Ayant comme point de départ les difficultés que pose la classification des actes de langage, l’ouvrage de Sophie Anquetil vise à mettre à jour des régularités dans la réalisation linguistique des actes de langage indirects (ALI), ainsi qu’à fournir une représentation des énoncés supports qui puisse rendre compte du fonctionnement linguistique de l’indirection – objectif qui, au terme de l’ouvrage, semble atteint. De nombreux aspects intéressants sont abordés: la superposition d’actes et la délimitation du segment de discours équivalant à un acte (137, 179-182), le degré d’indirection (167), le figement des énoncés supports (256), le rôle des marques modales (248-251), la polysémie et l’indirection (252), le recours au contexte selon le degré de conventionalité des ALI (282-291), etc. Malheureusement, l’index de l’ouvrage ne met pas en évidence où les principes et concepts qui sous-tendent les outils descriptifs proposés reçoivent le traitement le plus détaillé, d’où les numéros de page donnés dans ce qui suit. Certains de ces principes et concepts concernent les actes de langage en général, alors que d’autres se rapportent de façon plus spécifique à l’indirection.
Afin de souligner les dimensions interactionnelle et transactionnelle des actes de langage en général (111), l’auteure met en parallèle les conditions de réussite de Searle (conditions préliminaires, essentielles, de sincérité, de contenu propositionnel) et celles de Vernant (conditions liées au déclenchement, au déroulement et aux résultats attendus de l’action). Elle rappelle par ailleurs (176) que les actes de langage peuvent s’analyser en termes de transformation d’état, impliquant un état initial et un état final qui correspond à l’effet illocutoire. Ces transform-actions sont à mettre en rapport avec les conditions de Vernant et donnent lieu à des stratégies de planification et d’anticipation (258). Sont prises en compte également les capacités et aptitudes générales de l’être humain, qui constituent l’arrière-plan intentionnel ‘commun à tous les actes de langage et à toute action collective, mais qui ne se manifesterait linguistiquement que lorsque nous parlons indirectement’ (215).
Parmi les concepts et principes fondateurs spécifiquement reliés à l’indirection, il faut mentionner d’abord que la valeur illocutoire d’un ALI dérive de la valeur primitive de l’énoncé, à laquelle elle se superpose (125). Pour montrer comment s’opère cette dérivation illocutionnaire, il s’agit de chercher dans la phrase sous-jacente, c’est-à-dire dans son potentiel sémantique, les traces linguistiques des conditions de réussite de l’ALI. La mise en correspondance entre valeur illocutoire d’un ALI et matérialité linguistique de l’énoncé support s’appuie sur les théories argumentatives de la langue; la pragmatique intégrée (143–154) en particulier constitue un cadre adapté au traitement des ALI, étant donné qu’elle rend compte du contexte (‘la signification attachée aux mots détermine et limite les contextes d’énonciation dans lesquels une phrase peut être actualisée’, 152) et de l’intentionnalité du locuteur (‘l’argumentation est un vecteur linguistique de l’intentionnalité’, 183). L’auteure signale également que l’identification de la valeur illocutoire de l’ALI vient après celle de la visée perlocutoire; c’est donc la reconnaissance d’un vouloir faire qui donne accès au véritable vouloir dire.
Les trois outils descriptifs (topoï, stéréotypes et marqueurs) proposés en vue d’identifier la visée des ALI à partir de la matérialité de leur énoncé support se fondent sur ces différents principes et concepts. Les topoï et les stéréotypes permettent d’expliquer pourquoi le sens profond d’un énoncé produit tel sens contextuel – question essentielle pour l’indirection. Les topoï (154, 158–182) associent deux champs topiques (CT1, CT2) se manifestant sous une forme graduelle (±P, ±Q), par exemple (+Pouvoir, +Faire). Le CT2 représente précisément la visée perlocutoire. Le CT1 concerne les conditions préliminaires (Searle) ou, dans la terminologie de Vernant, les conditions de déclenchement du processus transformationnel; elles renvoient en fait à l’arrière-plan intentionnel et sont marquées dans la phrase par des expressions modales, notamment (pouvoir, savoir). Les stéréotypes (214, 217, 226–258), quant à eux, constituent une alternative à la représentation topique, reliant un argument illocutionnaire AI inscrit dans l’énoncé à une conclusion illocutionnaire CI qui permet d’identifier la visée perlocutoire. La typologie des inférences stéréotypiques proposée détaille l’arrière-plan intentionnel et les stratégies de planification. Puisqu’il reprend l’arrière-plan intentionnel, l’ensemble des cinq types définis représente un noyau commun à tous les ALI. Restent les marqueurs (282, 311–317, 352): ce sont les traces linguistiques responsables de la dérivation illocutionnaire. Plusieurs types de marqueurs concourent à produire l’ALI. Les marqueurs d’anticipation perlocutoire sont les manifestations linguistiques de l’arrière-plan, équivalents donc du CT1 et de l’AI; les marqueurs d’ancrage énonciatif concernent l’ancrage temporel, actanciel et discursif; les marqueurs de contenu propositionnel spécifient l’action/état et contraignent les inférences stéréotypiques.
Tout au long de l’ouvrage, l’auteure a eu souci de faire apparaître la manière dont elle a conçu son approche au contact des théories existantes. Dans les trois premières parties de l’ouvrage, elle veille à préciser et à discuter les références, à les faire dialoguer, parfois sans que cela soit nécessaire dans l’économie de son propre cadre théorique, alourdissant par endroits le propos. La complexité qui en résulte se justifie cependant lorsque, dans la quatrième partie, est menée l’étude sur corpus, où l’ensemble des notions est mobilisé pour l’analyse et où chaque notion est resituée par rapport aux autres. En général, les exemples, tableaux et schémas fournis sont d’une clarté remarquable; la comparaison (282) de Tu peux me dire comment faire?, phrase chargée en informations contextuelles, et Je ne sais pas comment faire, phrase qui en véhicule beaucoup moins, pourra servir d’exemple. On regrettera tout au plus le traitement inégal des actes expressifs par rapport aux actes directifs et promissifs, qui semblent dominer; cela semble dû au choix initial des expressions typiques de l’indirection (Peux-tu me dire. . .?; J’aimerais savoir. . .; J’aurais voulu savoir. . .; Je ne sais pas. . .) examinées ensuite sur corpus. Par ailleurs, on pourrait reprocher à l’auteure d’avoir quasiment délaissé la modalité épistémique (248–252), d’avoir choisi pour les topoï et les inférences stéréotypiques une formulation qui n’est peut-être pas toujours la plus adaptée (162) et d’avoir donné trop d’importance à la notion de visée perlocutoire canonique (189, 192, 226), qui ne semble pas nécessaire en pratique car elle fait généralement double emploi avec celle de but illocutoire. Mais ces remarques critiques ne doivent pas faire oublier les qualités de l’ouvrage.
L’approche argumentative a amené Sophie Anquetil à se situer au-delà des frontières entre pragmatique et sémantique, puisque l’ALI est donné comme étant prévisible dès le niveau sémantique profond. Elle montre que pour déterminer la structure intentionnelle il faut passer par les conditions de réussite de l’ALI. Elle montre également que les ALI reposent sur un noyau commun lié à l’arrière-plan intentionnel et aux stratégies de planification des interlocuteurs. Elle fournit des outils descriptifs concrets qu’elle illustre d’abord, pour les exploiter ensuite sur corpus, mettant ainsi en évidence des régularités de dérivation illocutoire. Le cadre théorique et méthodologique proposé est certes complexe, mais le mérite de l’ouvrage est d’avoir développé l’approche proposée jusque dans ses conséquences ultimes.