Les renouvellements de l’histoire du « Troisième Reich » sont difficiles à saisir dans toute leur ampleur, la production scientifique étant devenue si immense qu’il est presque impossible de la maîtriser. On découpe ainsi parfois arbitrairement des tendances, qui laissent pourtant de côté bien des choses. Après plus de vingt ans d’études sur la « solution finale », ses causes, son déroulement et ses acteurs – la fameuse « recherche sur les bourreaux » (Täterforschung) –, il semble ainsi que la nouvelle polarisation forte, notamment en Allemagne, se soit faite autour d’un retour plus affirmé vers les années 1933-1939 et d’une analyse de la notion de « communauté du peuple », ou Volksgemeinschaft, terme allemand utilisé ad nauseam par les nazis comme promesse et antidote à tous les maux du temps. On sait que la formule était employée par presque tous les partis politiques ; les nazis l’utilisaient cependant comme un outil d’exclusion et d’inclusion particulièrement efficace, telle une ligne claire tracée entre les aryens, d’un côté, et les indésirables à la race, de l’autre, les Juifs en première ligne. Les travaux de Michael Wildt, Ulrich Herbert ou encore Manfred Gailus, parmi d’autres, ont montré la manière dont cette dynamique d’exclusion/inclusion avait profondément contribué à assoir le pouvoir de la dictature nationale-socialiste.Footnote 1
Comme un certain nombre de chercheuses et chercheurs liés à cette nouvelle vague de travaux, Elissa Mailänder a commencé par travailler sur les « bourreaux », en l’occurrence à travers un livre remarqué sur les gardiennes de camps de concentration, publié en allemand en 2009 et traduit en anglais en 2015Footnote 2. Très centré sur les questions de violence et des outils que se disputent l’histoire et l’anthropologie pour cerner cette notion, ce travail introduisait déjà une dimension forte d’histoire du genre. C’est armée de cette expérience que l’historienne aborde une nouvelle thématique, celle d’une « histoire intime du nazisme », pour reprendre le sous-titre, perçue à travers les rapports de genre. Elle passe ainsi du versant le plus radical de la politique d’exclusion du régime (celui des camps) au versant le plus difficile à saisir de la politique d’inclusion : la « communauté du peuple » construite par l’intime, notamment par les possibilités sexuelles ouvertes par le régime, soulevant l’épineuse question de l’« indéniable épanouissement personnel » (p. 188) proposé par le nazisme aux prétendus bons Allemands.
Le parti pris de l’ouvrage pourrait surprendre : il s’agit de faire des plongées scientifiques dans des chapitres autonomes, chacun fondé sur un terrain de recherches et des fonds d’archives spécifiques, et non pas d’écrire un récit cohérent ou une synthèse autour de cette question. De ce fait, on a plutôt l’impression, à la lecture, de parcourir une succession d’articles qui se suffisent à eux-mêmes, plutôt qu’un livre qui proposerait une théorisation générale des rapports de genre sous le « Troisième Reich ». E. Mailänder le revendique, proposant une histoire du quotidien, une histoire sociale proche des réalités vécues ; elle dédie l’ouvrage à Alf Lüdtke et souligne ne pas vouloir écrire une histoire « totale ». Ce faisant, chaque chapitre est évidemment susceptible de critiques sur la méthode, notamment concernant les possibilités de montée en généralité, comme lorsque la politique des divorces en Autriche est analysée à travers 14 cas « particulièrement intéressants en matière d’histoire du genre et de la sexualité » (p. 88-89), sur les 37 538 divorces qu’a comptés le pays durant l’annexion au Reich allemand (chap. 2) ; ou que les trajectoires de 4 Autrichiennes (chap. 3) sont considérées comme « semblables à celles de millions d’autres jeunes femmes » (p. 186).
En soi cependant, l’ouvrage défend et incarne une impeccable microhistoire par le bas, couplée à une histoire du genre encore assez absente des recherches sur le nazisme, que ce soit en France ou en Allemagne même, en tout cas poussé à ce niveau de maîtrise des concepts. Tout au plus peut-on constater que la collection « L’Univers historique » du Seuil accueille ici une contribution peut-être plus tournée vers la recherche scientifique que vers le grand public. L’aspect légèrement éclaté du récit est donc bien vite compensé par le profit des innovations méthodologiques, car on apprend énormément à chaque page, même pour le spécialiste du sujet, à regarder la dictature par le biais de cette histoire sociale rigoureuse, au plus près des archives, qu’il s’agisse des archives judiciaires des procès, des journaux intimes ou des photographies de guerre.
Le principal résultat de cette recherche, le véritable fil rouge du livre, est de montrer que le régime nazi, en ouvrant le champ des possibles sexuels, parvint à construire l’adhésion d’une partie des Allemands. En faisant sauter certaines limites de la morale traditionnelle et de la manière dont elle régissait les rapports de force au sein des couples, et entre hommes et femmes, le « Troisième Reich » édifiait cette nouvelle « communauté du peuple » fondée sur une sexualité divertissante au service des objectifs raciaux du régime. E. Mailänder est toujours précautionneuse dans l’analyse du parcours des actrices et acteurs qu’elle a choisis : étudiant souvent des hommes et des femmes jeunes, elle montre bien que, si ces individus ont « fait le nazisme », ils n’avaient pas toujours une conscience ferme de l’idéologie du régime. Simplement, par intérêt, par opportunisme, par accident parfois – en somme, dans les différentes limites de leur « quant-à-soi » (Eigensinn) –, ils permettaient aux catégories sculptées par le régime d’infiltrer les différents espaces sociaux : ainsi de l’augmentation des divorces en Autriche et des tribunaux autrichiens où l’on débattait de la prétendue « race » du conjoint ou de la conjointe ; tout comme de l’admiration du public pour les histoires d’amourettes entre aviateurs et jeunes femmes dans les films de propagande. Götz Aly l’a montré pour les aspects économiques de la dictature, en poussant parfois ses conclusions un peu loin : les « bons Allemands », ceux qui n’étaient pas les victimes de la politique exclusive du régime, se sentaient pleinement inclus dans une communauté positive, une « société de la bienveillance et de la bienfaisance » (Christian Ingrao, cité p. 358). E. Mailänder le montre encore, pour le versant genré, en étudiant les opportunités d’émancipation ouvertes aux jeunes hommes et aux jeunes femmes avant et pendant la guerre. Le régime reposait certes sur une vision raciale dogmatique, mais brillait surtout par la plasticité d’une offre morale éclectique. La conclusion, tirée par l’autrice, peut déconcerter : « l’écrasante majorité des Allemand‧es et des Autrichien‧nes trouvèrent leur ‘place’ dans le ‘Troisième Reich’ » (p. 361).
C’est d’ailleurs l’une des pistes les plus intéressantes du livre : contrairement à la mythologie forgée par la nouvelle génération contestataire des années 1960 et la réception des théories de l’école de Francfort, le nazisme ne s’érigea pas sur l’écrasement des émotions et l’édification d’une morale sexuelle répressive et carcérale, au contraire. C’est bien parce que les acteurs avaient l’impression que le régime desserrait, en quelque sorte, les carcans de la morale bourgeoise traditionnelle, que celui-ci fut en mesure de conquérir une adhésion certaine auprès d’une partie de la population. Paradoxalement, ces gains étaient visibles aussi bien chez les soldats masculins envoyés à l’Est, qui considéraient la guerre comme un champ d’expérimentations sexuelles, y compris concernant les violences infligées aux ennemies, que chez les jeunes femmes restées à l’arrière, qui purent conquérir, durant la guerre, une autonomie inégalée une fois leurs conjoints partis à la guerre. Ici, E. Mailänder assume que le nazisme ait pu représenter, pour les femmes allemandes et autrichiennes, une forme d’émancipation « par la pratique et le travail » (p. 360).
Outre ce résultat majeur, qui laisse espérer d’autres travaux y compris sur d’autres terrains, la chronologie de l’ouvrage (1930-1950) appelle à un décloisonnement du sujet et soulève – même si ce n’est pas son enjeu principal – la très épineuse question des continuités historiques. La continuité vers l’aval est la plus connue, même s’il reste beaucoup à faire : l’historienne montre bien que les années du « Troisième Reich » et de sa relative permissivité sexuelle ont très longtemps laissé des traces, dans une adhésion qui ne s’est jamais vraiment complètement effacée. Une nostalgie, en somme. Mais c’est vers l’amont, entre autres vers la République de Weimar, que les questions sont les plus difficiles à affronter : car loin de l’image d’une République toute consacrée à la libération des jeunes filles ou à celles des minorités sexuelles durant les « années folles », ce qu’elle fut pour une petite part des habitants des grands centres urbains, on voit bien que l’ordre patriarcal nazi n’est pas sorti de nulle part et que certains aspects de l’ordre racial avaient, quant à eux, de (trop) nombreuses ressemblances avec les politiques prophylactiques et eugéniques de l’avant 1933. Contrôle du corps des femmes et contrôle des naissances étaient alors une obsession partagée en Allemagne comme dans tout le monde occidental.
C’est d’ailleurs ici que l’ouvrage révèle quelques manques, bien excusables, quand on traverse le caractère touffu et très riche des 500 pages d’analyses. Il aurait sûrement été possible d’aller plus loin dans l’analyse en comparant davantage le régime genré d’Allemagne avec la situation de l’Europe ou de l’Occident à l’époque – mais la littérature scientifique actuelle rend peut-être une telle mise en perspective difficile. De même, on peut s’étonner que le terme « Volksgemeinschaft » soit traduit par « communauté du peuple-race », alors même que les nazis étaient passés maître dans l’exploitation de l’ambiguïté et de la polysémie de ce terme, dont le caractère exclusif (« race ») parlait aux puristes du mouvement, quand l’aspect inclusif (« peuple ») entretenait le flou nécessaire auprès d’un public moins nazifié. Enfin, le caractère « hautement politique » (p. 30) des relations intimes et des rapports de force genrés est souligné à de multiples reprises, comme lorsque l’historienne souligne que « l’espace intime apparemment apolitique du foyer était de fait hautement politique » (p. 81), sans que l’on saisisse toujours bien ce que recouvre cette politisation bien connue opérée par les différents régimes fascistes.
Le travail d’E. Mailänder ouvre donc de très nombreux chantiers, qu’elle s’est déjà employée à poursuivre dans d’autres publications, et qui intéresseront non seulement celles et ceux qui veulent mieux comprendre la dictature nationale-socialiste, mais aussi toute personne intéressée par les profits importants que permet une histoire du genre minutieuse.