Le pire des maux. Éthique et ontologie du spécisme de François Jaquet (Reference Jaquet2024) est un ouvrage exceptionnel : clair, rigoureux, drôle, captivant, bien argumenté. Ces qualités témoignent de l’immense minutie et de l’humour quelque peu niché de son auteur. Le pire des maux constitue une contribution d’envergure à l’éthique animale, en particulier aux travaux publiés en français.
L’approche adoptée par Jaquet est avant tout une approche que nous pourrions qualifier d’individualiste, au sens où elle s’attarde aux différences entre les individus qui pourraient justifier, ou non, une inégalité de traitement. Nous pouvons songer aux différences selon l’espèce, la race, les capacités, mais également selon le niveau de bien-être ou encore l’âge. Par ailleurs, le projet de Jaquet est de dégager une définition et une critique du spécisme à la lumière des outils argumentatifs qu’offre l’éthique appliquée. Ce pari est quelque peu audacieux compte tenu de la dimension monstrueuse, socialement répandue, du spécisme. La nature généralisée du spécisme est soulignée maintes fois par Jaquet, qui insiste à juste titre sur le nombre d’animaux abattus chaque année à des fins humaines (p. 16, 194 et 199-200)Footnote 1.
J’argumenterai ici qu’une certaine tension entre, d’une part, une compréhension strictement individualiste et, d’autre part, une compréhension plus sociale ou politique du spécisme, traverse l’oeuvre de Jaquet, et que celle-ci est rendue patente par des dilemmes moraux qui se situent à la frontière de l’éthique appliquée et de la philosophie politique. Pour ce faire, je résumerai brièvement la définition que donne Jaquet du spécisme, celle d’un « traitement inégal basé sur l’espèce » (section 1). À cette définition, j’opposerai un exemple de discrimination positive, « L’embauche de Forrest », qui, je l’espère, réussira à mettre de l’avant certaines limites du cadre théorique de Jaquet (section 2). Enfin, j’explorerai trois réponses possibles à cette objection, dont les deuxième et troisième me semblent les plus satisfaisantes, même si elles doivent mener Jaquet à élargir sa définition du spécisme pour y inclure une dimension plus sociale ou politique (section 3).
1. Le « traitement inégal basé sur l’espèce » en résumé
Jaquet consacre le premier chapitre du Pire des maux à dégager une définition du spécisme, celle d’un « traitement inégal basé sur l’espèce », qu’il forge par analogie avec celle du racisme. L’auteur définit le racisme comme suit : « Racisme = traitement inégal basé sur la race » (p. 50). La définition du capacitisme mise de l’avant par Jaquet dans son examen des similitudes et des différences entre le spécisme et le capacitisme (chapitre 3) est presque identique : « Capacitisme = traitement inégal basé sur les capacités » (p. 80).
Bien qu’elles soient simples en apparence, ces définitions recèlent des trésors argumentatifs qu’il importe de dévoiler ici. Nous devons décortiquer chaque mot de ces propositions : « traitement », « inégal » et « basé sur », suivant Jaquet lui-même. Nous devons également en dire plus sur les concepts de « race », de « capacités » et d’« espèce ».
Premièrement, Jaquet situe les discriminations « dans nos mains », c’est-à-dire dans une forme de « traitement », un concept auquel il substitue parfois celui de « comportement » (p. 42). En outre, l’auteur du Pire des maux n’adopte pas les modèles doxastique et affectif des discriminations, lesquels localisent les discriminations dans les croyances et émotions qui les sous-tendent (p. 42). Jaquet les rejette pour deux raisons principales. D’un côté, ces modèles ne permettent pas d’identifier les caractéristiques essentielles du racisme, lequel doit être avant tout compris comme un traitement inégal (p. 43). De l’autre, les croyances et émotions sont inaptes à la justesse morale, contrairement aux actions (p. 44-47). Selon Jaquet, il ne peut pas être moral ou immoral d’avoir certaines croyances ou émotions (p. 45), ce qui les distingue du comportement.
Deuxièmement, les définitions données par Jaquet reposent toutes sur le concept de « traitement inégal », que l’auteur résume ainsi : « S traite les A et les B d’une manière qui satisfait les intérêts des A davantage que les intérêts égaux des B (ou vice versa) » (p. 38). De plus, un intérêt peut être qualifié d’égal quand certains états de choses sont tout aussi bons pour A que pour B (p. 39). C’est ce qui explique pourquoi, dans certaines circonstances, il peut être justifié de traiter différemment A et B si ces intérêts ne sont pas égaux. Par exemple, s’il restait une dose d’antidouleurs et que, contrairement à B, A souffrait de douleurs atroces, un médecin serait autorisé à prioriser le bien-être de A. Dans une telle situation, A et B n’ont pas le même intérêt à recevoir le médicament (pour d’autres exemples, voir p. 120-121).
Troisièmement, la notion de « basé sur » joue un rôle important dans les définitions offertes par Jaquet. Cette dernière doit être comprise au sens causal : un traitement inégal comme le racisme ou le capacitisme est causé par la race ou les capacités d’un individu. Ce traitement inégal peut en même temps être causé par d’autres facteurs, mais il doit être au moins partiellement causé par les caractéristiques des individus (p. 39). Par ailleurs, une conception causale de cette relation ne doit pas être confondue avec une conception normative, selon laquelle un comportement pourrait être discriminatoire si la justification qui le sous-tend s’appuie sur les caractéristiques des individus sans être causée par elles (p. 39 et 81).
Quatrièmement, lorsque Jaquet emploie des concepts comme ceux de « race », de « capacités » et d’« espèce », ceux-ci peuvent être compris tant en leur sens réel, comme la race réelle des individus, que dans leur sens assigné, comme la race assignée des individus (p. 41). Cela dit, bien qu’il admette l’existence de conceptions plus sociologiques de la race (Mills, Reference Mills1997 ; Reference Mills1998 ; Outlaw, Reference Outlaw and Goldberg1990 ; Reference Outlaw1996 ; Haslanger, Reference Haslanger2000 ; Reference Haslanger, Glasgow, Haslanger, Jeffers and Spencer2019) et de l’espèce, qui définissent la race et l’espèce comme le fait d’être assigné à un certain groupe d’individus (p. 149-150), Jaquet s’attarde surtout à la race et à l’espèce comme caractéristiques réelles. Celles-ci ne constituent pas une « différence moralement pertinente » pouvant justifier une inégalité de traitement.
2. Le casse-tête de la discrimination positive : « L’embauche de Forrest »
Les définitions données par Jaquet ont l’avantage d’être simples, claires et élégantes. Mais peuvent-elles rendre compte de cas difficiles qui tombent à l’orée de l’éthique appliquée et de la philosophie sociale et politique ?
Pour répondre à cette question, examinons un exemple de discrimination positive, lequel, je l’espère, mettra en lumière certaines limites du cadre théorique de Jaquet. Bien que mon expérience de pensée vise la définition du capacitisme, elle n’est pas sans pertinence pour l’objet qui nous occupe, le spécisme. J’y reviendrai en conclusion. Pour l’instant, concentrons-nous sur le cas de Forrest, très librement inspiré du personnage principal du film Forrest Gump (1994) :
Forrest, un jeune homme de 26 ans, a une déficience intellectuelle relativement légère. Il peut effectuer des tâches simples et comprendre plusieurs indications, mais peine à capter les émotions et intentions d’autrui, en particulier celles qui sont complexes et motivées par un mépris pour les personnes mentalement handicapées. Il est, la plupart du temps, inconscient des comportements discriminatoires que peuvent avoir certaines personnes autour de lui. Par ailleurs, Forrest possède un diplôme d’études secondaires, qu’il a réussi à décrocher au sein d’une école adaptée à sa réalité. Il vit chez ses parents, ce qui lui permet d’avoir une situation socioéconomique stable.
Plus encore, Forrest réussit à décrocher un emploi :
« L’embauche de Forrest » : Alexandrine, la directrice des ressources humaines d’un grand bureau, souhaite embaucher un·e assistant·e qui aidera à classer certains documents et à tenir le bureau en ordre. Alexandrine souscrit aux mesures de discrimination positive. Deux candidats se présentent à elle : Forrest et Paul, un jeune homme neurotypique de 26 ans dont la situation scolaire et socioéconomique est semblable à celle de Forrest. Paul possède un diplôme d’études secondaires et ne compte pas poursuivre des études supérieures. Il vit chez ses parents et a l’intention de demeurer dans le logement familial pour la vie. Entre la candidature de Forrest et celle de Paul, Alexandrine décide de favoriser celle de Forrest. Elle l’embauche comme assistant de bureau.
Dans cet exemple, Forrest et Paul semblent avoir un intérêt égal à décrocher cet emploi. Somme toute, ils possèdent des caractéristiques individuelles similaires, hormis les habiletés cognitives : le même âge, la même identité de genre, la même couleur de peau, la même espérance de vie, la même situation socioéconomique, les mêmes qualifications et les mêmes capacités physiques qui leur permettraient de remplir leurs tâches professionnelles. Les deux jeunes hommes peuvent facilement se passer d’un tel emploi, vivant tous les deux chez leurs parents.
Contrairement aux exemples employés par Jaquet, il n’est pas clair que l’embauche de Forrest puisse être justifiée par l’augmentation de son niveau de bien-être. Après tout, Forrest ne semble pas souffrir outre mesure de la discrimination à laquelle il doit faire face ou a dû faire face, ne possédant pas le même niveau de conscience morale et politique qu’une personne neurotypique, qui pourrait être durement affectée par des comportements sexistes ou racistes, par exemple. Celle-ci pourrait bénéficier subjectivement de mesures de discrimination positive permettant d’augmenter son niveau de bien-être. La discrimination positive servirait alors à pallier les effets négatifs du racisme ou du sexisme sur le bien-être des individus opprimés (Anderson, Reference Anderson2010, p. 135-140 et 144-148). Aux fins de l’argumentaire, acceptons que cette justification ne puisse pas s’appliquer à l’exemple de Forrest. Le niveau de bien-être subjectif de Forrest ne se voit pas diminué par les actions d’autruiFootnote 2.
Dans un tel cas, il semblerait que l’intérêt similaire de Forrest et Paul soit traité de manière inégale, et que celui de Forrest soit favorisé au détriment de celui de Paul. De plus, l’embauche de Forrest est au moins partiellement basée sur une différence de capacités cognitives entre les candidatsFootnote 3. En effet, les défenseur·ses de la discrimination positive justifient généralement de telles mesures en argumentant que des caractéristiques comme le sexe, la race et les capacités cognitives peuvent servir d’indicateurs de discriminations sociales et politiques, même si ces indicateurs ne sont pas parfaitement fiables et même si les gestionnaires, au moment des embauches, ne vérifient pas la justesse de ces indicateurs en interrogeant les candidats sur leur vécu individuel. Les caractéristiques individuelles servent alors de proxy : elles sont corrélées à des discriminations vécues. Certains individus ont été historiquement marginalisés sur la base de ces mêmes caractéristiques individuelles, menant leurs descendant·es à naître dans des circonstances défavorables. Néanmoins, les caractéristiques ont un rôle causal partiel à jouer dans des décisions d’embauche, lesquelles sont prises en partie sur la base de ces caractéristiques. À première vue, l’exemple semble donc satisfaire la définition du capacitisme formulée par Jaquet comme un « traitement inégal basé sur les capacités ». Dirions-nous pour autant que « L’embauche de Forrest » constitue un cas de capacitisme contre les personnes neurotypiques ? Intuitivement, non.
Heureusement, Jaquet dispose de plusieurs moyens dans Le pire des maux pour répondre à cette objection. Il peut, bien entendu, tenter de nier que Forrest et Paul possèdent un intérêt égal à décrocher cet emploi, même si l’exemple que je mets de l’avant a été conçu pour anticiper cette objection. Jaquet peut également régler la question en un tour de main et « mordre la boulette ». Ainsi, « L’embauche de Forrest » constituerait bel et bien un cas de capacitisme contre les personnes neurotypiquesFootnote 4. Cela dit, cette réponse n’est pas la mienne. Plusieurs défenseur·ses de la discrimination positive ont argumenté de manière relativement convaincante que nous aurions tort de voir la discrimination positive comme reposant sur un traitement inégal et sur la violation de droits ou d’intérêts, si nous tenons pour acquis que les individus ont droit à un emploiFootnote 5. Lorsqu’une personne neurotypique n’est pas embauchée, son droit ou intérêt égal à travailler n’est pas violé, mais « outrepassé » (overriden) au nom d’un plus grand bien social (Nagel, Reference Nagel1973 ; Thomson, Reference Thomson1973, p. 375-379). Les employeur·ses peuvent déroger à certaines obligations à l’endroit des personnes neurotypiques pour remplir d’autres devoirs moraux.
Ici, je souhaite plutôt explorer trois autres réponses possibles à la disposition de Jaquet.
3. Trois solutions possibles
3.1. Première solution : clarifier la notion de « traitement »
Une première solution s’offre à Jaquet : clarifier ce qu’il entend par « traitement », qu’il emploie parfois de manière interchangeable avec la notion de « comportement » (p. 81, 82, 84, 88). Comme nous l’avons vu, Jaquet rejette les modèles doxastique et affectif des discriminations en prenant comme exemple principal le racisme. Si nous souhaitons identifier ce qui rend les discriminations moralement répréhensibles, nous devons plutôt définir ces dernières comme des formes de « traitement » ou de « comportement ».
Néanmoins, un certain flou subsiste autour d’une telle notion. Le concept de « comportement » englobe-t-il celui d’« action intentionnellement discriminatoire » ? Un comportement capacitiste se caractérise-t-il comme tel en raison de ses effets sur les individus concernés, ou plutôt en raison de l’intention discriminatoire qui le sous-tend, ou les deux éléments à la fois ? Si un comportement est avant tout discriminatoire en vertu de l’intention sous-jacente, alors nous avons une réponse au contre-exemple proposé : « L’embauche de Forrest » ne constitue pas un cas de capacitisme contre les personnes neurotypiques, car bien qu’Alexandrine, la directrice des ressources humaines, traite de manière inégale les intérêts de Forrest et de Paul, l’intention qui sous-tend ce comportement n’est pas capacitiste. Alexandrine ne discrimine pas Paul en fonction de ses capacités de manière intentionnelle ou délibérée : elle est plutôt animée par une volonté d’envoyer un message normatif, un message d’inclusion des personnes non neurotypiques.
Cette solution souffre toutefois de nombreux problèmes. Plusieurs philosophes, en particulier les utilitaristes, pourraient s’entendre sur le fait suivant : il est possible d’avoir un comportement discriminatoire dans ses effets sans pour autant que celui-ci soit motivé par une intention explicitement raciste, sexiste, capacitiste ou spécisteFootnote 6. Nous pouvons très bien imaginer des exemples de traitement inégal motivé par de la maladresse, de la négligence ou de la naïveté, ou par une intention que son auteur pense bonne. Après tout, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Dans le cas qui nous occupe, le traitement réservé à Paul pourrait tout de même être qualifié de capacitisme contre les personnes neurotypiques dans ses effets, même si l’intention sous-jacente n’est pas capacitiste.
À l’inverse, une action intentionnellement discriminatoire, mais échouant à atteindre ses buts ou n’affectant pas subjectivement les individus visés, est intuitivement moralement répréhensible. Comment doit-on alors envisager la place des intentions dans la notion de « traitement » ou de « comportement » ? En quoi celles-ci diffèrent-elles des notions de « croyances » et d’« émotions », sur lesquelles reposent les théories doxastique et affective des discriminations ? Quelle est la relation entre l’intention sous-jacente à une action et ses effets ? Quel poids doit-on donner aux intentions lorsque vient le temps d’évaluer l’immoralité d’une actionFootnote 7 ? Certaines clarifications sont de mise.
3.2. Deuxième solution : élargir la définition de « différence moralement pertinente »
Pour répondre à « L’embauche de Forrest », Jaquet peut employer un deuxième moyen : élargir la définition de « différence moralement pertinente » pour y inclure des considérations qui ne relèvent pas strictement des caractéristiques individuelles. Au chapitre 5 du Pire des maux, Jaquet examine trois caractéristiques qui, bien qu’individuelles, revêtent une pertinence morale lorsque combinées à des considérations de nature éthique : les relations parents-enfants, l’âge et le fait d’être vivant. Par exemple, il peut être moralement justifié d’interdire aux enfants de boire ou de conduire une voiture sur la base de leur âge. Comme le fait valoir Jaquet, l’âge est très souvent corrélé à un degré moindre d’autonomie, lequel est moralement pertinent (p. 155). Ces prohibitions ne sont donc pas fondées uniquement sur l’âge des enfants, mais sur d’autres caractéristiques qui, elles, sont moralement pertinentes. L’âge n’importe pas en tant que tel.
Un raisonnement similaire pourrait s’appliquer à l’exemple qui retient notre attention. Dans le cas de Forrest, il semblerait que le jeune homme soit en partie embauché sur la base d’une caractéristique individuelle — ses capacités cognitives —, laquelle se trouve corrélée à une autre donnée : les actions intentionnellement capacitistes d’autrui. Celles-ci n’affectent pas Forrest individuellement, mais pourraient être capacitistes dans leur intention, si nous acceptons cette idée. Cette corrélation entre, d’une part, des caractéristiques purement individuelles et, d’autre part, des caractéristiques qui relèvent davantage de la situation sociale d’un individu et du traitement que lui réserve autrui, pourrait justifier le traitement inégal accordé aux intérêts des deux jeunes hommes. L’embauche de Forrest servirait à décourager des comportements capacitistes qui prennent comme point de départ une caractéristique individuelle. Il serait alors moralement acceptable de traiter inégalement les intérêts de Forrest et de Paul, car il existe une différence moralement pertinente, de nature sociale, entre les deux candidats. C’est ce qui explique pourquoi plusieurs philosophes pourraient hésiter à qualifier « L’embauche de Forrest » de capacitisme contre les personnes neurotypiques. Donner un travail à une personne handicapée sert plutôt à véhiculer un message d’inclusion.
Cette réponse pousserait toutefois Jaquet à élargir la notion de « différence moralement pertinente » pour y inclure des considérations qui dépassent le cadre plutôt étroit, très individualiste, qu’il emploie. Tout comme l’âge pourrait servir de proxy pour des différences moralement pertinentes, telles que le degré d’autonomie des individus, les capacités pourraient servir de proxy pour des différences moralement pertinentes. Or, dans le cas qui nous occupe, ces différences relèvent davantage du fait social. Elles ont trait au comportement discriminatoire des autres à l’endroit des personnes non neurotypiques. Celui-ci doit être activement découragé, argumenteront les défenseur·ses de la discrimination positive.
3.3. Troisième solution : compléter la définition du capacitisme
Enfin, une troisième réponse consiste à revoir la définition du capacitisme offerte par Jaquet pour y inclure explicitement les cas de discrimination positive. Cette nouvelle définition pourrait prendre la forme suivante :
Capacitisme : traitement inégal basé sur les capacités ne pouvant être moralement justifié par des mesures de discrimination positive.
Une telle option aurait l’avantage de préserver l’édifice argumentaire de Jaquet, en particulier les concepts de « traitement » et de « différence moralement pertinente », tout en répondant à « L’embauche de Forrest » et en offrant une définition à la fois suffisamment large et suffisamment étroite du capacitisme (p. 29-30). Comme la troisième réponse au casse-tête, celle-ci permettrait d’intégrer un plus large éventail de considérations, en particulier celles de nature sociale, dans la définition du spécisme. Elle permettrait ainsi de résoudre la tension sous-jacente à la tentative de dégager une ontologie et une éthique du spécisme à l’aune des outils — parfois limités — de l’éthique appliquée.
4. Remarques conclusives : le cas du spécisme
Si le contre-exemple que j’oppose à Jaquet tient la route, mon argumentaire ouvre la porte à faire entrer dans la définition du capacitisme certains apports de la philosophie politique. Mais en quoi l’exemple de « L’embauche de Forrest » est-il pertinent pour le cas du spécisme ? En quoi une expérience de pensée qui concerne le capacitisme peut-elle poser un problème pour la définition du spécisme que dégage Jaquet ?
La réponse à cette question est simple : il pourrait exister des situations similaires dans lesquelles nous traiterions inégalement les intérêts des êtres humains pour favoriser ceux des autres animaux sans pour autant que ce traitement inégal soit intuitivement qualifié de spécismeFootnote 8. Par exemple, nous pourrions vouloir favoriser l’intérêt égal des animaux à se mouvoir librement contre celui des êtres humains en établissant des zones protégées pour les animaux dans les villes. Dans un même ordre d’idées, il pourrait être moralement permissible de traiter de manière inégale les intérêts d’un animal de compagnie ayant été cajolé toute sa vie et ceux d’un animal d’élevage ayant souffert de l’action humaine, même si celui-ci n’en pâtit plus subjectivement, pour prioriser les intérêts de l’animal d’élevage. De tels choix pourraient être justifiés par les mêmes raisons qui poussent les défenseur·ses de la discrimination positive à argumenter en faveur de telles mesures pour les êtres humains. Nous pouvons penser à une volonté de décourager certains comportements spécistes ou de mieux inclure les animaux non humains dans la sphère de considération morale et politiqueFootnote 9. Une définition complète du spécisme doit pouvoir accommoder ces cas à la frontière de l’éthique appliquée et de la philosophie sociale et politique.
Conflits d’intérêts
L’autrice n’en déclare aucun.