Les mouvements pour l'indépendance au Québec et en Écosse connaissent des fortunes fort différentes. Si durant les dernières années le Scottish National Party (SNP) a progressivement réussi à se hisser au pouvoir et à obtenir l'organisation d'un référendum d'autodétermination en 2014, le Parti québécois (PQ) amorçait cette année-là une chute spectaculaire. Cela signifie-t-il pour autant que la question nationale s'apprête à se retirer pour de bon de la vie politique québécoise? C'est en partie à cette question que s'attèlent à répondre Éric Bélanger, Richard Nadeau, Ailsa Henderson et Eve Hepburn dans The National Question and Electoral Politics in Quebec and Scotland, publié en 2018 et portant spécifiquement sur une période allant de 2010 à 2014.
Sa visée première est « de comprendre le calcul électoral expliquant les attitudes des partis et des électeurs au Québec et en Écosse » (4). Leur hypothèse est que s’établit une relation entre des électeurs percevant les messages des partis, et des partis pensant leurs stratégies en fonction de l'opinion quant à la question nationale et des positionnements des autres partis à cet égard (4). L'une des originalités évidentes réside dans le fait qu'en cherchant à déterminer le poids de la question nationale parmi les enjeux électoraux (super-enjeu, enjeu dominant ou enjeu de niche), les auteurs ne se contentent pas d’évaluer leur influence dans le cadre des élections générales – subétatiques – québécoise et écossaise, mais également dans les élections générales – étatiques – canadienne et britannique.
La question nationale se divise ainsi en trois domaines principaux, délimités au cordeau : la dimension identitaire, la défense des intérêts régionaux et le volet constitutionnel. C'est à partir de cette grille d'analyse, appliquée d'abord aux comportements des partis puis à ceux des électeurs que cet ouvrage se dessine. Par suite d'une introduction révélant le cadre de cette réflexion, l'ouvrage s'ouvre en quatre chapitres qui forment son développement et le lieu de l'analyse des données collectées. Afin d'autoriser une comparaison en bonne et due forme figurant en conclusion de l'ouvrage, les chapitres qui la précèdent sont construits en suivant un parallélisme rigoureux.
Les deux premiers de ces chapitres sont consacrés à l'analyse des positions des partis provinciaux et fédéraux eu égard à la question nationale, d'abord au Québec, puis en Écosse. Pour ce faire, les auteurs s'appuyent sur l'analyse des programmes électoraux des différents partis (Québec 2014, Canada 2011; Écosse 2011, Royaume-Uni 2010), complétée par des entretiens semi-dirigés menés avec des cadres des différents partis. Ces chapitres dévoilent d'abord que l'identité et la défense des intérêts régionaux constituent des enjeux consensuels parmi les partis des scènes politiques subétatiques.
Considérer l'importance de ces différents volets de la question nationale n'implique pas nécessairement un consensus parfait entre les partis, et les auteurs ne manquent pas de relever les positionnements qu'impliquent les programmes électoraux en matière d'intérêts régionaux ou d'identité. Dans les sous-sections des deux chapitres intitulés « Cosmopolitisme », les auteurs en viennent au constat que les partis écossais ont tous adopté une position favorable au multiculturalisme, tandis que la laïcité et le projet de Charte des valeurs constituent alors des positionnements clivants entre le Parti québécois (PQ) et la Coalition avenir Québec (CAQ) d'un côté, et le Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS) de l'autre. Toutefois les auteurs avancent que « ce discours du PQ marque un écart significatif de l'effort passé du parti de souligner la nature civique de la société québécoise » (174). Il apparaît – non moins surprenamment – qu’à leurs yeux, le nationalisme civique ne se puisse concevoir qu’à l'aune d'un tropisme multiculturaliste.
Quant à la question constitutionnelle, elle se matérialise en un enjeu positionnel. Bien que la plupart des partis subétatiques s'entendent sur leur volonté d'un transfert de davantage de pouvoir vers leur entité – exception faite du PLQ – la chose n'est pas vraie au niveau étatique. Ceci contribue à considérer les entités québécoise et écossaise comme de véritables blocs électoraux. La souscription au projet d'indépendance est finalement la véritable pomme de discorde entre les partis : le PQ, QS et le Bloc québécois (BQ) au Québec, le SNP en Écosse y sont favorables ; l'ensemble des autres acteurs la rejettent. Ces deux chapitres montrent enfin que la question nationale constitue un super-enjeu au niveau subétatique, et un enjeu de niche au niveau étatique dont le BQ et le SNP peuvent tirer profit au premier chef.
L'attitude des électeurs face à la question nationale et les motifs de leurs choix dans l'isoloir figurent au cœur des deux chapitres qui succèdent. Pour ce faire, les auteurs ont effectué plusieurs enquêtes d'opinion. Au Québec, elles suivent les élections fédérales de 2011 et provinciales de 2014. En Écosse, elles ont été réalisées à quelques semaines d'intervalle, en 2012. Ceci pose un premier problème concernant la pertinence des opinions manifestées. On peut en effet supputer que cette proximité temporelle trouble la distinction entre ces deux élections qui pourrait s'opérer d'ordinaire.
Les auteurs cherchent ainsi à débrouiller les déterminants du vote. On constate que les variables dites « à long terme » fournissent généralement une explication assez maigre. Toutefois, afin d'estimer l'influence de la question nationale dans l'attitude des partis, il eut été opportun de procéder à une semblable comparaison. Le positionnement gauche-droite en Écosse fait cependant exception. Or, malgré une riche mise en contexte dans le chapitre d'introduction, les auteurs ne mentionnent pas que le SNP n'est parvenu à progresser dans les urnes qu'une fois qu'il a pris position sur le clivage gauche-droite. En un sens, on pourrait dire que le fait de se présenter comme « de gauche » en Écosse ne postule pas seulement d'une souscription à l'identité nationale écossaise, mais est venue à en être constitutive, notamment par l'action du SNP.
Cette dernière variable demeure donc pertinente malgré l'ajout, d'autres déterminants : l'identification/attachement national(e), la perception de valeurs distinctes, les préférences constitutionnelles ou l'importance accordée à ces préférences. Plus particulièrement, il ressort de ces données que l'identité est plus décisive dans les choix électoraux au Québec, tandis que les intérêts régionaux (notamment socio-économiques) sont plus prépondérants en Écosse. Les auteurs interprètent aisément cette différence par la non-reconnaissance de la nation québécoise à laquelle s'adjoint la jouissance d'un Parlement depuis un siècle et demi, alors que l’Écosse s'est longtemps trouvée dans une situation inverse.
Comme attendu, les choix électoraux au niveau étatique sont moins sujets à l'influence des positions vis-à-vis de la question nationale. Au niveau subétatique en revanche, elle s'affirme comme un super-enjeu, où le volet constitutionnel contribue fortement à l'explication du vote, en particulier en faveur des partis les plus ouvertement défavorables (PLQ, Parti conservateur) et favorables (PQ, SNP) à l'indépendance. Bien qu'une part notable des électeurs de la CAQ (18 pour cent) et du Labour (17 pour cent) affichent des positions indépendantistes, on constate également qu'une majorité d'entre eux affichent des convictions qui peuvent être décrites comme autonomistes : rejet très majoritaire de l'indépendance et soutien très majoritaire à un accroissement des pouvoirs.
Au bilan, The National Question and Electoral Politics in Quebec and Scotland représente un ouvrage salutaire, en particulier dans une littérature où le nationalisme subétatique est, plus souvent que de raison, distingué dans l’étude de l'un des terrains où il joue ses cartes. Plus encore, rassembler l'analyse des positions adoptées par les partis à celles des électeurs autorise l'identification d'un possible décalage – ce qui n'a pas été le cas des deux entités étudiées. Ses conclusions n'apportent certes guère de surprises, mais est-ce bien ce que l'on escompte d'un tel ouvrage ?