À partir d’une réflexion menée sur la « culture de la prévention » qui caractérise les sociétés occidentales contemporaines, ce livre tente de retrouver les multiples facettes d’une « culture omniprésente et sophistiquée de la prévention » (p. 7) telle qu’elle s’élabore dans la péninsule italienne au début de l’époque moderne. Le savoir préventif est un aspect crucial de la tradition médicale occidentale depuis ses origines. Profondément inscrit dans la culture hippocratique reprise et développée par Galien, il jouit d’un succès renouvelé au Moyen Âge. Il s’élabore en grande partie dans les cours italiennes et se diffuse avec la prolifération des regimina sanitatis (régimes de santé) Footnote 1. Cet ouvrage montre que les changements qui affectent la médecine lors de la prétendue « Renaissance médicale » du xvie siècle – l’essor de l’anatomie, le rôle accordé à l’observation dans la pratique thérapeutique, etc. – sont loin d’affaiblir la réflexion portant sur les normes nécessaires au maintien d’une bonne santé et à l’éloignement de la maladie et de la mort. Bien au contraire, de 1500 à 1650 environ, non seulement la prévention joue un rôle de premier plan dans la production médicale et les pratiques médicales savantes, mais elle devient aussi une préoccupation quotidienne dans différents groupes sociaux.
En mettant l’accent sur la prévention, le volume redonne sa place à un aspect fondamental du savoir médical de l’époque moderne, alors même qu’une certaine prédilection des historiens pour les côtés les plus interventionnistes de l’activité des médecins l’avait longtemps laissé dans l’ombre. Mais Sandra Cavallo et Tessa Storey ne se limitent pas à réfléchir à l’élaboration d’un savoir médical préventif moderne en relation avec la tradition médicale qui le précède, à travers un examen de la littérature sur la question. Si les regimina sanitatis publiés dans le contexte italien entre 1500 et 1650 constituent le noyau dur de l’étude, leur analyse est croisée avec celle de sources qui permettent de s’interroger sur l’application concrète des normes au sein des différents groupes sociaux (des nobles et des cardinaux aux prostituées). Rome en particulier, choisie par les auteures « non seulement pour son importance en tant que centre de développement intellectuel, médical et culturel, mais aussi pour l’existence d’une tradition historiographique sans égal aussi bien autour de la culture matérielle de la ville que de son milieu médical à l’époque moderne » (p. 10), constitue le principal terrain à partir duquel il est possible d’interroger le va-et-vient entre le savoir médical, les impératifs économiques, les habitudes quotidiennes et les goûts personnels dans la définition d’une nouvelle « culture de la prévention ». En faisant dialoguer les réflexions issues du renouvellement de l’histoire sociale et culturelle de la médecine avec les suggestions méthodologiques de l’histoire matérielle et de la consommation, l’ouvrage porte un regard particulièrement innovant sur la relation au corps et à la santé dans les sociétés italiennes de la première modernité.
Dans la première partie de l’ouvrage sont présentés les cadres généraux de l’étude, les sources utilisées et les méthodes prises en compte pour permettre la réflexion. Cavallo et Storey proposent tout d’abord une vue d’ensemble de la littérature susceptible de véhiculer un savoir préventif : les régimes de santé en particulier, mais aussi des textes qui ne sont pas strictement médicaux tels que les livres de recettes, les manuels pour bien administrer la maison (oeconomia) et ceux qui concernent l’éducation de la jeune noblesse. Leurs contenus, leurs caractéristiques physiques et formelles ainsi que leur réception tiennent compte des transformations qui affectent la péninsule italienne à partir du xvie siècle sur les plans culturels (avec la diffusion de l’imprimé et l’affirmation de nouvelles pratiques de lecture, la redécouverte des classiques et les contacts avec des cultures lointaines), sociaux (avec l’émergence d’une nouvelle élite urbaine) et religieux (avec le « disciplinement post-tridentin Footnote 2 »).
Les auteures abordent ensuite un sujet sensible pour les historiens de la médecine depuis l’étude pionnière de Roy Porter, avec la question : « est-ce que les recommandations étaient mises en pratique ? » (p. 48) Footnote 3. Parmi les sources utilisées pour analyser le passage de l’étude de la médecine préventive à celle de la « culture de la prévention », la correspondance privée entre plusieurs membres d’une famille originaire de la Romagne qui s’affirme à Rome au début du xviie siècle – les Spada Veralli – leur permet de mesurer l’application et l’appropriation des prescriptions sanitaires, ainsi que les résistances que les milieux de la noblesse en ascension leur opposent. L’examen de quatre-vingt-dix inventaires de biens d’individus issus de milieux sociaux différents, de même que l’analyse d’objets du quotidien, de peintures et de gravures éclairent non seulement la diffusion de certaines pratiques sanitaires mais aussi la manière dont celles-ci se transforment en fonction de l’évolution du goût, des comportements et des habitudes de consommation. Ils permettent en somme d’explorer les différentes facettes d’une « culture matérielle de la santé » (p. 61).
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à différents aspects de la vie quotidienne dont, à l’époque, on faisait dépendre la santé, ces six res non naturales essentielles dans la « culture de la prévention » : l’air, comme élément essentiel de la relation entre l’homme et l’environnement, le sommeil et le repos, l’exercice physique, les passions de l’âme avec notamment l’allegrezza, le régime alimentaire et les boissons en particulier, et, enfin, l’évacuation et la réplétion. Un tel schéma illustre la complexité de la conception du système-corps et de sa relation à l’environnement à cette époque. Si la médecine humorale reste le cadre de référence, elle n’est pas le seul système d’interprétation. Les vapeurs et les organes spécifiques attirent également l’attention des médecins et des non-spécialistes. En outre, l’exploration de ces différents aspects de la vie, où les prescriptions des médecins sont confrontées aux mœurs quotidiennes, montre l’influence réciproque qui existe entre la réflexion médicale, l’affirmation de nouvelles valeurs (laïques ou religieuses) et la manière dont les individus conçoivent leur environnement et organisent leur vie. Par ailleurs, elle permet de relever des tensions entre l’évolution des goûts et des comportements et certaines indications bien enracinées dans la tradition médicale, comme celles qui concernent le sommeil et la sieste de l’après-midi, un objet de négociation entre des patients enthousiastes et des médecins qui se méfient de cette pratique.
Ce livre innovant dans le panorama de l’histoire des pratiques et des savoirs médicaux de l’époque moderne opère d’importants déplacements tout en ouvrant des pistes de réflexion encore inexplorées. Tout d’abord, en se penchant sur une « culture de la prévention » au sens large, il invite à élargir la carte des « lieux de médecine » qui incluent les maisons privées très peu explorées jusqu’à présent par les historiens de la médecine et, quand c’est le cas, exclusivement en ce qui concerne la sphère du traitement (traitements domestiques, automédication…). Ensuite, l’accent mis sur la confrontation entre les prescriptions médicales et leur application ajoute de nouveaux éléments de compréhension du rapport entre les médecins et leurs clients – non pas des malades mais des individus en bonne santé. Il éclaire certaines dynamiques de fonctionnement particulières du medical market place (marché thérapeutique) du début de l’époque moderne. Enfin, travailler sur les savoirs préventifs permet de s’engouffrer dans la sphère privée et de montrer toute la plasticité, la perméabilité, mais aussi la capacité de pénétration du savoir médical. Cette étude ouvre ainsi la voie à une nouvelle lecture de la catégorie débattue de « médicalisation ».