Vu des rives de l’Europe continentale aujourd’hui, on pourrait croire que les vents de l’histoire soufflent inlassablement vers le large. L’histoire globale a eu un puissant effet centrifuge : même les historiens les plus provinciaux ont entendu l’appel à lever l’ancre et à fendre les vagues vers de lointains horizons. La tendance est si profonde que le postulat d’une intégration mondiale toujours plus étroite semble informer de plus en plus nettement la manière dont nous choisissons, périodisons et étudions nos sujets de recherche. En un clin d’œil, des sujets monographiques autrefois prisés nous paraissent lamentablement étriqués, les visites aux archives se mesurent désormais en continents plutôt qu’en villes et en séries, et nos inaptitudes linguistiques ne nous inspirent plus un discret embarras mais des regrets déchirants. Sans avion ni internet, les Européens du passé entretenaient déjà des relations à longue distance ; les réseaux familiaux régissaient la fortune et l’infortune par-delà les océans ; des bourgades reculées cachaient des arrière-pays de la taille d’un hémisphère. Les travaux portant sur l’histoire européenne ont mis au jour des interconnexions plus précoces qu’attendu, dans des endroits surprenants et à travers des objets improbables ; ce faisant, ils nous ont encouragés à affirmer ce qui semble aujourd’hui une évidence : l’histoire contemporaine de l’Europe a toujours été globale.
Cette déclaration ne manque certes pas de consistance. Assurément, il serait inacceptable d’écrire l’histoire de l’Europe au prisme d’un scepticisme réactionnaire et d’un nationalisme belliqueux, en faisant l’impasse sur la profondeur et l’extension des connexions mondiales qui l’englobent. Cependant, il demeure des questions, toujours plus insistantes à mesure qu’évoluent les structures, les technologies et les modes de mondialisation hérités du monde de l’après-guerre froideFootnote 1. En effet, comme l’ont souligné Stefanie Gänger et Jürgen Osterhammel, l’histoire globale se fonde, au cours des trente dernières années, sur une hypothèse aussi tacite que discutable : il existerait « une globalisation croissante, une consolidation continue du contexte mondial non seulement sur le plan économique, mais aussi pour les questions environnementales, culturelles et socialesFootnote 2 ». Assurément, il ne s’agit pas de remettre en cause le consensus bâti autour de l’idée d’une intégration mondiale durant les trois derniers siècles, appréhendée à partir des analyses de la circulation des pratiques, des acteurs et des objets dans le monde : l’hypothèse implicite d’une mondialisation sous-jacente depuis le xviiie siècle au moins semble incontestable. Non, la discordance se situe ailleurs : et si les historiennes et historiens d’aujourd’hui reconnaissaient que les gens du passé étaient également conscients de la mondialisation qui était la leur ?
L’appel de David Motadel, dans l’introduction de ce numéro, à rassembler différentes perspectives sur le « tournant global » me paraît une bonne occasion pour revenir sur cette hypothèse fondamentaleFootnote 3. En effet, si nous jetons un regard critique sur les histoires mondiales des trente ou quarante dernières années, qui ont tant contribué à améliorer notre compréhension de l’Europe moderne et contemporaine, nous devons reconnaître qu’elles méritent d’être davantage historicisées : si le tournant global reflète une forme de conscience mondiale récente et tout à fait spécifique, il s’insère dans une tradition de pensée européenne déjà ancienne, qui réfléchissait à l’échelle du monde. S’il serait anachronique d’imaginer l’utilisation du terme « mondialisation » dans les périodes précédentes, il existait néanmoins une « compréhension globale » chez de nombreux acteurs historiquesFootnote 4. Mais il y a plus : cette prise de conscience précoce de l’existence de forces mondiales a contribué, en retour, à façonner la globalisation telle que nous la connaissons. En d’autres termes, il ne s’agit pas ici de contester la réalité de l’intégration mondiale ou le fait qu’elle doive participer pleinement à l’écriture de l’histoire européenne, mais plutôt d’affirmer que ces processus ne sont pas passés inaperçus des acteurs historiques du passé.
De nombreuses leçons peuvent être tirées de l’étude de ces perceptions antérieures de la mondialisation. Parmi elles, on peut citer cette observation (apparemment) contradictoire : l’approfondissement de l’interconnexion mondiale n’implique pas systématiquement l’ouverture des frontières, une interdépendance accrue ou une fluidité culturelle croissante. En réaction à ce qui était perçu comme des dynamiques mondiales, des formes d’organisation sociale désintégratrices, induisant des formes de repli, ont vu le jour. Face au caractère à la fois profitable et déstabilisateur des processus globalisants, des initiatives émergèrent pour en canaliser les effets. Si de telles tentatives de contrôle n’ont rien enrayé, elles ont certainement contribué à façonner la globalisation selon les époques. Cette histoire aussi doit être écrite.
Tout d’abord, nous pouvons observer qu’historiquement, l’État-nation impérial a été l’un des instruments privilégiés pour diriger et modeler la mondialisation à des fins spécifiques en Europe. Saisir comment les acteurs concevaient – et reconsidéraient – les relations entre les échelles nationale, européenne, impériale et mondiale reste une tâche essentielle pour les historiens de l’Europe. Les acteurs historiques, selon leur conception de l’orientation à donner à l’intégration mondiale, n’ont ainsi cessé d’investir ou de refuser des modes de coordination sociale. Il est donc extrêmement problématique – mais aussi très significatif – que les histoires globales de la fin du xxe et du début du xxie siècle aient mis à l’honneur certaines échelles – comme les régions ou les villes – au détriment d’autres, telle la nation, souvent présentée comme une force anti-globale ou, à tout le moins, en tension avec les processus structurels de mondialisation.
La première moitié du xixe siècle en France offre un aperçu particulièrement intéressant de ce problème. Bien que l’on puisse faire le constat d’une intégration mondiale accrue à la fin du siècle, le chemin pour y parvenir fut pour le moins sinueux. Les guerres napoléoniennes, la montée des nationalismes sur le continent, le protectionnisme, la naissance des sciences sociales, de nouvelles formes de pouvoir impérial et la réinvention des pratiques démocratiques ont profondément transformé la manière dont les États réagissaient aux pressions mondiales héritées du xviiie siècle. Si la France reste engagée dans des réseaux européens et mondiaux, les individus et les groupes résistent à de multiples reprises à ce qu’ils perçoivent comme des menaces provoquées par les processus d’intégration mondiale du siècle précédent. On observe par exemple de nouvelles formes de repli sur le localisme, le nationalisme et les projets impérialistes au service de la nation au moyen desquels les acteurs s’efforcent de refaçonner, de réorienter et de revoir la hiérarchie des processus d’intégration mondiale – ainsi que les termes qu’ils emploient pour décrire ces mouvements. Émerge finalement de ces différents mouvements une conception profondément différente de la manière dont la France devait se mondialiser.
La seconde moitié du xviiie siècle connaît une accélération impressionnante, tant par son ampleur que par sa profondeur, de l’intégration économique de chaque hémisphère, des circulations océaniques, voire du monde entierFootnote 5. Expansion des marchés mondiaux de matières premièresFootnote 6, menaces pesant sur la souverainetéFootnote 7, nouvelles formes de guerresFootnote 8, pratiques culturelles transfrontalièresFootnote 9, « mouvement alternatif mondialFootnote 10 » sapant la légitimité de l’État sous Louis XVIFootnote 11, internationalisation du secteur bancaireFootnote 12, essor du commerce internationalFootnote 13 et expansion considérable des lettres de change : « les causes, les dynamiques internes et les conséquences de la Révolution française sont toutes liées à la participation croissante de la France aux processus de mondialisationFootnote 14 ». Si certains historiens ont exprimé des doutes quant à la pertinence d’appréhender cette période d’un point de vue globalFootnote 15, les faits suggèrent à tout le moins que l’âge des « révolutions atlantiquesFootnote 16 » et l’écroulement de la monarchie française marquent le point culminant d’une « première » ou d’une « proto-mondialisation », d’une mondialisation « primitive » ou des « débuts » de la mondialisationFootnote 17.
Comme l’ont souligné S. Gänger et J. Osterhammel, les suites de cette première mondialisation au xixe siècle ont été essentiellement étudiées sous l’angle des continuitésFootnote 18. Il fait peu de doute que les connexions mondiales qui se perpétuent voire s’accélèrent au xixe siècle découlent de processus entamés au siècle précédentFootnote 19. Les formes du commerce mondialisé au xviiie siècle, par exemple, demeurent pertinentes et se développent considérablement au xixe siècle, en lien avec l’essor de nouvelles technologies et de nouvelles formes d’impérialisme mondial. Néanmoins, si ces processus sociaux et économiques se caractérisent par une forme de continuité, il n’en va pas nécessairement de même pour la perception qu’ont les acteurs des avantages, des défis voire des pièges de la mondialisation. De façon significative, les études historiques ont mis en évidence les continuités de l’intégration mondiale entre le xviiie et le xixe siècle, mais la plupart d’entre elles tendent à situer une inflexion décisive dans la seconde moitié du xixe siècleFootnote 20. Si le début du xixe siècle n’a évidemment pas été ignoré, on n’a encore guère prêté attention à la manière dont les acteurs de la période ont interprété et réagi à une intégration mondiale qu’ils tenaient, eux aussi, pour partiellement responsable de la Révolution et du monde qu’elle avait construit.
L’histoire globale du xixe siècle a eu ses opposants, et si un cadre a été désigné comme le rival par excellence, chancelant mais tenace, de la mondialisation, c’est bien celui de la nation. Les histoires nationales enfermeraient nos méthodologies dans les bornes strictes de frontières abstraites, limiteraient le type même de questions autorisées aux historiens et chercheurs en sciences sociales et soumettraient tacitement toute la discipline à des modes d’enquête historique qui empêcheraient à de vastes pans de l’expérience humaine de trouver un récitFootnote 21. La fétichisation de la nation n’a pas été sans conséquence sur l’écriture de l’histoireFootnote 22. Pour autant, il est surprenant de voir ainsi désigner la nation comme l’ennemi numéro un de l’innovation historiographique, quand on voit combien d’autres échelles – individus, villes, continents, hémisphères ou empires coloniaux – ont été jugées compatibles avec les histoires globales, voire tenues pour les meilleures manières de les réaliser. Cela semble aussi injustifié d’un point de vue historique : les nations et le nationalisme, particulièrement en Europe, ont pris forme et, dans certains cas, atteint un premier apogée au moment précis où émergeaient de nouvelles formes de mondialisation. Certains des théoriciens précoces de la mondialisation (même s’ils ne l’appelaient pas forcément ainsi), de même que leurs critiques les plus féroces, fondaient en effet leurs analyses sur le rôle d’un nationalisme capable de détruire les anciens modes d’organisation mondiale. Les premières idées socialistes, qui devaient aboutir à la condamnation définitive par Karl Marx du capitalisme industriel, cherchent justement à démasquer un nationalisme bourgeois triomphant qui dirige (pour l’instant) la nouvelle mondialisation industrielle : tout en remplissant les coffres des États-nations au service d’une bourgeoisie nationale, le capitalisme mondial naturalise les frontières même qu’il déborde.
K. Marx avait évidemment raison. Moins de vingt ans après que Napoléon a esquissé peut-être le premier grand « découplage », voué à soutenir l’économie du continent au moyen d’un blocus contre la Grande-Bretagne, la France élève des frontières artificielles autour de son économie nationale, tandis que son empire colonial étend son influence européenne et mondiale. Rien de surprenant à cela : aussi impérialistes, transfrontalières voire mondiales qu’elles aient pu être, les ambitions économiques de Napoléon ont toujours visé à replacer la France au premier rang sur le continent et dans le monde. Le nationalisme économique et le protectionnisme qui ont suivi après la chute de l’Empire dans la première moitié du xixe siècle se nourrirent de ces expériences, tout en cherchant à profiter de l’expansion d’une économie mondiale. Quelques années plus tard, l’Allemand Friedrich List se rendit aux États-Unis pour y étudier le développement des infrastructures, avant de se tourner vers la France où il travailla à transposer son expérience aux côtés d’Adolphe Thiers. Si ce genre de voyage à travers le monde a certainement contribué à une nouvelle mondialisation des politiques et de l’expertise économiques, ils l’ont fait au service d’un nationalisme économique nouveau. Les doctrines économiques du xviiie siècle, écrit F. List, « ont toujours eu en vue l’humanité et les individus, non les nationsFootnote 23 ».
L’engagement de Thiers en faveur des tarifs douaniers, de la consolidation nationale de l’économie et d’une politique commerciale favorable à la France exerça une profonde influenceFootnote 24. Tout en demeurant extrêmement attaché à l’expansion impérialiste de la France en Méditerranée et au-delà, l’homme cultive également une véritable obsession pour ce que nous appellerions aujourd’hui la « relocalisation ». La dépendance de la France aux productions étrangères était, d’après lui, la conséquence des doctrines économiques dangereuses et infondées qui avaient dominé le siècle précédent. « Il s’agit des intérêts du pays », explique Thiers à propos de la capacité industrielle de la France, invoquant des « intérêts divers comme les productions du pays, […] intérêts que le gouvernement doit tous entendre, qu’il doit concilier s’il le peut mais qu’il doit protéger contre les empiètements des uns sur les autresFootnote 25 ». Cette économie politique nationale fut expressément conçue dans le but de contrecarrer les formes excessives de libéralisation économique et d’intégration internationale qui auraient contribué à ce qu’il appelle les excès du laissez-faire de la Révolution française : « Voilà le bel argument du laissez-faire et du laissez-passer, qui n’a jamais rien produit dans le mondeFootnote 26. »
Cette nouvelle économie politique, où la nation tient le premier rang, s’appuie également sur une remise en cause directe des hypothèses scientifiques qui sous-tendaient les modes antérieurs d’intégration mondiale. L’émergence des sciences sociales au xixe siècle s’est en effet construite contre la première « mondialisation » des Lumières et son universalisme abstrait, donnant naissance à une forme de nationalisme méthodologique contre lequel les chercheurs en sciences sociales luttent encore aujourd’huiFootnote 27. Dans le champ de la production historique, dominé par des figures comme Jules Michelet, François Guizot et Edgar Quinet, le roman national a permis au moins d’élever la France au-dessus des identités régionales et de la remettre au premier rang, dans un monde plus intégré. « J’aperçus la France. Elle avait des annales et non point une histoire » : ainsi J. Michelet condamne-t-il ses prédécesseurs des LumièresFootnote 28. Dans des termes qui nous semblent particulièrement familiers, il observe dans son Introduction à l’histoire universelle que le monde de son temps est « dans l’ouragan ; il va si vite, si vite, que le vertige prend aux plus fermes, et que toute poitrine en est oppressée ». Par conséquent, son histoire universelle, insiste-t-il, « part de haut et de loin ; ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France ». C’est si vrai que « ce petit livre pourrait aussi bien être intitulé : Introduction à l’histoire de France ; c’est à la France qu’il aboutit »Footnote 29.
Malgré leur dette indéniable envers leurs prédécesseurs du xviiie siècle, J. Michelet et ses disciples du xixe siècle n’eurent de cesse de répéter que le temps était venu d’une nouvelle histoire du monde où la France serait l’échelle de référence du savoir historique. Cette France mondiale prend acte des réalisations de la mondialisation dans le passé, mais privilégie la nation comme nouveau véhicule de l’intégration mondiale. La relation fusionnelle qu’entretient J. Michelet avec la France ne tourne pas tant le dos à l’universalisme et à l’histoire du monde qu’aux formes spécifiques qu’ils ont prises chez les historiens des Lumières, de l’essai d’Adam Ferguson sur la société civile au récit de Jean-Jacques Rousseau sur les origines de l’inégalitéFootnote 30. J. Michelet cherche à réorienter l’histoire universelle, à revoir la hiérarchisation des échelles permettant d’atteindre cet universel. Pour lui comme pour beaucoup de ses contemporains, il faut réécrire l’histoire universelle, la France en tête.
J. Michelet n’est assurément pas seul en son genre. Les conceptions globales de l’histoire et les processus de mondialisation n’ont évidemment pas attendu, pour exister, que les chercheurs en sciences sociales leur donnent ce nom, mais c’est justement pour cette raison que la naissance de la discipline marque une étape si importante dans les processus contradictoires de constitution du monde. L’apparition des sciences sociales en France résulte d’une critique des hypothèses « abstraites » et « métaphysiques » que des figures comme Auguste Comte considèrent comme au cœur de la philosophie des Lumières. A. Comte se gausse volontiers de ces générations insensées dont la perspective surplombante empêchait toute saisie concrète ou précise du « social » en tant que tel. La « société » qu’il étudie si scientifiquement est définitivement française. Le nationalisme méthodologique n’est pas une invention sui generis, qui tournerait le dos aux prétentions européennes à incarner l’humanité universelle héritée du xviiie siècle ; bien au contraire, il a précisément pour ambition de contrecarrer cette forme d’universalité aux contours cosmopolites pour en proposer une autre, enracinée dans une société donnée. Les leçons et les modèles qu’une société fournit au monde découlent de son implantation délibérée dans le contexte national. Comme l’affirme A. Comte dans le quatrième volume de sa Philosophie positive, les excès de la Révolution française sont le résultat de « l’élaboration philosophique de cette doctrine, qu’on peut voir partout uniformément dominée par l’étrange notion métaphysique d’un prétendu état de nature, type primordial et invariable de tout état socialFootnote 31 ». L’évolution de la littérature peut se prêter au même genre d’analyse. Quoique des références mondiales traversent les fictions du célèbre docteur ès sciences sociales Honoré de Balzac, lui-même présente son œuvre comme l’héritière de naturalistes comme le comte de Buffon, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et Georges Cuvier. Mais la transition qu’il opère entre les espèces zoologiques de ses prédécesseurs et les espèces sociales de La comédie humaine aboutit à la nationalisation des catégories scientifiques mêmes dont il revendique la filiation : « Si quelques savants n’admettent pas encore que l’Animalité se transborde dans l’Humanité par un immense courant de vie, affirme-t-il, l’épicier devient certainement pair de FranceFootnote 32. » Par ce glissement de l’universalité de l’animal au profil social d’un membre de la chambre haute du Parlement français, Balzac nationalise bel et bien un projet scientifique au départ universel.
Comme Balzac invite à le penser, la question est aussi politique. Après avoir allumé la flamme de la Révolution et donné voix à un universalisme indivisible, le continent, brièvement dominé et unifié par l’un des grands héritiers de 1789, se trouve à nouveau divisé au cours de la Restauration. Dans le sillage du Premier Empire napoléonien, le congrès de Vienne instaure, en 1815, un système hybride où une Europe éclatée se met en place tandis que la monarchie est restaurée en France. Le rêve d’une nouvelle Europe unifiée s’effondre aussi rapidement qu’il était devenu réalitéFootnote 33. La désagrégation du premier projet d’intégration européenne n’est pas sans conséquences. L’« étatisation » de la société française va désormais de pair avec un processus de nationalisation qui répond aussi aux forces de mondialisation si puissantes du siècle précédentFootnote 34. Loin d’être neutre donc, cette étatisation a été façonnée par les idéologies rivales qui ont animé les régimes successifs de la première moitié du xixe siècle en France. Car il faut ici dépasser les clichés : malgré leur souci des droits individuels et leur scepticisme envers certaines formes d’intervention de l’État, les libéraux ont contribué au renforcement de l’État en soutenant l’expansion coloniale qui a elle-même durablement transformé les contours du commerce mondial. On le sait aujourd’hui, en dépit de son engagement pour les libertés individuelles en France – ou plutôt à cause de lui –, Alexis de Tocqueville a soutenu l’expansion impérialiste en Algérie afin de renforcer la France comme nation et de consolider sa place en Europe et dans le mondeFootnote 35. Celui qui parle de « la démocratie qui remplit le monde » dans le manuscrit original de De la démocratie en Amérique Footnote 36 plaide également pour un impérialisme agressif : ce n’est qu’en s’adonnant aux formes de guerre impérialiste les plus odieuses que la France saura consolider sa fierté et sa grandeur nationales. Le libéralisme du xixe siècle s’est donc révélé particulièrement favorable aux systèmes mondiaux fondés sur une répartition inéquitable des droits politiques et économiques : étatisation, impérialisme et mondialisation avancent d’un même pas.
Avec le temps, ces idéaux libéraux ont été confrontés à d’autres thématiques nées de la Révolution française et, notamment, à la notion de souveraineté populaire. Que celle-ci ne soit jamais conçue à l’échelle du monde mais ait pris racine dans le contexte de « nations » a profondément influencé la manière dont la mondialisation a été vécue et s’est développée. L’idée de construire un dèmos à l’échelle d’un État aussi vaste que la France est déjà intimidante, de sorte que, même lorsque la démocratie s’installe à l’échelle internationale au milieu du xixe siècle, on peine à imaginer un mode d’organisation démocratique à l’échelle du continent – sans parler du monde entier. Dans le concept d’« auto-gouvernement », auto s’entend de façon résolument nationale. Par conséquent, l’équilibre précaire qui s’était établi entre souveraineté et mondialisation sous la monarchie, à la fin du xviiie siècle, ne parvient pas vraiment à se stabiliser à l’époque post-révolutionnaireFootnote 37. Au contraire, la construction d’une souveraineté populaire vient alimenter des idées quant au caractère national, à la passion de l’égalité à l’intérieur des frontières françaises et au développement d’un esprit « pratique » dans le contexte d’une mondialisation accélérée.
La République est sans aucun doute le régime qui a permis d’accommoder souveraineté populaire, nationalisme insurrectionnel et pressions mondiales croissantes. Une telle conjonction devient ainsi un marqueur du républicanisme français. Paradoxalement, d’autres États européens et atlantiques partagent ce nouvel investissement républicain, bien qu’ils refusent à leurs périphéries coloniales l’accès au même engagement politique. De ce point de vue, le républicanisme français de la première moitié du xixe siècle contribue également à désintégrer, rediriger et réajuster les processus d’intégration mondiale qui avaient structuré le siècle précédent. Par une ironie de l’histoire, les révoltes qui secouent l’Europe dans les années 1830 et 1840 accompagnent elles aussi ces processus. Sans être nationalistes au sens actuel du terme, des républicains convaincus comme Alexandre Ledru-Rollin, Louis Blanc et François-Vincent Raspail combattent pour une France plus juste, pour la dévolution du pouvoir au peuple français, pour la défense des intérêts des travailleurs français et pour une humanité plus juste. Dans la première moitié du xixe siècle, les réformes électorales, l’élargissement du suffrage, les nouveaux comités de correspondance et les appels à la régulation sociale renforcent peu à peu le poids de l’administration nationale. Si l’on espérait que les idéaux socialistes et démocratiques nés en France puissent inspirer d’autres nations, leur existence même exigeait toutefois, à un certain niveau, le développement d’une solidarité française qui avait cruellement manqué aux monarchies d’Ancien Régime en Europe.
L’époque du Premier Empire et les décennies qui suivirent ont été le témoin de ce que l’on pourrait appeler une « globalisation déglobalisante », soit un moment où l’intégration mondiale ne s’arrête certes pas, mais où les échelles d’appartenance et les processus mondiaux sont perçus comme des influences contradictoires. Ces forces ont radicalement transformé les connexions mondiales en les refaçonnant au moins partiellement autour de nouvelles préoccupations nationales. Si l’on veut saisir plus largement les événements de la première moitié du xixe siècle et l’histoire globale de l’Europe, il est extrêmement important de mettre en évidence les mouvements opposés voire régressifs qui ont entravé, façonné et modifié les processus de mondialisation. Les lignes qui précèdent esquissent quelques-unes des manières dont ont évolué les conceptions de la mondialisation dans l’histoire de l’Europe avant le tournant global. Aujourd’hui, écrire l’histoire de l’Europe suppose une approche profondément réflexive quant à la manière dont les échelles auxquelles nous concevons nos interactions politiques, sociales et mondiales ont été historiquement construites. Ce que nous appelons histoire globale – et qui a pour but de déceler les connexions mondiales et de révéler des réseaux internationaux et mondiaux cachés – s’inscrit dans une généalogie de longue durée, qui doit faire partie intégrante de l’écriture de cette histoire heurtée, portée par des vents changeants et, parfois, contraires.