Introduction
Actuellement, la tendance démographique est au vieillissement de la population. En effet, les personnes âgées représentent une partie considérable de la population des pays industrialisés. Un des défis actuels de la recherche est d’identifier les facteurs de risque du déclin cognitif chez les aînés. Cette démarche est nécessaire afin d’intervenir plus efficacement et plus précocement chez les individus à risque de décliner sur le plan cognitif. À ce sujet, plusieurs données révèlent que le déclin cognitif peut être associé aux troubles psychiatriques.
Tout comme le reste de la population, les personnes âgées sont susceptibles de souffrir de plusieurs types de troubles psychiatriques (Trollor, Anderson, Sachdev, Brodaty, & Andrews, Reference Trollor, Anderson, Sachdev, Brodaty and Andrews2007). Au Québec (Canada), selon les données populationnelles tirées de l’Enquête sur la santé des aînés (ESA), 1.1 pour cent des aînés souffrent de dépression majeure et 5,7 pour cent présentent une dépression mineure. En ce qui concerne l’anxiété, 5.6 pour cent des personnes âgées présentent un trouble anxieux (Préville et al., Reference Préville, Boyer, Grenier, Dube, Voyer and Punti2008); dans d’autres pays, ce taux peut atteindre 28 pour cent (Bryant, Jackson, & Ames, Reference Bryant, Jackson and Ames2008). Lorsqu’on considère les symptômes sous-cliniques, c’est-à-dire la présence de symptômes insuffisants pour satisfaire aux critères diagnostiques du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994), la prévalence grimpe à 26.2 pour cent au Québec (Grenier et al., Reference Grenier, Préville, Boyer, O'Connor, Beland and Potvin2011) et jusqu’à 56 pour cent dans d’autres études (Bryant et al., Reference Bryant, Jackson and Ames2008). En général, les auteurs s’accordent à dire que chez les personnes âgées, les troubles anxieux sont les diagnostics psychiatriques les plus communs (Beekman et al., Reference Beekman, Bremmer, Deeg, van Balkom, Smit and de Beurs1998; Kessler et al., Reference Kessler, Berglund, Demler, Jin, Merikangas and Walters2005; Regier et al., Reference Regier, Boyd, Burke, Rae, Myers and Kramer1988).
Depuis quelques années, des chercheurs se sont intéressés à l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif chez les personnes âgées. Sinoff et Werner (Reference Sinoff and Werner2003) ont mené une étude longitudinale avec un échantillon clinique de 100 individus âgés sans dépression ni trouble cognitif. Ils ont montré que comparativement aux personnes âgées sans symptôme anxieux, celles présentant une anxiété sous-clinique à l’entrée dans l’étude montraient un risque significativement plus élevé de décliner sur le plan cognitif sur un suivi de 3 ans. Dans une autre recherche, DeLuca et al. (Reference DeLuca, Lenze, Mulsant, Butters, Karp and Dew2005) ont observé que la présence d’un trouble d’anxiété généralisée ou d’un trouble panique est associée à un déclin de la mémoire sur une période moyenne de quatre ans. Enfin, Potvin, Forget, Grenier, Préville, et Hudon (Reference Potvin, Hudon, Dion, Grenier and Préville2011) ont investigué l’association entre l’anxiété clinique (symptômes rencontrant les critères diagnostiques du DSM-IV) ou sous-clinique, d’une part, et l’incidence d’un trouble cognitif, d’autre part. Cette étude n’incluait que des participants sans trouble cognitif à l’entrée dans l’étude et a vérifié le développement d’un trouble cognitif plutôt qu’un déclin. Le trouble cognitif incident a été défini par une diminution d’au moins deux points au Mini-Mental State Examination (MMSE; Folstein, Folstein, & McHugh, Reference Folstein, Folstein and McHugh1975) entre les deux temps de mesure (séparés d’un an) et par un score au MMSE au suivi sous le 15e percentile selon des données normatives pour l’âge, le niveau de scolarité et le sexe des participants (Hudon et al., Reference Hudon, Potvin, Turcotte, D'Anjou, Dube and Préville2009). Les résultats ont révélé que la présence d’un trouble anxieux est associée à un trouble cognitif incident, mais seulement chez les hommes. Chez les femmes, les symptômes d’anxiété sous-clinique (mais pas les troubles) sont associés à un trouble cognitif incident (Potvin, Forget, Grenier, Préville, & Hudon Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a).
D’autres auteurs ont examiné l’association entre l’anxiété et l’incidence d’une démence. Wilson, Begeny, Boyle, Schneider, et Bennett (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ont montré que sur une période de 5 ans, un niveau élevé d’anxiété augmente le risque de développer la maladie d’Alzheimer et accélère le déclin cognitif. Des résultats similaires ont été obtenus par Gallacher et al. (Reference Gallacher, Bayer, Fish, Pickering, Pedro and Dunstan2009) ainsi que Palmer et al. (Reference Palmer, Berger, Monastero, Winblad, Backman and Fratiglioni2007). Dans l’étude de Palmer et al. (Reference Palmer, Berger, Monastero, Winblad, Backman and Fratiglioni2007), les auteurs ont examiné la progression du trouble cognitif léger (TCL) vers la maladie d’Alzheimer et ont montré que le risque de progression vers la maladie d’Alzheimer double (risque relatif = 1,8/symptôme) avec chaque symptôme d’anxiété (i.e. indécision, inquiétudes persistantes, anxiété, et retrait social).
Malgré l’existence de plusieurs études montrant un lien significatif entre l’anxiété et le déclin cognitif, il est important de noter que certains chercheurs ont obtenu des résultats contradictoires (Devier et al., Reference Devier, Pelton, Tabert, Liu, Cuasay and Eisenstadt2009; Liu et al., Reference Liu, Wang, Wang, Lin, Hong and Liu2007). Or, les résultats de Devier et al. (Reference Devier, Pelton, Tabert, Liu, Cuasay and Eisenstadt2009) sont difficilement comparables à ceux des autres travaux car le concept de traits d’anxiété, tel que mesuré par les auteurs, n’est pas l’équivalent des symptômes ou troubles anxieux étudiés dans les études décrites précédemment. Par ailleurs, Liu et al. (Reference Liu, Wang, Wang, Lin, Hong and Liu2007) ont examiné l’association entre les symptômes d’anxiété et l’incidence de la démence chez des personnes ayant une démence incertaine (en anglais, questionable dementia). Mais il importe de souligner que le concept de démence incertaine ne correspond pas à celui de TCL, tel qu’utilisé dans l’étude de Palmer et al.
En somme, l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif des personnes âgées n’est pas clairement établie. Au vu de notre recension des écrits, il y a lieu de se demander si l’anxiété sous-clinique est suffisante pour prédire un déclin cognitif ou si la présence d’un trouble anxieux, au sens clinique du terme, est nécessaire. Potvin et al. (2011a) ont examiné une partie de la question en s’intéressant au déclin cognitif soi-disant pathologique. Aucune étude n’a encore étudié la question en considérant le déclin cognitif sans égard au caractère pathologique ou normal du fonctionnement cognitif des personnes âgées aux évaluations initiale et de suivi. De plus, il apparaît pertinent de confirmer que l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif diffère entre les femmes et les hommes, tel que démontré par Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a).
Le premier objectif de cette étude est de déterminer si, parmi les personnes âgées vivant dans la communauté, l’anxiété (clinique ou sous-clinique) est associée à un déclin cognitif significatif après un an. Le deuxième objectif est de confirmer l’existence de différences entre les femmes et les hommes âgés quant à l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif. Concernant le premier objectif, il est attendu que l’anxiété (clinique ou sous-clinique) permettra de prédire un déclin cognitif après un an. De plus, les personnes âgées présentant un trouble anxieux selon les critères du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994) seront plus à risque de décliner sur le plan cognitif que celles présentant des symptômes anxieux sous-cliniques. Concernant le deuxième objectif, il est prédit que l’anxiété clinique sera associée au déclin cognitif chez les hommes seulement.
Bien que les troubles anxieux cliniques soient plus sévères que les symptômes anxieux sous-cliniques, des participants peuvent également présenter des symptômes appartenant à plusieurs troubles anxieux. Ainsi, pour investiguer davantage le rôle de la sévérité des symptômes anxieux dans le déclin cognitif des personnes âgées, cette étude distingue les personnes ayant des symptômes anxieux qui appartiennent à un seul trouble anxieux (ex., agoraphobie) des personnes ayant des symptômes qui appartiennent à plusieurs troubles anxieux (ex., agoraphobie, trouble d’anxiété généralisé). Ici, la distinction est effectuée sans égard au caractère clinique ou sous-clinique de la symptomatologie. Il est postulé que la présence de symptômes appartenant à un seul trouble anxieux représente une manifestation de l’anxiété moins sévère que la présence de symptômes appartenant à plusieurs troubles anxieux. Ainsi, il est attendu que l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif soit plus forte dans les cas où les symptômes appartiennent à plusieurs troubles comparativement aux cas où les symptômes anxieux appartiennent à un seul trouble.
Méthode
Étude ESA
Les données de la présente étude proviennent de l’Enquête sur la santé des aînés (ESA), une étude populationnelle longitudinale ayant évalué la prévalence et l’incidence des problèmes de détresse psychologique des personnes âgées (Préville et al., Reference Préville, Boyer, Grenier, Dube, Voyer and Punti2008). L’ESA a été conduite en 2005-2006 pour la collecte des données au premier temps de mesure (T0). La collecte des données pour le deuxième temps de mesure (T1) s’est terminée en 2008. Les deux temps de mesure ont été séparés, en moyenne, par une année d’intervalle. L’ESA a utilisé un échantillon probabiliste de personnes âgées de 65 ans et plus résidant au Québec (Canada). L’échantillon initial est composé de 2 811 participants. Une méthode de numérotation téléphonique aléatoire, incluant une stratification selon trois régions géographiques (métropolitaine, urbaine et rurale selon l’Institut de la statistique du Québec), a été utilisée pour recruter les participants. Un échantillon proportionnel de ménages a été constitué selon les 16 régions administratives du Québec. Le taux de réponse à cette étude a été de 76.5 pour cent. Afin d’être inclus dans l’ESA, les participants devaient parler le français et être âgés de 65 ans et plus. Les personnes habitant dans les régions périphériques du Québec ont été exclues de l’étude pour des raisons de faisabilité. Ces régions comprennent la Côte-Nord, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, le Saguenay/Lac-Saint-Jean et enfin, l’Abitibi/Témiscamingue. De plus, les personnes âgées ayant un score au MMSE inférieur à 22 ont été exclues pour ne pas compromettre la qualité et l’exactitude des réponses émises par les participants dans le questionnaire de l’ESA.
Une infirmière de recherche a contacté par téléphone les répondants potentiels pour exposer les objectifs et la durée de l’étude, répondre aux questions des participants et fixer un rendez-vous pour une entrevue effectuée à domicile. Les infirmières de recherche ont reçu deux jours de formation sur l’administration du questionnaire de l’ESA. Les entrevues, d’une durée moyenne de 90 minutes, permettaient d’évaluer divers aspects de l’état de santé des répondants, comprenant entre autres les critères du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994) pour différents troubles psychiatriques. Tous les répondants donnaient leur consentement écrit avant de débuter l’entrevue et obtenaient une compensation monétaire de 15$ pour leur participation. Les procédures de recherche ont obtenu l’autorisation du Comité d’éthique de la recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke.
Échantillon de l’étude actuelle
La Figure 1 illustre la méthode d’échantillonnage de l’étude actuelle. Parmi les 2 811 participants de l’échantillon initial de l’ESA, 26 personnes ont été exclues en raison d’un résultat de 22 ou moins au MMSE. Ensuite, 47 personnes sont décédées durant l’année suivant le T0, et 525 n’ont pas été évaluées au T1. Ainsi, 2 213 participants ont fait les évaluations aux T0 et T1. Parmi eux, les données médicales du registre de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) étaient disponibles pour 2 010 participants. Les données médicales de la RAMQ couvraient une période d’un an avant le T0 et un an après le T0 et incluaient des informations sur les médicaments consommés et les diagnostics médicaux. Les personnes dont le niveau de scolarité était inconnu ont été exclues (n=9). Les participants ayant reçu un diagnostic de démence d'un médecin et/ou ayant reçu un traitement pharmacologique approuvé pour la démence (memantine, donepezil, galantamine, ou rivastigmine) selon les informations de la RAMQ, pour la période d’un an avant et un an après le T0, ont été exclus (n=41). Finalement, 18 participants ont été exclus parce que l’entrevue psychiatrique était incomplète. À la suite de ces différentes exclusions, l’échantillon final de cette étude est composé de 1 942 participants.
Méthode d’échantillonnage pour l’étude. Note. Les boîtes blanches représentent les critères d’exclusion appliqués et le nombre de participants concernés. MMSE : Mini-Mental State Examination.

Anxiété
La partie du questionnaire de l’ESA sur les problématiques de santé mentale représente une adaptation française du Diagnostic Interview Schedule (Robins, Helzer, Croughan, & Ratcliff, Reference Robins, Helzer, Croughan and Ratcliff1981). Le questionnaire permet de vérifier la présence de trouble anxieux dans les 12 derniers mois selon les critères diagnostiques du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994). Les troubles anxieux évalués sont: la phobie spécifique, la phobie sociale, le trouble d’anxiété généralisée (TAG), le trouble panique, l’agoraphobie et le trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Dans le cadre de cette étude, différentes manifestations d’anxiété sont considérés, allant de l’anxiété sous-clinique à l’anxiété clinique. D’une part, l’anxiété clinique correspond aux symptômes qui rencontrent tous les critères diagnostiques d’un trouble anxieux selon le DSM-IV. D’autre part, l’anxiété sous-clinique consiste en la présence d’au moins un symptôme essentiel d’un trouble anxieux du DSM-IV sans rencontrer tous les critères diagnostiques de ce trouble (voir Tableau 1). En second lieu, l’anxiété a aussi été catégorisée selon la présence de symptômes appartenant à un seul trouble anxieux ou à plus d’un trouble anxieux et ce, sans égard au caractère clinique ou sous-clinique de la symptomatologie.
Critères minimaux pour définir l’anxiété sous-clinique

Déclin cognitif
Afin de mesurer la présence d’un déclin cognitif chez les participants, le MMSE a été utilisé lors des deux temps de mesure. Il s’agit d’un test cognitif bref largement employé à la fois en pratique clinique, en recherche et en épidémiologie. La fidélité test-retest et la validité de construit du MMSE ont été jugées satisfaisantes (Folstein et al., Reference Folstein, Folstein and McHugh1975; Tombaugh & McIntyre, Reference Tombaugh and McIntyre1992). Dans le cadre de cette étude, le déclin cognitif a été mesuré en calculant la différence entre le résultat total au MMSE lors du T1 et du T0.
Variables confondantes
Les variables pouvant être associées au déclin cognitif et à l’anxiété ont été considérées comme des variables confondantes. Ces variables incluent le score total au MMSE au T0, l’âge, le niveau de scolarité, la présence d’un épisode dépressif, la consommation de benzodiazépines, la présence de difficultés de sommeil et le nombre de maladies chroniques. Deux catégories de niveau de scolarité ont été employées, soit « niveau secondaire ou moins » et « niveau postsecondaire ». La présence d’un épisode dépressif dans les 12 derniers mois comprend les épisodes majeurs et mineurs selon les critères du DSM-IV (American Psychiatric Association, 1994) ainsi que les épisodes dépressifs sous-cliniques (c.-à-d. ne répondant pas aux critères d'épisodes dépressifs majeurs ou mineurs). L’usage de benzodiazépines entre T0 et T1 a été déterminé grâce aux registres médicaux de la RAMQ. Les difficultés de sommeil ont été évaluées par une version traduite du Pittsburg Sleep Quality Index (PSQI) (Buysse, Reynolds, Monk, Berman, & Kupfer, Reference Buysse, Reynolds, Monk, Berman and Kupfer1989); un résultat de 5 et plus au questionnaire indique que la personne a des difficultés de sommeil. Finalement, les maladies chroniques auto-rapportées considérées sont l’hypertension artérielle, l’arthrite ou les rhumatismes, les maladies cardiaques, le diabète, l’anémie, l’hypercholestérolémie, l’asthme/l’emphysème/les maladies chroniques des bronches, les maladies des yeux, le mal de dos ou les problèmes spinaux, les problèmes digestifs, les désordres métaboliques, les affections hépatiques, les problèmes rénaux ou urinaires, les maladies de peau, les migraines ou maux de tête, la schizophrénie et autres formes de psychose.
Analyses statistiques
Pour décrire l’échantillon, les caractéristiques générales des hommes et des femmes ont été comparées avec des tests-t et des chi-carrés. Par ailleurs, afin de vérifier les hypothèses de l’étude, des modèles de régression multiple avec une mesure de changement de score au MMSE entre T0 et T1 comme variable dépendante ont été utilisés. Dans un premier temps, les variables potentiellement confondantes ont été entrées comme variables indépendantes selon une méthode statistique (Stepwise) pour conserver seulement les variables ayant une valeur p inférieure à 10 pour cent. Dans un deuxième temps, la présence d’anxiété a été ajoutée au modèle comme variable indépendante. L’anxiété clinique et l’anxiété sous-clinique ont été comparées à l’absence d’anxiété. Dans un troisième temps, l'interaction entre les symptômes anxieux et les épisodes dépressifs a été testée dans le modèle final. Un second modèle de régression multiple, appliquant la même procédure, a été utilisé pour vérifier l’association entre le déclin cognitif et les symptômes appartenant à un ou plusieurs troubles anxieux. Ces catégories ont été comparées à l’absence de symptômes anxieux. Les variables confondantes ont été codées selon leur présentation dans le Tableau 2. Des régressions séparées ont été effectuées pour les hommes et les femmes. Les analyses ont été effectuées avec le logiciel SPSS 16.0. Dans tous les cas, le seuil alpha était de 5 pour cent.
Caractéristiques des participants

Note: * : Cette catégorie inclue les gens n’ayant aucune scolarité, un niveau primaire ou secondaire.
** : Les difficultés de sommeil réfèrent à un résultat de 5 et plus au Pittsburgh Sleep Quality Index.
É.T. : Écart-type ; MMSE : Mini Mental State Examination.
Note: * : This category includes participants without schooling and those with a primary or secondary education level.
** : Sleep disturbances correspond to a score of 5 or higher on the Pittsburgh Sleep Quality Index.
É.T. : Standard deviation ; MMSE : Mini Mental State Examination.
Résultats
Le Tableau 2 présente les caractéristiques générales de l’échantillon de cette étude. Au total, l’échantillon est composé de 584 hommes et de 1 358 femmes. La moyenne d’âge des femmes est significativement plus élevée que celle des hommes. Le résultat au MMSE au T0 est significativement différent entre les hommes et les femmes, les femmes obtenant une meilleure performance que les hommes. De plus, les fréquences pour la distribution des niveaux de scolarité, la présence d’un épisode dépressif ou de problèmes de sommeil, la consommation de benzodiazépines et le nombre de maladies chroniques diffèrent significativement entre les hommes et les femmes. En effet, les hommes sont plus scolarisés que les femmes et on constate que le pourcentage de femmes ayant vécu un épisode dépressif est supérieur à celui des hommes. Le pourcentage de femmes ayant des difficultés de sommeil et consommant des benzodiazépines est également plus élevé que celui des hommes. Finalement, les femmes présentent en moyenne plus de maladies chroniques que les hommes.
Le Tableau 3 présente la prévalence des troubles anxieux et des symptômes anxieux sous-cliniques pour les hommes et les femmes de l’échantillon. D’abord, les femmes présentent plus de troubles anxieux que les hommes ; χ2(1) = 4.55; p < 0.05. Le trouble le plus prévalent chez les hommes et les femmes est la phobie spécifique. Chez les hommes, aucun ne présentait de trouble d’agoraphobie ou de phobie sociale. Par ailleurs, il est à noter que certains participants souffrent de plus d’un trouble anxieux à la fois. En ce qui concerne les symptômes anxieux sous-cliniques, les femmes ont en général davantage de symptômes que les hommes ; χ2(1) = 23.26; p < 0.001. Les symptômes anxieux sous-cliniques les plus communs, chez les hommes et les femmes, concernent la phobie spécifique, suivis dans l’ordre par les symptômes d’agoraphobie, de TAG, de TOC, de phobie sociale et de trouble panique.
Distribution des troubles anxieux et des symptômes anxieux sous-cliniques selon le sexe des participants et selon le type de manifestation anxieuse

TOC: Trouble obsessionnel compulsif; TAG: Trouble d’anxiété généralisée
TOC: Obsessive-compulsive disorder; TAG: Generalized anxiety disorder
En ce qui concerne la mesure de changement du fonctionnement cognitif, on observe que les hommes non anxieux déclinent en moyenne de 0.07 point (É.T. = 1.77) au MMSE entre les deux temps de mesures ; les hommes présentant des symptômes anxieux sous-cliniques déclinent de 0.18 point (É.T. = 1.82) et les hommes ayant un trouble anxieux déclinent de 0.36 point (É.T. = 3.08). Du côté des femmes, celles ne souffrant pas d’anxiété s’améliorent en moyenne de 0.06 point (É.T. = 1.58) au MMSE, celles présentant des symptômes anxieux sous-cliniques déclinent de 0.17 point (É.T. = 1.81) et celles ayant un trouble anxieux s’améliorent de 0.38 point (É.T. = 1.71).
Le Tableau 4 rapporte les résultats des associations entre l’anxiété et le déclin cognitif chez les hommes et les femmes séparément. Notons d’abord que pour les troubles anxieux, les variables confondantes significatives chez les hommes sont le résultat au MMSE au T0, l’âge, le niveau de scolarité ainsi que les difficultés de sommeil. Du côté des femmes, les variables confondantes significatives sont le résultat au MMSE au T0 et l’âge. Les résultats rapportés dans le Tableau 4 révèlent que la présence d’un trouble anxieux ne prédit pas un déclin cognitif sur un an, et ce, autant chez les hommes que les femmes. Par contre, la présence d’anxiété sous-clinique prédit un déclin cognitif, mais chez les femmes seulement. De plus, l'interaction entre les symptômes anxieux et les épisodes dépressifs n'est pas significative, et ce, autant chez les femmes que chez les hommes. En ce qui a trait aux symptômes anxieux (cliniques et sous-cliniques confondus), chez les hommes, la présence de symptômes appartenant à un seul trouble anxieux ne prédit pas un déclin cognitif. Toutefois, la présence de symptômes appartenant à plusieurs troubles anxieux prédit significativement le déclin cognitif. Quant aux femmes, la prédiction d’un déclin cognitif est significative en présence de symptômes anxieux appartenant à un seul trouble anxieux alors que la présence de symptômes se retrouvant dans plusieurs troubles n’est pas associée au déclin cognitif.
Prédiction d’un déclin cognitif selon l’anxiété et le sexe

Note: Chez les femmes, les variables niveau de scolarité et difficultés de sommeil ne comportent pas de données car ces variables ne sont pas incluses dans les modèles de régressions.
* p < .05, **p < .01, ***p < .001. a : R2 ajusté = 0.195 pour les hommes : R2 ajusté = 0.298 pour les femmes ; b : R2 ajusté = 0.203 pour les hommes : R2 ajusté = 0.295 pour les femmes.
MMSE : Mini-Mental State Examination ; B : coefficient de régression brut ; β : Bêta, coefficient standardisé ; t : valeur du test-t
Note. In women, the variables education and sleep disturbances include no data because these variables were not included in the regression analyses.
*p < .05, **p < .01, ***p < .001. a : R2 adjusted = 0.195 in men: R2 adjusted = 0.298 in women ; b : R2 adjusted = 0.203 in men : R2 adjusted = 0.295 in women. MMSE : Mini-Mental State Examination ; B : raw regression coefficient ; β : Beta, standardized coefficient ; t : t-test value.
Discussion
Le premier objectif de cette étude était de déterminer si l’anxiété (clinique ou sous-clinique) chez les personnes âgées est associée à un déclin cognitif après un an. Le deuxième objectif était de vérifier s’il existe des différences entre les hommes et les femmes âgés quant à l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif. Selon la première hypothèse, il était attendu que l’anxiété prédise le déclin cognitif des participants sur une période d’un an. La deuxième hypothèse postulait que les personnes âgées qui présentent un trouble anxieux seraient plus à risque de décliner sur le plan cognitif que celles présentant des symptômes anxieux sous-cliniques. Enfin, selon une troisième hypothèse, il était attendu que l’anxiété clinique soit associée au déclin cognitif chez les hommes seulement. Dans l’ensemble, les résultats révèlent que les troubles anxieux ne sont pas associés au déclin cognitif, et ce, autant chez les hommes que les femmes. Par contre, chez les femmes seulement, la présence d’anxiété sous-clinique prédit un déclin cognitif. Par ailleurs, tandis que les symptômes anxieux appartenant à un seul trouble prédisent un déclin cognitif chez les femmes, la présence de symptômes appartenant à plusieurs troubles est nécessaire pour observer une association significative chez les hommes. Ces résultats confirment la première hypothèse et vont à l’encontre de la deuxième. En fait, les résultats indiquent que l’anxiété permet de prédire un déclin cognitif, mais que la prédiction ne concerne que les symptômes sous-cliniques. Par ailleurs, les résultats ne confirment pas tout à fait la troisième hypothèse, mais révèlent tout de même que la prédiction d’un déclin cognitif diffère selon le sexe.
Les résultats de cette étude concordent dans une certaine mesure avec ceux de Palmer et al. (Reference Palmer, Berger, Monastero, Winblad, Backman and Fratiglioni2007) qui révèlent une association significative entre les symptômes d’anxiété et le déclin cognitif (notons que le déclin cognitif était défini par le risque de développer la maladie d’Alzheimer dans l’étude de Palmer et al.). Nos résultats concordent également avec ceux obtenus par Sinoff et Werner (Reference Sinoff and Werner2003), montrant que les symptômes d’anxiété accroissent significativement le risque de déclin cognitif général. Il importe toutefois de souligner une différence importante en ce qui concerne la composition des échantillons entre cette étude et les précédentes. Palmer a évalué un groupe d’individus atteints de TCL au sein de la population, donc des personnes ayant déjà un trouble cognitif au niveau de base. De leur côté, Sinoff et Werner (Reference Sinoff and Werner2003) ont évalué un échantillon clinique d’individus âgés sans dépression ni trouble cognitif. Dans le cas de cette étude, la population générale a été ciblée sans égard au caractère pathologique ou normal du fonctionnement cognitif des participants (les personnes avec une possible démence ont toutefois été exclues). Ainsi, que les participants aient déjà ou non un trouble cognitif ou encore, qu’ils proviennent d’un échantillon clinique ou populationnel, il apparait que la présence de symptômes d’anxiété est associée à un déclin cognitif. Par ailleurs, il est à noter que les études de Palmer et al. (Reference Palmer, Berger, Monastero, Winblad, Backman and Fratiglioni2007) et de Sinoff et Werner (Reference Sinoff and Werner2003) ont évalué les participants sur une période plus longue (entre 3 et 5 ans) que dans la présente étude (un an). On peut donc conclure que le déclin cognitif chez les personnes âgées ayant des symptômes anxieux peut être observé rapidement, c’est-à-dire sur une période aussi courte qu’une année.
Les résultats de Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ont indiqué que l’élévation du niveau d’anxiété est associée à l’augmentation du risque de développer une démence ainsi qu’à l’accélération du déclin cognitif sur une période de 5 ans. Dans notre étude, par contre, aucune association significative n’a été observée entre les troubles anxieux cliniquement significatifs et le déclin cognitif. Des associations significatives ont été observées seulement dans les cas de symptômes anxieux sous-cliniques. De plus, nos résultats chez les femmes indiquent que la présence de symptômes anxieux appartenant à un seul trouble est associée au déclin significatif, alors que les symptômes appartenant à plus d’un trouble anxieux ne sont pas associés à ce déclin. En assumant que l’anxiété est plus sévère dans les cas où les symptômes appartiennent à plusieurs troubles comparativement à un seul trouble, les résultats rapportés ici vont à l’encontre de ceux de Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011). Ces divergences peuvent s’expliquer entre autres par le fait que ces derniers auteurs ont utilisé une mesure d’anxiété très différente de la nôtre (Wilson et al. Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011 n’ont pas évalué les troubles anxieux). La période de suivi diffère également entre leur étude et la nôtre. Par ailleurs, Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ont utilisé une vingtaine de tests neuropsychologiques pour mesurer les fonctions cognitives des participants, alors que notre mesure de la cognition était basée uniquement sur le résultat du MMSE. Ainsi, comparativement à notre étude, la sensibilité à détecter un déclin cognitif était probablement accrue dans celle de Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011). De plus, lors des analyses, Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ont seulement considéré l’âge, le sexe et le niveau de scolarité parmi les variables confondantes. Pour notre part, le nombre de variables confondantes contrôlées était plus grand. Ainsi, en contrôlant davantage de facteurs, le rôle des troubles anxieux dans le déclin cognitif était mieux isolé dans notre étude. Autrement dit, il est possible que l’association significative obtenue dans l’étude de Wilson et al. (Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ait été confondue par un facteur non contrôlé comme, par exemple, la présence de difficultés de sommeil, le fonctionnement cognitif au niveau de base et la prise de certains médicaments.
DeLuca et al. (Reference DeLuca, Lenze, Mulsant, Butters, Karp and Dew2005) ont constaté que la présence d’un TAG ou d’un trouble panique est associée au déclin de la mémoire dans le temps, ce qui, dans une certaine mesure, diffère des résultats obtenus dans la présente étude. Cette divergence de résultats peut s’expliquer par le fait que DeLuca et al. (Reference DeLuca, Lenze, Mulsant, Butters, Karp and Dew2005) ont étudié un échantillon dépressif alors que la présente étude utilise un échantillon représentatif de la population âgée en général. De plus, cette étude comportait somme toute peu de cas de chaque trouble anxieux, faisant ainsi en sorte que la puissance des analyses n’était probablement pas suffisante pour détecter une association significative.
Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a) ont montré que les troubles anxieux sont associés à un trouble cognitif incident, mais seulement chez les hommes. Quant aux symptômes anxieux sous-cliniques, ils sont associés à un trouble cognitif incident chez les femmes seulement. Ainsi, nos résultats concordent avec ceux de Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a) en ce qui concerne les femmes seulement. Bien qu’ayant utilisé le même échantillon, une différence importante entre la présente étude et celle de Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a) concerne la nature de la variable dépendante. En fait, Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a) se sont intéressés au trouble cognitif incident cliniquement significatif alors que dans la présente étude, le déclin cognitif a été examiné sans égard au fait que le déclin soit pathologique ou non. Ainsi, la définition du déclin cognitif était moins conservatrice dans le cas présent.
Contrairement aux associations impliquant les symptômes anxieux, les associations entre les troubles anxieux et le déclin cognitif n’étaient pas significatives dans cette étude. Pour expliquer ces résultats, certaines hypothèses peuvent être soulevées. D’abord, le nombre de cas de troubles anxieux était relativement faible, limitant ainsi la puissance statistique. Il est également possible de se questionner quant à la sensibilité des diagnostics de troubles anxieux chez les aînés. En effet, les troubles anxieux chez les personnes âgées sont souvent sous-diagnostiqués comparativement aux adultes (Wolitzky-Taylor, Castriotta, Lenze, Stanley, & Craske, Reference Wolitzky-Taylor, Castriotta, Lenze, Stanley and Craske2010), notamment parce que les aînés sont moins susceptibles de rencontrer tous les critères du DSM-IV (Grenier et al., Reference Grenier, Préville, Boyer, O'Connor, Beland and Potvin2011; Wolitzky-Taylor et al., Reference Wolitzky-Taylor, Castriotta, Lenze, Stanley and Craske2010).
Par ailleurs, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) sont souvent prescrits dans les cas de troubles anxieux. Dans la présente étude, il est possible que les ISRS aient été davantage prescrits chez les participants avec un trouble anxieux comparativement aux participants avec des symptômes sous-cliniques. Le cas échéant, ceci pourrait expliquer l’absence d’association significative entre les troubles anxieux et le déclin cognitif dans notre étude car plusieurs recherches ont indiqué que les ISRS peuvent améliorer différents aspects de la cognition (Drueke et al., Reference Drueke, Baetz, Boecker, Moeller, Hiemke and Grunder2009; Harmer, Bhagwagar, Cowen, & Goodwin, Reference Harmer, Bhagwagar, Cowen and Goodwin2002; Mowla, Mosavinasab, & Pani, Reference Mowla, Mosavinasab and Pani2007; Savaskan, Muller, Bohringer, Schulz, & Schachinger, Reference Savaskan, Muller, Bohringer, Schulz and Schachinger2008). Des analyses secondaires ont donc été menées pour comparer les pourcentages de participants prenant au moins un ISRS au sein de notre échantillon. Des pourcentages ont été calculés pour les participants ayant des symptômes sous-cliniques d’anxiété et pour les participants ayant un trouble anxieux. Les résultats obtenus révèlent qu’un seul homme (7.1%) parmi ceux ayant un trouble anxieux consommait un ISRS, alors que huit hommes (12.9%) parmi ceux ayant des symptômes anxieux sous-cliniques en consommaient. Du côté des femmes, six (8.1%) ayant un trouble anxieux et 36 (11.7%) ayant des symptômes anxieux sous-cliniques consommaient un ISRS. Tout compte fait, il apparaît que la proportion d’hommes et de femmes consommant des ISRS est équivalente chez les participants ayant des symptômes sous-cliniques et ceux ayant des troubles anxieux cliniques. Les différences quant aux proportions rapportées plus haut ne sont d’ailleurs pas significatives, et ce, tant chez les hommes (χ2(1) = 0.363 p = 0.547) que chez les femmes (χ2(1) = 0.856 p = 0.355). Ainsi donc, l’hypothèse selon laquelle les participants de notre étude ayant un trouble anxieux pourraient avoir bénéficié d’un effet protecteur des ISRS ne semble pas confirmée par les résultats de ces analyses secondaires. Toutefois, considérant le petit nombre de participants ayant un trouble anxieux et consommant des ISRS (un seul homme et six femmes), il importe de demeurer prudent quant à cette conclusion et des études sur de plus grands échantillons sont nécessaires.
Les résultats de cette étude, qui s’ajoutent à d’autres (Potvin et al., Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a; Potvin, Hudon, Dion, Grenier, & Préville, 2011b), révèlent des différences entre les sexes quant à l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif des personnes âgées. De façon générale, une différence entre les sexes est souvent observée quant à l’expression et l’auto-rapport des symptômes psychiatriques. Selon Kessler, Brown, et Broman (Reference Kessler, Brown and Broman1981), les hommes rapportent moins leurs symptômes neuropsychiatriques que les femmes et lorsqu’ils les rapportent, ces symptômes sont plus sévères que chez les femmes. Or, sur la base de ces considérations, les résultats obtenus dans notre étude sont quelque peu étonnants. En effet, il aurait été attendu que l’anxiété moins sévère (sous-clinique) prédise un déclin cognitif chez les hommes alors que ce résultat est observé chez les femmes. Il importe de mener d’autres recherches pour confirmer et mieux comprendre l’origine des différences entre les hommes et les femmes quant à l’association entre la nature des symptômes anxieux et le déclin cognitif.
Cette étude comporte des forces et apporte certains éléments innovants dans la recherche sur l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif chez les personnes âgées. D’abord, elle est basée sur un grand échantillon populationnel représentatif de personnes de 65 ans et plus, alors que plusieurs travaux antérieurs ont utilisé des échantillons cliniques (DeLuca et al., Reference DeLuca, Lenze, Mulsant, Butters, Karp and Dew2005; Devier et al., Reference Devier, Pelton, Tabert, Liu, Cuasay and Eisenstadt2009; Sinoff & Werner, Reference Sinoff and Werner2003; Wilson et al., Reference Wilson, Begeny, Boyle, Schneider and Bennett2011) ou des échantillons populationnels dont l’étendue d’âge des personnes est plus limitée (Palmer et al., Reference Palmer, Berger, Monastero, Winblad, Backman and Fratiglioni2007). Conséquemment, les résultats de la présente étude sont plus facilement généralisables à toute la population âgée vivant à domicile. Par ailleurs, plusieurs recherches ont évalué la relation entre des symptômes anxieux et le déclin cognitif des personnes âgées, mais aucune n’avait encore comparé l’impact de troubles anxieux cliniques et sous-cliniques sur le déclin cognitif général. Potvin et al. (Reference Potvin, Forget, Grenier, Préville and Hudon2011a) s’étaient penchés sur une question similaire, mais dans leur étude, la variable dépendante représentait un déclin cognitif pathologique. Une autre force de notre étude a été de comparer les hommes et les femmes quant à l’association entre l’anxiété et le déclin cognitif. Enfin, nos modèles de régression incluaient plusieurs variables confondantes, ce qui est rarement effectué par d’autres chercheurs.
Outre ses forces, cette étude comporte également certaines limites. La première concerne le court délai (1 an) entre les deux temps de mesure. Effectivement, certains changements sur le plan cognitif auraient peut-être été plus importants si le délai entre les mesures avait été de plus d’une année. Du coup, les associations significatives entre l’anxiété et le déclin cognitif auraient probablement été plus fortes ou plus nombreuses. Une autre limite concerne l’outil pour évaluer le fonctionnement cognitif. Il a été démontré que le MMSE est relativement peu sensible pour évaluer les cas légers de troubles cognitifs (Nasreddine et al., Reference Nasreddine, Phillips, Bedirian, Charbonneau, Whitehead and Collin2005). De plus, le MMSE n’évalue pas certaines fonctions cognitives (p.ex., les fonctions exécutives) qui sont pourtant affectées dans les problématiques d’anxiété. Le fait d’utiliser un test plus exhaustif ou plus sensible (p.ex., le Montreal Cognitive Assessment) (Nasreddine et al., Reference Nasreddine, Phillips, Bedirian, Charbonneau, Whitehead and Collin2005) aurait pu produire des résultats différents de ceux rapportés dans la présente étude. Une troisième limite concerne le nombre plus petit de cas de symptômes et de troubles anxieux chez les hommes comparativement à celui des femmes, ce qui a pu influencer les résultats obtenus. Enfin, les symptômes anxieux ont été mesurés pour une période d'une année et englobent les manifestations contenues dans les critères des différents troubles anxieux du DSM-IV, ce qui constitue dans une certaine mesure un ensemble hétérogène de symptômes. Par conséquent, il est possible que des symptômes anxieux d'apparition récente soient davantage associés à un prodrome de déclin cognitif que des symptômes chroniques apparus depuis l'enfance ou à un âge plus jeune. Il est possible également que les symptômes d'un trouble anxieux en particulier soient davantage prédictifs de déclin cognitif que les symptômes d'un autre trouble. D'autres études sont nécessaires afin de vérifier ces hypothèses.
En conclusion, notre étude apporte des informations nouvelles et pertinentes quant à l’association entre l’anxiété (clinique ou sous-clinique) et le déclin cognitif des aînés. Les résultats renforcent aussi l’importance, pour les cliniciens, d’être attentifs aux symptômes d’anxiété chez les hommes et les femmes âgées afin d’identifier les personnes qui sont les plus susceptibles de présenter un déclin cognitif dans le temps. Somme toute, il importe de poursuivre les efforts pour mieux comprendre le rôle des symptômes et troubles neuropsychiatriques dans le déclin cognitif des personnes âgées.




