Le livre explore et analyse les « monuments à auges », également appelés « salles à alvéoles » par Manar Hammad (265–78). Ces monuments antiques, dont la signification ou la fonction exacte restent encore mystérieuses pour la communauté scientifique, ont été principalement identifiés en Afrique du Nord, notamment en Proconsulaire et en Byzacène, ainsi qu’au Moyen-Orient, en Syrie et dans certaines régions du Néguev.
Depuis la découverte du premier monument à auges en 1816 dans la région du Hauran, suivie de celle d’Ammaedara en Afrique Proconsulaire en 1882, l’interprétation de ces édifices a connu de nombreuses attributions quant à leur fonctionnement : interprétés comme des bâtiments religieux, tels que des églises, ou utilitaires, tels que des écuries, des auberges, voire même des caravansérails. Au fil des années, de nombreux monuments présentant des aménagements similaires ont été découverts, nécessitant une réévaluation des monuments précédemment identifiés de manière incorrecte. Par exemple, un nouveau monument à auge a été découvert dans l’ancienne ville de Madauros. Contrairement aux types déjà connus, celui-ci intègre un baptistère en son sein. De plus, la forme de l’édifice est atypique et ne ressemble à aucun monument étudié jusqu’à présent. La présence du baptistère suggère aux chercheurs que le monument pourrait être une église. Cependant, comme ils le soulignent, l’état très détérioré du monument, dû à plusieurs occupations successives, ne permet pas de conclure avec certitude. Il est probable que les futures découvertes, étant donné que le site archéologique est toujours en cours de fouille, permettront de découvrir d’autres monuments à auges ou, à tout le moins, d’élucider la fonction précise de ce nouveau monument à auges.Footnote 1 Le livre publié par Elsa Rocca, Pauline Piraud-Fournet et François Baratte représente la première étude à traiter de manière aussi exhaustive et complète la thématique des salles ou monuments à auges. En plus de mettre à jour la recherche, cette analyse couvre une vaste zone géographique et chronologique et intègre plusieurs disciplines : philologie, architecture, archéologie, céramologie, archéozoologie, sémiologie, etc. Cette approche permet d’aborder les monuments à auges aussi bien sous leurs aspects économiques, défensifs et religieux que dans leur dimension urbanistique. L’ouvrage se compose de dix-neuf articles, dont deux en anglais, répartis en cinq sections. La première section traite des édifices économiques et des monuments à auges à travers les textes et l’iconographie, notamment les mosaïques. La deuxième section aborde la thématique des « salles à auges » en Afrique, tant dans les contextes ruraux qu’urbains. La troisième section se concentre sur les écuries et les étables dans un contexte domestique et économique en Afrique, avec quelques exemples en Orient. La quatrième section est dédiée à l’étude des édifices destinés à la distribution de dons en Orient, avec un seul exemple en Afrique. Enfin, la dernière section propose une analyse complète de la morphologie archéologique de ces bâtiments, en s’appuyant sur une approche sémiotique et en offrant quelques interprétations. Le livre rassemble une bibliographie pertinente sur les « monuments à auges », incluant des références aux types d’édifices religieux tels que les basiliques ou les écuries, répondant aux premières identifications proposées par les premiers inventeurs de ces édifices.Footnote 2
À travers les dix-neuf contributions, cette recension propose une relecture de certains édifices et une comparaison entre ceux de l’Afrique et du Moyen-Orient, tout en confrontant les données archéologiques aux sources écrites. Le dénominateur commun à tous ces monuments est la présence d’une ou de plusieurs rangées d’auges disposées au sein d’un même espace architectural. Ces auges, si l’on exclut toute dislocation ou tout remploi, font partie intégrante du monument dans lequel elles se trouvent. Une typologie des plans des « monuments à auges » (3 avec figure 1) montre que ces derniers endossaient un plan « basilical » ou un plan carré, dont l’aménagement intérieur diffère. Les auges peuvent en effet séparer deux ou trois espaces en étant accessibles des deux côtés. Parfois adossées à un mur, elles ne sont alors accessibles que d’un seul côté. Le décor de ces espaces permettait la mise en valeur de la partie la plus importante, souvent celle accessible et réservée au public, ou celle privée et accessible aux personnels ou aux propriétaires. C’est d’ailleurs au travers de ces deux éléments que la nature de l’édifice peut être déterminée (Hammad, 275). Si certains monuments à auges sont seulement constitués d’un niveau rez-de-chaussée, la majorité d’entre eux bénéficient d’un étage supérieur, parfois agrémentés de balcons suspendus. À Oboda, des monuments à auges identifiés comme des écuries ont été aménagées dans des grottes, et à Mezad Yeruham, quelques-uns sont creusés dans le sol. En Afrique (tels que Ksar el-Kaoua, Henchir el Abiod, Henchir Faraoun, Haïdra 2, Henchir Lebkakich, près d’Haïdra, les deux grandes maisons fortifiées de Sufetula/Sbeitla) ou au Moyen-Orient (au village de Mezad Yeruham), certains monuments à auges étaient fortifiés, et d’autres se trouvaient près de fortifications voire englobées au sein de ces dernières, intégrés dans une forteresse byzantine. On pourrait penser que ces fortifications étaient liées à la valeur des objets déposés à l’intérieur des monuments à auges (Jean-Claude Golvin, 59–67). Dans d’autres cas, les fortifications des monuments étaient en rapport avec l’insécurité des lieux à une époque donnée, notamment à la fin de l’Antiquité. Pour l’instant, on constate que les salles à auges de forme basilicale sont davantage valorisées en termes de décoration et de protection, d’autant plus qu’elles sont dotées d’un pavement en marbre. De manière générale, la forme des monuments à auges en Syrie ne suit pas nécessairement celle de l’Afrique du Nord, bien que les monuments aient eu la même fonction. Parfois, il est difficile de déterminer si les monuments abritaient des auges ou non, car ces mangeoires n’étaient pas creusées dans un bloc monolithique, mais constituées de parois assemblées, comme on le voit à Qasr Ibn Wardan ou à Mampsis (au sud de la ville). Ce type d’auges ne pouvait pas contenir de liquides, mais plutôt des éléments solides.
L’interprétation de ces édifices et de leur fonction doit tenir compte de l’ensemble du monument et de ceux qui l’entouraient. Ainsi, les monuments à auges pouvaient servir d’écuries ou d’étables, d’installations liées à la production d’huile, ou encore de lieux de transaction pour les impôts ou les paiements, en tout cas pour des objets de valeur précieuse. On a également supposé que les salles à auges des forts byzantins en Afrique ou du Hadrianeum à Caesarea Maritima pouvaient être des lieux de distribution de denrées alimentaires (pains, céréales) (Joseph Patrich, 247–62), de paiement ou d’équipement consommable, ou encore des lieux de collecte d’impôts en nature, l’annona. Certains chercheurs avaient initialement identifié la fonction de certains monuments comme des huileries artisanales, des teintureries ou des foulonneries à Althiburos (el-Médéïna). Cependant, cette hypothèse n’a pas été retenue par d’autres (Nabil Kallala et al., 103–17), qui ont relevé trois fonctions différentes selon les périodes : d’abord, le monument était un nymphée, puis il a été transformé en bains, et enfin en habitation ou taberna. En Cyrénaïque, à l’époque païenne, les monuments à auges pouvaient être annexés aux sanctuaires et servir de récipients pour la collecte de dons. Cela est documenté dans le sanctuaire de Balagrae, où l’édifice récoltait les dons des malades venus chercher la guérison auprès d’Asclépios (Elżbieta Jastrzębowska, 217–29). Outre les fonctions liées à la manutention et à la trésorerie, certains édifices avaient également un rôle hospitalier : les monuments à auges de Syrie servaient d’auberges pour les pèlerins, tandis que ceux en Afrique étaient davantage réservés aux militaires. Les premiers se trouvaient près des basiliques chrétiennes, tandis que les derniers étaient situés près des routes et voies romaines.
En Orient, il a été démontré à plusieurs reprises que les auges servaient les églises dans le cadre des pèlerinages et du commerce. Par exemple, à l’église de Saint-Syméon à Telanissos, les auges faisaient partie intégrante des établissements d’accueil pour les pèlerins (bâtiments VS01 et VS02) de Qal‘at Sem‘an. Elles étaient utilisées pour le commerce religieux, notamment pour la vente de souvenirs aux visiteurs. Elles pouvaient également servir de lieux de collecte d’offrandes achetées par les pèlerins dans les boutiques précédant l’arc triomphal. Les objets trouvés après un incendie (Dominique Pieri, 231–46) confirment qu’elles étaient aussi des lieux de dépôt ou de redistribution d’objets luxueux. Dans l’église de Saint-Théodore à Oboda, les auges réintégrées servaient d’écuries pour les montures des pèlerins ou celles utilisées par le personnel de l’église pour transporter les raisins destinés aux pressoirs byzantins situés à l’extérieur de l’église (Tali Erickson-Gini, 191–201). À Bulla Regia, l’analyse des objets conservés (amphores, boîtes, éléments en bronze, nourriture, tissu, etc.) a permis de reconnaître un lieu de stockage et de redistribution caritative de biens et de denrées, plutôt qu’une fonction religieuse (François Baratte, 205–16). Ailleurs, à Cyrène et à Ptolémaïs, les auges faisaient partie de riches demeures tardo-antiques (Ve et VIe siècles apr. J.-C.), souvent situées près de bâtiments religieux chrétiens. Deux de ces demeures appartenaient à Paulos et Hésychius, des représentants du pouvoir, ce qui suggère qu’elles servaient probablement de lieux de collecte de dons en nature ou en espèces, ainsi que d’impôts destinés à Constantinople (Jastrzębowska). Ces édifices peuvent être comparés aux maisons fortifiées de Sbeitla (Fathi Bejaoui et Zénaïde Lecat, 69–84). Quantitativement, les monuments à auges sont plus nombreux en Orient, et leur utilisation s’étend sur une période plus longue, du Ier au VIIIe siècle, à l’époque omeyyade. Cette différence pourrait s’expliquer par le remploi et la bonne conservation de certains monuments, notamment grâce au basalte, matériau de construction plus résistant que le calcaire, comme démontré dans la région de Hauran.
Cet ouvrage répond-il aux attentes des lecteurs ? Assurément. Il explore et couvre de nombreux cas d’étude de monuments à auges dans diverses zones géographiques et périodes chronologiques, tout en s’efforçant de répondre à la question de la fonction de ces monuments. La signification et les fonctions de ces édifices variaient selon le contexte dans lequel les auges se trouvaient : leur position (collées au mur ou en baies séparant deux espaces), ainsi que la position de la salle à auges par rapport à l’espace intérieur réservé aux privés et celui extérieur réservé au public. Le cadre architectural englobant ces auges ainsi que la présence ou non de trous de fixation pour les animaux pourraient indiquer une fonction liée à une écurie ou une étable. L’accessibilité des auges permet d’établir un lien entre la valeur de ce qui s’y trouvait et ceux qui pouvaient y accéder. C’est probablement l’utilisation du terme « auge » qui induit en erreur l’interprétation de la fonction des monuments. Pour pallier cette confusion, Hammad propose judicieusement de le remplacer par « alvéole ». Pour finir, je reprendrai l’expression de Philippe Leveau (131) qui résume clairement la question des monuments à auges : « ... ont existé dans toutes sortes de constructions, pour des usages et à des époques différentes ».
Recommandations
Il est possible que certaines conclusions aient été tirées de manière un peu rapide par certains auteurs, notamment ceux qui attribuent des fonctions oléicoles ou de distribution d’annone, comme cela a été proposé pour le monument dit « Hadrianeum ». Certains sites, tels que ceux de Tébessa brièvement décrits par François Guénin (Feidh-Amor-Foukhani, Henchir Behir, Henchir Zaâba), mériteraient une réévaluation plus approfondie pour définir précisément leur nature. Il serait souhaitable de revisiter certains monuments, bien que cela soit malheureusement impossible dans certaines régions en raison de l’insécurité.
Enfin, dans la version numérique, qui est probablement la version la plus consultée, quelques coquilles persistent. À titre d’exemple, dans l’article « Les salles à auges et les édifices dits fortifiés dans les hautes steppes tunisiennes », la première figure de l’article sur la version numérique est fausse. Sur la sixième figure, la clé de lecture est décalée. On remarque également l’utilisation de termes différents entre les deux versions d’un même article. Exemple, l’utilisation de synonymes : probable dans la version électronique et plausible dans la version papier à la page 81. Dans l’article de Leveau, il manque le commentaire de la figure 4, monument b, sur la version électronique. Dans l’article de Piraud-Fournet, il manque la neuvième figure dans la version électronique.