Le temps verbal traite des temps verbaux (désormais TV) traditionnellement dits ‘du passé’ (Passé Simple, Passé Composé et IMParfait), et accessoirement du PRESent, seulement dans la mesure où il sert de ‘comparant’ à l’IMP (chap. V). Comme l’indique le sous-titre, la perspective adoptée est linguistique et psycholinguistique, et comme l’indique le nom de la collection, le but de cet ouvrage est de fournir des outils pour la didactique. La théorie linguistique est cependant loin d’être reléguée au second plan : on apprécie le point de vue de l’auteur qui a ‘la conviction [. . .] qu’une bonne explication didactique présuppose une analyse linguistique suffisamment solide’ (p. 21). On apprécie également son opposition à l’idée selon laquelle l’activité cognitive serait une ‘boîte noire’ (p. 27). A la lecture de cet ouvrage, on voit bien tout le bénéfice qu’on peut tirer de la pluridisciplinarité.
Muriel Barbazan pose dans le premier chapitre les grands principes du cadre cognitif qu’elle adopte. Y sont exposés les processus cognitifs de conceptualisation qui ‘sous-tendent aussi bien la compréhension que l’apprentissage des langues’ (p. 19). Les ‘connaissances déclaratives’ (verbalisables) et ‘procédurales’ (qui tiennent du savoir-faire, de la maîtrise de procédures implicites, et dont procède l’emploi des TV) (p. 29) sont acquises par le même processus d’abstraction qui combine ‘discrimination de traits abstraits’ pertinents et ‘généralisation de constantes’ (p. 24). On s’étonne qu’aucune mention ne soit faite à la théorie de la pertinence (Sperber et Wilson Reference Sperber and Wilson1995), qui articule elle aussi dans une optique cognitive, contenus conceptuels et procéduraux.
Le chapitre II constitue un état de la question critique des grandes approches linguistiques (référentialistes ou non) des TV depuis Reichenbach (Reference Reichenbach1947). On sent à quel point la lecture de Vetters (Reference Vetters1996) fut précieuse pour cette synthèse critique, qui, certes très claire, manque peutêtre un peu de personnalité. Les références sont abondantes, la bibliographie est très bien informée comme le souligne Georges Kleiber dans la préface. On regrettera peut-être cependant un survol trop superficiel des approches procédurales: Moeschler et al (Reference Moeschler, Jayez, Kozlowska, Luscher, Saussure and Sthioul1998) est évoqué, mais manque à la bibliographie Saussure (Reference Saussure2003). Toutefois, faire un état de l’art détaillé de toutes les approches des TV nécessiterait bien plus qu’un volume, et l’auteur ne s’attarde pas sur les approches procédurales car la sémantique instructionnelle lui paraît ‘plus que douteuse dans un objectif d’application en didactique parce qu’elle va à l’encontre des principes fondant la compréhension’ (p. 125). Son objectif est un ‘modèle explicatif visant une utilisation prédictive des TV par des apprenants de FLE’ (p. 445).
Le but de l’auteur est de trouver, via une approche sémasiologique plutôt qu’onomasiologique (contre laquelle elle met en garde p. 43–45), le signifié des TV étudiés, et d’expliquer leurs manifestations dans les textes. Ces signifiés sont en fait ‘bipolaires’, et ils s’activent à l’intérieur de trois dimensions: référentielle, énonciative et cognitivo-textuelle. Comme on le voit, si l’auteur veut ‘abandonner l’hypothèse que le fonctionnement des TV relève de la stricte sémantique temporelle’ (p. 41), et s’engage franchement dans une approche énonciative, elle n’en nie pas pour autant leur dimension référentielle.
Le chapitre III est dédié au PS et au PC, définis comme encodant les traits, respectivement, [autonome] et [-allocutif], et [accompli] et [+ allocutif]. Le trait [+/-allocutif] organise l’opposition entre PC et PS. C’est le trait [+/-allocutif] – ‘conjonction de deux traits sémantiques : [engagement du locuteur] et [interpellation du récepteur]’ (p. 165) – qui explique l’emploi exclusif du PC, et l’absence du PS, à l’oral. C’est le trait [-allocutif] du PS qui serait à l’origine de l’intuition de Benveniste (Reference Benveniste1966 :241) que ‘personne ne parle [. . .], [que] les événements semblent se raconter d’eux-mêmes’ dans le monde raconté. L’auteur souligne ellemême les limites explicatives de la dichotomie énonciative [+/-allocutif] (cf. p. 168).
Le chapitre IV traite de l’IMP dans les contextes où il peut être en alternance avec le PS (et le PC). Par son trait [anaphorique], qui concerne la représentation conceptuelle des procès, et qui fait également de lui un ‘liant’ textuel, l’IMP s’oppose au PS et au PC, qui comportent, quant à eux, les traits [autonome] et [accompli]. Le PS, par son caractère [autonome], se rencontre aux ‘charnières cognitives’ (p. 344) entre les ‘séquences’ ou les ‘épisodes’ (p. 336) dans les textes, et donne ‘l’instruction d’ouvrir une nouvelle macro-unité cognitive’ (p.344), instruction inverse de celle donnée par l’IMP qui agit comme un liant textuel et cognitif.
L’auteur conteste une instruction par défaut [+ progression] au PS : la progression, quoique prototypique, n’est qu’une valeur contextuelle. Peut-être, mais contre l’hypothèse d’un trait fondamental [+ progression], elle n’oppose que le point de vue de Bres et les résultats de son enquête, dont elle souligne elle-même les biais (p. 258). Au vu de toute l’encre qu’à pu faire couler ce point, et les débats passionnés qu’il a suscités, on peut regretter de ne pas entendre plus de voix.
Le chapitre V s’intéresse à l’IMP dans les contextes où l’alternative à ce TV n’est pas le PS (ou le PC) mais le PRES. Dans le cas de l’IMP dans le Discours Indirect ou dans le DI Libre, de l’IMP de politesse, forain ou hypocoristique, de l’IMP contrefactuel, c’est le trait [inactuel] qui ‘passe au premier plan cognitif’ (p. 438). Ce trait [inactuel] de l’IMP, quand le PRES contient pour sa part le trait [actuel], se situe à un niveau peut-être un peu trop abstrait pour ne pas être confus comme le remarque elle-même l’auteur (p. 432–33), mais au moins présente-t-il l’avantage, notamment, d’éviter de devoir passer par des explications en termes de métaphorisation pour gérer ces emplois modaux, hypocoristiques, etc.
Même si l’on n’adhère pas à toutes les thèses défendues par l’auteur, on ne peut que se faire l’écho de Kleiber (préface), et répéter que la lecture de cet ouvrage est, en plus d’être agréable, tout à fait stimulante : le dialogue constant entre linguistique et psycholinguistique apporte de nouveaux éclairages sur un sujet pourtant rebattu.