L’ouvrage, coordonné par Jean-Marie Lardic et Alain Patrick Olivier, constitue la traduction française du manuscrit de F.A. Good paru initialement aux éditions Felix MeinerFootnote 1. Étudiant d’origine suisse, Aton Good suivit, avec une «assiduité remarquable et application»Footnote 2, les cours que Hegel donna à Heidelberg durant l’été 1817.
Le cours sur la logique et la métaphysique du semestre d’été 1817, dont est tiré le présent ouvrage, devait initialement être livré en suivant la lettre de la première édition — dont on célébra le 200e anniversaire en 2017Footnote 3 — de l’Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel. Cependant, comme l’Encyclopédie, dont Hegel se servit plus tard comme manuel pour ses leçons portant notamment sur la logique, la philosophie de la nature, l’anthropologie et la psychologie, n’était alors qu’en voie d’être publiée et qu’il ne put disposer, en raison de délais d’impression, que des premiers feuillets de l’ouvrage, le cours de logique du semestre d’été 1817 n’a pu prendre la forme d’un commentaire suivi de l’ouvrage, comme cela se faisait couramment à l’époque. Il s’agit plutôt d’un cours écrit puis dicté par Hegel à ses élèves avec d’occasionnelles références aux passages de l’Encyclopédie que Hegel pouvait mettre à la disposition de ses auditeurs. Ce faisant, l’ouvrage est proche du texte de l’Encyclopédie, dont il sert à clarifier les passages le plus souvent denses et passablement obscurs, en même temps qu’il se veut une présentation originale de la problématique hégélienneFootnote 4.
Il n’en reste pas moins que le manuscrit de Good constitue, pour la première édition de l’Encyclopédie (1817), le matériel qui s’approche le plus des additions qui complètent et clarifient les paragraphes des éditions subséquentes de l’Encyclopédie (1827, 1830). Ce que l’on appelle communément les additions (Zusätzen en allemand) furent ajoutées par les disciples de Hegel à l’édition posthume de l’Encyclopédie, basée sur l’édition de 1830, à partir de la compilation de divers cahiers d’élèves. Ils constituent une restitution approximative de l’enseignement oral du maître commentant, paragraphe par paragraphe, l’ouvrage à l’étude. Souvent plus claires que le texte laconique de l’Encyclopédie, les additions constituent le meilleur témoignage, quoique seulement rapporté, de l’expérience vivante que pouvait présenter l’enseignement de HegelFootnote 5. Or, ces additions étaient établies à partir des éditions berlinoises de l’Encyclopédie (1827, 1830) qui étaient elles-mêmes substantiellement modifiées par rapport à la première édition. Ainsi, avec le manuscrit de Good, nous avons ce qui s’approche le plus de ce qui peut tenir lieu d’additions, cette fois pour la première partie de l’Encyclopédie de 1817 concernant la logiqueFootnote 6. Cela nous permet d’avoir une meilleure idée de l’enseignement dispensé par Hegel durant sa période heidelbergeoise.
On découvre dans ce manuscrit toute l’importance que Hegel attache à la logique qui est, à ses yeux, «non pas une partie, mais plutôt l’âme universelle et immanente et le résultat de toute la science» (p. 28). «La logique, ajoute Hegel, est donc ainsi la science universelle qui traverse tout» (p. 42). Bien que l’ouvrage, comme l’ensemble des cours que Hegel enseigna sur la logique tout au long de sa carrière, s’intitule «Leçons sur la logique et la métaphysique», il s’agit plutôt ici de leçons sur une logique qui constitue aussi une métaphysique. Hegel affirme ainsi que «[l]a logique est pour nous une métaphysique naturelle» (p. 27), puis ajoute : «La matière logique n’est rien d’autre que les formes abstraites du penser, par exemple les concepts d’être, de possibilité, etc. Ce sont ces formes de pensée qui régissent l’univers et en constituent l’essence» (p. 27, nous soulignons). C’est dans ce contexte que la dialectique devient pour Hegel non seulement une méthode d’articulation des concepts et des idées, mais le mouvement interne inhérent aux choses mêmes (p. 30-32).
Cette articulation de la logique et de la métaphysique implique par ailleurs que Hegel fasse une large place à l’histoire de la philosophie et à l’histoire de la métaphysique au sein de sa logique, du moins de façon plus marquée que ce à quoi l’on pourrait s’attendre d’un cours de logique. C’est que la logique n’est pas pour Hegel qu’un simple organon comptabilisant les formes abstraites d’une pensée détachée du réel. De ce fait, le développement de la logique hégélienne est indissociable d’une double critique de la métaphysique. Hegel s’en prend d’abord à l’abstraction de la métaphysique traditionnelle, dite dogmatique, mais également à la posture déflationniste du criticisme kantien qui, tout en critiquant légitimement les écueils de la métaphysique rationaliste dogmatique, abandonne toute pensée spéculative en se confinant volontairement à ce que Hegel appelle la pensée de l’entendement. On trouve ainsi au cœur des Leçons nombre de confrontations critiques avec Kant (p. 65-72 notamment)Footnote 7, mais aussi, de manière plus significative, avec la métaphysique post-kantienne de Schelling (pp. 77, 85, 92, 141 et 185). Alors qu’aucune mention explicite de Schelling, critique ou pas, n’est faite dans la première édition de l’Encyclopédie, le manuscrit de Good permet de voir ce à quoi pouvait ressembler la critique hégélienne de Schelling à l’époque des Leçons.
On trouve également au cœur des Leçons des aspects du système que Hegel ne développa, à l’écrit, que dans les parties ultérieures de l’Encyclopédie, lesquelles portent sur la philosophie de la natureFootnote 8 et de l’espritFootnote 9. Le manuscrit permet ainsi de voir à quel point le système de Hegel était organiquement lié de telle sorte qu’on pouvait, à partir de la logique, se confronter aux problématiques apparemment propres aux sciences de la nature et de l’esprit. Cela révèle une fois de plus l’importance centrale qu’avait la logique pour Hegel et son système et souligne par le fait même l’importance du présent ouvrage pour saisir cette centralité de la logique au sein du système et permettre une meilleure compréhension du développement constant et du dynamisme de la pensée de Hegel au cours des années passées à Heidelberg.
Néanmoins, malgré la qualité générale de la présentation et la clarté de la traduction offerte par Jean-Marie Lardic, Alain Patrick Olivier et leurs collègues, l’ouvrage reste d’abord un document d’intérêt pour le lecteur spécialisé, intéressé à saisir le déploiement de la pensée hégélienne dans ses moindres développements et ses rapports, souvent critiques, avec les philosophies concurrentes de l’époque. Il sert bien davantage à nuancer, compléter ou corriger la connaissance de Hegel chez le spécialiste qu’à y introduire un lecteur non initié. L’ouvrage n’en reste pas moins un document précieux pour les études hégéliennes de langue française.