À partir de trois dossiers documentaires sélectionnés dans les archives d’institutions monastiques en Angleterre, en France et en Flandres, le livre de Robert F. Berkhofer III revient sur les relations que l’écriture de l’histoire entretient, au xie siècle, avec la production de forgeries. La démarche de l’auteur s’inscrit dans une tradition historiographique désormais bien établie, qui s’est intéressée, depuis les années 1990, à l’étude des formes variées du discours que les moines portent sur le passé. L’hypothèse de R. F. Berkhofer est que l’écriture monastique, au fil d’un long xie siècle, est intimement liée à la production de documents ou de récits étayés par les archives, que la critique des sources considère comme des faux. L’auteur questionne l’efficience de cette catégorie appliquée à ce qu’il qualifie d’écriture créative (creative writing), notion empruntée au monde anglophone contemporain, mais qui fait écho à certains travaux des médiévistes européens, en particulier à ceux de Michel Zimmermann sur la Catalogne. Ceux-ci ont en commun de porter une attention aux processus d’écriture et à la réception des textes et des documents, ainsi qu’à leur efficience, pour reprendre une notion que R. F. Berkhofer utilise fréquemment au fil de son ouvrage. L’auteur cherche ainsi à distinguer le faux de la forgerie, tout en récusant les perspectives de dilution de l’histoire dans la fiction tracées par le linguistic turn. Il en reprend en revanche la manière de construire le rapport entre fiction et vérité, ce qui me paraît conduire à certaines apories. D’autres voies sont pourtant possibles, comme le suggère le livre récent que Paul Bertrand a consacré aux fauxFootnote 1. La richesse du présent ouvrage repose sur la variété et la complémentarité de l’approche de la relation entre forgerie et historiographie, ainsi que sur la précision de l’étude des trois dossiers qui en constitue le cœur, dans un chapitre de la deuxième partie intitulé « Twice Told Tales ». Le titre, surprenant, rend compte de la méthode suivie par R. F. Berkhofer dans l’analyse des textes et des manuscrits : il a fait le choix d’une première lecture épousant la narration des scripteurs monastiques, avant de replacer leurs discours dans une perspective critique. Le dispositif est convaincant, même s’il conduit à d’inévitables redites.
Les trois chapitres de cette partie proposent une analyse fouillée de trois manuscrits tirés des archives ecclésiastiques de Saint-Pierre de Gand, de Saint-Denis et de Christ Church à Canterbury. Tous datés du xie siècle, ils présentent de grandes proximités : mise en œuvre comparable de l’écriture en contexte monastique, usage des matériaux diplomatiques conservés et mise en discours du passé reposant sur l’écriture. Tout en restant attentif au contexte local de chacun des cas, ainsi qu’à la dissemblance textuelle et matérielle des manuscrits – dans le cas de Christ Church, le manuscrit n’est connu que par des copies tardives –, R. F. Berkhofer questionne, à la suite de nombreux travaux anciens, en particulier ceux du médiéviste américain Patrick J. Geary, l’abondance des forgeries documentaires au cours d’un long xie siècle – qui s’étend de 950 jusqu’aux années 1120. L’auteur défend l’hypothèse que ce phénomène peut être rapporté à une question plus générale, qui est celle de l’évolution des pratiques d’écriture de l’histoire au sein desquelles il note l’émergence d’une créativité qui conduit à des modifications parfois profondes du legs documentaire, ainsi qu’au comblement des lacunes identifiées par des moines. Alors que la latinité devient une société de restricted literacy, ces derniers ont besoin de l’écrit. Si R. F. Berkhofer est très attentif à la matérialité manuscrite, aux opérations concrètes menées par les moines dans leurs archives, à la description de productions qui relèvent de la typologie des cartulaires, au contexte scriptural, enfin, au sein duquel leur mise en œuvre intervient, il privilégie une analyse de l’historiographie comme discours porté sur le passé lorsqu’il propose des mises en perspective plus générales des dossiers considérés. Ce qui le conduit à rapporter les traits particuliers observés à une histoire des mentalités et des représentations.
Pourtant, au fil de l’ouvrage, le regard qu’il porte sur les ensembles manuscrits étudiés engage à les replacer dans une histoire sociale, à la croisée de trois problèmes largement abordés par l’historiographie récente : 1) l’évolution, entre l’époque carolingienne et le xiiie siècle, de l’autorité attachée à l’écrit, alors qu’il s’ajuste, sous des formes régionales variables, à la fides, dans un contexte d’affirmation et de diffusion du droit écrit et de mutations de l’Ecclesia. Le manuscrit de Saint-Denis n’intègre-t-il d’ailleurs pas la collection canonique « grégorienne » en 74 titres ? Le Textus Roffensis de la cathédrale de Rochester présente également ce double visage de cartulaire et de collection canonique que l’on retrouve à la même période à Rome avec les compilations que Deusdedit a mises en œuvre sous le pontificat de Victor III (1086-1087). 2) l’intégration, à différentes échelles, de la question de la réforme et du lien étroit qu’elle entretient avec l’affirmation d’une société de l’écrit (written society). La mobilisation dans la réflexion d’un contexte distant n’implique pas l’abandon d’une observation fine des particularités qui apparaissent à des échelles plus grandes. 3) enfin, la production de ce que l’on peut ranger sous le terme de « forgerie », dont R. F. Berkhofer souligne avec raison qu’elle n’est pas une notion émique, s’insérant dans un contexte marqué par la double tradition juridique et chrétienne. Dans les premières lignes de sa novelle 73, Justinien rappelait que le faux est l’imitation du vrai, et les travaux de Corinne Leveleux-Teixeira ont montré que la notion, au xive siècle chez Bartole de Sassoferrato par exemple, différait de la valeur que lui accordaient les logiciensFootnote 2. Le vrai et le faux ne sont pas une alternative mais deux notions connexes, avec des degrés intermédiaires, et le jugement porté – avec prudence compte tenu des conséquences pénales rappelées d’ailleurs dans le livre, à travers les écrits de Ranulf de Glanville – est l’objet d’un choix et non d’un simple constat. D’autre part, le cadre lexical et notionnel médiéval diffère du nôtre, ce que R. F. Berkhofer rappelle de manière ponctuelle lorsqu’il discute, au début et à la fin de son ouvrage, la différence de signification entre les termes de faux et de forgerie, ce dernier, passé en français, mettant sur la piste d’une étymologie renvoyant au moyen français « forgier » et au verbe latin fabricare. La notion insiste par conséquent sur un processus autant que sur la qualification finale de l’artefact produit.
Toutefois, ce que nous pourrions appeler l’épistémologie médiévale, à la suite des travaux de Nicolas Sarzeaud sur le Saint-SuaireFootnote 3, n’est pas celle des modernes qui font du vrai et du faux une alternative à laquelle tout énoncé doit pouvoir être soumis. Dans le monde médiéval, au contraire, comme le rappelle d’ailleurs le sens premier du syntagme de scriptura authentica, seule une infime partie des énoncés circulant dans le monde social peuvent être considérés comme relevant de la vérité, parce que liés à la révélation, alors que la part de ceux qui relèvent du faux est elle aussi assez circonscrite : ils se rapportent aux domaines de la croyance (superstitio) ou de l’illusion (fantasticus). Comme Alain Boureau l’a bien montré, le vaste espace intermédiaire est marqué par une incertitude, certaines assertions étant authentifiées, parce que confortées par une chaîne de témoignages oraux ou écrits, alors que d’autres sont simplement allégués, rien ne les confirmant ni ne les infirmant. Dans le fond, les forgeries documentaires de Saint-Pierre, de Gand, de Saint-Denis et de Christ Church de Canterbury sont une illustration de ce « contrat de croyance à chaque fois négocié »Footnote 4. Il est donc probable, que l’abaissement de l’autorité de l’écrit au cours de la séquence postcarolingienne, sur laquelle P. Bertrand est revenu dans un livre récent, cité plus haut, ait permis une plus grande créativité dans l’écriture, comme le note d’ailleurs R. F. Berkhofer au fil des pages. Les documents et les archives n’étant pas un simple texte, encore moins un simple discours, l’efficience de ces productions repose néanmoins sur des manipulations matérielles très concrètes, dont les trois chapitres centraux donnent un bel aperçu, sans en tirer toujours tous les enseignements. La mobilisation par R. F. Berkhofer de la notion cicéronienne et isidorienne d’argumentum, troisième élément d’un triptyque dont les deux autres sont formés par l’historia et la fabula, est utile et éclairante, même si elle place les distinctions opérées sur un strict plan discursif.
Il est sans doute possible de sortir de certaines apories concernant les typologies et genres d’une part – le cartulaire du xie siècle appartient-il à l’historiographie ? – et touchant à l’encombrant héritage du linguistic turn, d’autre part – comment rendre compte des formes de réécriture, voire de création documentaire sans dissoudre la notion de vérité ? R. F. Berkhofer se distancie à juste titre de cette tradition en rappelant que la forgerie est contrefactuelle, ce qui n’est pas toujours évident, un « faux matériel », pour reprendre la terminologie de Peter Herde, n’étant pas nécessairement un « faux intellectuel ». L’inverse est également vrai et, dès 1205-1206, est créé à la chancellerie pontificale un office d’« auditeur des lettres contredites » en charge de la vérification de la légalité, mais aussi de la véracité des lettres expédiées. Il est toutefois incontestable que la forgerie est ouverte au récit contrefactuel. Dans le fond, l’autorité historiographique au Moyen Âge comme aujourd’hui relève d’une poétique liée à la fois à son ambition référentielle, à son hétérogénéité textuelle – dans la mesure où le texte charrie des fragments d’autres textes – et à son caractère « hétérochronique », au sens où il intègre plusieurs temporalités différentes. On pourrait passer les dossiers de R. F. Berkhofer au crible de cette triple perspective. C’est à partir de ces trois éléments que le statut typologique du cartulaire du xie siècle peut être discuté, en lien avec celui des genres historiographiques. Il présente des particularités irréductibles tant dans les choix référentiels que dans les modalités d’insertion des textes hétérogènes. Si l’on suit cette voie, la fictionnalisation – pensons aux opérations du droit, contemporaines de la fabrication des dossiers étudiés par R. F. Berkhofer, analysées par Sara Menzinger à la suite de Yan ThomasFootnote 5 – est au cœur de toute écriture et elle ne constitue pas l’envers de la vérité, pas plus qu’elle n’est incompatible avec sa production, comme le présupposent pourtant, de concert, les tenants d’un positivisme obtus et d’une certaine vulgate issue du linguistic turn. Un dossier publié en 2010 dans les Annales rappelait que la littérature elle-même est productrice de savoirFootnote 6.
Reste à rendre compte des spécificités de cette séquence du xie siècle au cours de laquelle les documents paraissent davantage substituables et transformables dans le temps qu’à d’autres époques – les vieux privilèges royaux du premier Moyen Âge à Saint-Denis ou à Christ Church servant par exemple, après retailles, à obtenir des garanties de l’autorité pontificale grégorienne –, ce qui favorisait une hétérochronie et un rajeunissement matériel et textuel que le lectorat postérieur récuse plus fortement. Car, paradoxalement, si la matière documentaire est alors en partie malléable, si les pseudo-originaux et les copies interpolées sont légion, c’est précisément parce que la dimension référentielle de l’écriture de l’histoire, comme par ailleurs la justification des droits, se transforme, dans un contexte social qui est celui de la formation d’une written society. Comme le rappelle Grégoire VII lui-même, la vérité est de moins en moins affaire de diurnitas et de consensus. Elle est instituée à la faveur de procédures graduellement contrôlées par les autorités publiques, au premier rang desquelles figure l’Église. Forme et matérialité y tiennent une place renouvelée et, tout en contribuant à une uniformisation progressive de la production des actes, elles viennent renforcer et pérenniser les chaînes de contrôle de l’écrit diplomatique.
Ce mouvement conduit assez vite, dès le xiie siècle, comme le retrace R. F. Berkhofer dans le chapitre 5 de son livre intitulé « Perpetration, Detection and Prevention of Forgeries », à une formulation juridique de l’authenticum – l’auteur revient sur la lettre d’Alexandre III adressée à Roger de Worcester vers 1163 – et à son déploiement pratique dans le notariat et les juridictions sous le sceau. Les décrétales d’Innocent III, évoquées par l’auteur à la fin de ce même chapitre, constituent une forme d’aboutissement, et ce n’est pas un hasard si les fondateurs de la diplomatique au xviie siècle ont pensé trouver dans ces textes une première expression d’une critique documentaire formalisée. Si le faux ne disparaît nullement, il apparaît dès lors mieux qualifié, d’une part, et l’objet d’une possible appréciation, d’autre part, qui repose sur des épreuves formalisées, portant sur l’artefact manuscrit lui-même – c’était déjà le cas dans le droit romain par la comparaison des écritures –, mais aussi sur la solidité des chaînes qui attestent son authenticité. C’est donc le déploiement d’une written society au cours des xie-xiie siècles qui a fourni les outils – eux-mêmes écrits – indispensables à ce travail de vérification et de véridiction documentaires. Le petit dossier consacré à la mise par écrit tardive – vers 1170 – de la confession d’un faussaire, Guernon, intervenue plus d’un demi-siècle auparavant, témoigne de l’accroissement de l’attention portée à l’écrit authentique, mais également d’une scripturalisation croissante qui justifie l’enregistrement d’un témoignage afin de l’utiliser pour disqualifier certaines productions de l’abbaye Saint-Augustin de Canterbury.
R. F. Berkhofer note toutefois, dans les petits développements intitulés « Sequels » qui suivent les trois dossiers, que le travail des moines a infléchi certains schèmes narratifs postérieurs dont il repère en particulier les répliques dans la production historiographique monastique du xiie siècle. Les forgeries semblent parfois emporter la conviction de leurs contemporains et des autorités, alors que d’autres fois leur efficacité est simplement liée à leur maintien dans une tradition documentaire dont les récits sont tributaires. En outre, les nouvelles exigences dans le domaine des preuves littérales et la modification des pratiques référentielles de l’écriture de l’histoire ne conduisent pas à l’effacement des effets du travail de forgerie du xie siècle. Ils demeurent actifs, mais peuvent désormais être soumis à de nouvelles opérations critiques que l’écrit a contribué à construire. On voit donc tout l’intérêt de la lecture du livre de R. F. Berkhofer, qui mérite d’être reçu et discuté par les historiens et historiennes médiévistes, et au-delà.