Cet ouvrage entend reconsidérer l’idée, largement répandue, d’une méconnaissance de l’Europe dans le monde musulman médiéval, idée non seulement soutenue par Bernard Lewis, qui s’appuie sur des sources généralement issues de la période ottomane, mais aussi par André Miquel à partir des géographes arabes de l’époque dite classique, soit avant le xie siècleFootnote 1. Si quelques études, parfois anciennes, existaient déjà sur certaines régions comme l’Europe orientale ou la Sicile, aucun effort n’avait été jusqu’à présent entrepris pour prendre en considération l’ensemble de cet espace. Arabisant et historien, Jean-Charles Ducène s’inscrit dans la suite des travaux de Daniel G. König, qui entendait montrer que le monde latin n’était pas – ou pas totalement – ignoré des musulmans au Moyen ÂgeFootnote 2, étendant quant à lui son champ de recherche jusqu’à l’Europe centrale et orientale.
Pour ce faire il centre son attention sur les géographes arabes, ou plutôt sur la « littérature à contenu géographique », dont il est un spécialiste reconnu, mais en élargissant le corpus d’André Miquel, non seulement en poussant jusqu’au xve siècle, mais aussi en tenant compte de tous les types d’écritures géographiques et de représentations de l’espace qui, après le xie siècle, se diversifient avec l’apparition des récits de voyages (riḥla-s), des dictionnaires géographiques ou de la littérature de chancellerie. C’est ainsi un ensemble d’une cinquantaine de témoignages qui est analysé, certains peu connus, dont il offre parfois de larges extraits traduits, notamment pour ceux d’époque mamelouke. Dans ce corpus, il s’efforce de recenser toutes les mentions des peuples et des régions d’Europe pour en dégager une vision globale.
J.-C. Ducène prend soin de rappeler que « la conception moderne de l’Europe est tout à fait étrangère aux acteurs médiévaux » (p. 14), cette dernière ne présentant pas à leurs yeux d’unité et étant rarement mobilisée comme une catégorie englobante. Même s’il apparaît dès le ixe siècle sous des graphies variables, le nom lui-même est peu présent dans les sources arabes, et uniquement dans le cadre d’une division théorique du monde héritée des Grecs. Les géographes parlent plus volontiers de la « Grande Terre » pour désigner les territoires qui s’étendent du nord-est des Pyrénées jusqu’à la mer Noire – à l’exception des régions soumises (ou anciennement soumises) à l’Islam, en al-Andalus ou en Sicile – et identifiés par une « parenté généalogique commune » (p. 17) des peuples qui l’habitent, distincts des Turcs de l’est. Pour autant, cet espace n’est jamais véritablement traité en tant que tel par les géographes, qui suivent des plans souvent induits par des représentations théoriques fondées sur les climats, elles-mêmes héritées du partage antique du monde et qui aboutissent à la dispersion des informations sur ces régions et ces peuples. Alors que les géographes perçoivent une unité des populations de l’Islam, celle-ci est absente des territoires extérieurs.
À sa manière, le livre reflète cette dispersion et cette pluralité des images, des régions et des peuples, J.-C. Ducène donnant à voir le discours des géographes, souvent en se laissant guider par leurs propres développements. L’analyse des textes est minutieuse, servie par une formidable érudition qui permet d’identifier les toponymes et ethnonymes transcrits en arabe sous des formes parfois difficiles à interpréter, ou de rapprocher certaines descriptions de réalités connues par ailleurs. Pour cela, l’historien recourt à des sources non arabes d’une très grande diversité et à toute une littérature secondaire ; il faut ici saluer cet énorme travail qui prend en compte les hypothèses déjà proposées tout en en faisant de nouvelles. L’index, à lui seul, constitue d’ores et déjà un instrument de travail fondamental pour tous ceux qui mobilisent ces textes. Plus largement, cet ouvrage offre sans nul doute la matière pour une réflexion renouvelée sur le regard porté par l’Islam sur les peuples et régions extérieurs à ses frontières.
L’auteur adopte une démarche chronologique, pleinement justifiée en ce qu’elle permet de suivre la construction progressive des connaissances des géographes, fondées sur l’héritage antique, principalement grec avec Ptolémée et très tôt traduit en arabe, qui fixe le cadre théorique et donne quelques informations ponctuelles sur certaines régions. Si ces éléments continuent alors souvent de circuler, ils sont cependant limités et périmés, et les informations recueillies par les géographes permettent d’en proposer une version complétée et corrigée. La présentation détaillée des différents auteurs met ainsi en lumière la diversité des sources qu’ils ont pu utiliser. Leur expérience personnelle des espaces européens manque le plus souvent, sauf pour quelques-uns tel Ibrāhīm ibn Yaʿqūb, auquel J.-C. Ducène consacre un chapitre très fouillé, retraçant ce que l’on connaît de son itinéraire et s’interrogeant sur les motivations de son voyage et de son ouvrage, qui s’apparente à un « traité sur les Francs et les Slaves » dont il décrit, parfois avec acuité, les mœurs et coutumes.
La plupart des auteurs mobilisent cependant des informations disparates, recueillies au travers de leurs lectures et par leurs contacts avec des personnes ayant voyagé en Europe. Quelques sources latines, comme les écrits de Paul Orose ou d’Isidore de Séville, traduits en arabe en al-Andalus, ont ainsi pu être lues et ont circulé jusqu’en Orient ; bien qu’anciennes, elles fournissent un certain nombre de toponymes. Al-Mas‘ūdī, au milieu du xe siècle, peut ainsi s’appuyer, pour l’histoire des Francs qu’il rédige, sur un texte trouvé à Fusṭāṭ et écrit peu avant par l’évêque de Gérone Godmar pour le calife omeyyade de Cordoue al-Ḥakam II. De même, pour la description de Rome, une source syriaque est probable – mais ce qu’en retiennent les géographes se limite à un inventaire des merveilles.
Certains géographes peuvent se reposer sur le témoignage de personnes ayant voyagé et leur livrant des connaissances plus à jour, comme pour les îles Britanniques connues des navigateurs partant d’al-Andalus. Ces informateurs ne sont cependant pas toujours identifiés, sauf dans certains cas, comme celui du Génois Domenichino Doria, qui renseigne al-ʿUmarī sur Constantinople. C’est alors la forme phonétique des toponymes retranscrits qui permet de poser des hypothèses sur leur origine. Les canaux de transmission sont en effet multiples et dépendent des déplacements de personnes, volontaires ou forcés, vers les pays d’Islam : ambassadeurs, transfuges et convertis, anciens captifs, marchands, qu’ils soient originaires d’Europe ou s’y soient rendus, diffusent des données discontinues et partielles, qui contribuent à construire l’image, voire l’imaginaire de l’Europe dans les sources géographiques arabes.
Le continent européen apparaît principalement comme une périphérie de l’Islam, une zone de marges dont rendent compte les représentations cartographiques, qui peuvent accompagner certains textes, comme chez Ibn Ḥawqal où l’Europe est une île, ou servir de support aux descriptions, comme chez Idrīsī ou ʿUmarī. Globalement cependant, l’Europe occupe une place limitée dans les ouvrages : au xiiie siècle encore, alors qu’elle est en pleine puissance et représentant une menace pour l’Islam, seule une toute petite minorité des 12 593 entrées du dictionnaire géographique de Yāqūt la concernent ; au siècle suivant, Ḥimyarī ne lui consacre que 82 notices sur 1650. Cette représentation de l’Europe comme la somme d’isolats laisse apparaître des peuples qui se distinguent de ceux du monde musulman par leurs caractères propres, véhiculant leur part de curiosités, voire de merveilles typiques de la littérature d’adab dont relèvent les livres de géographie. Ces peuples sont cependant intégrés dans un récit des origines connu qui les rattache au schéma de peuplement de la terre après le Déluge par les trois fils de Noé. À cette géographie ethnique s’ajoute progressivement une liste de villes et de royaumes qui rapproche l’Europe d’autres régions à l’intérieur du monde de l’Islam, mais sur un mode très lacunaire et sélectif, qui témoigne de la réalité des contacts alors existants, en particulier commerciaux.
Les régions méditerranéennes et d’Europe centrale et orientale – selon les géographes – sont plus présentes car fréquentées par les marchands. Au xe siècle, Ibn Ḥawqal fait par exemple montre d’une certaine connaissance des villes d’Italie, qui commencent alors à commercer avec l’Islam. Le dernier chapitre, consacré aux encyclopédistes mamelouks proches de la chancellerie, souligne l’actualisation des données, principalement politiques, sur les États avec lesquels les sultans entretenaient des relations diplomatiques, c’est-à-dire principalement les cités et royaumes bordant la Méditerranée – ce qui était aussi un moyen de produire un discours sur l’universalité de la puissance mamelouke, alors dominante en Islam.
Ces représentations de l’espace européen restent pourtant peu perméables aux mutations de l’Europe. L’inventaire des villes et des États témoigne bien de son essor politique et économique, mais sans relever combien ces évolutions traduisent un rééquilibrage des forces entre chrétiens et musulmans en Méditerranée dès le xie siècle. Si dans les faits, « au xiiie siècle, on constate une quasi-adéquation entre chrétienté et Europe » (p. 15), Ibn Saʿīd décrit les villes andalouses conquises par les chrétiens comme si elles faisaient toujours partie de la mamlakat al-Islām (« l’empire de l’Islam »), comme l’avait déjà fait remarquer Emmanuelle Tixier du MesnilFootnote 3. Rome reçoit bien une attention un peu plus grande, tendant à remplacer Constantinople comme centre de gravité de la chrétienté et horizon eschatologique, mais, même dans les textes tardifs, cet aspect continue à s’effacer derrière l’évocation des merveilles. D’une manière générale d’ailleurs, les géographes, à la différence des chroniqueurs, placent le djihad au second plan, et l’Europe n’apparaît jamais sous leur plume comme une menace – tout au plus appelle-t-on au retour des villes perdues en al-Andalus. Alors même que les relations, économiques ou politiques, se sont multipliées entre les deux mondes et que l’Europe est sans doute moins mal connue qu’aux premiers siècles, en tout cas dans l’aire méditerranéenne, elle demeure pourtant aux marges de l’Islam. Cette place périphérique donnée à l’Europe par les géographes dans la représentation du monde met en lumière celle d’un Islam qui se voyait puissant et unifié face à une multitude de peuples sans réelle cohérence.