Dès le titre de son ouvrage, Frank Rexroth annonce sa problématique sous l’angle, rien de moins, d’une « révolution scientifique », axant sa réflexion non pas sur la création des universités occidentales, mais sur les mouvances intellectuelles qui y ont conduit. Au centre de cette analyse se rencontrent le monde des maîtres et des élèves, à l’ombre de cathédrales ou d’écoles dispersées, comme celui des pèlerins-philosophes au moment où, entre les années 1070 et 1250, la pensée et les personnes s’émancipent. Présenté de façon limpide dans le premier chapitre sous les auspices d’un « anachronisme productif » (p. 20), cet ouvrage s’interroge sur l’émergence du « savoir scientifique » (« wissenschaftliches Wissen », p. 20), produit et moteur du point culminant et final : les universités médiévales d’Occident. En s’inscrivant dans un cadre universitaire, la scolastique perd le caractère « joyeux » de ses débuts : sa fixation dans un canon laisse déjà deviner sa fin. Cette « scolastique joyeuse » des débuts (p. 20) est celle, exubérante et créative, des écolâtres, dont Pierre Abélard est incontestablement le plus influent.
Autour de lui gravitent un certain nombre de professeurs dont les écrits autobiographiques ou sur leur parcours scientifique témoignent de cette nouvelle réflexivité et permettent de cerner l’existence d’une identité collective afin d’écrire une histoire intellectuelle des mentalités de cette époque, le tout magistralement mis en scène. Les premiers chapitres incarnent le mieux la promesse initiale de décrire une révolution scientifique, notamment à travers l’attention portée aux relations maître-élèves, une esquisse des émotions et l’étude de la matérialité des relations fusionnelles entre les hommes. La lettre, vecteur de pensée et marqueur de cette relation intime, est révélatrice de ce monde d’avant, celui des écoles cathédrales et de la recherche incessante des élèves d’une émulation philosophique auprès de nouveaux maîtres.
Entrent ensuite en jeu les nouveaux maîtres philosophes, dont Abélard incarne tout au long de l’ouvrage le type idéal. Cette « révolution scientifique » repose non seulement sur le déplacement de « l’école de la loyauté » (p. 43 sq.), mais aussi sur l’émancipation de la pensée et des méthodes scolastiques naissantes. La critique et l’envol intellectuel remplacent ainsi la soumission et la répétition, quand le but n’est plus tant institutionnel ou dans la poursuite d’une carrière ecclésiastique que dans celui de faire vivre la philosophie pour la philosophie.
Cette nouvelle autoréférentialité et l’autonomie des connaissances au service de la « vérité » (p. 194) constituent le concept clef de cette révolution à partir de 1070 : Abélard et ses pairs créent leurs méthodes critiques, leur environnement et leur mode de vie afin de pouvoir se vouer entièrement à cette science joyeuse et de poursuivre corps et âme le chemin du sic et non – même si celui-ci est semé d’embûches, à commencer par le conservatisme de certains « vieux » maîtres (parmi lesquels Bernard de Clairvaux ou Rupert de Deutz) ou l’existence d’utopies dont la réalisation a échoué (tel l’ermitage de l’Ardusson). Cette partie de l’ouvrage, plus panoramique et menée avec une écriture dynamique, s’appuie sur des autobiographies, des vies de saints et de nombreux autres écrits de contemporains (Pierre Abélard, Gossuin d’Anchin, Jean de Salisbury, Guibert de Nogent) relatant leur expérience scientifique pour éclairer l’état d’esprit, voire les mentalités de ces nouveaux philosophes cherchant à s’affranchir des anciens modèles : les commentaires critiques se multiplient, les livres reçoivent des titres et les sommes dialectiques se développent. Paris serait le lieu de convergence de ces errances, celui où se développe l’idée de mettre en œuvre, d’organiser et de professionnaliser la philosophie de manière structurée. Dans les mots de l’auteur, ce mnemotopos mental parisien (p. 235) mènera à l’universitas institutionnelle, aboutissement vite dépassé et relégué au statut d’ancien monde, le nouveau étant celui des universités institutionnalisées et d’une scolastique non plus joyeuse mais davantage conservatrice à partir de 1250.
Dans la dernière partie, le ton change de nouveau. Contrairement à ce qui était jusque-là proposé, il s’agit peut-être du passage le moins original de l’ouvrage. L’auteur brosse très rapidement un tableau de l’ensemble des universités. Il y décrit les disciplines non philosophiques, notamment le droit et son centre majeur, Bologne, qui deviennent, sous sa plume, l’antithèse de Paris et du savoir « libre ». Les théologiens deviennent des rabat-joies, alors que les philosophes « humanistes », ce groupe diffus dont la figure de proue est Abélard, concentre toute la sympathie.
Le fil de la narration aborde rapidement les autres fondations universitaires. Les influences du savoir musulman sont brièvement évoquées à travers l’exemple de Tolède, mais sans que soient mentionnées les écoles de l’exégèse juive, en particulier celles de Rachi, contemporain des « révolutionnaires » chrétiens, le propos revenant toujours à Paris. Par ailleurs, les références à une histoire sociale se bornent aux travaux de John W. Baldwin, notamment ceux de 1970 et de 1982Footnote 1, et aux questionnements sur les recrutements d’étudiants allemands. Notons aussi, parmi les réserves, la présence de coquilles, comme dans l’index, avec l’amalgame entre Alain de Lille et Alain l’Anglais sous la même entrée (p. 496). Absentes également de ce volume, les femmes savantes des monastères et des écoles médicales universitaires italiennes ou encore les autrices ou les prêcheuses de cette époque (Hildegard de Bingen, Trotula de Salerne, les magistrae moniales, etc.). La présence féminine dans l’ouvrage se réduit à la mère marginalisée chez Guibert de Nogent, aux prostituées fréquentées par les universitaires ou à la femme-trophée des philosophes ; même Héloïse n’y a sa place qu’en tant que correspondante épistolaire dépendante du génie d’Abélard. En outre, des questionnements sur les relations réciproques entre monde des cloîtres et nouvelle science, suivant l’axiome de l’anachronisme productif défendu par l’auteur, auraient justement pu soutenir la caractérisation de ce groupe composé exclusivement de jeunes hommes occupés à bâtir un nouveau monde du savoir. L’allégorie féminine de la sapientia est ici résolument masculine et marque pour longtemps l’exclusion des femmes de l’université et du savoir institutionnel. Certes, cet ouvrage, publié dans une collection prestigieuse ayant en ligne de mire un lectorat intéressé mais pas nécessairement académique ni médiéviste, ne peut traiter toutes les cultures du savoir en profondeur. Cependant, précisément en ce qu’il s’adresse à un large public non spécialiste, n’aurait-il pas été judicieux d’inclure cette diversité de genre et de religions afin d’offrir un panorama encore plus « joyeux » des mondes du savoir médiéval ?
Concernant les orientations historiographiques développées dans les premiers chapitres, l’auteur situe son ambition entre le classique « gouleyant » de Jacques Le Goff et le « postmoderne » d’Alain de Libéra, ou entre actualisation de son propos et narration collective de vies singulières, célébrant la philosophie médiévale comme le berceau d’une partie de la science et du savoir occidental. Le lectorat germanophone, surtout, appréciera cette mise au point et ce panorama menant au cœur d’une époque si souvent malmenée dans la perception populaire actuelle. Au contraire de nombreux ouvrages scientifiques allemands caractérisés par une langue complexe aux phrases alambiquées, le livre de F. Rexroth est en soi une révolution agréable : une écriture accessible, ciselée et fluides sert les dix chapitres qui reviennent sur quasiment deux siècles de développement scolastique. Que le titre n’induise personne en erreur : si le sujet n’est pas toujours joyeux, cette science joyeuse est bien évidemment inspirée de la Fröhliche Wissenschaft (gai savoir) de Nietzsche, notion qui fut elle-même soufflée au philosophe allemand par les troubadours provençaux et leur gaya scienza du xiie siècle.
Le livre s’ouvre et se referme sur les réflexions de l’auteur autour de son propre parcours et du monde universitaire, aboutissant presque à une synthèse d’égo-histoire. Les lectrices et lecteurs y trouveront non seulement des allusions à ses évolutions personnelles, traitées avec légèreté et un brin ironique, mais aussi des renvois aux changements politiques et structurels du monde universitaire allemand des dernières décennies, comme en témoigne le clin d’œil du titre de l’ultime chapitre qualifiant l’université parisienne médiévale de lieu des « compétitions d’excellence » (p. 338). Ces fameuses « Exzellenzwettbewerbe » lancées par le gouvernement allemand à l’aube du xxie siècle et auxquelles de nombreuses universités s’adonnent sont censées, selon le point de vue adopté, soit donner un nouveau souffle au système universitaire, soit porter le coup de grâce à un monde révolu. Voilà comment l’auteur, de manière à peine voilée, intègre ses maîtres médiévaux aux évolutions contemporaines, dans un parallélisme anachronique mais fructueux.