Le site ancien de Garumele, République du Niger (voir Fig. 1), est connu à la fois des historiens et des archéologues. Ceci est dÛ en grande partie à sa situation au cœur du Kanem-Borno, ‘empire’ médiéval décrit par des sources écrites tant locales qu'externes.Footnote 1 Dans certaines sources datant des deux derniers siècles, Garumele est présenté comme l'une des anciennes capitales de cet état, occupé il y a environ 500 ans.
Localisation de Garumele et autres sites du Bassin du Tchad. Les sites de brique cuite du Nigeria et du Niger indiqués par les triangles sont inclus d'après Gronenborn, ‘Kanem-Borno’, fig. 6.1, et ceux du Tchad d'après A. M. D. Lebeuf, ‘Archéologie’, in J. Cabot et C. Bouquet (eds.), Atlas pratique du Tohad (Paris, 1972), 34–5.
Bien qu'illustre, ce site n'avait jamais fait l'objet de fouilles archéologiques systématiques; fait d'autant plus surprenant que les recherches récentes du côté nigérian du Bassin du Tchad ont bien démontré que l'archéologie est uniquement habilitée à fournir des données chronologiques et à illustrer la culture matérielle des gens du Kanem-Borno.Footnote 2 C'est en vue de cette lacune qu'une mission archéologique a été lancée en septembre par 2005 par Anne Haour (alors Université d'Oxford, Royaume Uni) et Boubé Gado (Institut de Recherches en Sciences Humaines, Niamey, Niger). Le présent article présente les premiers résultats de ce travail, et offre ainsi une contribution archéologique au problème de l'histoire ancienne du Kanem-Borno.
Nous visons dans cet article à considérer en parallèle les données historiques et archéologique relatives à Garumele, pour évaluer en quelle mesure elles concordent ou se contredisent mutuellement. Le Bassin du Tchad a l'avantage de sources à la fois archéologiques et historiques dans les 1000 dernières années. En effet, l'état eut sa propre tradition littéraire; la chronique des Sefuwa (rois du Kanem-Borno),Footnote 3 le Diwan salatin Barnu,Footnote 4 reprend apparemment des éléments de tradition orale ayant leur origine au dixième siècle ou avant,Footnote 5 alors que les écrits de l'imam Ibn Fartuwa rapportent les faits et gestes du mai Idris Aloma du seizième siècle.Footnote 6 Finalement, on bénéficie des textes composés par des observateurs externes, décrivant des contacts du Kanem-Borno avec le vaste monde à partir du dixième siècle environ.Footnote 7 En outre, la partie nigériane du Bassin du Tchad est une zone qui a été bien explorée archéologiquement.Footnote 8 Il s'agit ainsi d'une région d'Afrique où un travail comparant les sources historiques et archéologiques s'avère prometteur, et nous espérons que Garumele pourra jeter un pan de lumière sur ce qui a été nommé l'énigme des capitales anciennes du Kanem-Borno.Footnote 9
Nous présenterons en premier lieu le site, et ce qui en était connu avant nos travaux; puis les résultats de nos fouilles archéologiques. Nous considérons ensuite à deux niveaux différents l'apport des données archéologiques aux données historiques: les facteurs affectant notre compréhension des capitales anciennes du Kanem-Borno, et les possibles identifications de Garumele dans les sources écrites. Nous aborderons des thèmes parcourant toute la trame de l'histoire de Kanem-Borno: nature urbaine, nomadisme, diffusionisme, et ethnicité. Ces thèmes forment l'aspect central du présent article, dont l'objet n'est pas de fournir un rapport archéologique complet.Footnote 10 Du reste, il convient de noter que les résultats présentés ici, basés sur une fouille menée au cours d'une mission-pilote, sont de par leur nature de nature préliminaire, et que de futurs travaux s'imposent étant donné l'intérêt du site.Footnote 11
GARUMELE: INTRODUCTION AU SITE
Garumele, site connu aussi sous le nom de Widi, possède une muraille d'enceinte de trois kilomètres de long faite de briques de terre crue (tubali) avec, à son intérieur, des buttes et des restes de structures en briques cuites. L'endroit fait l'objet de spéculation depuis 150 ans. Heinrich Barth, qui passa près du site à deux reprises (septembre 1851 et mai 1855) mentionna que la ville de ‘Woudi’ avait servi de base temporaire pour plusieurs rois de Borno.Footnote 12 Le description la plus complète du lieu et de ses liens historiques nous vient cependant de Landeroin, qui visita le site et collecta des traditions orales s'y rapportant.Footnote 13 Landeroin écrit qu'Ali ibn Dunama (ad 1470 à 1500 environ), dernier mai (souverain) à avoir régné au Kanem, étudiait au Borno lorsque son père décéda. Rappelé et nommé chef, il décida de faire la conquête du fertile pays qu'il venait de quitter; c'est alors que l'élite du Kanem-Borno quitta la capitale de Njimi (sans doute au Kanem)Footnote 14 pour s'établir à Garumele et y construire une ville entourée de murs de briques. Le site dominait la route entre le Kanem et le Fezzan grâce à sa situation à l'angle nord-ouest du Lac Tchad. Les souverains du Kanem-Borno restèrent pourtant peu longtemps, forcés par une forte incidence de fièvre à quitter Garumele après moins d'une décennie. Ils s'établirent plus au sud, à Gambaru, puis à Gazargamo, reprenant ces zones du contrôle des Sao. Il semble que le nom ‘Garumele’ – nom générique, garu signifiant ‘mur d'enceinte’ en Kanuri, le suffixe ‘mele’ étant plus problématiqueFootnote 15 – fut attribué dans les temps modernes (dès Landeroin peut-être), le véritable nom (ou noms) de l'endroit étant tombé dans l'oubli.
Aux écrits relatifs à la signification historique du site firent suite des descriptions des restes matériels. Durant la période coloniale, on sait qu'un officier local mena des fouilles au site, mais il n'en existe à notre connaissance aucun rapport détaillé.Footnote 16 Les résultats furent apparemment jugés décevants. Des objets d'argile percés – poids de filet ou fusaïoles – soulevèrent un peu d'intérêt, ainsi que des cauris trouvés à 50 centimètres de profondeur, laissant penser à une occupation ‘relativement récente’.Footnote 17 Deux brèves notes furent ensuite publiées en l'espace d'une décennie, présentant la configuration du site et un inventaire de l'état des structures.Footnote 18 Finalement, deux examens archéologiques inédits furent entrepris. En 1964, Graham Connah fit exécuter et décrivit un échantillonnage de la poterie à la surface du site.Footnote 19 Puis, dans un effort de corriger l'absence quasi-totale de travail archéologique dans le Sahel nigérien, Jean-Pierre Maître effectua des sondages sur trois buttes ‘satellites’ au sud-ouest du site principal de Garumele.Footnote 20 La fouille mit à jour du charbon, des tessons (pour la majeure partie peints, décorés par impression, ou non décorés), des ossements de poissons et petits mammifères, des écailles de poisson, des noyaux de dattes, et des graines calcinées; la base des dépôts anthropiques fut atteinte à un mètre de fond. Comme ce fut le cas des autres travaux archéologiques cités ci-dessus, aucune datation ne fut obtenue.
En bref, Garumele avait fait l'objet d'attentions répétées, mais sporadiques et rarement publiées. Son architecture monumentale et ses connexions historiques lui assurèrent une place dans les publications plus générales concernant l'histoire du Bassin du Tchad,Footnote 21 mais la plupart de ces mentions restèrent de force spéculatives, car on ne disposait ni d'un corpus de poterie suffisant pour jeter la lumière sur les affiliations culturelles et la période du site, ni de datations chronométriques. Les données des sources écrites semblaient avoir été épuisées.
C'est pour remédier à ces inconnus que fut initiée notre étude-pilote archéologique. Les principaux objectifs des recherches étaient d'obtenir des datations pour Garumele, et d'effectuer une étude systématique de sa poterie. Par rapport aux études menées antérieurement sur le site, ces deux objectifs furent considérablement facilités par deux facteurs: le coÛt toujours moins élevé des datations par radiocarbone, et le nombre croissant de publications systématiques et détaillées concernant la poterie archéologique ouest-africaine. Sur le deuxième point, notons que les données quantitatives et qualitatives sur les types de poterie des sites archéologiques du Bassin du Tchad s'accroissent;Footnote 22 alors qu'en parallèle les études de la céramique archéologique d'Afrique de l'Ouest intègrent toujours plus l'expérimentation et les recherches ethnoarchéologiques.Footnote 23 Ces études raffinent notre compréhension des différentes méthodes de décoration céramique et permettent ainsi l'analyse critique des facteurs responsables de leur variabilité: valeur culturelle, accident de préservation, ou conséquence technique?
LES DONNEES ARCHEOLOGIQUES
Dans le cadre de notre étude-pilote à Garumele, nous avons en premier lieu dressé un plan des buttes présentes sur le site, distinguant les monticules naturels des accumulations de débris d'occupation humaine. Nous avons également confirmé et détaillé le plan des structures de briques cuites, et de l'enceinte en tubali. On note par rapport aux plans de nos prédécesseurs une nette détérioration de leur état,Footnote 24 dÛ à des facteurs à la fois naturels et anthropogènes.
Tel que Binet l'avait rapporté il y a cinquante ans, l'enceinte de tubali se trouve mieux préservée sur le côté est du site, où elle subsiste encore jusqu'à une hauteur de deux mètres.Footnote 25 Par contre, des sections du mur ouest sont complètement ou quasiment arasées, et son parcours ne se distingue que par des différences dans la teinte du sol. Les tubali sont ovales en plan, d'une largeur d'environ 10–12 centimètres et d'une longueur d'environ 16–18 centimètres; leur base est plate, leur sommet arrondi, et leur hauteur est de 7–8 centimètres. En certains endroits les tubali furent placés en longueur, en une épaisseur de huit ou neuf briques; en d'autres ils furent placés en rangées adjacentes et perpendiculaires. Nous avons constaté par endroits l'emploi d'un enduit ou mortier. La construction semble être constituée de deux murs parallèles, formant une épaisseur totale de quatre mètres environ. Maître supposa qu'il exista autrefois un remplissage intermédiaire,Footnote 26 mais il n'existe aujourd'hui aucune trace de cette éventuelle partie centrale, possiblement emportée par l'érosion. Par endroits, et ce surtout sur une longueur de quelque 35–40 mètres sur les murs ouest et est, des briques de terre cuite furent employées aussi bien que des tubali, indiquant peut-être la présence de portes.
Les structures de briques cuites que l'on retrouve à Garumele sont d'un type architectural répandu sur une vaste zone du Bassin du Tchad. Urvoy fut un des premiers à proposer, dans le cadre de sa discussion de Garumele/Widi, Gazargamo (Nigeria), Gambaru (Nigeria), et Galaka (Chad), qu'il s'agissait d'une nouvelle technologie venue d'Afrique du Nord.Footnote 27 Les briques cuites sont si finement faites qu'elles ont fait l'objet de pillages considérables; à Garumele, Binet estime qu'en trois ans vers 1950 plus de 400 mètres cube de briques furent déterrés et enlevés, pour construire des bâtiment administratifs dans la ville voisine de Nguigmi.Footnote 28 Ce processus de pillage était encore en cours dix ans plus tard lors de la visite de Bivar et Shinnie (voir Fig. 2).Footnote 29 Migeod décrivit le même pillage à Gambaru et Gazargamo.Footnote 30 À Garumele, il ne subsiste donc que de rares fragments de briques; à en juger par ceux-ci, on peut estimer la taille typique à 11×23×7 centimètres.
Pillage en cours à Garumele, mars 1959. Reproduit avec l'aimable permission de Cambridge University Press de A. D. H. Bivar et P. Shinnie, ‘Old Kanuri capitals’, Journal of African History, 3 (1962), Planche V.
Une précondition fondamentale d'une fouille archéologique est de pouvoir retrouver du matériel dans sa position stratigraphique d'origine. Le pillage de Garumele a rendu intenable une fouille des structures de brique cuite telle qu'avait été accomplie par exemple à Gazargamo, où un sondage en travers du ‘palais’ mit à jour seize rangées de briques,Footnote 31 ou à Gambaru, où une hutte ronde fut exposée.Footnote 32 Notre fouille se porta donc sur une butte de quelque trois mètres de haut au centre du site (voir Fig. 3).
Le tertre fouillé.
Notre sondage explora une zone de 3 mètres sur 2, sur une profondeur de 3 mètres, la taille de l'unité étant progressivement réduite au cours du travail afin de diminuer le risque d'effondrement des parois. Le charbon et la cendre étaient copieux, et le sol très meuble. La poterie et les ossements représentèrent les matériaux les plus abondants, mais scories, fragments de métal, perles de verre et de pierre, morceaux de meules en pierre, perles/fusaïoles d'argile, et coquillages (y compris quelques cauris) étaient aussi présents. Des morceaux de brique cuite démontrent la contemporanéité au moins partielle de la butte avec les structures de briques; sinon, aucun reste d'habitation, ou d'inhumation, ne fut découvert. La vaste majorité de la faune retrouvée dans la fouille consistait de poisson, rejoignant les données provenant de sites tels que Yau,Footnote 33 Mege,Footnote 34 ou Kursakata,Footnote 35 et les observations de voyageurs de la période précoloniale sur la prédominance de la pêche.Footnote 36
Dans l'ensemble, la butte fouillée ressemble en tous points à un des types de sites archéologiques décrits par Connah pour la vallée de la Yobe:
The matrix of these mounds [of occupation material] is largely of sand with an admixture of ash, so that the eroded surface is often extremely loose … such mounds are mainly composed of banded occupation material which at Yau and Ajere, but less perceptibly at Birnin Gazargamo, consists of sloping tip-lines.Footnote 37
Notre sondage à Garumele révéla une stratigraphie nette montrant des couches successives d'accumulation et témoignant de l'intégrité de la section. Cependant, la nature meuble du sol engendra des difficultés dans la datation, car il apparaît que les objets de petite taille ont dÛ subir des déplacements verticaux. C'est le cas par exemple des perles: celles qui ont pu être identifiées sur la base de critères typologiques sont en verre, d'origine européenne, et semblent appartenir aux dix-septième et dix-huitième siècles, mais elles se retrouvent dans la stratigraphie sur une épaisseur de près de deux mètres.Footnote 38 Le charbon, bien qu'abondant, se présentait sous forme de morceaux de petite taille. Un seul échantillon conséquent put être recueilli, en relation avec une concentration d'ossements dans le niveau le plus bas; il fournit une date tombant dans les intervalles ad 1280–1330 ou ad 1350–1390.Footnote 39 Les autres datations durent être faites sur des échantillons regroupant plusieurs fragments. Un échantillon provenant du niveau immédiatement au-dessus de celui de la date que nous venons de citer fournit un résultat tombant dans les intervalles ad 1670–1760 ou ad 1800–Présent,Footnote 40 et quatre autres livrèrent des dates modernes, considérées comme étant trop jeunes.Footnote 41
Les matériaux de taille plus conséquente, par contre, semblent ne pas s'être déplacés – notamment, l'analyse céramique a démontré que les tessons reconstitutibles provenaient toujours du même niveau stratigraphique.Footnote 42 Le mode de décoration de cette céramique permet de dégager des implications culturelles et chronologiques. Environ deux tiers des tessons étaient décorés, principalement d'impressions à la roulette: cordelette torsadée (52 pour cent des tessons décorés), fibre plate pliée (12 pour cent) (Fig. 4, droite), et cordelette lâchement enroulée autour d'une armature (10 pour cent).Footnote 43 Les décorations incisées étaient rares, avec l'exception de la céramique incisée dite sgraffito (Fig. 4, gauche), relativement commune (7·5 pour cent).Footnote 44
Tessons décorés à la roulette de fibre plate pliée (à droite) et sgraffito (à gauche).
Grâce aux travaux de collègues au Nigeria, la céramique du Bassin du Tchad commence à être bien connue. Il existe plusieurs séquences, provenant de sites de différentes dates et situés dans diverses zones géographiques à l'ouest et au sud du lac (voir Fig. 1), qui permettent de rechercher des parentés chronologiques et stylistiques avec Garumele. Notamment, les données de Connah et Daniels ont l'avantage de concerner un grand nombre de sites du Bassin du Tchad, aussi bien des plaines du sud (firki) que de la Yobe, et une variété de périodes.Footnote 45 Nous avons établi une version remaniée de leurs tables de données céramiques, pour rechercher des comparaisons avec Garumele (Tableau 1). Où il n'est pas possible d'effectuer des comparaisons avec les classifications de ces auteurs – qui, ayant souci de l'apparence du matériel archéologique plutôt que de l'identification technique des outils décorants, laissent plusieurs catégories dans l'ombre – nous ferons référence aux données géographiquement moins extensives, mais techniquement plus sophistiquées, de Wiesmüller.Footnote 46
Comparaison de la céramique de Garumele (Colonne E) avec divers sites étudiés par Connah et Daniels (Colonnes B–D).
Les ‘groupes de sites’ sont tels qu'ils furent définis par Connah et Daniels, à la base de similarités dans leur céramique. Certains des groupes incluent plusieurs sites ou phases de sites, qu'il n'est pas possible d'énumérer totalement ici. Le choix a été fait de référer plutôt aux différents groupes dans le texte.
Les chiffres représentent les pourcentages de tessons décorés.
Chronologiquement, l'architecture de briques cuites, la tradition orale, et les datations obtenues, laissaient supposer que Garumele est un site datant du dernier millénaire. La typologie céramique rejoint cette hypothèse: de par sa poterie Garumele exhibe les traits typiques d'un site relativement récent, notamment par la présence de sgraffito, de roulette de fibre plate pliée, et de cordelette lâche sur armature;Footnote 47 et par l'absence de céramiques incisées et de décorations à base de cordelette sur armature, deux motifs généralement caractéristiques des phases anciennes des séquences céramiques du Bassin du Tchad.Footnote 48
Spatialement, d'autres relations émergent. La céramique de Garumele s'apparente avec les sites de la YobeFootnote 49 et certains sites à l'ouest du lac Tchad,Footnote 50 alors qu'il existe moins de parenté avec les sites du firki. Cette différence du firki se marque non seulement dans les occupations anciennes dans cette zone (comme par exemple celle représentée par les couches basales de Daima,Footnote 51 qui ont au moins 2500 ansFootnote 52), ce qui peut paraître logique, mais aussi dans les occupations apparemment contemporaines à Garumele. Le groupe qui inclut les strates supérieures de Daima, par exemple, diffère sensiblement de Garumele.Footnote 53 Recherchant, donc, des parentés plus au nord, on remarque tout d'abord que malgré le lien fait par la tradition orale entre Garumele et Gazargamo, la poterie des deux sites diffère sensiblement: notamment, on retrouve très peu de roulettes de cordelette torsadée à Gazargamo.Footnote 54 La parenté la plus proche se retrouve en fait avec Yau et Ajere,Footnote 55 dans la vallée de la Yobe. Yau, site daté du neuvième au quinzième siècle environ,Footnote 56 est d'intérêt particulier: comme on l'a vu plus haut, il comporte des tertres comparables à ceux de Garumele, avec une économie fortement portée sur le poisson, sans présenter apparemment d'enceinte ou de restes de briques cuites. Une comparaison plus poussée du matériel céramique de Yau s'avérera certainement profitable.
Prenant une vue globale des types de décorations dont l'usage est manifeste dans le matériel de Garumele, deux caractéristiques ressortent. D'abord, l'absence de roulettes sculptées est notable. Ces roulettes sont le type décoratif que l'on retrouve sur les fameuses ‘poteries sao’;Footnote 57 elles sont considérées par Wiesmüller comme étant caractéristiques de la période entre 1500 et 400 avant le présent environ,Footnote 58 et il est donc surprenant qu'elles soient absentes à Garumele.
La signification des roulettes sculptées en termes de relations interrégionales présente un problème que les futures recherches archéologiques et ethnographiques pourront clarifier.Footnote 59 Bien mieux connue, cependant, est la question des roulettes de fibre plate pliéeFootnote 60 et du sgraffito. La combinaison de ces deux décors apparaît en effet – au moins dans le sud du Bassin du Tchad – comme un marqueur potentiel de l'expansion du pouvoir politique du Kanem-Borno, et de l'identité Kanuri qui l'accompagna.Footnote 61 Cette interprétation ressort du fait que ces deux décorations apparaissent d'abord dans des sites de la vallée de la Yobe: à Yau, on note leur présence dans les niveaux les plus anciens.Footnote 62 Plus au sud, par contre, dans le firki, ces décorations ont tendance à être plus récentes de plusieurs siècles.Footnote 63 Il apparaît donc que l'intégration du firki dans l'empire du Kanem-Borno il y a quatre siècles se voit reflétée dans le matériel céramique. Dans le cas de Garumele, on retrouve roulettes de fibre plate pliée et sgraffito tout au long de la séquence, une situation qui ressemble à celle de Yau.
En conclusion, sa céramique et son apparence rattachent Garumele à la zone de tertres sablonneux où se rejoignent la Yobe et le Lac Tchad. Comment cette interprétation se réconcilie-t-elle avec les données historiques?
ARCHEOLOGIE ET HISTOIRE: CONSENSUS ET DIFFERENDS
Une grande partie des efforts des historiens ont jusqu'ici été consacrés à la question de la nature et chronologie des mouvements des rois Sefuwa du Kanem au Borno. Ces critiques textuelles ont eu trait, explicitement ou implicitement, à une série de questions parcourant la trame de l'histoire de Kanem-Borno dans la première moitié du deuxième millénaire: définition de l'urbanisme, degré de nomadisme, et rôle relatif des influences extérieures et des migrations au sein de la zone. C'est dans le cadre de ces questions que s'inscrit Garumele, identifié dans les traditions historiques orales et écrites des 200 dernières années comme l'endroit qu'occupèrent les Sefawa après leur exil de leur capitale au Kanem, Njimi, et avant la fondation de Gazargamo.
La tradition veut que Gazargamo ait été fondée par mai Ali ibn Dunama dans la deuxième moitié du quinzième siècle, et la ville se vante d'un prestige certain dans les sources écrites.Footnote 64 Première capitale fixe du Kanem-Borno, elle est représentée comme le symbole de la fin d'une phase nomadisante et incertaine; pour citer Urvoy, la construction de Gazargamo était la manifestation d'un ‘nouvel ordre de chose’, montrant ‘que le temps n’était plus d'un prince fugitif ou attaché aux camps'.Footnote 65 ‘L'exotisme’ de l'architecture de briques cuites a davantage compliqué le problème. Même dans les sources contemporaines, l'usage d'argile et de briques était apparemment perçu comme un développement important: pour Ibn Fartuwa, un signe de la vertu d'Idris Aloma fut qu'il remplaça les mosquées de tiges et de bois de Gazargamo par des bâtiments d'argileFootnote 66 – et Lange propose que par le mot ‘argile’ (ţīn) il faille en fait comprendre la signification spécifique de ‘brique’ (ţūb).Footnote 67 Cet intérêt s'est prolongé jusqu'au présent. L'utilisation de briques cuites, dans le Bassin du Tchad comme dans d'autres régions sahéliennes et sahariennes (par exemple à GaoFootnote 68 ou au TchadFootnote 69), a été supposé représenter une innovation provenant de la Méditerranée. Cette idée reposait en partie sur la rareté de ce type architectural en Afrique,Footnote 70 d'autre part sur l'idée maintenant périmée d'influences ‘civilisatrices’ venant du nord.Footnote 71 Mais elle trouva aussi confirmation dans les traditions orales locales, qui indiquent que les bâtisseurs bornuans obtinrent leur savoir à TripoliFootnote 72 ou plus généralement que la technologie fut d'origine orientale.Footnote 73 Les descriptions admiratives des premiers explorateurs européens ajoutèrent encore au mystique de ces constructions. Par exemple, dans une lettre du début du dix-neuvième siècle, Walter Oudney écrivait des briques de Gazargamo: ‘much superior to the brick of our country, its fine texture and external surface have a fine gloss’.Footnote 74
À notre sens, si une origine externe pour ce type d'architecture est possible, la question réellement intéressante concerne la manière dont il fut intégré dans l'expression locale de notions de culture politique. Le concept de royauté n'était certes pas nouveau, mais la technologie de briques cuites offrit peut-être un nouveau moyen nouveau de le symboliser. Cet aspect technologique, une fois adopté, aura été imbu d'une signification locale et intégré dans les structures sociales. Des traditions orales recueillies au Borno par Seidensticker suggèrent que les briques étaient transportées pour suivre le souverain dans ses déplacements, et que leur usage était un privilège royal, les contrevenants ént punis.Footnote 75 Les briques étant source de puissance magique, le lien serré entre ce matériau et la royauté avait une dimension symbolique ‘far transcending the rational usage of a building material’.Footnote 76 Mentionnons également les dépenses considérables en bois qu'aura occasionné la cuisson des briques,Footnote 77 une ostentation dans la consommation qui pouvait aider les souverains à asseoir leur pouvoir.
Avec le début d'une ère de permanence du Kanem-Borno, on perçoit un certain soulagement à la fois chez les historiensFootnote 78 et chez les archéologues.Footnote 79 Les traditions locales appuient elles aussi l'importance des premiers constructeurs de villes fixes.Footnote 80 Mais ces structures durables ont, paradoxalement, mené à une préoccupation inappropriée avec la question de fixité dans l'occupation du territoire. Il y a en effet eu tendance à diviser l'histoire du Kanem-Borno en deux phases: la première, basée au Kanem (à Njimi surtout), marquée par la mobilité et l'habitat impermanent (paillottes). La seconde, au Borno (à Gazargamo surtout), caractérisée par la fixité et les villes murées.
Cependant, cette dichotomie peut être attaquée sur plusieurs niveaux. Pour commencer, une confusion considérable entoure toujours l'apparence, la situation, et la date de Njimi. Le site n'a jamais vraiment été identifié et les sources historiques nous disent peu sur son apparence. L'habituellement informatif Ibn Sa'īd, écrivant dans le dernier tiers du treizième siècle, rapporte simplement que l'endroit était la capitale du Kanem, résidence d'un souverain renommé pour ses actes charitables et ses guerres religieuses, habillé de vêtements importés de Tunis et entouré de jurisconsultes.Footnote 81 En conséquence, Njimi est décrit variablement comme étant muni d'un palais de briques cuitesFootnote 82 ou comme un ‘Versailles de tentes’.Footnote 83
En second lieu, la construction de bâtiments de briques n'exclut pas la présence simultanée d'habitats moins durables. La majorité de la population aura habité des structures de bois, de terre, ou de paille.Footnote 84 C'était peut-être le cas aussi des élites: l'ampleur des fondations de briques cuites à Garumele, et le manque de subdivisions internes, fit penser à Binet qu'il s'agissait là d'une enceinte, dans laquelle se trouveraient des paillottes, ‘du type bornuan’.Footnote 85 Connah, reprenant Migeod, supposa de même à Gazargamo et Gambaru.Footnote 86 Il est possible que les premières capitales du Kanem-Borno aient eu une composante nomade;Footnote 87 il est certainement parlant qu'al-Maqrizi, au quinzième siècle, décrit le roi du Kanem comme un ‘Bédouin nomade’.Footnote 88 Pour ces raisons, il convient d'accentuer la continuité plutôt que la rupture dans l'histoire du Kanem-Borno.
Si les historiens se sont penchés sur la question de la nature et la chronologie des mouvements des rois Sefuwa du Kanem au Borno, pour l'archéologue l'intérêt de cette question réside à une plus petite échelle, ayant trait à la durée d'occupation et la signification de sites spécifiques. Il faut tout d'abord se rappeler que des exemples tirés d'autres régions d'Afrique indiquent que des sites apparemment d'envergure furent parfois occupés seulement brièvement. On peut citer deux exemples, provenant des deux ou trois derniers siècles: Ton Masala, au Mali, site à triple murailles occupé, selon la tradition, moins de dix ans;Footnote 89 ou Bweyorere, une des capitales Ankole, en Uganda, avec des enceintes et de denses concentrations de poteries et d'os, mais une occupation sans doute de courte durée par des souverains pastoralistes.Footnote 90 Dans cette optique, rappelons que la tradition indique que Garumele fut une ville èphémère, occupée par l'élite du Kanem-Borno pendant moins de dix ansFootnote 91 – et que le même souverain, Ali ibn Dunama, aurait eu pour capitales successives Garumele et Gazargamo. Tout semble suggérer que les souverains des ‘états’ ouest-africains furent péripatétiques dans l'exercice de leurs fonctions, et que certains sites prirent durant leur période d'occupation le statut de ‘capitale’, au gré des mouvements du souverain.Footnote 92
Ces questions d'urbanisme, de diffusion, et de migrations replacent Garumele dans une problématique plus large, et contribuent à expliquer les difficultés d'identification dans les sources écrites: le statut et le nom même de Garumele auront varié au fil des siècles. Ceci dit, la suggestion faite par Gronenborn que l'endroit appelé Jaja par Ibn Sa'īdFootnote 93 au treizième siècle correspond à Garumele nous paraît plausible.Footnote 94 Gronenborn a en effet avancé de manière convaincante l'argument que la plupart des premières capitales du Kanem-Borno se situaient au nord du lac, la zone au sud étant considérée comme dangereuse, inhospitalière et peuplée d'ogres, et réservée aux chasses aux esclaves.Footnote 95 Plusieurs siècles plus tard, Ibn Fartuwa mentionne à plusieurs reprises dans son K. ghazawāt Kānim (c. 1578) un endroit appelé Gatiga, ville renommée et munie d'un rempart; le sultan de Kanem-Borno y reçut à au moins trois reprises des renforcements militaires.Footnote 96 Ses descriptions, et la carte de H. R. Palmer qui accompagne sa traduction du texte, nous semblent suggérer une correspondance avec Garumele.Footnote 97
Les identifications sont plus solides pour les périodes plus récentes. Depuis presque 200 ans, on sait que Garumele a été connu sous le nom de Widi. Landeroin précisa que Woudi était le nom du district dans lequel était bâti Garumele;Footnote 98 à l'époque actuelle, Widi/Woudi est un puits à trois kilomètres à l'est des ruines du site de Garumele.Footnote 99 Le groupe de Denham et Clapperton, qui furent parmi les premiers Européens à atteindre les rives du lac Tchad, au début du dix-neuvième siècle, passa plusieurs jours à Woodie après la traversée du Sahara, et leur caravane s'y rassembla pour le voyage de retour sur Tripoli.Footnote 100 Leur carte, et leur description de l'endroit comme étant une ‘capitale’ près du lac à 14 milles de Nguigmi, indiquent la correspondance avec Garumele. Cependant, ils ne font aucune mention d'un mur d'enceinte, ni de structures de briques cuites.Footnote 101 La ville était apparemment en déclin et fut abandonnée seulement 15 ans plus tard: Henrich Barth, lors de son passage en septembre 1851, parle de l'insécurité de ce ‘desolate country’, nous informant que Wúdi avait été abandonné en 1838.Footnote 102
La confusion entoura longtemps l'identification de Widi. H. R. Palmer entendit au Nigeria des traditions orales semblables à celles apprises par Urvoy et Landeroin au Niger, mais qui lui firent identifier Widi avec le site de Garu Kime, à plus de 100 kilomètres au sud de Garumele, au Nigeria (voir Fig. 1).Footnote 103 Ce Garu Kime présente une enceinte, des restes de briques cuites, des tertres, et des accumulations de poterie.Footnote 104 C'est probablement parce qu'il connaissait l'existence de ce site bien plus au sud que Maître douta que le site de Garumele qu'il fouillait au Niger correspondait au Garumele connu à travers les textes.Footnote 105 Connah, faisant note de la confusion entre ces deux endroits, avait proposé que les sources de Palmer se référaient au Garumele nigérien plutôt que nigérian,Footnote 106 une conclusion qui nous semble très plausible, d'autant que Garu Kime, qui signifie ‘murs rouges’ en Kanuri, n'est qu'un nom générique. Cette incertitude nous semble tenir au découpage arbitraire du Bassin du Tchad par les frontières coloniales, qui conditionna les traditions historiques recueillies après 1900. Les chercheurs liaient inévitablement ce qui leur était rapporté à ce qu'ils savaient déjà; ainsi les traditions recueillies sur le territoire du Niger moderne firent de Garumele une capitale du Kanem-Borno, alors que les documents recueillis au Nigeria, qui semblent ne faire aucune allusion à un endroit nommé Garumele, situent le prédécesseur de Gazargamo à Garu Kime dans la région de Monguno. Il est nul doute significatif que pour Barth, qui parcourait ces régions avant la partition coloniale, le Wudi nigérien était un ancien lieu d'habitation des rois du Kanem-Borno.Footnote 107 Le site est du reste logiquement situé comme intermédiaire entre Njimi, site encore mal cerné mais certainement au Tchad, et Gazargamo, au Nigeria. Bien loin d'être un ‘remote northerly site’,Footnote 108 Garumele est donc à placer au cœur de la trajectoire des gens du Kanem-Borno.
CONCLUSIONS
L'archéologue des périodes historiques au Sahel se voit nécessairement combiner les données archéologiques et historiques. Si Jan Vansina a pu proposer que les fouilles de 1977 à Jenné-jeno, qui démontrèrent l'existence d'un urbanisme africain indépendant d'influences méditerranéennes, représentèrent le dernier exemple de travail archéologique à réellement intéresser les historiens africanistes,Footnote 109 nous osons espérer qu'il s'agit là d'une vue pessimiste de la collaboration entre historiens et archéologues. Nous préférons suivre Chris DeCorse, qui considère florissant le partenariat entre histoire et archéologie.Footnote 110
Dans le cas de Garumele, l'archéologie a indiqué l'existence d'une culturelle matérielle rattachant le site à la région de la Yobe; certaines décorations connues dans les régions plus méridionales (comme les roulettes sculptées) y sont absentes. L'archéologie a élement pu suggérer une période d'occupation probable de plusieurs siècles, dont nous supposons qu'une brève partie seulement aura été avec le statut de capitale, et au cours de laquelle le site fut sans doute connu sous divers noms – Jaja, Gatiga, et Wudi. Située à l'extrémité d'une route transsaharienne, à l'angle du lac et au contrôle d'un étroit passage entre la rive du lac et les dunes du Tal, Garumele aura occupé une situation stratégique.
Les travaux futurs raffineront ces hypothèses sur la chronologie et le statut changeant du site. Il faudra notamment lier entre eux les différents vestiges présents sur le site. Lors de son travail à Garumele, Maître avait émis l'hypothèse que les structures de briques cuites et la vaste enceinte de tubali étaient contemporaines, et étaient venues se superposer sur des buttes plus anciennes, que l'enceinte recoupe par endroits.Footnote 111 Il est clair, cependant, que les buttes auront été formées à des périodes différentes; celle que nous avons fouillée semble être contemporaine à, ou plus récente que, les structures de brique cuite. Par ailleurs, une étude de la région plus vaste s'impose afin de situer Garumele dans son territoire. On sait que certains sites fonctionnèrent à l'intérieur d'un réseau; le cas d'Azelik-Takadda est particulièrement pertinent, car l'établissement fut partiellement contemporain avec Garumele et semble avoir eu une composante nomade.Footnote 112 La capitale, Takadda, était apparemment organisée en un chapelet d'agglomérations, formant une ‘véritable pentapole’, et il est possible que chaque agglomération ait possédé une identité ethnique et des spécialisations économiques distinctes.Footnote 113 L'établissement sédentaire se fit ainsi ‘de façon beaucoup plus complexe que ne pouvaient le laisser entendre les seules sources textuelles’.Footnote 114
C'est à travers le renouveau de l'intérêt pour ces questions théoriques que l'archéologie peut amener des contributions à la question des ‘origines’ du Kanem-Borno, dont la complexité a contribué à rendre plus impénétrable encore une période obscure du passé du Bassin du Tchad. L'étude des anciens lieux d'habitat murés du Sahel central, dont Garumele est un exemple, est à même d'avancer notre compréhension du passé sahélien, mais aussi d'amener à d'importantes contributions théoriques sur la nature des états médiévaux, du pouvoir des souverains, et de la valeur symbolique et défensive des murs. C'est aussi un domaine où la collaboration entre historiens et archéologues, combinant les données tirées du sol avec celles des textes écrits et des traditions orales, s'avère la plus productive.