Les lecteurs s’étonneront peut-être de trouver dans ce numéro spécial un article consacré aux « études médiévales » : en effet, ceux-ci pourraient arguer que ce domaine de recherche s’intéresse surtout à l’histoire de l’Europe et n’est a priori, par essence, guère ouvert à une approche « globale » ; on pourrait également considérer que la période relève d’une phase « pré-globale » de l’histoireFootnote 1. La perspective globale représente néanmoins une part importante et féconde des études médiévales des dernières décennies. Les pages qui suivent présentent un choix de travaux d’importance majeure, avant d’en examiner les implications quant à la manière dont s’écrit l’histoire (médiévale) et de réfléchir à leurs suites possibles. Nous n’entendons pas, dans ce bref article, procurer un tour d’horizon représentatif des « études médiévales globales », mais plutôt nous interroger sur la situation actuelle et certains de ses effets sur les études médiévales européennes.
Le concept de « Moyen Âge global » est désormais assez bien installé dans un nombre croissant de publications et de nouvelles revuesFootnote 2. Cette évolution et son contexte diffèrent toutefois de ce qu’on peut observer dans le champ de l’histoire moderne et contemporaine. L’incidence de la « globalisation » sur les études médiévales semble en effet plus ambivalente, suscitant des réactions variées parmi les médiévistes, notamment en raison des caractéristiques spécifiques du monde prémoderne et de ses cultures, qui affectent la construction des objets de recherche, des méthodes et des approches. Ainsi, tandis qu’une partie de la communauté scientifique embrasse l’approche globale, d’autres lui résistent obstinément. Comme l’observe Peter Frankopan dans sa contribution programmatique au premier numéro du Journal of Medieval Worlds : « La recherche actuelle présente le monde médiéval comme exclusivement et agressivement centré sur l’Europe occidentale, à l’exclusion, inconsciente ou délibérée, des autres parties du mondeFootnote 3. »
Quant à savoir si cette situation va évoluer, et si l’étiquette « Moyen Âge » et la périodisation conventionnelle du ve au xve siècle sont appelées à survivre, il est trop tôt pour le dire. Nous assistons actuellement à un débat intense entre les défenseurs de l’approche globale et d’autres (historiens, mais aussi intellectuels publics), champions de l’histoire nationale (et de ses délimitations), qui prennent résolument parti en faveur de la réaction anti-globaleFootnote 4.
Une période assiégée
La notion même de « Moyen Âge » (medium aevum) pour désigner une période historique apparaît sous la plume des érudits de la Renaissance dans un contexte polémique : leur but est de mettre à distance une époque qu’ils veulent, sous leur égide, révolue. Depuis le xive siècle, cette expression vise à distinguer la modernité de l’époque précédente, supposément obscure, barbare et fondamentaliste (sur le plan religieux) – le contre-cliché romantique d’une ère d’harmonie sociale fondée sur l’Église, la famille et les communautés n’étant que le revers de la même médailleFootnote 5. Insatisfaits de telles représentations, des chercheurs du xxe siècle se sont mis en quête d’autres possibilités. Otto Brunner défendait ainsi l’idée d’une « Europe ancienne » qui couvrirait la période de Homère à Goethe, c’est-à-dire de 700 AEC à 1800 EC, tandis que d’autres réduisent cette Alteuropa au Moyen Âge tardif et à l’époque moderne (1200-1800)Footnote 6. Pour sa part, Jacques Le Goff proposait d’étendre le « Moyen Âge » jusqu’aux environs de 1800, sans vraiment interroger le caractère problématique du termeFootnote 7. D’autres encore suggèrent de distinguer prémodernité, modernité et modernité tardive.
Le tournant global a conféré une intensité nouvelle à ces différentes prises de position : certains médiévistes appellent par exemple à renoncer de façon radicale à l’expression « Moyen Âge », non seulement chargée d’un ensemble d’idées entièrement étrangères à la réalité du monde médiéval, mais qui s’avère également inutile du point de vue de l’histoire globaleFootnote 8. Dans le prolongement de ce raisonnement, il a été suggéré de mettre le terme entre guillemets afin d’attirer l’attention sur son caractère problématiqueFootnote 9. Parmi d’autres propositions de dénominations plus cohérentes, Michael Borgolte suggère le « millénaire eufrasienFootnote 10 », tandis que les éditeurs du cinquième volume de la Cambridge World History, qui couvre la période de 500 à 1500 EC, parlent du « millénaire centralFootnote 11 ».
Le débat sur la pertinence des périodisations et la valeur heuristique des catégories traditionnelles a également été alimenté par les évolutions récentes (quoiqu’encore plutôt lentes) dans la composition sociale du monde universitaire. Depuis le xixe siècle, les études médiévales ont été la chasse gardée d’historiens majoritairement blancs, de sexe masculin, issus des classes moyennes et socialisés dans un contexte chrétien. Cela n’a rien de surprenant si l’on conçoit les études médiévales comme un domaine « eurocentré » par essence, qui aurait pour objet principal l’histoire de l’« Europe » entre le ve et le xve siècleFootnote 12. Cette situation devient toutefois extrêmement problématique dès lors que l’on entend relever sérieusement les défis du « devenir global », dont les conséquences excèdent nécessairement les questions de théorie, de méthodologie et d’approche thématique pour s’étendre à la composition sociologique de la discipline. Ce problème est devenu des plus sensibles au cours des débats entourant le Congrès international d’études médiévales de Leeds, en 2017, qui avait pour thème l’« Altérité »Footnote 13. La question n’est pas seulement celle de l’accès des personnes de couleur aux études médiévales (aussi importante soit-elle) ; il s’agit également d’interroger directement la production scientifique de la discipline. Finalement, les représentants d’une culture autrefois hégémonique – et dont l’influence perdure – sont-ils à même de restituer une image adéquate d’un passé infiniment varié ? Si nous n’analysons pas ici en détail ce problème particulier, des initiatives comme celle des Medievalists of Color (MoC)Footnote 14 soulèvent des questions essentielles : révélant non seulement des phénomènes « médiévaux » largement ignorés jusqu’ici, comme la présence de personnes de couleur en Angleterre et dans d’autres parties de l’Europe au Moyen ÂgeFootnote 15, elles dénoncent également la présence de motifs « médiévaux », souvent largement déformés, dans l’univers idéologique de groupes d’extrême droite et d’autres mouvements similairesFootnote 16.
Si ces remarques ne semblent pas, à première vue, directement liées à l’influence théorique et méthodologique de l’« histoire globale » sur les études médiévales, les débats et les controverses qui s’en sont suivis sont, quant à eux, en relation étroite avec la reconnaissance et l’interprétation de ce qu’implique la construction d’un « Moyen Âge global » – notamment en ce qu’ils dépassent souvent la seule recherche académique pour rejoindre le champ politique. Comme l’ont montré les débats souvent virulents suscités par la récente Histoire mondiale de la France, le développement d’une perspective mondiale est loin de laisser indifférent, ainsi que l’attestent certaines réactions hostiles d’auteurs craignant la disparition de leur « identité historique »Footnote 17.
Si l’on compare la situation actuelle avec celle de la fin du xixe et du début du xxe siècle, le Moyen Âge semble encore quelque peu dans l’ombre des débats, tournés davantage vers les questions de race et d’identité. Cela pourrait cependant changer rapidement, tant les arguments qui font du Moyen Âge un élément idéologique essentiel d’une « civilisation occidentale » majoritairement blanche, européenne et chrétienne sont somme toute nombreuxFootnote 18. Désormais, la critique croissante de cette « civilisation occidentale » comme catégorie idéologique et mythe politique exercera sans doute, elle aussi, une influence puissante sur les études médiévalesFootnote 19.
Avant 1500 : un splendide isolement ?
En attendant l’avènement de ces débats, les historiens de l’Europe médiévale ont relevé le « défi global » en mettant en évidence les contacts transculturels et les échanges interculturels. Le Moyen Âge européen se voit toutefois fréquemment enserré dans un cadre national, et cela à deux niveaux : berceau à la fois de l’Europe et des différents États qui la composentFootnote 20, son étude n’a souvent eu d’autre fonction que de justifier le cadre national dans lequel ces historiens évoluaient. Si plusieurs travaux issus de cette tradition prenaient en considération, jusqu’à un certain point, les contacts établis avec des acteurs et des cultures extra-européens (comme les échanges diplomatiques entre les cours carolingiennes et celles des AbbassidesFootnote 21), l’État-nation et ses formes antérieures en demeuraient un cadre quasi naturel.
Cependant, même lorsqu’on souhaite intégrer la perspective globale, il convient de considérer les spécificités d’un monde prémoderne infiniment moins interconnecté, en termes strictement quantitatifs, que les époques ultérieures. Dès lors, dans quelle mesure et comment l’histoire médiévale doit-elle prendre en compte la mondialisation en général et, plus précisément, comment doit-elle l’aborder sur le plan théorique ? Avant 1500, les relations de l’Europe avec « le monde » ne sont pas entravées par des frontières nationales – sans parler des limites entre continents : les voyageurs qui franchissent l’Oural, le Bosphore ou la Méditerranée ne conçoivent pas leur périple comme « intercontinental ». Toutefois, les trajets à longue distance relèvent de l’exception, et l’immense majorité de la population évolue dans des contextes spatiaux et culturels régionaux, voire locaux. Les lettrés et les érudits sont tout à fait conscients que la Terre est ronde et que le monde habité qui leur est accessible se compose de trois parties : l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Quant aux conséquences pratiques de ce savoir, le débat reste ouvertFootnote 22. La notion même d’« Europe », par exemple, connaît une histoire qui lui est propre tout au long du Moyen Âge ; son usage demeure néanmoins beaucoup moins politique et identitaire qu’à l’époque contemporaineFootnote 23.
Des exemples fameux et spectaculaires font bien sûr exception au localisme dominant : croisés, pèlerins et marchands franchissent la Méditerranée ; les Varègues voyagent de la Scandinavie à la mer Noire et à Constantinople ; les marchands de la Hanse établissent des avant-postes de Novgorod à Bruges ; des marchands génois et vénitiens approvisionnent l’Occident en épices et en produits d’Asie qu’ils se procurent au Levant ; à partir du xiiie siècle, un petit millier d’Européens traversent même l’Empire mongol jusqu’en Extrême-Orient. Les récits oraux, écrits et graphiques de ces voyages vers des contrées lointaines divertissent les Européens et stimulent leur imagination ; en les encourageant à explorer des régions éloignées, ils contribuent peut-être à l’émergence d’une mentalité qui devait aboutir à l’expansion européenneFootnote 24. À partir de ces interconnexions, Janet Abu-Lughod observe l’apparition d’un premier « système-monde » à l’époque de l’Empire mongol, au xiiie siècleFootnote 25 – un concept extrêmement fertil, en dépit des critiques dont il a fait l’objet. Des travaux plus récents ont approfondi nos connaissances sur ce point, en analysant par exemple le commerce et les relations dans la région de l’océan IndienFootnote 26.
Si l’existence de vastes réseaux interconnectés à cette époque (en particulier après le tournant du millénaire) peut difficilement être mise en douteFootnote 27, leur importance relative demeure toutefois sujette à discussion. Ainsi, lorsque Valerie Hansen évoque un début de « mondialisation » à propos de la croissance des interactions mondiales après l’an 1000Footnote 28, cela appelle aussi, au-delà d’une discussion approfondie sur la quantité d’interactions en jeu, une réflexion sur l’idée sous-jacente d’une intégration plus ou moins linéaire – d’autant plus que même les processus d’interconnexion les plus tangibles à l’époque moderne et contemporaine ont connu (et connaissent) des moments de désintégrationFootnote 29.
À côté d’échanges par-delà les « frontières continentales », qui entraînent des phénomènes d’intégration et de désintégration, on observe des dynamiques comparables et d’une importance égale, sinon supérieure, à l’intérieur de l’Europe elle-mêmeFootnote 30. Le constat selon lequel « [l]es cultures européennes, comme toutes les cultures, se sont développées au gré de processus complexes d’appropriation, d’adaptation et d’hybridationFootnote 31 » vaut également pour le Moyen Âge, et les influences « mondiales » doivent donc être pondérées. Robert Bartlett décrit l’« européanisation de l’Europe » comme un processus au cours duquel une grande partie du continent a développé un degré relativement élevé d’homogénéité culturelleFootnote 32. Loin d’être pacifique ou volontaire, cette évolution résulte des actions d’une aristocratie belliqueuse et de missionnaires chrétiens à la recherche de nouveaux territoires, revenus et fidèles. Les conséquences en furent dramatiques, et les sociétés géographiquement périphériques qui, au Moyen Âge central, avaient résisté à la conquête et à l’assimilation, se virent confrontées à une alternative simple : la marginalisation ou l’« européanisation ». Les médiévistes doivent, partant, nécessairement aborder des problématiques qui ont récemment été étudiées à l’échelle globale. En même temps, ils doivent garder à l’esprit qu’au Moyen Âge, les interconnexions mondiales sont bien plus limitées qu’à partir de l’époque moderne, tout comme l’est la conscience réciproque qu’ont les différentes sociétés de l’existence les unes des autres.
Un Moyen Âge global ?
Bien que l’intérêt des médiévistes se concentre sur les processus internes au continent européen, les approches comparatistes comme les phénomènes d’échanges interculturels, de migrations, d’adaptation (culturelle) leur sont donc familiers. Jusqu’au xve siècle, les frontières « nationales » jouent, au mieux, un rôle mineur. Les études médiévales produisent dès lors un tableau ambivalent : orientées vers le « national », elles se trouvent néanmoins confrontées à de nombreux processus transfrontaliers, parmi lesquels la christianisation, l’« européanisation », la révolution commerciale ou l’enseignement scolastique. Les « invasions barbaresFootnote 33 », les conquêtes musulmanes du début du Moyen Âge ou la propagation de la peste au xive siècle peuvent difficilement être racontées dans le cadre d’histoires nationales – bien que leur étude autorise également (voire nécessite) une perspective régionale ou localeFootnote 34.
Du fait du récent développement des approches globales, les historiens prêtent une attention accrue aux effets à grande échelleFootnote 35. Cette remarque ne concerne toutefois pas que les études « globales» : l’intérêt porté à l’hétérogénéité culturelle de l’Europe va grandissantFootnote 36, tandis qu’une appétence de plus en plus marquée pour les phénomènes transculturels conduit de nombreux chercheurs à étudier les contacts et les échanges par-delà les limites de l’Europe occidentaleFootnote 37. Des zones de contacts culturels intenses aux frontières et par-delà les frontières de l’Europe sont ainsi devenues des objets d’étude majeursFootnote 38, et l’élargissement des perspectives géographiques permet d’analyser des phénomènes culturels d’envergure comme la diffusion et l’hétérogénéité des systèmes de croyance : les recherches sur le caractère multiculturel de la chrétienté tendent de plus en plus à intégrer les populations chrétiennes d’Asie et d’AfriqueFootnote 39. L’étude des missionnaires et des voyageurs en Terre sainte et en Asie de l’Est, ou des relations entre les Églises catholique et orthodoxe grecque (entre l’« Occident » et « Byzance ») constituent des objets classiques de la recherche médiévale. Plus récemment, les relations entre les communautés chrétienne, juive et musulmane du pourtour méditerranéen ont bénéficié d’une attention particulièreFootnote 40. Pris ensemble, ces travaux montrent que le contact avec l’« Autre », les échanges interculturels et les relations interconfessionnelles ont exercé une influence profonde sur les sociétés d’Europe occidentale ; ils démontrent aussi la fécondité de l’inclusion de perspectives globales dans les études médiévales européennes.
Depuis le début du siècle, un nombre croissant de publications envisage l’histoire du Moyen Âge dans un contexte global. De premières tentatives ont d’abord conduit, comme dans le domaine de l’« histoire européenne », à l’accumulation d’histoires nationales ou régionales agrémentées de références croisées systématiques plutôt faiblesFootnote 41. Les ouvrages collectifs qui en découlent contiennent souvent des contributions de grande qualité à propos de régions précises, mais dont les interconnections demeurent subliminalesFootnote 42. En l’absence d’un récit unitaire qui en explicite la dimension authentiquement globale, beaucoup laissent celle-ci à l’appréciation du lecteur. Plus récemment, cette méthode cumulative s’est vue complétée par des études consacrées plus directement aux comparaisons et aux interconnexions dans des contextes thématiques spécifiquesFootnote 43.
Basé au Royaume-Uni, le réseau « Defining the Global Middle Ages » a récemment proposé une méthode qui « combine des études de cas au lieu de les comparer formellement, et met le local et le global dans une conversation dynamiqueFootnote 44 ». Caroline Dodds Pennock et Amanda Power étayent considérablement ce propos, en suggérant qu’une « cosmologie globalisée au Moyen Âge » ne se caractérise pas par l’intégration d’une société au monde, mais par une synthèse de toutes les connaissances disponibles sur son propre monde. Par conséquent, concluent-elles à propos de la cosmologie aztèque : « C’était un cosmos véritablement ‘global’, une vision qui considérait chaque partie du monde, physique, spirituelle et naturelle, individuelle et collective, comme interdépendante des autresFootnote 45. » Ce commentaire pourrait être appliqué à la vision du monde d’autres cultures prémodernes, notamment la chrétienté latine.
Reste à savoir ce que cette approche, qui ne s’appuie sur aucune caractéristique spatiale ou interculturelle spécifique, peut apporter aux débats actuels. Un argument en sa faveur est qu’elle permet une réinterprétation conceptuelle où l’ambition d’« exhaustivité » cède le pas à une conception plus subtile du « global »Footnote 46. Par rapport à des formes antérieures d’histoire « universelle » ou « mondiale », les démarches récentes offrent une orientation thématique plus marquée et une analyse des contacts et des relations. Cette approche a d’abord encouragé un certain positivisme, les chercheurs se contentant d’identifier les contacts, quels qu’ils soient. Une telle attitude ne peut plus suffireFootnote 47, et l’« histoire médiévale globale » doit désormais produire des savoirs plus exigeants – comme elle le fait effectivement dans des contextes thématiques variés : au regard de la pandémie de Covid-19, les travaux de Monica H. Green sur la peste de la fin du Moyen Âge en sont une formidable illustrationFootnote 48.
Des propositions et des réflexions comme celles de C. Dodds Pennock et A. Power pourraient contribuer à résoudre les difficultés liées à la tâche d’établir un récit capable de rendre compte de la complexité de phénomènes mondiaux. De récentes publications s’efforcent également de mobiliser de nouvelles formes narratives en réunissant de nombreuses micro-études « fragmentaires »Footnote 49. Cette démarche – qui s’est avérée efficace et inspirante dans le développement de nouvelles perspectives au-delà du domaine des études médiévalesFootnote 50 – présente évidemment l’inconvénient (qu’on pourrait aussi considérer comme un avantage) de renoncer à formuler un récit synthétiqueFootnote 51.
De manière assez étonnante, l’intérêt pour les spécificités régionales voire locales (ou, du moins, l’attention minutieuse portée à ce qui les différencie) a également été encouragé par des recherches récentes sur le climat : si les changements climatiques font sans aucun doute partie des phénomènes qui exercent l’influence la plus sensible sur les cultures prémodernes à l’échelle globale, des analyses plus détaillées ont montré que les variations régionales doivent elles aussi être prises en compteFootnote 52.
Enfin, une question épineuse continue de hanter le débat sur les relations entre histoire de l’Europe prémoderne et histoire globale : l’histoire globale prémoderne a-t-elle nécessairement pour objet d’exposer les origines ou la préhistoire de la « grande divergence », c’est-à-dire de l’émergence de l’Europe comme puissance mondiale à partir de l’époque moderne ? Des réponses très variées ont été apportées par le passé, mais la comparaison intercontinentale a fréquemment été utilisée pour fixer au Moyen Âge le début du développement prétendument singulier de l’EuropeFootnote 53. Or les voix dissidentes tendent à se multiplier, et l’évolution des différentes positions se révèle extrêmement instructive. En 2009, par exemple, Robert I. Moore affirmait que les bouleversements du xie siècle ont marqué le début d’une « première grande divergence » entre l’Europe et la Chine, les élites éduquées ayant alors investi les institutions politiques occidentales tandis que des groupes de parenté continuaient à dominer en OrientFootnote 54. En 2015, R. I. Moore a cependant pris ses distances vis-à-vis de cette « polarisation téléologique simpliste », et propose désormais d’interpréter la crise des élites eurasiatiques au début du deuxième millénaire comme une « grande diversification »Footnote 55.
Est-ce là le cours naturel de la recherche : le passage d’un récit européen dominant à l’adoption d’une lecture particulariste à l’échelle globale ? Cette réorientation nous permettrait-elle, en outre, de comprendre pourquoi les pays d’Europe occidentale, relativement pauvres au début du Moyen Âge, étaient devenus relativement riches à la fin de la périodeFootnote 56 ? À moins que cela n’ait pas vraiment été le cas, ou que nous préférions ne pas le savoir ? Quoi qu’il en soit, proposer une description adéquate des relations entre l’Europe et « le monde » constitue toujours un défi historiographique – inextricablement mêlé d’implications politiques. Pour écrire ce récit, il ne suffit pas de combiner l’étude d’une région extra-européenne à une ou plusieurs régions européennes : si les études comparatistes et transculturelles qui sont organisées de la sorte enrichissent considérablement notre domaine, elles ne sont pas plus « globales » que l’étude de deux ou trois États européens ne serait « européenne ».
Que reste-t-il (à faire) ?
Point intéressant, les débats les plus animés portent actuellement sur des questions de terminologie, notamment pour la notion de « Moyen Âge » elle-même. Certains prétendent l’utiliser comme un contenant « neutre » indiquant de manière pragmatique un cadre temporel ; d’autres, plus critiques, y voient (à juste titre) une construction eurocentrique. On aurait toutefois tort de renoncer à ce terme pour la seule raison qu’il aurait empêché l’écriture d’une « véritable » histoire globaleFootnote 57. En effet, non seulement un tel argument repose sur une interprétation « réaliste » du terme – approche rarement adaptée à la compréhension du langage en général –, mais il fait également fi des auteurs de travaux remarquables et stimulants sur le « monde médiéval », parmi lesquels des historiens ayant utilisé cette expression au sujet de régions non européennes. En définitive, les historiens devraient employer le terme de façon plus réfléchie et prendre soin d’expliquer comment et pourquoi ils l’appliquent dans un contexte spécifique. Par ailleurs, certains des textes majeurs de l’histoire médiévale qui ont su s’émanciper des délimitations géographiques traditionnelles – par exemple, A Mediterranean Society de Shelomo D. Goitein – se passent parfaitement des expressions « Moyen Âge » et « histoire globale »Footnote 58.
Si elle constitue un bon début, cette prise de conscience ne résout cependant pas le problème des origines européennes de la notion, suscitant un agacement compréhensible lorsque celle-ci se voit employer au sujet de contextes non européens. Au demeurant, le terme « Moyen Âge » est tout aussi problématique pour la compréhension de l’histoire de l’Europe, quoique pour des raisons différentesFootnote 59. Une alternative convaincante serait donc la bienvenue, mais les candidats se font attendre. D’un point de vue pragmatique, les médiévistes devraient également s’aviser des effets indésirables et concrets que pourrait entraîner l’adoption de dénominations alternatives. Les universités qui ont fondu la triade classique – histoire ancienne, histoire médiévale et histoire du début de l’époque moderne – dans un unique département d’études « pré-contemporaines » ne l’ont généralement pas fait en réponse à de nouvelles exigences intellectuelles, mais afin de réduire le nombre de postes d’universitaires statutaires dans ces domaines. Si cette politique peut s’expliquer par l’expansion continue de la période contemporaine, ses conséquences ne sauraient être négligées dans le cadre du débat théorique.
D’un point de vue plus « scientifique », l’influence du tournant global sur l’histoire de l’Europe médiévale demeure difficile à évaluer. Selon toute probabilité, le paysage scientifique de la période n’en sera pas bouleversé, mais cette démarche enrichira, espérons-le, nos travaux et nos analyses – comme l’ont fait les « tournants » qui l’ont précédée au cours des dernières décennies. Il semblerait inimaginable d’ignorer les enseignements de travaux importants – à commencer par le fait de ne plus prendre les caractéristiques des cultures européennes médiévales pour paramètres implicites du monde prémoderne. En même temps, la majorité des études en histoire médiévale continueront de porter sur des sujets en relation avec une ou plusieurs régions d’Europe – ce qui n’empêchera toutefois pas la poursuite des débats suscités par les tensions politiques et sociales qui opposent « globalistes » et « régionalistes »Footnote 60. Ainsi la question du rôle de l’histoire continuera-t-elle de nous intéresser : doit-elle servir à renforcer la cohésion nationale et à transmettre certaines valeurs aux immigrants et à leurs descendants ou à rendre compte de la diversité de l’histoire humaine ? Ces deux exigences contradictoires semblent coexister – et ce constat s’applique également à l’écriture de l’histoire de l’Europe médiévale.
L’influence du « global » pourrait aussi avoir pour conséquence de réorganiser de manière fertile les pratiques des historiens. Si la publication de monographies reste l’« étalon-or » du monde universitaire, l’étude de phénomènes à l’échelle globale suppose des compétences (en premier lieu, linguistiques) qu’un seul chercheur ne peut que difficilement réunir. L’étude de sujets « mondiaux » peut ainsi contribuer à instituer des formes de travail plus coopératives entre médiévistes, favorisant l’émergence de réseaux internationaux et interculturels capables de dépasser les limites intrinsèques à chaque chercheur. Une telle évolution n’est toutefois pas sans inconvénients, notamment parce qu’une coopération de cette ampleur suppose un moyen de communication partagé, dont tout laisse à penser qu’il sera l’anglais. Nous devons être conscients des nouvelles inégalités qui en découleront (tout le monde n’est pas anglophone natif), et qui devront être compensées par une politique délibérée de valorisation des compétences et des perspectives spécifiques de tous les contributeurs. Le « Moyen Âge global » ne doit pas devenir un autre de ces projets accaparés par des élites formées dans les universités occidentales afin de rendre le visage de la mondialisation plus sympathique et de célébrer les milieux cosmopolites matériellement aisés dans leur nouveau mode de vieFootnote 61. Les enjeux sont (au moins) de deux ordres : il s’agit, d’abord, de mettre en évidence le « côté obscur » de l’intégration interculturelle, notamment la marginalisation et la destruction de populations et de cultures ; d’autre part, d’intégrer véritablement des historiens non occidentaux de l’époque prémoderne.
La question se pose enfin de savoir si l’histoire du Moyen Âge global est (ou devrait être) une préhistoire de la mondialisation. Certains signes semblaient aller dans ce sens jusqu’à une période très récente, mais les perspectives ont déjà changé. L’interaction entre régions n’est plus systématiquement considérée comme positive, ni comme une forme de mondialisationFootnote 62. Au xxe siècle, de nombreux auteurs cherchaient dans le Moyen Âge les origines du chemin singulier emprunté par l’Europe ; dans les dernières décennies, les médiévistes ont commencé à mettre en évidence les aspects progressistes du monde musulman ou de l’Empire chinois, par opposition à une Europe « arriérée »Footnote 63. Le risque reste le même : écrire à nouveau une préhistoire téléologique de la mondialisation, fût-ce selon des critères différents.