afeissa2007, p. 115)
Comme il le précise ensuite, ce qui confère selon lui aux organismes vivants un tel bien propre est le fait qu’ils sont des « centres téléologiques de vie », des entités dont les traits et activités sont orientés vers des buts (Taylor, 1981/Reference Taylor and Afeissa2007, p. 134-137 ; Taylor, Reference Taylor1986, p. 119-129). Les états de choses du monde peuvent donc être bons (ou mauvais) pour eux dans la mesure où ils favorisent (ou entravent) la poursuite de leurs buts biologiques.
Comme je l’ai mentionné en introduction, la conception téléo-sélectionniste du bien propre vise à rendre plus précise cette proposition de Taylor (Varner, Reference Varner1990 ; Varner, Reference Varner1998 ; Basl et Sandler, Reference Basl and Sandler2013a ; Basl et Sandler, Reference Basl, Sandler, Kaebnick and Murray2013b ; Basl, Reference Basl2019 ; voir aussi Cahen, Reference Cahen1988 ; Agar, Reference Agar2001). Elle le fait en interprétant les notions de fonction et de téléologie auxquelles fait allusion Taylor à l’aune de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie développée en philosophie de la biologie (Millikan, Reference Millikan1989 ; Neander, 1991/Reference Neander, Gayon and Pradeu2021 ; voir aussi Wright, Reference Wright1973).
La théorie étiologique sélective est mieux connue comme théorie de la fonction, c’est-à-dire comme théorie visant à préciser ce en quoi consiste le fait pour une partie ou un trait d’un organisme de remplir une fonction au sein de celui-ci. Elle vise à préciser ce que l’on entend (ou doit entendre), par exemple, lorsqu’on affirme que retenir l’eau est la fonction de la pellicule cireuse dont sont recouvertes les plantes terrestres. L’enjeu est alors de distinguer, parmi les divers effets qu’une partie ou un trait d’un organisme produit, ceux qui peuvent compter comme ses fonctions de ceux qui ne sont que de simples effets sans importance fonctionnelle (par exemple, pour la pellicule cireuse recouvrant les plantes terrestres, retenir l’eau par opposition à rendre les feuilles plus lourdes). La théorie étiologique sélective propose de définir les fonctions biologiques en relation avec la sélection naturelle passée. Elle stipule qu’une fonction d’une partie ou d’un trait d’un organisme (et éventuellement d’une autre entité biologique) est un effet en raison duquel cette partie ou ce trait a été favorisé par la sélection naturelle. Une fonction est donc, en ce sens, un effet que la sélection naturelle passée a destiné cette partie ou ce trait à produire. Par exemple, retenir l’eau est la fonction de la pellicule cireuse dont sont recouvertes les plantes terrestres, dans la mesure où il s’agit d’un effet ayant conduit la sélection à favoriser la présence de telles pellicules chez ces plantes.
Un aspect important de la théorie étiologique sélective est qu’en définissant les fonctions en relation avec la sélection naturelle passée, elle rend compte de leur caractère (au moins en apparence) téléologique. L’idée selon laquelle retenir l’eau est la fonction de la pellicule cireuse dont sont recouvertes les plantes terrestres semble impliquer que retenir l’eau est ce en vue de quoi cette pellicule existe. Selon la théorie étiologique sélective, c’est le cas au sens où cette aptitude est la raison pour laquelle la présence d’une telle pellicule chez ces plantes a été favorisée par la sélection naturelle. La théorie étiologique sélective est donc non seulement une théorie de la fonction, mais aussi une théorie de la téléologie biologique. À cet égard, elle permet aussi de préciser le sens d’affirmations attribuant la poursuite de buts aux organismes et autres entités biologiques non sentientes. Elle stipule qu’une activité accomplie par une entité biologique est l’un de ses buts biologiques dans la mesure où il s’agit d’une activité qu’elle accomplit parce que sa tendance à le faire a été favorisée par la sélection naturelle. Un but biologique est donc, en ce sens, une activité que la sélection naturelle passée a voué cette entité à accomplirFootnote 6 . Par exemple, accomplir la photosynthèse est un but biologique de la plante dans la mesure où il s’agit d’une activité qu’elle accomplit parce que les plantes réalisant la photosynthèse ont été favorisées par la sélection naturelle. La différence essentielle entre fonctions et buts biologiques tels qu’entendus ici est que les premières s’attribuent généralement aux parties et traits des entités biologiques, alors que les seconds s’attribuent à ces entités elles-mêmes.
Une caractéristique de la théorie étiologique sélective, lui conférant un attrait particulier comme base pour l’élaboration d’une conception du bien propre s’appliquant aux entités non sentientes, est l’écart qu’elle établit entre l’état ou le comportement effectif d’une entité et les fonctions de ses parties et traits, ou ses buts. Selon la théorie étiologique sélective, ce en quoi consistent les fonctions des parties et traits d’une entité, ou ses buts, dépend exclusivement de ce qu’a favorisé la sélection naturelle passée. Cela laisse ouverte la possibilité que, dans certaines circonstances, une partie ou un trait s’avère incapable d’accomplir sa fonction, ou qu’une entité s’avère incapable d’atteindre ses buts. Par exemple, si une plante se trouve exposée à des vents inhabituellement forts, sa pellicule cireuse peut échouer à retenir l’eau. Cela reste quand même, dans de telles circonstances, une fonction de cette pellicule, c’est-à-dire un effet que la sélection naturelle l’a destinée à produire. De même, si une plante se trouve dans l’ombre d’une autre, elle peut échouer à accomplir la photosynthèse. Cela reste quand même, dans de telles circonstances, l’un de ses buts biologiques, une activité que la sélection naturelle l’a vouée à accomplir. En d’autres termes, en définissant les fonctions et les buts biologiques en relation avec la sélection naturelle passée, la théorie étiologique sélective laisse place à la possibilité de l’échec. Elle rend contingent le fait qu’une entité réussisse ou non à fonctionner comme elle est censée le faire.
La conception téléo-sélectionniste du bien propre exploite cet aspect de la théorie étiologique sélective. Elle élucide l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons (ou mauvais) pour des entités biologiques non sentientes en caractérisant leur bien comme leur succès fonctionnel ou téléologique. Chez ses partisan∙e∙s, on en trouve des versions s’appuyant sur la théorie étiologique sélective comme théorie de la fonction (Varner, Reference Varner1990 ; Varner, Reference Varner1998), et d’autres s’appuyant sur celle-ci en tant que théorie des buts biologiques (Cahen, Reference Cahen1988 ; Basl, Reference Basl2019, chap. 3). La conception téléo-sélectionniste stipule donc que les entités non sentientes ayant un bien propre sont celles ayant des parties ou des traits façonnés par la sélection naturelle afin qu’ils remplissent certaines fonctions (versions en termes de fonctions) ou celles accomplissant certaines activités parce qu’elles ont été vouées par la sélection naturelle à le faire (versions en termes de buts biologiques). Ce qui est bon (ou mauvais) pour une entité est alors ce qui favorise (ou entrave) la capacité de ses parties et traits à accomplir leurs fonctions ou ce qui l’aide (ou l’entrave) dans la poursuite de ses buts (définis, dans les deux cas, à l’aune de la théorie étiologique sélective).
Aux fins de la présente discussion, il ne me sera pas nécessaire d’entrer dans les subtilités ayant conduit certain∙e∙s partisan∙e∙s de la conception téléo-sélectionniste à préférer l’une ou l’autre de ces deux versions (celle s’appuyant sur la théorie étiologique sélective en tant que théorie de la fonction ou celle s’appuyant sur cette dernière en tant que théorie des buts biologiques). Leurs implications sont essentiellement les mêmes en ce qui concerne les principaux points dont je traiterai. Pour rester simple, je considérerai cette conception comme impliquant qu’une entité non sentiente a un bien propre dès lors qu’elle présente une organisation fonctionnelle téléo-dirigée au sens de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie, et qu’un état de choses est bon (ou mauvais) pour elle dans la mesure où il favorise (ou entrave) sa capacité à fonctionner comme la sélection naturelle a voué les entités comme elle à le faire.
2. Vertus
La conception téléo-sélectionniste du bien propre semble de prime abord intuitive quant à ses implications pratiques. Il en découle, par exemple, qu’il est bon pour une plante que sa pellicule cireuse parvienne à retenir l’eau qu’elle contient et qu’il est mauvais pour elle de se trouver dans des circonstances l’empêchant de le faire. Elle implique également qu’il est bon pour la plante d’accomplir la photosynthèse et qu’il est mauvais pour elle de se retrouver dans des circonstances entravant sa poursuite de ce but. En fournissant une élucidation de l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons ou mauvais pour des entités biologiques n’étant pas douées de sentience, elle permet à cette idée de ne pas demeurer mystérieuse.
La conception téléo-sélectionniste présente en outre deux vertus importantes, qui la rendent particulièrement attrayante comme conception du bien propre des entités biologiques non sentientes et qui en font une amélioration par rapport à la proposition initiale de Taylor (sur ces vertus, voir en particulier Basl, Reference Basl2019, p. 76, 54-55 et 68-69). La première est la vertu de non-arbitrarité. En s’appuyant sur la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie, la conception téléo-sélectionniste dégage un critère permettant de déterminer de manière non arbitraire (1) quelles entités non sentientes ont un bien propre et lesquelles n’en ont pas, ainsi que (2) le « contenu » (éventuel) de ce bien propre.
Elle permet de déterminer de manière non arbitraire quelles entités non sentientes ont (ou n’ont pas) un bien propre en impliquant que ce bien n’en est pas simplement un que l’on projette sur certaines entités, mais pas d’autres, en fonction de l’intérêt qu’on leur prête. La conception téléo-sélectionniste stipule que toutes les entités non sentientes sujettes à la sélection naturelle, et seulement elles, ont un bien propre. Ainsi, il est justifié, par exemple, que nous attribuions un bien propre aux organismes vivants non sentients (comme les plantes), mais pas aux choses non vivantes (comme les pierres et les nuages), puisque seuls les premiers sont sujets à la sélection naturelle. Cette manière de circonscrire la classe des entités ayant un bien propre ne relève pas seulement d’une particularité du regard que nous portons sur les entités biologiques.
La conception téléo-sélectionniste permet par ailleurs d’établir de manière non arbitraire le « contenu » du bien propre des entités auxquelles elle s’applique, en définissant ce bien en relation avec la sélection naturelle passée. Ce qui est bon ou mauvais pour une plante, par exemple, dépend de ce que la sélection a destiné ses parties et traits à avoir comme effets (version en termes de fonctions), ou des activités qu’elle l’a vouée à accomplir (version en termes de buts biologiques). L’adhésion à des affirmations comme celle selon laquelle il est bon pour une plante que sa pellicule cireuse parvienne à retenir l’eau ou celle selon laquelle il est bon pour elle d’accomplir la photosynthèse ne relève pas simplement de nos préférences ou attitudes à son égard. Le fait que nous n’aimions pas voir une plante se dessécher est sans incidence sur le fait que ce soit mauvais pour elle, et retenir son eau reste bon pour elle même lorsqu’elle est, de notre point de vue, une mauvaise herbe à éliminer de notre jardin.
Eu égard à cette première vertu, la conception téléo-sélectionniste se présente comme une amélioration par rapport à la proposition initiale de Taylor. Ce dernier faisait reposer l’attribution d’un bien propre à une entité biologique non sentiente sur notre aptitude à empathiser avec elle :
À mesure que l’on gagne en familiarité avec tel ou tel organisme et son comportement, on devient plus sensible à la façon particulière dont il poursuit son cycle de vie. On peut en venir à se laisser fasciner par lui, et même faire l’expérience d’une sorte d’implication personnelle dans ce qui peut lui arriver de bien ou de mal (c’est-à-dire avec l’apparition de conditions environnementales favorables ou défavorables à la réalisation de son bien). […] Le processus culmine dans l’accomplissement d’une compréhension authentique permettant de se placer au point de vue qui est celui de cet organisme, et dans la capacité à « adopter » ce point de vue. (Taylor, 1981/Reference Taylor and Afeissa2007, p. 136-137 ; voir aussi Taylor, Reference Taylor1986, p. 125-128)
Or, fonder nos jugements sur le bien propre d’entités non sentientes sur notre capacité à empathiser avec elles semble laisser un large champ à l’arbitraire (sur ce point, voir Cahen, Reference Cahen1988, p. 201-202 ; Varner, Reference Varner1990, p. 253 ; Varner, Reference Varner1998, p. 63-64 ; Cooper, Reference Cooper1998, p. 199 ; Basl et Sandler, Reference Basl and Sandler2013a, p. 698-699 ; Basl et Sandler, Reference Basl, Sandler, Kaebnick and Murray2013b, p. 93 ; McShane, Reference McShane2014a, p. 133). Que dire à une personne qui empathiserait avec les pierres ou les nuages ? Que répondre aux partisan∙e∙s d’éthiques sentientistes qui verraient l’attribution d’un bien propre aux entités biologiques non sentientes comme le reflet d’un « biais cognitif biophilique », nous poussant à tort à interpréter leur comportement comme agentiel (McShane, Reference McShane2021, p. 3514-3515) ? Les partisan∙e∙s d’éthiques non sentientistes pourraient-ils∙elles simplement rétorquer que leurs adversaires sentientistes manquent d’empathie ? Comment, par ailleurs, déterminer si le fait de tailler un arbre afin qu’il soit plus fourni ou qu’il produise plus de fruits est bon (aussi) pour l’arbre et non seulement pour celui qui souhaite le voir embellir son jardin, ou celle qui souhaite en récolter les fruits ? En dégageant un critère non arbitraire sur la base duquel on peut (en principe) trancher ces questions, la conception téléo-sélectionniste réduit la marge laissée à l’arbitraireFootnote 7 .
Une seconde vertu importante rendant la conception téléo-sélectionniste attrayante est celle de non-dérivativité, c’est-à-dire son aptitude à rendre compte de l’idée selon laquelle le bien propre des entités biologiques non sentientes est un bien non dérivatif. Elle explique, ce faisant, le sens selon lequel il s’agit d’un bien qui leur est propre, c’est-à-dire ne se réduisant pas, en définitive, à celui d’autres entités, par exemple, pour une plante, à celui des animaux (non humains et humains) qui s’en nourrissent, l’utilisent comme ornement, respirent l’oxygène qu’elle produit, etc. La non-dérivativité du bien que la conception téléo-sélectionniste confère aux entités auxquelles elle s’applique découle de ce qu’elle définit ce bien sur la base de quelque chose qui ne dépend pas de leurs relations présentes avec d’autres entités. Le bien d’une entité dépend strictement de la manière dont la sélection naturelle l’a vouée elle-même à fonctionner, en agissant sur ses ancêtres. Le caractère bon ou mauvais d’un état de choses pour l’entité s’évalue donc sans égard à son (éventuel) caractère indirectement bénéfique ou nuisible à une autre entité. Par exemple, l’aptitude d’une plante à accomplir la photosynthèse est bonne pour elle simplement sur la base de ce qu’il s’agit d’une activité que la sélection naturelle l’a vouée à accomplir, et indépendamment du fait qu’en l’accomplissant, elle produit de l’oxygène dont plusieurs animaux bénéficient.
Cette non dérivativité du bien propre tel que caractérisé par la conception téléo-sélectionniste semble d’une importance capitale au regard du projet d’élaborer une éthique environnementale non sentientiste. Si, en dernière analyse, le bien pouvant être attribué aux entités biologiques non sentientes se réduisait à celui d’autres entités — forcément des entités sentientes —, il semblerait alors moins clair en quoi ce bien pourrait donner lieu à un souci moral pour les entités non sentientes elles-mêmes. Le souci moral découlant d’un tel bien semblerait plus orienté vers les entités sentientes. Du moins, la prise en considération de ce bien n’ajouterait rien aux obligations morales découlant d’une éthique sentientiste.
De cette vertu de non-dérivativité que présente la conception téléo-sélectionniste découlent deux sous-vertus corollaires. La première concerne la manière de distinguer les entités biologiques non sentientes des artéfacts quant à leur éventuelle possession d’un bien propre (voir Varner, Reference Varner1990, p. 258-259 ; Varner, Reference Varner1998, p. 68-69). À l’instar des organismes vivants individuels (et éventuellement d’autres entités non sentientes), les artéfacts, comme les vélos, les réfrigérateurs, les systèmes de chauffage, etc., présentent une organisation fonctionnelle ainsi qu’une orientation vers un but. Un vélo est un assemblage de pièces (le guidon, la chaîne, le dérailleur, etc.) au sein duquel chacune remplit une fonction particulière et il est lui-même orienté vers le but de permettre à qui l’utilise de se déplacer. Or, les partisan∙e∙s d’éthiques non sentientistes pensent généralement qu’une (tentative de) défense de leur perspective éthique qui mènerait à reconnaître la considérabilité morale aussi aux artéfacts se réfuterait elle-même par l’absurde. En s’appuyant sur une conception du bien propre qui exclut d’emblée les artéfacts, une défense de la considérabilité morale des entités biologiques non sentientes peut éviter cet écueil.
La conception téléo-sélectionniste dispose d’une base pour exclure les artéfacts de son champ d’application (Varner, Reference Varner1990, p. 258-259 ; Varner, Reference Varner1998, p. 68-69). Ces derniers étant le résultat d’un processus conscient de conception, et non de la sélection naturelle, la conception téléo-sélectionniste ne s’applique pas à eux. Ils n’ont pas le type de bien non dérivatif que la conception téléo-sélectionniste confère aux entités biologiques sujettes à la sélection naturelle. Le bien s’appliquant à eux est au mieux dérivatif. Il est en définitive celui de leurs utilisateur∙trice∙s externes. Cette différenciation des artéfacts et des entités biologiques non sentientes quant à leur (éventuelle) possession d’un bien propre s’accorde avec la manière courante de les distinguer. Puisque les artéfacts sont créés et fabriqués afin de servir à leurs utilisateur∙trice∙s externes, on considère généralement leurs fonctions comme n’existant que relativement à ces utilisateur∙trice∙s externes, et leurs buts comme en définitive ceux de ces mêmes utilisateur∙trice∙s. Il semble donc aller de soi que leur bien (si l’on souhaite parler ainsi) est dérivatif. On a par contraste généralement l’intuition que les êtres vivants ont un bien autonome, un bien non dérivatif. Taylor (Reference Taylor1986, p. 124) invoque cette manière intuitive de différencier les artéfacts (il parle toutefois plutôt de « machines ») et les organismes, afin d’exclure les premiers du champ d’application de sa théorie biocentriste :
Les opérations téléo-dirigées [goal-oriented] des machines ne leur sont pas inhérentes, comme l’est pour eux le comportement téléo-dirigé des organismes. En d’autres termes, les buts d’une machine sont dérivatifs, tandis que ceux d’un être vivant sont originaux. Les fins et les buts des machines leur sont conférés par leurs créateurs humainsFootnote 8 .
En expliquant le sens en lequel le bien des entités biologiques non sentientes peut être non dérivatif, la conception téléo-sélectionniste donne une base théorique à cette distinction intuitiveFootnote 9 .
La deuxième sous-vertu découlant de l’aptitude de la conception téléo-sélectionniste à caractériser un bien non dérivatif concerne la relation entre le tout et les parties au sein des entités biologiques non sentientes, et la raison pour laquelle c’est au tout et non pas aux parties d’une telle entité qu’un bien propre peut être attribué (Cahen, Reference Cahen1988, p. 211 ; Basl, Reference Basl2019, p. 100-101). La raison, du point de vue de la conception téléo-sélectionniste, est que c’est l’entité entière (plutôt que ses parties) qui est sujette de manière directe à la sélection naturelle. Dans la terminologie plus technique de la biologie de l’évolution, c’est elle qui est le niveau de sélection.
Cela est le plus évident dans le cas des organismes individuels (je me pencherai sur le cas des touts écologiques, comme les espèces, les communautés biotiques et les écosystèmes, à la section 3). Dans les cas typiques de sélection naturelle agissant sur une lignée d’organismes, c’est l’organisme, et non ses parties, qui est le niveau d’organisation auquel agit directement la sélection naturelle. C’est l’organisme entier qui parvient à survivre et à se reproduire et qui, en définitive, a ou non un succès évolutif. Ses parties (les cellules, organes et sous-systèmes qui le composent) sont, pour leur part, sujettes indirectement à la sélection naturelle. Elles ne peuvent avoir de succès évolutif que via leurs contributions au succès de l’organisme auquel elles appartiennent.
Cela a des implications en ce qui concerne les fonctions qu’ont leurs parties et traits au sens de la théorie étiologique sélective de la fonction, ainsi qu’en ce qui concerne la nature de leurs buts conçus à l’aune de la théorie étiologique sélective de la téléologie. Le fait que ce soit l’organisme entier et non ses parties qui est sujet de manière directe à la sélection naturelle implique que les fonctions qu’acquièrent ces dernières sous l’action de la sélection naturelle sont des fonctions qu’elles ont relativement à l’organisme. Il s’agit de fonctions qui s’intègrent à l’organisation fonctionnelle globale de l’organisme, plutôt que d’activités que ces parties accompliraient de manière indépendante (comme le sont celles accomplies, par exemple, par d’autres entités biologiques auxquelles l’organisme sert d’hôte, telles que les puces vivant dans la fourrure d’un chien). En ce sens, la sélection naturelle confère aux parties d’un organisme un statut d’instruments au service de la survie et de la reproduction de l’organisme entier. Il s’ensuit que l’éventuel bien des parties d’un organisme (si l’on souhaite parler ainsi) est tout aussi dérivatif que celui des artéfacts (et ce, même si, contrairement à ces derniers, elles sont sujettes à la sélection naturelle). Par exemple, c’est au mieux en un sens dérivatif que l’aptitude de la pellicule cireuse d’une plante à retenir l’eau pourrait (si l’on souhaite parler ainsi) être considérée comme bonne pour la pellicule. Elle est bonne pour la pellicule en tant qu’instrument au service du bien de l’organisme. De même, le fait que ce soit l’organisme entier qui est sujet de manière directe à la sélection naturelle implique que c’est à lui qu’elle confère à proprement parler des buts biologiques. C’est donc à lui que la sélection naturelle fait acquérir un bien propre, un bien non dérivatif. Les éventuels « buts » conférés par la sélection naturelle aux parties de l’organisme se trouveront inféodés aux siens, de sorte qu’il n’en découlera au mieux qu’un bien dérivatif. Par exemple, accomplir la photosynthèse est bon pour une plante de manière non dérivative, mais n’est bon pour les chloroplastes (les cellules contenant la chlorophylle, pigment essentiel à la photosynthèse) qu’elle contient que de manière dérivative. Cet accomplissement n’est bon pour eux qu’en tant que participants à la réalisation des buts biologiques de la plante. C’est d’ailleurs pour cette raison, peut-on suggérer, que l’emploi du terme « but » en référence aux parties d’un organisme semble forcé et que le terme « fonction », qui revêt la connotation instrumentale apparaissant ici comme appropriée, sonne plus naturel.
La conception téléo-sélectionniste dispose donc de ressources lui permettant d’expliquer le sens en lequel les organismes (et éventuellement les autres entités biologiques non sentientes auxquelles elle s’applique) présentent une unité fonctionnelle et téléologique faisant en sorte que ce sont eux, plutôt que leurs parties, qui sont susceptibles d’avoir un bien propre. Taylor (Reference Taylor1986, p. 122), encore une fois, invoque cette idée d’une unité fonctionnelle caractérisant les organismes : « Ce sont la cohérence et l’unité de ces fonctions au sein d’un organisme, toutes orientées vers la réalisation de son bien, qui en font un centre téléologique d’activité. » La conception téléo-sélectionniste donne une base théorique à cette idée, en stipulant que seules les entités biologiques étant des niveaux de sélection (des entités sujettes de manière directe à la sélection naturelle) présentent le type d’unité fonctionnelle et téléologique requis pour avoir un bien non dérivatif.
Un dernier point mérite d’être abordé avant de passer à la discussion des limites de la conception téléo-sélectionniste. Il concerne la nature du bien propre que cette conception caractérise. S’agit-il, comme la plupart de ses partisan∙e∙s le soutiennent, d’un bien de même nature que celui s’appliquant aux êtres sentients (sur la base duquel les partisan∙e∙s d’éthiques sentientistes font reposer la nécessité de leur reconnaître la considérabilité morale) ? S’agit-il, en d’autres termes, d’un bien de type prudentiel, attribuant aux entités auxquelles elle s’applique des intérêts, une aptitude au bien-être, semblables à ceux que possèdent les êtres humains et les autres animaux sentients en vertu de leur aptitude à éprouver positivement ou négativement les états de choses qui les affectent ? Ou s’agit-il plutôt, comme d’autres le soutiennent (Sumner, Reference Sumner1996 ; Dussault, Reference Dussault2018), d’un bien d’une autre nature (par exemple, perfectionniste, éthique, esthétique) ?
Cette question ne pourra être tranchée ici. Afin d’écarter certaines réticences qu’on pourrait avoir envers la conception téléo-sélectionniste lorsqu’on l’interprète de la première manière, il me semble néanmoins pertinent d’indiquer quelle forme pourrait prendre une interprétation alternativeFootnote 10 . Une possibilité consisterait à interpréter la conception téléo-sélectionniste comme une caractérisation de la santé des entités biologiques non sentientes, et à considérer la santé comme un type de bien distinct (et conceptuellement indépendant) du bien prudentiel (sur cette proposition, voir Dussault, Reference Dussault2018, sect. 4). Affirmer qu’un état de choses est bon (ou mauvais) pour une entité biologique non sentiente reviendrait alors à dire que cet état de choses favorise (ou nuit à) sa santé. Et une telle affirmation ne relèverait en aucune manière d’une quelconque idée selon laquelle l’entité aurait, au même titre que les êtres sentients, des intérêts ou une aptitude au bien-être (c’est-à-dire un bien prudentiel) auquel contribue cette santé. Interprétée ainsi, la conception téléo-sélectionniste rendrait donc compte de l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons (ou mauvais) pour des entités non sentientes, tout en réconciliant cette intuition avec celle (largement partagée, entre autres chez les partisan∙e∙s d’éthiques sentientistes) selon laquelle le sens où ils peuvent l’être est distinct de celui où ils le peuvent pour les êtres sentients. Défendre la considérabilité morale d’entités biologiques non sentientes en accord avec une telle interprétation impliquerait de soutenir que leur aptitude à être en santé ou malades suffit à rendre concevable l’idée d’un souci moral direct dirigé vers elles.
La conception téléo-sélectionniste du bien propre, en plus d’avoir plusieurs vertus, se prête donc à une certaine souplesse d’interprétation. À son stade actuel d’élaboration, elle présente néanmoins deux limites importantes, qui feront l’objet de la prochaine section.
3. Deux limites
3.1. Individualisme strict
Une première limite de la conception téléo-sélectionniste a trait à son applicabilité aux touts écologiques (espèces, communautés, écosystèmes), en plus des organismes individuels, et, corollairement, à son aptitude à servir de base pour la défense d’une éthique comportant une dimension écocentriste. Cette limite était déjà présente chez Taylor, qui insistait lui-même sur le caractère strictement individualiste de son approche (Taylor, 1981/Reference Taylor and Afeissa2007, p. 111-113 et 133-134 ; Taylor, Reference Taylor1986, p. 68-71, 118-119 et 285-286). Bien que Taylor soutienne qu’il n’est pas nécessaire pour une éthique environnementale adéquate d’être holiste (c’est-à-dire d’intégrer une dimension écocentriste), il semble néanmoins raisonnable d’entrevoir l’individualisme strict de son approche comme un talon d’Achille. Comme l’indique J. Baird Callicott, célèbre défenseur d’une approche éthique écocentriste inspirée des travaux d’Aldo Leopold :
Pour le dire franchement, les écologistes ne se soucient guère du bien-être de chaque arbuste, insecte ou larve. Nous nous soucions plutôt de préserver les espèces des organismes, les populations au sein de ces espèces, les gènes au sein de ces populations — en un mot, nous nous soucions de préserver la biodiversité. Nous nous soucions de préserver les communautés d’organismes et les écosystèmes. Nous nous soucions également de la qualité de l’air et de l’eau, de la stabilité des sols et de l’intégrité de la couche d’ozone stratosphérique de la Terre. (Callicott, Reference Callicott2002, p. 8 ; voir aussi Callicott, Reference Callicott, Gardiner and Thompson2015, p. 116-117)
En d’autres termes, une théorie d’éthique environnementale non anthropocentriste et non sentientiste en phase avec les préoccupations environnementalistes qui motivent à la base l’élaboration d’une telle théorie semblerait devoir comporter une forte dimension holiste.
La conception téléo-sélectionniste du bien propre semble toutefois confirmer, et même renforcer, l’inapplicabilité d’une approche comme celle de Taylor aux touts. En l’absence d’indications contraires, on pourrait, en dépit de ce qu’en pense Taylor, envisager sa caractérisation générale du bien propre en termes de fonctions et de téléologie biologiques comme applicable aussi aux touts écologiques. Certains philosophes de l’environnement ont d’ailleurs exploré de tels prolongements de son approche (Johnson, Reference Johnson1991, chap. 5 ; Sterba, Reference Sterba1995). En interprétant les idées de fonction et de téléologie biologiques à l’aune de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie, la conception téléo-sélectionniste semble toutefois compromettre ces prolongements.
C’est du moins ce que laisse croire l’une des critiques les plus influentes de l’écocentrisme (Sober, Reference Sober and Norton1986, p. 185-186 ; Cahen, Reference Cahen1988 ; Varner, Reference Varner1990, p. 268 ; Cooper, Reference Cooper1998, p. 202-203 ; Sandler, Reference Sandler2007, p. 78-80 ; Odenbaugh, Reference Odenbaugh, Garson, Plutynski and Sarkar2016, p. 197-198 ; Newman et al., Reference Newman, Varner and Linquist2017, p. 287-288). Cette critique prend comme point d’appui la conception téléo-sélectionniste du bien propre, relève son inapplicabilité aux touts écologiques, et en infère le caractère infondé de l’écocentrisme. L’inapplicabilité de la conception téléo-sélectionniste du bien propre aux touts écologiques découle, selon les critiques, du lien qu’elle établit, par l’intermédiaire de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie, entre la possibilité pour une entité d’avoir un bien propre et le fait qu’elle soit ou non un niveau de sélection. Comme je l’ai indiqué ci-dessus en référence aux organismes individuels, la raison pour laquelle cette conception attribue un bien propre aux organismes entiers, plutôt qu’à leurs parties, est que ce sont eux, et non ces dernières, qui sont sujets de manière directe à la sélection naturelle. C’est l’organisme entier, et non ses parties, qui est le niveau auquel agit la sélection naturelle, de sorte que c’est à lui que la sélection naturelle confère une unité fonctionnelle et téléologique dont peut découler un bien propre non dérivatif. Cette condition implique que les touts écologiques, comme les espèces, les communautés et les écosystèmes, ne pourraient avoir un tel bien que s’ils étaient eux-mêmes des niveaux de sélection, ou, en des termes plus imagés, des superorganismes au sens de la biologie évolutive. Or, la biologie évolutive et l’écologie contemporaines ne les conçoivent pas comme tels. De telles conceptions des espèces, des communautés et des écosystèmes ont été courantes dans la première moitié du XXe siècle (voir Allee et al., Reference Allee, Emerson, Park, Park and Schmidt1949, chap. 35 ; Dunbar, Reference Dunbar1960 ; Wynne-Edwards, Reference Wynne-Edwards1962), mais elles ont fait l’objet de sérieuses critiques (Williams, Reference Williams1966 ; Lack, Reference Lack1967), qui sont aujourd’hui généralement considérées comme les ayant rendues caduquesFootnote 11 .
La conception téléo-sélectionniste présente donc de manière encore plus forte la limite que trouvait Callicott dans l’approche de Taylor. Si, effectivement, la conception téléo-sélectionniste implique que les espèces, les communautés et les écosystèmes n’ont pas de bien propre, alors elle ne peut servir de base pour l’attribution d’une considérabilité morale à ces derniers. La conception téléo-sélectionniste peut servir de base pour l’élaboration d’une théorie éthique biocentriste stricte (c’est-à-dire cantonnant la considérabilité morale aux organismes individuels), mais pas pour celle d’une théorie revêtant une dimension écocentriste (c’est-à-dire reconnaissant une telle considérabilité aussi aux touts). Or, si l’on accepte l’argument de Callicott ci-dessus, selon lequel une éthique environnementale non anthropocentriste et non sentientiste adéquate devrait comporter une forte dimension holiste, l’inapplicabilité de la conception téléo-sélectionniste aux touts écologiques semble alors se retourner contre elle. En général, les défenseur∙euse∙s de la conception téléo-sélectionniste semblent s’entendre sur le fait que les éléments constitutifs d’une perspective éthique doivent être évalués en fonction de leur aptitude à former ensemble une théorie globalement cohérente et qui s’accorde avec les intuitions morales dont elle entend rendre compte (Basl [Reference Basl2019, p. 7-10] est explicite quant à son adhésion à cette manière d’évaluer les théories éthiques). Dans ce cadre, l’argument de Callicott, qui rappelle que les intuitions morales dont une théorie éthique non anthropocentriste et non sentientiste doit rendre compte sont principalement holistes, semble faire pencher la balance contre la conception téléo-sélectionniste.
En somme, une première limite de la conception téléo-sélectionniste est donc que, même à supposer qu’elle fournisse (comme elle semble à première vue le faire) une élucidation satisfaisante de l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons (ou mauvais) pour des entités biologiques non sentientes, elle a pour inconvénient majeur de restreindre ce bien à des entités qui ne sont pas celles qu’une éthique non anthropocentriste et non sentientiste devrait mettre au centre de nos préoccupations morales. Elle élucide certes cette idée intuitive, mais le fait d’une manière qui semble amoindrir sa pertinence pratiqueFootnote 12 .
3.2. Environnements inadéquats et mutations avantageuses
Une deuxième limite de la conception téléo-sélectionniste, mise en évidence par la philosophe de l’environnement Katie McShane (Reference McShane2014a ; Reference McShane, Hiller, Ilea and Kahn2021), a trait aux implications contre-intuitives qu’elle semble dans certains cas avoir lorsqu’appliquée aux organismes individuels. Comme nous le verrons, cette limite concerne un élément central de cette conception : sa caractérisation du bien d’un organisme comme son fonctionnement conforme à ce que la sélection naturelle (passée) a favorisé. McShane met en évidence de telles implications contre-intuitives au regard de deux types de cas.
Le premier est celui d’organismes se trouvant dans un environnement ayant changé par rapport à l’environnement de sélection de leur lignée (c’est-à-dire celui dans le cadre duquel ont évolué leurs ancêtres) et leur étant devenu inadéquat. Comme l’indique McShane (Reference McShane2014a, p. 138 ; Reference McShane, Hiller, Ilea and Kahn2021, p. 3505-3506), la plausibilité des implications pratiques de la conception téléo-sélectionniste varie selon qu’on l’applique à des organismes se trouvant ou non dans un environnement semblable à cet environnement de sélection. Lorsqu’un organisme se trouve dans un environnement semblable à l’environnement de sélection de sa lignée, la conception téléo-sélectionniste ne semble pas générer de problème. En effet, fonctionner conformément à la manière dont la sélection naturelle a destiné les membres de sa lignée à fonctionner (par exemple, retenir son eau pour la plante évoquée ci-dessus) est alors intuitivement bon pour l’organisme. L’environnement dans lequel il se trouve en est un auquel ce fonctionnement est adapté, de sorte que le mettre en oeuvre permet généralement à l’organisme de prospérer.
La conception téléo-sélectionniste se révèle toutefois moins plausible lorsqu’appliquée à des organismes qui se trouvent dans des environnements différents de ceux dans lesquels ont évolué leurs ancêtres. Dans de tels cas, fonctionner comme la sélection naturelle a destiné les membres de leurs lignées à fonctionner semble pouvoir être mauvais pour eux. Le changement d’environnement peut avoir rendu certains aspects de ce mode de fonctionnement mésadaptatifs. McShane (Reference McShane2021, p. 3505) donne l’illustration suivante :
Imaginons une plante dont les stomates sont structurés de manière à générer un taux de transpiration élevé. Ce type de plante a évolué dans un climat chaud et humide, où un taux de transpiration élevé lui permet de garder sa fraîcheur et où le risque de déficit hydrique est faible. Dans un tel environnement, les stomates ayant cette structure ont été sélectionnés en raison de l’avantage évolutif conféré par ce taux de transpiration élevé. Imaginons maintenant que le climat passe de chaud et humide à frais et sec. La fonction étiologique des stomates sera alors toujours de produire un taux de transpiration élevé, mais cela pourra être très néfaste pour la plante dans ce nouvel environnement. Le refroidissement est moins avantageux dans ce nouvel environnement, et le déficit hydrique y est très probable. Bien que ces parties/traits [de la plante] existent parce qu’ils favorisent un taux de transpiration élevé, il ne s’ensuit pas nécessairement que le fait qu’ils continuent à remplir cette fonction sera bénéfique à la plante.
Un scénario semblable pourrait être envisagé à propos de l’aptitude de la pellicule cireuse d’une plante à retenir l’eau évoquée ci-dessus (par exemple, si la plante se retrouve dans un environnement beaucoup plus humide que celui dans lequel a évolué sa lignée). De manière plus générale, McShane (Reference McShane2014a, p. 138) souligne qu’avec les bouleversements climatiques qui s’accentuent, de tels cas de disparité entre le fonctionnement sélectionné des organismes et leurs environnements actuels seront de plus en plus courants.
McShane (Reference McShane2014a, p. 138) avance que le caractère contre-intuitif des implications de la conception téléo-sélectionniste au regard de tels cas de changements d’environnements remet en cause sa plausibilité générale. Si cette conception semble à première vue plausible, c’est simplement parce que, spontanément, lorsqu’on l’envisage, on la considère en ayant en tête des cas où l’environnement présent d’un organisme est semblable à l’environnement de sélection de sa lignée — cas où il y a alignement entre ce qui est intuitivement bon pour l’organisme et ce que la conception téléo-sélectionniste implique à cet égard. Selon McShane, toutefois, l’existence de cas où le fonctionnement sélectionné est mésadaptatif pour les organismes qui l’accomplissent indique que ce fonctionnement ne peut pas être la définition du bien propre des organismes vivants non sentients, et qu’il est au mieux lié à ce bien de manière contingente (McShane, Reference McShane2021, p. 3507).
Un deuxième type de cas au regard duquel la conception téléo-sélectionniste semble avoir des implications contre-intuitives est celui d’organismes qui, à la suite de mutations aléatoires, se verraient dotés de nouvelles caractéristiques s’avérant avantageuses dans l’environnement dans lequel ils se trouvent (McShane, Reference McShane2021, p. 3506 et 3508). Il s’agit aussi d’un type de cas où il y a disparité entre le fonctionnement sélectionné d’un organisme et ce qui semble intuitivement bon pour lui. Toutefois, la disparité résulte ici d’un changement chez l’organisme plutôt que dans son environnement.
Imaginons, par exemple, qu’à la suite d’une mutation aléatoire, une plante dont raffolent habituellement certains herbivores en vienne à émettre une odeur qui les rebute, et la rend, de ce fait, moins sujette que ses congénères à l’herbivorie. Intuitivement, avoir ce nouveau trait semble bon pour la plante. Toutefois, comme l’émission de l’odeur n’est pas (encore) un effet ayant été sélectionné, il n’a pas de fonction au sens de la théorie étiologique sélective de la fonction, et la réduction de l’herbivorie qu’il produit ne peut pas être considérée comme un but biologique de la plante. Il s’ensuit que, du point de vue de la conception téléo-sélectionniste, la dissuasion des herbivores engendrée par ce nouveau trait ne peut être considérée comme constitutive de son bien. Évidemment, l’avantage adaptatif qu’il procure à la plante pourrait donner lieu à une sélection naturelle favorisant sa propagation au sein de la population à laquelle appartient la plante, suivant laquelle rebuter les herbivores deviendrait une fonction de ce trait au sens de la théorie étiologique sélective de la fonction. Après une telle sélection, rebuter les herbivores grâce à ce trait deviendrait constitutif du bien propre des plantes le possédant. Toutefois, au moment initial de son apparition, la présence de ce trait ne pourrait être considérée comme telle, et ce, même si la réduction de l’herbivorie est un avantage pouvant conduire la sélection à favoriser le trait. Cette implication semble contre-intuitive.
Comme pour les cas de changements d’environnements, les cas de mutations avantageuses donnent à voir que le lien entre le fonctionnement sélectionné et ce qui est bon pour un organisme est contingent plutôt que nécessaire, et qu’un tel fonctionnement ne peut, par conséquent, être la définition du bien propre des organismes non sentients. Les cas de changements d’environnements indiquent que fonctionner conformément à ce qu’a favorisé la sélection naturelle passée n’est pas toujours bon pour un organisme, et les cas de mutations avantageuses montrent que fonctionner d’une manière qui innove par rapport à ce qu’a favorisé la sélection naturelle passée peut être bon pour lui. On pourrait aussi envisager des situations où ces deux types de cas se combinent. Reprenons l’exemple de la plante décrite par McShane, dont les stomates sont structurés de manière à produire une forte transpiration, mais se retrouvant sous un climat frais et sec au sein duquel cette forte transpiration est mésadaptative. Imaginons que survienne chez cette plante une mutation conduisant ses stomates à exsuder moins d’eau que ses congénères. Un tel changement serait intuitivement bon pour la plante, contrairement, encore une fois, à ce que semble impliquer la conception téléo-sélectionniste.
Selon McShane, les implications contre-intuitives de la conception téléo-sélectionniste découlent du lien qu’elle établit entre le bien propre et la sélection naturelle passée. Le problème provient de ce que la conception étiologique sélective conçoit les fonctions et la téléologie de manière rétrospective (backward-looking), alors que ce qui est bon pour un organisme dépend de sa situation présente et de ce qu’il est permis d’espérer quant à son futur :
Les problèmes posés par les conceptions étiologiques [comme la conception téléo-sélectionniste] semblent découler de la nature rétrospective [backward-looking] du mode d’attribution des fonctions étiologiques. Ce qui compte comme une fonction étiologique relève de l’histoire de l’origine d’une chose : de l’explication de la manière dont les parties/traits d’une chose en sont venus à être ce qu’ils sont. Alors que ce qui doit être considéré comme une fonction étiologique relève de l’histoire, ce qui doit être considéré comme bénéfique ou nuisible pour une chose semble dépendre de ce qui arrive à cette chose dans le présent et dans l’avenir. (McShane, Reference McShane2021, p. 3508-3509)Footnote 13
En résumé, la seconde limite de la conception téléo-sélectionniste est qu’après examen plus attentif de ses implications, sa manière d’élucider l’idée selon laquelle les états de choses du monde sont bons (ou mauvais) pour des entités biologiques non sentientes s’avère moins plausible qu’il n’y paraît à première vue. Elle voit un lien nécessaire là où il semble plutôt n’y avoir qu’un lien contingent.
Conclusion
Dans les sections ci-dessus, j’ai présenté la conception téléo-sélectionniste du bien propre, fait ressortir ses principales vertus et mis en lumière deux de ses limites. Ces dernières laissent planer certains doutes quant à sa plausibilité générale et sa pertinence comme base pour l’élaboration d’une éthique non anthropocentriste et non sentientiste. Que faut-il conclure globalement, à ce stade, en ce qui concerne la possibilité d’une éthique s’appuyant sur l’idée d’un bien au-delà de la sentience ? Trois options semblent envisageables.
Une première option consisterait à renoncer à la possibilité d’une telle éthique. Les limites de la conception téléo-sélectionniste indiqueraient tout simplement qu’on ne peut, en définitive, donner un contenu à la fois plausible et pertinent d’un point de vue moral à l’idée intuitive selon laquelle les états de choses du monde peuvent être bons pour des entités biologiques non sentientes, comme les organismes, les espèces ou les écosystèmes. Soit on peut donner à cette idée un contenu plausible, mais elle se révèle peu pertinente d’un point de vue éthique (parce que confinée aux organismes individuels, alors qu’une éthique non anthropocentriste et non sentientiste devrait comporter une forte dimension holiste). Soit elle n’est tout simplement pas plausible, parce que l’élucidation qu’en donne la conception téléo-sélectionniste est trop en désaccord avec nos intuitions.
Un tel pessimisme semblerait toutefois prématuré au présent stade de la discussion, étant donné l’existence d’au moins deux autres options plus optimistes : tenter de montrer que les deux limites (alléguées) de la conception téléo-sélectionniste présentées ci-dessus ne sont qu’apparentes, et envisager la possibilité de conceptions alternatives du bien propre ayant des vertus comparables aux siennes et s’appliquant mieux aux touts écologiques. Je terminerai en indiquant certaines pistes d’exploration pour la première de ces deux options plus optimistesFootnote 14 .
McShane (Reference McShane2014a, p. 136-137) et John Basl (Reference Basl2017 ; Reference Basl2019, chap. 4) explorent une piste par laquelle on pourrait tenter de montrer que la première limite (alléguée) de la conception téléo-sélectionniste discutée ci-dessus n’est qu’apparente. Comme les deux philosophes l’indiquent, certains travaux sur la conceptualisation des niveaux de sélection, plus récents que ceux sur lesquels s’appuient les critiques de l’écocentrisme mentionnées ci-dessus, concluent en faveur de la possibilité que la sélection naturelle agisse à des niveaux d’organisation supérieurs à celui des organismesFootnote 15 . Les plus connus sont ceux du biologiste David Sloan Wilson et du philosophe Elliott Sober (Wilson et Sober, Reference Wilson and Sober1989 ; Sober et Wilson, Reference Sober and Wilson1994 ; Sober et Wilson, Reference Sober and Wilson1998), ainsi que ceux des philosophes de la biologie David Hull (Reference Hull1980 ; Reference Hull and Plotkin1988), Robert Brandon (Reference Brandon and Plotkin1988) et Elisabeth Lloyd (Reference Lloyd, Singh, Lewontin, Krimbas, Paul and Beatty2001). Alors que les critiques de la sélection de groupe soutenaient la quasi-impossibilité que la sélection naturelle agisse à des niveaux d’organisation supra-organismiques, ces travaux plus récents reconnaissent un tel mode d’action de la sélection comme une possibilité réelle. Cela conduit McShane et Basl à conclure à l’applicabilité de la conception téléo-sélectionniste au moins à certains touts écologiques.
McShane (Reference McShane2021, p. 3507-3508) signale par ailleurs une piste par laquelle on pourrait tenter de montrer que la seconde limite (alléguée) de la conception téléo-sélectionniste discutée ci-dessus n’est qu’apparente, au moins pour le cas des organismes ayant changé d’environnement. Comme elle l’indique, un∙e partisan∙e de la conception téléo-sélectionniste pourrait soutenir que les implications contre-intuitives que cette dernière semble avoir relativement à ces cas découlent en fait d’une application insuffisamment charitable de la théorie étiologique sélective de la fonction et de la téléologie. On interprète les fonctions issues de la sélection naturelle comme des fonctions qu’ont les traits sélectionnés en toutes circonstances, alors que la théorie étiologique sélective admet qu’elles soient plutôt interprétées comme des fonctions qu’ont ces traits dans les circonstances particulières où ces fonctions ont produit l’avantage adaptatif ayant conduit la sélection naturelle à les favoriser. Par exemple, on pourrait considérer que les stomates de la plante décrite par McShane n’ont pas en toutes circonstances pour fonction de produire une forte transpiration, mais qu’ils ont plutôt pour fonction de le faire dans un environnement chaud et humide. Les deux interprétations sont formellement cohérentes avec la théorie étiologique sélective (sur ce point, voir Goode et Griffiths, Reference Goode and Griffiths1995 ; et Basl, Reference Basl2019, p. 82, n. 72). Il s’ensuit qu’adopter la première interprétation, plutôt que la seconde, lorsqu’on détermine ce qui est bon pour la plante au sens de la conception téléo-sélectionniste, n’est pas des plus charitable. Selon la seconde interprétation, les stomates de la plante n’ont pas, lorsqu’elle se trouve dans un environnement froid et sec, pour fonction étiologique sélective de produire une forte transpiration, de sorte que la conception téléo-sélectionniste n’implique pas que transpirer fortement est bon pour elle dans ces circonstances. McShane (Reference McShane2021, p. 3508) reconnaît donc que les cas de changements d’environnements ne posent peut-être pas aussi clairement problème pour la conception téléo-sélectionniste qu’elle le soutient.
Il reste évidemment à déterminer si ces manières d’écarter les deux limites sont probantes en dernière analyse. En ce qui concerne la première limite, il reste à voir si les réhabilitations de la sélection à des niveaux d’organisation supra-organismiques mentionnées par McShane et Basl peuvent rendre la conception téléo-sélectionniste applicable de manière suffisamment générale aux touts écologiques pour qu’elle puisse servir de base à l’élaboration d’une éthique environnementale comportant une assez forte dimension holiste. En ce qui concerne la seconde limite, la piste de réponse signalée par McShane relativement aux cas de changements d’environnements nécessiterait un examen plus précis, et il reste à voir si la limite peut être évitée aussi relativement aux cas de mutations avantageusesFootnote 16 .
Au présent stade de la discussion, la conception téléo-sélectionniste du bien propre reste donc une base d’élaboration dans une certaine mesure prometteuse pour une éthique non anthropocentriste et non sentientiste, mais au regard de laquelle subsistent certains défis.
Remerciements
L’auteur tient à remercier un∙e évaluateur∙trice anonyme pour sa relecture, de même que Dominique Gaucher, Jean-Pierre Pelletier et Cécile Delbecchi pour l’édition du manuscrit. La préparation de cet article a bénéficié du soutien financier du Fonds de recherche du Québec — Société et culture (FRQSC, 2021-CHZ-282454 et FRQSC, 2024-PEC-335614).
Conflits d’intérêts
L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts.