La philosophie post-Tractatus de Ludwig Wittgenstein — marquée par des œuvres comme les Recherches philosophiques, la Grammaire philosophique et De la certitude — met en scène une pluralité irréductible de jeux de langage et de formes de vie. Cette pluralité a souvent été interprétée comme la marque d’un relativisme : relativisme des raisons, des concepts, de la vérité, voire de la réalité elle-même. Wittgenstein semblerait ainsi nous condamner à une mosaïque de pratiques et de « cadres » incommensurables, entre lesquels il n’y aurait plus de critère commun. C’est précisément ce diagnostic que je voudrais contester.
Pour comprendre pourquoi ce diagnostic paraît si naturel, il est utile d’en reconstruire la logique à partir des six traits caractéristiques du relativisme distingués par Maria Baghramian et Annalisa Coliva (Reference Baghramian and Coliva2019, p. 24-33).
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1. Non-absolutisme : Wittgenstein rejette les fondements absolus, comme dans De la certitude (Reference Wittgenstein2006, § 204, 253 et 341), où les certitudes ne sont pas fondées, mais ancrées dans les croyances.
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2. Dépendance : Le sens dépend des jeux de langage et formes de vie, comme le montrent les Recherches philosophiques (Reference Wittgenstein2014, § 23) : « L’expression “jeu de langage” doit ici faire ressortir que parler un langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie. »
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3. Multiplicité : Wittgenstein reconnaît la pluralité des jeux de langage, des formes de vie et des schèmes conceptuels dans de nombreux passages de ses écrits tardifs.
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4. Incompatibilité : Dans « Remarques sur “Le Rameau d’or” de Frazer » (Reference Wittgenstein1977), Wittgenstein reproche à James George Frazer de manquer l’autre vie, en tentant d’interpréter des rites à partir de son cadre culturel.
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5. Égale validité : Différents jeux sont valides pour leurs fins, comme dans Remarques sur les fondements des mathématiques (Reference Wittgenstein1983, §§ 149-151).
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6. Non-neutralité : Pas de critères externes pour trancher, comme dans De la certitude (Reference Wittgenstein2006, § 92 et §§ 608-612).
Une première source de confusion tient toutefois à ce qu’on entend par « relativisme ». Dans ce qui suit, je distinguerai trois thèses souvent projetées sur Wittgenstein : un relativisme conceptuel, selon lequel les concepts varient de manière telle qu’il n’existerait pas de point de vue neutre d’où comparer des « schèmes conceptuels » différents ; un relativisme ontologique, pour lequel la réalité elle-même serait dépendante de formes de vie ou de cadres linguistiques ; enfin, un relativisme aléthique, qui ferait de la vérité une propriété relative à un système de normes ou à un contexte d’évaluation. L’idée directrice de cet article est que la reconnaissance wittgensteinienne d’une pluralité de formes de vie n’implique aucune de ces formes de relativisme, dès lors qu’on prend au sérieux ce que j’appellerai son contextualisme pragmatique.
Pour préciser l’enjeu, il faut en outre dissiper un présupposé qui biaise souvent le débat dès son point de départ : la pluralité n’implique pas encore la relativité. La relativité relève d’une relation (A est relatif à B) ; la pluralité, en elle-même, n’entraîne pas une telle relation. Ainsi, reconnaître une pluralité de pratiques, de normes, de manières de parler et d’agir n’équivaut pas à soutenir que ce qui vaut « pour nous » ne vaudrait plus « pour eux », ni que les normes, une fois rapportées à des usages, deviendraient ipso facto relativisées. C’est ce glissement — plus que la pluralité wittgensteinienne elle-même — qui demande à être mis à l’épreuve.
Je défends la thèse selon laquelle le dernier Wittgenstein soutient le contextualisme pragmatique : le contexte n’est pas un paramètre externe qui relativiserait des normes déjà constituées ; il est l’horizon d’opérations réglées à l’intérieur desquelles se détermine ce qui compte comme sens, correction, justification et, lorsque c’est pertinent, vérité. Cette lecture de Wittgenstein rejoint le contextualisme radical de Charles Travis, selon lequel les phrases ne déterminent pas par elles-mêmes une condition de vérité unique, parce que ce qu’elles disent dépend de la compréhension pertinente (understanding) du prédicat à l’occasion (Travis, Reference Travis2008, p. 152). La thèse du contextualisme radical s’inspire des derniers écrits de Wittgenstein (Travis, Reference Travis2001, p. 35 ; Reference Travis2008, p. 70). Le contextualisme pragmatique se fonde ainsi sur cette lecture travisienne de Wittgenstein, afin de rendre compte de la dépendance contextuelle : l’usage du langage est une pratique nécessairement située.
Pour illustrer le contextualisme pragmatique, il faut clarifier le rôle de trois expressions wittgensteiniennes. Un jeu de langage désigne une activité réglée dans laquelle des expressions ont leur usage (et donc leur sens) ; une forme de vie renvoie à l’arrière-plan de pratiques humaines (réactions, apprentissages, institutions, manières de faire) sans lequel les jeux de langage ne fonctionneraient pas ; la grammaire, enfin, ne désigne pas d’abord une théorie linguistique, mais l’ensemble des règles d’usage qui fixent les conditions de correction d’une expression dans un jeu de langage. Ces expressions servent ainsi à décrire la pluralité des usages, mais aussi à exhiber la normativité immanente à ces usages, sans recourir à un étalon externe.
L’article procède en trois temps. La section 1 reconstruit les arguments qui font de cette pluralité un relativisme (conceptuel, ontologique ou aléthique) et examine les réponses classiques. La section 2 établit l’outillage méthodologique nécessaire — notamment la différence entre l’emploi descriptif et l’emploi opératoire de nos notions — afin d’éviter les glissements qui alimentent la lecture relativiste. Les sections 3 et 4 montrent, enfin, comment le contextualisme pragmatique peut reconnaître la pluralité des pratiques sans convertir cette pluralité en relativité.
1. Relativisme à l’examen : accusation et défense dans la dernière philosophie de Wittgenstein
Le dernier Wittgenstein est souvent accusé de relativisme, une interprétation qui émerge dès les années 1950 et persiste dans les débats contemporains. J’appelle « accusation de relativisme » la thèse selon laquelle la pluralité des pratiques entraîne une absence de critères de correction trans-contextuels. La section 1.1 reconstruit deux familles d’arguments ; la section 1.2 examine trois familles de réponses.
1.1. Les accusations relativistes
Les accusations de relativisme adressées au dernier Wittgenstein reposent, de manière récurrente, sur un même constat interprétatif : les critères de correction (de ce qui compte comme une raison, une preuve, une faute, une justification) seraient internes à des pratiques déterminées — jeux de langage, grammaires, formes de vie —, de sorte qu’il n’existerait pas de point de vue trans-contextuel permettant de comparer, hiérarchiser ou arbitrer entre des pratiques hétérogènes. L’argument relativiste ne se contente donc pas d’enregistrer une pluralité descriptive ; il franchit un pas normatif : si les critères sont constitutivement internes à une forme de vie, alors aucune pratique ne pourrait prétendre à une autorité rationnelle supérieure à une autre. Cette conclusion prend au moins deux formes, que l’on peut distinguer sans préjuger de leur validité.
(I) Une première famille d’arguments, inaugurée par Peter Winch, fait du wittgensteinisme une théorie où la rationalité est inséparable du cadre pratique qui en fixe les critères. Dans The Idea of a Social Science and Its Relation to Philosophy, Winch lit l’expression « forme de vie » comme l’arrière-plan de pratiques sociales et linguistiques au sein duquel se déterminent les critères de logique et de rationalité. Il en conclut que ces critères ne dérivent pas directement de « la réalité », mais de la pratique humaine elle-même : « Les critères de logique ne sont pas une conséquence directe de la nature de la réalité, mais sont relatifs aux formes de vie humaines » (Winch, Reference Winch2009, p. 57 ; je traduis). La conséquence alléguée est décisive : si les critères sont internes à une forme de vie, alors l’idée d’une évaluation externe, neutre et générale — c’est-à-dire indépendante de toute pratique déterminée — devient illusoire. Winch appuie cette thèse sur des exemples anthropologiques : les pratiques rituelles décrites par Frazer ne doivent pas être évaluées selon la rationalité scientifique occidentale, puisqu’il existe des « manières de vivre multiples et concurrentes, chacune offrant une conception différente de l’intelligibilité du monde » (Winch, Reference Winch2009, p. 119 ; je traduis).
C’est précisément ce déplacement — des critères supposément « objectifs » vers des critères internes — qui nourrit l’accusation de relativisme. Ernest Gellner radicalise cette inquiétude en reprochant à Wittgenstein une « épistémologie populiste » : la connaissance se dissoudrait dans des conventions locales, sans critère objectif ; et la philosophie « résoudrait » un problème abstrait en le relativisant aux formes de vie, au prix d’un aveuglement à des enjeux sociaux et politiques concrets (Gellner, Reference Gellner1998, p. 74). Roger Trigg, dans la même veine, voit dans le contextualisme wittgensteinien une menace contre l’idée même de rationalité : en refusant une raison « sans préjugés », en brouillant la distinction entre sujet et objet de connaissance, et en faisant dépendre les normes d’une forme de vie, Wittgenstein conduirait à relativiser la rationalité elle-même (Trigg, Reference Trigg1990). Dans cette première famille, le noyau de l’accusation est donc le suivant : puisque les critères de rationalité sont internes à une forme de vie et qu’il n’existe pas d’étalon neutre, la rationalité elle-même devient relative.
(II) Une seconde famille d’arguments part non plus d’exemples anthropologiques, mais du phénomène du désaccord persistant entre cadres normatifs. Martin Kusch en propose une version explicite sous la forme d’un relativisme épistémologique positif. Son point de départ est que certaines divergences ne portent pas sur des hypothèses isolées, mais sur des certitudes de fond — les « gonds » (hinges) de De la certitude — qui structurent ce que chaque partie admettra comme raison ou justification. En s’appuyant sur l’idée que ces gonds peuvent diverger entre formes de vie (Kusch renvoie notamment à De la certitude, § 341), Kusch soutient qu’en l’absence de critères communs, un relativisme rationnel devient non seulement possible, mais intellectuellement respectable : la pluralité des normes n’est pas un accident, mais une nécessité, et le relativisme constituerait une réponse légitime à la persistance du désaccord (Kusch, Reference Kusch2013).
Ici, la conclusion relativiste n’est pas principalement : « tout se vaut », mais plutôt : il n’existe pas de tribunal commun apte à départager des pratiques dont les conditions de justification ne se recouvrent pas. L’argument a donc une structure différente : la divergence des « gonds » entraîne une divergence des raisons admissibles, ce qui conduit à un désaccord sans arbitrage commun et débouche sur un relativisme épistémique.
1.2. Les défenses classiques et leurs limites
Il convient à présent d’examiner trois arguments principaux par lesquels les défenseurs du dernier Wittgenstein répondent à l’accusation de relativisme. Je distinguerai trois réponses récurrentes : (I) la concession d’un relativisme conceptuel « bénin », (II) le recours au naturalisme libéral, (III) la lecture contextualiste.
(I) Même parmi des lecteurs globalement favorables au dernier Wittgenstein, certains concèdent qu’on peut lui attribuer une forme de relativisme, à condition d’en limiter la portée : il s’agirait d’un relativisme conceptuel « bénin ». Dans cette veine, Peter Hacker (Reference Hacker1996), Michael Lynch (Reference Lynch1997), Hans-Johann Glock (Reference Glock2007) et Robert Arrington (Reference Arrington1989) soutiennent que la pluralité wittgensteinienne autorise l’idée suivante : le contenu des concepts varie avec un « schème conceptuel », au sens minimal où Baghramian et Coliva définissent le relativisme conceptuel (Reference Baghramian and Coliva2019, p. 155). Même si Wittgenstein ne parle pas lui-même de « schème conceptuel » — notion volontiers associée à Willard Van Orman Quine —, Glock propose que la grammaire wittgensteinienne puisse jouer un rôle analogue : elle borne ce qu’il est possible de dire du monde (Glock, Reference Glock2007, p. 377). D’où, corrélativement, une pluralité de manières de concevoir la réalité et, par là, une pluralité de « conceptions du monde » (world-views) enracinées dans des formes de vie (Lynch, Reference Lynch1997, p. 426).
Ce relativisme serait toutefois « bénin » parce qu’il ne toucherait ni la vérité ni la réalité. Sur le plan aléthique, Hacker cherche à neutraliser la transition du relativisme conceptuel vers un relativisme de la vérité en distinguant (a) ce qui est dit, (b) l’acte de le dire, (c) ce qui est accompli en le disant, et (d) le véhicule linguistique par lequel on l’exprime (Hacker, Reference Hacker1996, p. 299-300). On peut varier (d) sans que (a) devienne relatif : une fois les critères fixés dans un jeu de langage, l’énoncé est vrai ou faux de manière non relative. Sur le plan ontologique, la même ligne s’appuie sur l’autonomie de la grammaire : « Une rose, quel que soit le nom qu’on lui attribue, conserve la même odeur… » (Hacker, Reference Hacker1996, p. 290 ; je traduis). Tant que l’on s’en tient à ce niveau, le relativisme conceptuel n’entraîne ni relativisme aléthique ni relativisme ontologique (Vinten, Reference Vinten2020, p. 29).
Mais la solidité de cette « domestication » est discutable. D’une part, si l’on affirme que le contenu de l’énoncé dépend d’un schème conceptuel, il devient difficile d’expliquer pourquoi la vérité de cet énoncé n’en dépendrait pas aussi : la dépendance conceptuelle paraît réintroduire, au moins indirectement, une forme de relativité aléthique. D’autre part, la même structure menace de se répercuter sur le plan épistémologique : si le schème détermine « ce qu’il y a à connaître », la connaissance semble dépendre de ce schème. C’est ici que la clarification de ce qu’est un concept devient décisive : si, avec Jocelyn Benoist (Reference Benoist2011), on insiste sur le fait qu’un concept est d’abord un rapport normatif à ce qui n’est pas conceptuel, alors la tentation de faire porter le relativisme sur des « schèmes » déjà constitués doit être requalifiée. Enfin, et surtout, il n’est pas certain que Wittgenstein adopte le relativisme conceptuel au sens qu’en donne Quine : dans une perspective pragmatique et contextualiste, un terme ne devient concept qu’en étant effectivement employé dans des situations déterminées ; la dépendance pertinente est alors celle de l’usage à son contexte, plutôt que celle d’un contenu à un schème conceptuel. C’est cette alternative — dépendance à la pratique plutôt qu’au schème — que la section 2 devra établir.
La stratégie du relativisme conceptuel « bénin » a le mérite de dissiper l’inférence hâtive qui ferait passer de la pluralité grammaticale à une pluralité de réalités ; mais elle laisse intact le point décisif de l’accusation, à savoir le statut normatif de la grammaire et, corrélativement, la question de savoir si la variation des cadres d’usage peut ou non redessiner les conditions de correction.
(II) La défense la plus couramment avancée pour disculper le dernier Wittgenstein de l’accusation de relativisme consiste à mettre en avant la conception naturaliste de sa dernière philosophie. Il semble l’annoncer dans les § 25 et 415 des Recherches philosophiques : « Donner des ordres, poser des questions, raconter, bavarder, tout cela fait partie de notre histoire naturelle, tout comme marcher, manger, boire, jouer » (§ 25) ; « Ce que nous proposons, ce sont à proprement parler des remarques sur l’histoire naturelle des hommes » (§ 415).
Il ne s’agit pas du naturalisme réductionniste, mais d’un naturalisme libéral (McDowell, Reference McDowell1994 ; Reference McDowell1998). Chez John McDowell, le naturalisme libéral consiste à affirmer à la fois la « première » nature biologique, et la « seconde » nature qui se définit par l’ensemble des dispositions (pratiques, conceptuelles, normatives) qu’un individu acquiert par formation (Bildung). Il se trouve ainsi que la vie humaine est structurée par des raisons. Hilary Putnam, de son côté, oppose le naturalisme libéral aux formes « scientistes » qui visent à forcer toute explication dans des modèles des sciences naturelles (Putnam, Reference Putnam2015).
Dans ce qui suivra, je n’entends pas réfuter le naturalisme libéral en tant que tel, ni nier l’importance de l’« histoire naturelle des êtres humains » dans la lecture de Wittgenstein. Mon objectif est plus limité : montrer pourquoi l’appel au naturalisme, tel qu’il est mobilisé par certains commentateurs, ne suffit pas à lui seul à dissiper les soupçons de relativisme.
Selon Paul O’Grady, le naturalisme constitue l’antidote du relativisme (O’Grady, Reference O’Grady2004). Danièle Moyal-Sharrock refuse d’attribuer à Wittgenstein une position relativiste, notamment en matière de connaissance. Elle voit dans le naturalisme wittgensteinien une réponse structurée à l’accusation de relativisme, à savoir le naturalisme. D’abord, il existerait des comportements communs à l’humanité, condition de possibilité de la tradition comme de la critique ; ensuite, des faits fondamentaux de la nature qui résistent aux permutations conceptuelles ; enfin, des certitudes universelles — entendues comme des certitudes partagées à l’échelle du monde humain — qui rendent possible la vérification. Sur cette base, Moyal-Sharrock affirme qu’il est possible de reconnaître un pluralisme descriptif des formes de vie sans souscrire ni à un relativisme aléthique ni à un relativisme de la rationalité (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017).
Dans ses travaux (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock2015 ; Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017), le pivot de son argumentation en faveur de certitudes universelles est le § 99 de De la certitude, où Wittgenstein écrit que « le lit de la rivière est constitué en partie de roche dure, qui ne subit aucune altération ou seulement une altération imperceptible, et en partie de sable, que l’eau emporte ou dépose ici et là » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein2006, § 99). Selon Moyal-Sharrock, Wittgenstein permettrait de « combattre » le relativisme parce qu’il existerait des charnières — qu’elle identifie à des certitudes universelles — telles que « j’ai un corps », « le monde existe », « les êtres humains expriment des sentiments » (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017, p. 226-227 ; je traduis). Ces certitudes universelles ne seraient pas des hypothèses empiriques, mais des repères grammaticaux, en ce sens qu’elles se situent « au fond de toute question et de toute pensée » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein2006, § 415). Le qualificatif d’« universelles » ne renverrait pas à une validité dans tous les mondes possibles, mais à un partage à travers le monde humain. Dans cette perspective, ces charnières sont ancrées dans des faits « universellement élémentaires » (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017, p. 227) de la nature humaine, dont le pivot est le comportement humain commun (naître, grandir, souffrir, apprendre à parler, manifester des émotions, etc.), lequel fonctionnerait comme système de référence pour comprendre une langue et une forme de vie étrangères (cf. RP, § 206Footnote 1 ). C’est pourquoi elle soutient que l’unité de la forme de vie humaine marque un « point d’arrêt » (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017, p. 227) pour le relativisme.
Cette lecture du § 99 demeure toutefois contestable. Wittgenstein y mentionne à la fois la roche dure et le sable. L’interprétation standard de ce paragraphe consiste ainsi à souligner la plasticité grammaticale : ce qui joue aujourd’hui le rôle de charnière peut, dans d’autres circonstances, devenir une proposition empirique soumise à vérification. L’exemple canonique est celui du § 286 de De la certitude, où Wittgenstein écrit : « Nous tous croyons qu’il n’est pas possible d’aller sur la lune » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein2006, § 286), quinze ans avant les premiers pas de Neil Armstrong. Une proposition qui pouvait fonctionner, à une époque donnée, comme charnière, perd ce statut dès lors que l’évolution des pratiques, des techniques et des preuves la requalifie : elle devient alors, pour ainsi dire, une proposition évaluable en termes de vérité et de fausseté. Sous cet angle, postuler des certitudes universelles à partir du § 99 risque de figer ce que Wittgenstein décrit au contraire comme un jeu de déplacements entre propositions charnières et propositions empiriques. Une telle fixation me semble donc difficile à concilier avec le propos wittgensteinien.
Par ailleurs, Moyal-Sharrock distingue une forme de vie proprement humaine et des formes de vie socio-historiques (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock2015, p. 39). Elle s’appuie notamment sur la distinction proposée par Stanley Cavell (Reference Cavell2009) entre une forme de vie « verticale » (au sens biologique) et une forme de vie « horizontale » (au sens ethnologique). Selon elle, la forme de vie proprement humaine garantirait une intelligibilité minimale grâce à laquelle nous pouvons interpréter une langue étrangère, reconnaître la douleur, comprendre des ordres, etc.
Or, à supposer cet argument recevable, il ne réfute au mieux qu’une thèse d’incommensurabilité radicale entre systèmes épistémiques ; il ne touche pas le relativisme des critères, c’est-à-dire la relativité des normes inhérentes aux pratiques. Les critères en question sont des articulations normatives internes à des institutions. Ainsi, dans le cas du mariage, entendu comme institution fondatrice de la famille dans de nombreuses sociétés, la naturalité des rapports sexuels se trouve transformée en une relation culturellement informée et normativement déterminée. On voit alors comment un arrière-plan anthropologique (sexualité, reproduction, conservation de la vie, etc.) se déploie en pratiques concrètes irréductibles à cette base. Or, l’arrière-plan anthropologique ne détermine en rien les coutumes matrimoniales : monogamie, polygamie, pacte civil de solidarité, concubinage, etc. Chacune de ces formes d’union constitue une pratique normative dont les normes internes proviennent de communautés historiques distinctes, et se révèlent, en ce sens, relatives à des formes de vie différentes. Je ne conteste pas l’existence de régularités anthropologiques robustes (naissance, vulnérabilité, dépendance, apprentissage, etc.) ; je conteste seulement qu’elles puissent, en tant que telles, fournir un critère normatif permettant de rendre compte des pratiques concrètes.
Dès lors que l’on reconnaît l’irréductibilité de ces pratiques concrètes à la forme de vie proprement humaine, la tentation relativiste réapparaît inévitablement : (i) dépendance aux systèmes de normes ; (ii) variabilité des systèmes ; (iii) égalité entre systèmes concurrents.
Enfin, Moyal-Sharrock semble soutenir que la forme de vie proprement humaine fournirait un critère « objectif » permettant d’évaluer des systèmes concurrents, certains pouvant être jugés pauvres, inhumains, etc. (Moyal-Sharrock, Reference Moyal-Sharrock, Kanzian, Kletzl, Mitterer and Neges2017, p. 230). Une telle tentative d’évaluation externe soulève deux objections. D’une part, elle paraît peu wittgensteinienne : dans les « Remarques sur “Le Rameau d’orˮ de Frazer », Wittgenstein encourage une attitude de retenue, de respect et de tolérance envers des formes de vie étrangères, plutôt qu’une disqualification au nom d’un étalon supposé neutre. D’autre part, elle tend à réintroduire un universalisme substantiel : une condition de sens (l’intelligibilité minimale) est transformée en norme évaluative, ce qui conduit corrélativement à reléguer certaines différences hors de l’humain. Le naturalisme, mobilisé comme antidote au relativisme, risque alors de fonctionner comme un dispositif d’exclusion conceptuelle. Autrement dit, on transforme un seuil minimal d’intelligibilité (condition de description) en norme, puis on traite ce qui résiste à nos catégories comme déficient plutôt que simplement autre.
Le recours au naturalisme permet de borner certaines lectures radicales du relativisme en rappelant l’existence de contraintes anthropologiques et de régularités de l’histoire naturelle humaine ; mais il ne résout pas pour autant le cœur de l’objection relativiste, puisqu’il laisse ouverte la question de l’arbitrage normatif entre pratiques lorsque les critères de justification demeurent internes à des formes de vie différentes.
(III) Le troisième type de réponse à l’accusation de relativisme consiste à faire valoir que la dépendance au contexte, loin d’autoriser la conclusion relativiste, permet au contraire d’expliquer comment une pluralité de pratiques demeure compatible avec des normes de correction effectives. À première vue, le contextualisme semble toutefois nourrir la tentation relativiste : si le contexte est le siège des normes, et si les contextes varient avec la pluralité des jeux de langage et des formes de vie, ne risque-t-on pas de conclure que ce qui est correct, rationnel ou vrai l’est seulement relativement à un contexte ? C’est précisément ce point qu’il faut clarifier, car le mot « contextualisme » recouvre des thèses hétérogènes.
On peut, à titre de repère, distinguer un contextualisme épistémique (portant sur la justification) et un contextualisme pragmatique (portant sur l’usage). Chez Michael Williams, par exemple, l’idée centrale n’est pas que la justification dépend d’un système de croyances pris globalement, mais qu’elle dépend de paramètres de situation : le type de défi adressé, ce qui est en jeu, les présuppositions admises, et la distribution de la charge de la preuve. En s’appuyant sur De la certitude, Williams propose ainsi de déplacer l’analyse de la justification vers les conditions dans lesquelles un doute est intelligible et une demande de raisons est pertinente.
Cependant, pour Williams, ce déplacement ne suffit pas, à lui seul, à dissiper la menace relativiste. Tous les contextes ne se valent pas, dans la mesure où les présuppositions d’une enquête sont révisables : une pratique peut être critiquée non seulement de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur, à la lumière d’autres résultats et d’autres méthodes — par exemple, lorsque l’on confronte l’astrologie à des standards épistémiques concurrents.
Le contextualisme pragmatique du dernier Wittgenstein que je voudrais mettre en lumière se distingue du contextualisme de la justification, en ce qu’il porte sur le langage, et non sur la connaissance.
Ensuite, là où le contextualisme de la justification introduit une relation de dépendance (la justification dépend du contexte), le contextualisme pragmatique wittgensteinien n’a pas besoin de postuler une telle relation. Il soutient plutôt que parler n’est jamais seulement énoncer des mots, mais une pratique. Le contexte n’est pas un simple décor ; il est l’horizon normatif où se déploient jeux de langage, grammaire et formes de vie — un espace d’accords partagés par les humains, tant dans ce qu’ils disent que sur ce qu’ils disent. Il n’y a pas, d’un côté, la pratique et, de l’autre, le contexte — comme si la pratique pouvait subsister indépendamment d’un contexte. En revanche, la pratique est contextuelle : le contexte lui est inhérentFootnote 2 . C’est ainsi que le contextualisme pragmatique se distingue aussi du contextualisme sémantique, selon lequel les éléments du contexte s’ajoutent au contenu de l’énoncé. Le contextualisme pragmatique soutient que le contenu d’un énoncé ne se limite pas à sa forme linguistique, mais dépend d’éléments contextuels qui en constituent des paramètres de détermination. Le sens varie ainsi selon le locuteur, l’auditoire, le temps, le lieu, etc. Des phrases apparemment complètes, comme « Il pleut » ou « Je suis prêt », n’acquièrent une signification précise que dans un contexte donné.
Dans la perspective du contextualisme pragmatique, les normes n’existent pas d’abord comme des standards surplombants, puis comme des standards « relativisés » au cas ; elles prennent forme dans des manières de faire réglées — donc dans des usages. C’est en ce sens que les expressions wittgensteiniennes de « jeu de langage », de « forme de vie » et de « grammaire » ne doivent pas être comprises seulement comme des désignations descriptives, mais comme des instruments conceptuels permettant d’exhiber la normativité inhérente à la pratique linguistique.
Afin de rendre compte du contextualisme pragmatique, il faut encore distinguer — ce sera l’objet de la section 2 — l’usage descriptif et l’usage opératoire des concepts comme « jeu de langage », « forme de vie » et « grammaire » qui articulent la pluralité de formes de vie et la pratique contextualisée. C’est seulement à cette condition que le contextualisme pragmatique peut apparaître comme une réponse déterminée à l’accusation de relativisme : il reconduit la normativité aux formes effectives de l’usage, au lieu de la traiter comme un étalon externe ou comme un simple point de vue concurrent.
2. L’usage opératoire et l’usage descriptif : comment décrire la vie humaine selon Wittgenstein
L’appareil conceptuel introduit par le dernier Wittgenstein repose sur la distinction entre l’usage opératoire et l’usage descriptif des expressions « jeu de langage », « forme de vie » et « grammaire ». Ces expressions possèdent ces deux usages, chacun contribuant à la description du rapport entre l’homme et la réalitéFootnote 3 . D’une part, dans leur usage descriptif, ces expressions renvoient à des règles d’usage, ou à un schème conceptuel, qui demeurent autonomes par rapport à la réalité. D’autre part, dans leur usage opératoire, elles désignent le lieu normatif au sein duquel se déroule la pratique linguistique (Benoist, Reference Benoist, Ferrarese and Laugier2018). De ce point de vue, les règles sont arbitraires, mais leurs applications ne le sont pas. En d’autres termes, l’usage descriptif consiste à décrire des pratiques et des énoncés qui sont l’objet de description, et l’usage opératoire consiste à fixer le cadre de description ou d’évaluation.
L’usage opératoire et l’usage descriptif sont introduits au § 50 des Recherches philosophiques, à travers la distinction entre « méthode de mesure » et « résultat de mesure », ainsi qu’entre « le moyen de représentation » et « la représentation » :
Il est une chose dont on ne peut dire ni qu’elle mesure 1 m, ni qu’elle ne mesure pas 1 m, c’est le mètre étalon de Paris. — Mais en disant cela, nous n’avons naturellement attribué aucune propriété surprenante au mètre étalon, nous avons seulement caractérisé son rôle particulier dans le jeu de la mesure au moyen de la règle graduée. (RP, § 50)
Dans le jeu de mesure courant, le mètre étalon n’est pas représentable : il fixe la règle de mesure. Le mètre étalon est un objet paradigmatique ou le moyen de représentation, et il ne peut pas être représenté dans ce jeu-ci. Dans un autre jeu, celui de la métrologie, on peut le représenter ou le mesurer. Le mètre étalon cesse alors d’être un objet paradigmatique et devient un objet d’expérience que l’on peut représenter, par exemple lorsque l’on cherche à le comparer au système impérial. La distinction entre « le moyen de représentation » et « la représentation » est de nature grammaticale : elle porte sur le rôle tenu dans un jeu.
De même, dans leur usage opératoire, « forme de vie », « jeu de langage » et « grammaire » constituent le moyen de représentation ou les normes d’usage qui sont désormais intrinsèques à la pratique. Dans leur usage descriptif, on change de jeu et on prend ces moyens pour objets de représentation, afin de les décrire. La pluralité des moyens n’entraîne pas une relativité de la pratique décrite. En revanche, une pratique n’admet aucune relativité.
Dans leur usage opératoire, les expressions « forme de vie » et « jeu de langage » jouent un rôle essentiel dans le développement de la dernière philosophie de Wittgenstein. La thèse pragmatique s’énonce ainsi : « La signification d’un mot, c’est son usage. » Depuis Le cahier bleu et le cahier brun, Wittgenstein ne cesse de promouvoir l’idée fondamentale selon laquelle « un mot n’a pas un sens qui lui est donné, pour ainsi dire, par une puissance indépendante de nous ; de sorte qu’il pourrait ainsi y avoir une sorte de recherche scientifique sur ce que le mot veut réellement dire » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein1996, p. 71). Il est tentant de réduire cette idée fondamentale à un slogan : « La signification d’un mot, c’est son usage. » Or, comme le souligne Jacques Bouveresse, ce n’est pas du tout ce qu’il cherche à transmettre. En affirmant que la signification d’un mot est son usage, Wittgenstein n’énonce pas une théorie, mais indique l’endroit où nous devons chercher lorsqu’il s’agit de saisir la signification (Bouveresse, Reference Bouveresse1998, p. 153).
Il reste à élucider la conception pragmatique de la signification. Au § 116 des Recherches philosophiques, Wittgenstein déclare : « Nous reconduisons les mots de leur usage métaphysique à leur usage ordinaireFootnote 4 » (RP, § 116). Ici, il s’agit de comprendre ce que signifie l’ordinaire et en quoi il se distingue de l’usage métaphysique. Par « usage métaphysique », Wittgenstein entend la tentation d’étudier les mots et les expressions indépendamment de leur emploi effectif dans un contexte déterminé : « Les problèmes philosophiques surgissent lorsque le langage est en vacances » (RP, § 38). Le § 38 entreprend de dénoncer le paradigme de la nomination, qui consiste à s’interroger sur le nom à l’état isolé, comme s’il était doté d’un pouvoir intrinsèque de nomination. La caractéristique d’un tel usage métaphysique du nom est d’interroger celui-ci en dehors de toute situation d’utilisation concrète.
Au langage « en vacances » s’oppose le langage « au travail ». Wittgenstein constate que l’erreur commise par les philosophes est d’oublier qu’un mot a le sens que l’on lui a donné. En fait, il n’y a pas de nom qui puisse se rapporter à l’objet en amont et indépendamment du fait d’être effectivement utilisé dans un contexte concret. La relation entre le nom et l’objet qu’il désigne ne peut s’établir que lorsque l’on parvient à l’utiliser pour nommer quelque chose.
Le langage « au travail » est donc celui qui est mis en jeu dans une forme ou une autre d’« accomplissement normatif » (Benoist, Reference Benoist2021, p. 48). Nommer, par exemple, est l’un des accomplissements normatifs qui se réalisent au moyen du langage : donner le nom « chien » à ce que je suis en train de voir, c’est lui attribuer une norme sous laquelle cet objet est désormais parlé et pensé. Wittgenstein caractérise ainsi le rapport normatif entre le langage et la réalité :
L’accord, l’harmonie entre la pensée et la réalité consiste en ceci que, quand je dis à tort d’une chose qu’elle est rouge, elle n’est pas rouge pour autant. Et si je veux expliquer à quelqu’un le mot « rouge » dans la phrase : « Cela n’est pas rouge », je lui montre quelque chose de rouge. (RP, § 429)
La possibilité de qualifier quelque chose de « non rouge » repose sur le fait que le terme « rouge » a un sens dont la normativité détermine les circonstances et modalités d’application aux objets du monde. Ce sens est déterminé par un usage régi par des normes, qui modélise l’application correcte du mot aux entités du réel.
Pour Wittgenstein, ces normes sont incarnées par les jeux de langage. Dans plusieurs passages des Recherches philosophiques, il les décrit comme des objets de comparaison (RP, § 81, 130 et 131). En particulier, au § 131, il précise : « [N]ous ne pourrons éviter l’ineptie ou la vacuité dans nos assertions qu’en présentant le modèle comme un objet de comparaison — comme une règle de mesure, pour ainsi dire ; et non comme une idée préconçue à laquelle la réalité devrait correspondre. » En comparant les jeux de langage à une règle de mesure, il devient évident que Wittgenstein adopte un usage opératoire de l’expression « jeu de langage », désignant ainsi le moyen de représentation par lequel la pratique linguistique se révèle intelligible.
Lorsqu’il s’agit de décrire une pratique linguistique, cette description s’effectue en la comparant aux jeux de langage, lesquels incarnent les attentes quant à l’usage approprié des mots, dans la mesure où ces derniers s’inscrivent comme des mouvements au sein de jeux de langage spécifiques. En d’autres termes, les jeux de langage esquissent ce que l’on attendrait ou devrait atteindre par le mot. Ainsi, lorsque quelqu’un affirme que « cela n’est pas rouge », il indique que l’application du mot « rouge » dans ce contexte précis ne correspond pas aux attentes normatives de son usage telles que prescrites par un jeu de langage particulier.
Néanmoins, il convient de souligner que les jeux de langage modélisent la pratique linguistique sans la déterminer. Pour Wittgenstein, aucune règle ne peut, en soi, fixer de manière absolue notre emploi des mots (RP, § 201). Wittgenstein prend l’exemple du tennis, qui est une pratique normée, mais, comme il l’explique, « il n’existe pas non plus de règles déterminant à quelle hauteur, par exemple, on est autorisé à lancer la balle au tennis ou avec quelle force » (RP, § 68).
Il est tout aussi indéniable que la pratique linguistique est normative, comme nous l’avons vu précédemment. C’est là que l’on pourrait constater le « paradoxe des règles », mis en avant notamment par Saul Kripke dans Wittgenstein on Rules and Private Language (1982). Or, si l’on prend « jeu de langage » dans son usage opératoire, le paradoxe est mal posé. Les règles sont inhérentes à la pratique : il n’y a pas, d’un côté, la pratique et, de l’autre, les règles. Pour le dire autrement, il n’y a de règles qu’en tant que règles d’une pratique. Dès lors, il est impropre de concevoir la relation à la règle sur le modèle d’une obéissance, laquelle supposerait au moins deux termes.
Wittgenstein élargit l’expression « jeu de langage » à l’expression « forme de vie » afin de caractériser l’accord sur l’usage des signes dans celle-ci, englobant l’ensemble des jeux de langage, qu’ils soient descriptifs, performatifs ou expressifs (RP, § 23). La forme de vie ne se limite pas aux attentes concernant l’usage des mots, mais elle comprend également les multiples rapports que les individus établissent avec la réalité et avec autrui, rapports qui prennent forme par l’intermédiaire de l’usage du langage.
« Dis-tu donc que l’accord entre les hommes décide du vrai et du faux ? » — C’est ce que les hommes disent qui est vrai et faux ; et c’est dans le langage que les hommes s’accordent. Cet accord n’est pas un consensus d’opinion, mais de forme de vie. (RP, § 241)
Pour qu’il y ait compréhension mutuelle au moyen du langage, il faut qu’il y ait non seulement accord sur les définitions, mais encore (si étrange que cela puisse apparaître) sur le jugement. Cela semble abolir la logique, mais il n’en est rien. — C’est une chose de décrire une méthode de mesure, et c’en est une autre de trouver et formuler les résultats d’une mesure. Mais ce que nous nommons « mesurer » est également déterminé par une certaine constance dans le résultat des mesures. (RP, § 242)
L’expression « forme de vie » désigne à la fois une méthode de mesure et les résultats obtenus par cette mesure. Dans son usage opératoire, la forme de vie constitue le cadre normatif à partir duquel les individus énoncent le vrai et le faux. De la même manière que l’acte de mesurer ne peut s’accomplir sans le système de mesure, la pratique linguistique ne peut être envisagée sans prendre en compte la forme de vie.
Dans l’usage opératoire, l’expression « forme de vie » ne peut être définie qu’en relation avec la pratique linguistique. Comme le dit Wittgenstein : « Se représenter un langage, c’est se représenter une forme de vie » (RP, § 19). Dans le cadre de la représentation de la pratique linguistique, il n’y a donc pas lieu de séparer la pratique linguistique de la forme de vie — on ne peut que les distinguer. En effet, cette dernière est dénuée de contenu propre et ne sert qu’à rendre intelligible la pratique linguistique.
Que ce soient les « jeux de langage » ou la « forme de vie », on peut les représenter comme des accords dans ce que et sur ce que les individus disent et font. Concernant la forme de vie, elle est décrite comme un « système de référence par lequel nous interprétons une langue qui nous est étrangère » (RP, § 206). Lorsqu’on la représente — c’est-à-dire en dehors de la pratique linguistique effective —, on représente des normes établies conventionnellement, que Wittgenstein désigne par le terme de « grammaire ». Cette grammaire se caractérise par son statut d’invention humaine et son autonomie par rapport à la réalité.
Il ne s’agit pas de situer le langage en dehors du monde, ni de le concevoir comme un « empire dans un empire ». Pour Wittgenstein, le langage fait intégralement partie du monde qu’il dit. Ce qu’il importe de souligner, c’est que la relation entre le langage et le monde n’est pas une simple correspondance isomorphe. L’insistance sur l’autonomie de la grammaire vise à écarter l’illusion philosophique selon laquelle le schème conceptuel serait une représentation fidèle de la réalité. D’un côté, la grammaire organise le discours en amont et indépendamment de la référence ; de l’autre, la réalité demeure ce qu’elle est indépendamment de l’esprit humain. Le rapport entre l’homme et la réalité ne peut se construire que lorsqu’il utilise le langage pour dire quelque chose. Cet usage doit s’accorder davantage à la vie, reflétant, pour ainsi dire, la conception du monde partagée par les individus au sein d’une même communauté linguistique.
À travers l’analogie du mètre étalon de Paris, Wittgenstein conçoit deux usages possibles des expressions « jeu de langage », « forme de vie » et « grammaire », à savoir l’usage opératoire et l’usage descriptif, lesquels s’expliquent par la distinction entre « moyen de représentation » et « représentation ». Autrement dit : dans l’usage opératoire, ces expressions fonctionnent comme une règle de mesure ; dans l’usage descriptif, on prend cette règle elle-même pour objet.
Dans leur usage descriptif, ces expressions établissent un rapport sémantique en désignant des éléments concrets :
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1. Les jeux de langage renvoient aux diverses combinaisons possibles de signes et de phrases ;
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2. Une forme de vie constitue le système de référence qui nous permet de comprendre une langue étrangère ;
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3. La grammaire recouvre les règles rendant possibles les opérations logiques ou géométriques (telle l’équivalence ¬¬p = p).
Dans leur usage opératoire, ces mêmes termes deviennent des cadres conceptuels :
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1. Les jeux de langage offrent des objets de comparaison pour évaluer la pertinence d’un usage au sein d’une communauté ;
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2. La forme de vie désigne l’horizon normatif où se déploie l’activité linguistique ;
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3. La grammaire renvoie à la constitution normative interne de l’usage des mots.
La distinction entre usage opératoire et usage descriptif permet de répondre au défi relativiste. Dans l’usage opératoire, « jeu de langage », « forme de vie » et « grammaire » ne désignent pas un arrière-plan auquel le sens serait relatif : ils explicitent les normes d’usage par lesquelles une pratique linguistique se réalise. C’est pourquoi l’usage opératoire dissout le schème relativiste de la dépendance. L’usage descriptif, en revanche, ne fait que rendre manifeste la pluralité irréductible des pratiques ; cette pluralité n’implique pas, à elle seule, une relativisation du sens.
3. Les frontières du langage : ni le relativisme conceptuel ni le relativisme ontologique
Lorsque Wittgenstein fait un usage descriptif des expressions « jeu de langage » et « forme de vie », cet usage nous amène au-delà du cadre pragmatique, vers une représentation des jeux de langage collectifs acquis par l’apprentissage et déployés dans la pratique commune. Wittgenstein reconnaît non seulement l’existence des différents jeux de langage et des formes de vie, mais affirme également que ceux-ci apportent des mesures différentes de la réalité, comme il l’explicite dans les Remarques sur les fondements des mathématiques :
Mais comment pourrais-je leur montrer que — comme je dirais — celui qui achète une pile dont la base est plus large n’achète pas réellement plus de bois ? — Je prendrais par exemple une pile petite d’après eux et la transformerais en une grosse en disposant les rondins autrement. Ceci pourrait les convaincre — mais peut-être diraient-ils : « Oui, maintenant il y a beaucoup de bois et ça coûte plus » — et l’affaire se terminerait ainsi. Dans ce cas nous dirions : c’est simplement que par « beaucoup de bois » et « peu de bois » vous n’entendez pas la même chose que nous ; et vous avez un tout autre système de paiement. (RFM, I, § 150)Footnote 5
Mettant en avant la pluralité des systèmes de paiement ou des schèmes conceptuels, c’est l’un des passages qui suscite une lecture relativiste chez le dernier Wittgenstein, qu’il s’agisse du relativisme ontologique ou du relativisme conceptuel.
Selon Paul O’Grady, on y trouve une forme de relativisme modérée, celle de relativisme ontologique, générée précisément par la pluralité des schèmes conceptuels. O’Grady considère que le monde ne nous est pas donné de manière pré-conceptualisée ; nos schèmes conceptuels déterminent l’inventaire des entités que nous reconnaissons (O’Grady, Reference O’Grady2004, p. 325). La pluralité de schèmes conceptuels engendre donc nécessairement une pluralité de constitutions ontologiques. Il est devenu évident que son raisonnement suit celui de Quine, qui affirme la relativité ontologique, au sens où les entités n’existent que relativement à un langage ou une théorie de fond (Quine, Reference Quine1968, p. 205).
Si la pluralité de schèmes conceptuels entraîne le relativisme ontologique, on comprend pourquoi Donald Davidson rejette l’idée d’une telle pluralité. L’un des risques qu’il identifie est que « ce qui est considéré comme réel dans un système peut ne pas l’être dans un autre » (Davidson, Reference Davidson1973, p. 5). Son objection principale est toutefois plus radicale : l’idée même d’une pluralité de schèmes conceptuels n’est pas intelligible.
Pour répondre à cette objection, il convient de se référer à la thèse de l’autonomie de la grammaire que de nombreux philosophes, comme Peter Hacker et Hans-Johann Glock, évoquent pour défaire le relativisme ontologique. Prenant la grammaire comme objet de la représentation, Wittgenstein la définit comme l’ensemble des usages des mots qui déterminent le rapport normatif à la réalité.
« Les règles grammaticales sont arbitraires » veut dire : leur fin n’est pas (par exemple) de correspondre à l’essence de la négation ou de la couleur — mais la fin de la négation ou de la couleur. Tout comme la fin des règles des échecs n’est pas de correspondre à l’essence des échecs, mais à la fin du jeu d’échecs.
Ou encore : — les règles des échecs ne doivent pas correspondre à la nature de la pièce « roi », car elles lui donnent cette essence. En revanche, bien sûr les règles de la cuisson et de la rôtisserie doivent correspondre à la nature de la viande. (Wittgenstein, Reference Wittgenstein1980, I, § 133)
Un énoncé grammatical ne comporte pas de contenu descriptif en soi, mais constitue la structure normative qui permet de formuler des énoncés susceptibles d’être utilisés pour parler de la réalité. Pour rappel, par « grammaire », j’entends ici la grammaire au sens wittgensteinien, soit les règles d’usage qui déterminent les conditions de correction d’une expression, et non une grammaire descriptive au sens linguistique ordinaire. En effet, la formule « rouge verdâtre » est une formule grammaticale qui prescrit un rapport normatif au monde des couleurs. Si l’on ne peut pas l’utiliser pour décrire la réalité, ce n’est pas parce qu’une telle couleur n’existe pas, mais parce que le système des couleurs — créé par les individus pour identifier ou reconnaître un type particulier d’expérience sensible — ne permet pas de situer la couleur rouge entre l’orange et le violet. Cette combinaison de mots est donc « exclue du langage, retirée de la circulation » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein1989, § 25).
Les règles d’usage sont conventionnelles, tandis que la réalité, quant à elle, ne l’est aucunement. L’autonomie de la grammaire implique donc également l’autonomie de la réalité par rapport au langage. Ainsi, le relativisme ontologique n’a pas sa place dans la dernière philosophie de Wittgenstein. Comme Hacker le remarque : « Une rose, quel que soit le nom qu’on lui attribue, conserve la même odeur, et cette odeur n’en demeure pas moins réelle, qu’elle soit désignée par un nom différent ou même qu’elle ne soit pas désignée du tout » (Hacker, Reference Hacker1996, p. 290 ; je traduis).
À première vue, ce relativisme conceptuel semble irréfutable et privilégié, notamment parce qu’il répond à la difficulté posée par le relativisme ontologique. Or, tout dépend de ce que l’on entend par « concept », surtout dans la philosophie tardive de Wittgenstein. La thèse ne tient que si l’on postule un concept déjà formé, antérieur à son application effective ; en l’appliquant, on applique à la réalité une conception du monde qui s’établit au sein d’une communauté particulière.
Or, tel n’est pas l’horizon wittgensteinien. Pour Wittgenstein, la signification d’un terme se trouve dans l’usage concret qui en est fait : il n’existe pas de concept en dehors de son application ; c’est l’acte même d’appliquer un terme qui le fait accéder au statut de concept.
En ce sens, il n’existe pas de concept « en soi » : seul l’usage détermine si un terme assume ou non une fonction conceptuelle. Comme le rappelle Benoist, suivant Wittgenstein, « un concept ne mesure pas son adéquation à la situation avant de s’appliquer ; il le fait d’ordinaire en s’appliquant, par le simple fait de s’appliquer » (Benoist, Reference Benoist2011, p. 153).
Représenter un concept revient donc toujours à représenter une pratique ; il s’agit d’appliquer un terme conceptuel à quelque chose dans un contexte particulier. C’est seulement dans l’application qu’un terme acquiert son contenu (que l’on peut évaluer en fonction de sa conformité au réel), et devient, à proprement parler, un concept.
La mise en œuvre d’un concept s’inscrit toujours dans une pratique régie par des normes. Comme le souligne Benoist (Reference Benoist2011, p. 152), cette pratique comporte deux versants normatifs. D’un côté, la normativité interne fixe les critères selon lesquels un cas satisfait ou non le concept ; cette norme constitue son essence même. De l’autre côté, la normativité externe délimite les conditions préalables qui rendent pertinente l’application de ces critères, c’est-à-dire le domaine où la demande de satisfaction a sens.
Il n’est pas possible de représenter un concept, ou plutôt l’application d’un concept, qui ne soit pas normalisée. Ces normes que l’on appelle la grammaire dans la terminologie wittgensteinienne sont le moyen de représentation par lequel un concept est représenté.
Ainsi, Wittgenstein affirme que « [l]’essence est exprimée par la grammaire » (RP, § 371). Il s’agit ici d’une essence qui se trouve du côté du langage, plutôt que du côté de la chose elle-même, comme Wittgenstein le précise : « [C]e n’est jamais la propriété de l’objet mais la caractéristique du concept qui est essentielle » (RFM, I, § 73). Elizabeth Anscombe définit la notion d’essence wittgensteinienne en termes de « ce qui compte comme ceci ou cela » : « L’essence n’est pas ce que je signifie ou ce dont je parle : c’est plutôt ce par quoi je comprends ou pense à (signifie), etc. » (Anscombe, Reference Anscombe2019, p. 133).
Wittgenstein souligne ensuite que « celui qui parle de l’essence ne fait que constater une convention » (RFM, I, § 74). Sans conteste, la grammaire est conventionnelle, mais cette conventionnalité vient en avalFootnote 6 . Comme il l’explique dans une leçon à Cambridge : « [L]es conventions présupposent les applications du langage ; elles ne parlent pas de l’application du langage » (Wittgenstein, Reference Wittgenstein1988, p. 14). Il s’agit alors de situer la grammaire au niveau de la pratique, dans la mesure où la grammaire lui est inhérente. Lorsqu’il est question de décrire ou d’analyser la pratique, la grammaire est opératoire — un moyen de représentation par lequel l’application du langage est figurée.
Il s’ensuit une asymétrie : l’ordre est d’abord l’usage, ensuite la grammaire. Comme moyen de représentation, la grammaire n’est pas elle-même représentable. La pratique ne dépend donc pas intrinsèquement de « sa » grammaire ; c’est au contraire la grammaire qui dépend de la pratique : elles sont distinctes sur le plan d’analyse mais non séparables.
Tant qu’un concept est pris dans la pratique qui en fixe les normes d’application, il n’est pas relativisé : il est déterminé par son usage. Dans ce registre, la grammaire n’est pas un objet représenté, mais une condition interne qui se manifeste dans l’application du concept. La pluralité n’apparaît que si l’on décrit ces grammaires comme des cadres comparables depuis un point de vue externe. Dans les deux cas, on ne retrouve pas la relation de dépendance exigée par le relativisme conceptuel (au sens où A dépendrait de B).
4. Relativisme ou contextualisme : dire le vrai
Il est incontestable que plusieurs passages des écrits tardifs de Wittgenstein se prêtent à une lecture relativiste de la vérité : le philosophe y laisse entendre que la valeur de vérité d’un énoncé dépend du jeu de langage auquel il appartientFootnote 7 . De plus, le contextualisme qu’il élabore dans sa dernière philosophie constituerait, selon John MacFarlane et Max Kölbel, le socle d’un relativisme aléthique : le contenu propositionnel découlerait entièrement du contexte qui en fixe les paramètres pertinents et, ce faisant, en détermine également la valeur de vérité.
Toutefois, le contextualisme pragmatique du dernier Wittgenstein permet de désamorcer cette objection sans renoncer à la pluralité de normes de la vérité. Affirmer qu’un énoncé est vrai ou faux et expliciter les normes qui gouvernent l’emploi du prédicat « vrai » relèvent, avons-nous souligné, de deux registres distincts. Le premier concerne la pratique, plus précisément l’application du « concept de vérité », tandis que le second se borne à décrire ses applications possibles (Bai, Reference Bai2023). De ce point de vue, le contextualisme wittgensteinien se démarque nettement du contextualisme défendu par MacFarlane et Kölbel en faveur du relativisme de la vérité. Il montre qu’une prise en compte du contexte n’entraîne pas un relativisme de la vérité, puisque l’application du concept de vérité demeure, en dernière analyse, absolue.
Wittgenstein définit la vérité comme ce qui caractérise ce que les hommes disent (RP, § 241). De là, on peut tenter de conclure que la vérité relève d’un concept : pour le dernier Wittgenstein, aucun mot — pas même « vrai » — n’est conceptuel en soi ; il le devient lorsqu’on l’emploie pour qualifier quelque chose de non conceptuel, c’est-à-dire un objet. Le concept de vérité n’émerge donc qu’au moment où l’on s’en sert pour décrire les énoncés produits par les locuteurs dans un contexte précis.
Reste à comprendre pourquoi « vrai » doit être tenu pour un concept. Cette question suppose de préciser ce que Wittgenstein entend par « concept ». Or, le philosophe refuse la démarche socratique consistant à en donner une définition générale (RP, § 371 et 383). Dans son cadre, les questions pertinentes deviennent : (1) que signifie posséder un concept ? ; (2) comment un concept se constitue-t-il ? (Glock, Reference Glock and Ahmed2010). La première porte sur les capacités qu’implique la maîtrise d’un concept ; je la laisse provisoirement de côté, faute de savoir encore si la vérité en est un. Nous nous concentrerons donc sur la seconde question. Là, Wittgenstein indique qu’il ne s’agit pas de décrire des processus mentaux — tâche dévolue aux sciences empiriques (RP, II, § xii) —, mais d’analyser le résultat de cette formation, à savoir l’usage effectif du terme (Schulte, Reference Schulte and Venturinha2010, p. 130).
D’abord, employer un concept ressort avant tout d’une technique d’usage du langage. À plusieurs reprises, Wittgenstein explicite que l’enquête ne porte pas sur un phénomène, mais sur un concept — autrement dit, sur la manière dont un mot s’emploie : « Nous n’analysons pas un phénomène (la pensée par exemple), mais un concept (celui de pensée par exemple), et donc l’application d’un mot » (RP, § 383). Dans la même veine : « C’est par le langage que tu as appris le concept de “douleur” » (RP, § 384). Le concept, au même titre que le langage, agit comme un instrument (RP, § 569) grâce auquel l’être humain se rapporte au monde. Comme Wittgenstein le souligne : « La limite de l’empirique — est la formation des concepts » (RFM, IV, § 29). La question n’est pas ici de proposer une théorie de la connaissance, mais d’élucider la grammaire du mot « vrai » dans nos pratiques linguistiques.
Cependant, il serait erroné de réduire le concept à l’usage du langage, notamment au modèle de la nomination. « Les nominalistes commettent l’erreur », dit Wittgenstein, « d’interpréter tous les mots comme des noms, et donc de ne pas décrire réellement leur usage […] » (RP, § 383). Il convient de souligner que « [c]e n’est pas dans chaque jeu de langage qu’il se produit quelque chose qu’on appellerait un “concept” » (RFM, I, § 71).
Là où un nom se contente de désigner une chose et où l’expression « j’ai mal » n’est qu’expressive, l’usage d’un concept relève d’une pratique descriptive (à l’exception des concepts mathématiques, qui, eux, sont prescriptifsFootnote 8 ). Le concept établit un critère de reconnaissance au sein de la pratique descriptive. Sans cette pratique, un mot n’est qu’un nom ; avec elle, il devient un instrument normatif qui ouvre un espace public de description et de raisonnement.
Dans la plupart des cas, une définition ostensive suffit à apprendre un nom. Imaginons qu’un enfant, en montrant une balle, dise : « Ceci est rouge. » Ici, « rouge » n’est qu’un nom : il se contente de désigner cette balle particulière, sans établir de critère pour décider si d’autres objets sont eux aussi rouges. En revanche, lorsque l’on enseigne à l’enfant la signification de « rouge » en lui présentant plusieurs échantillons, en faisant des comparaisons (balle rouge/balle verte) et en lui donnant des règles d’usage, c’est–à–dire sa grammaire, le mot « rouge » devient un concept. S’ouvre alors un espace de reconnaissance régi par une normativité partagée : on peut désormais juger si une fraise ou un feu de signalisation est rouge ou non à l’aune de ces critères.
Ainsi, dans la pratique, le concept devient opératoire : il fonctionne comme une image-paradigme d’une transition — comparaison, classement, opération. Pour Wittgenstein, « [l]es concepts nous conduisent à faire des recherches. Ils sont l’expression de notre intérêt et le dirigent » (RP, § 570).
En effet, nous considérons la vérité comme un concept parce que l’usage du prédicat « vrai » satisfait à tous les critères d’un concept, au sens de la ressemblance familiale wittgensteinienne. Cet usage répond à l’un de nos besoins fondamentaux : qualifier un énoncé selon une normativité partagée.
De surcroît, affirmer qu’un énoncé est vrai ne se réduit pas à lui apposer une simple étiquette ; cela ouvre un espace de reconnaissance normative fondé sur l’accord dans ce que les hommes disent et sur ce qu’ils disent. En tant que concept, la vérité possède une généralité qui la rend apte à s’appliquer à divers énoncés, tout comme le concept de « triangle » peut s’appliquer à des triangles particuliers.
Cela semble indiquer que Wittgenstein adopte une conception déflationniste de la vérité. La conception traditionnelle exige : (i) que la vérité soit une propriété, (ii) que cette propriété soit « substantielle » — donc susceptible d’une analyse profonde —, et (iii) que cette analyse explique nos méthodes de détection et la valeur épistémique du vrai (Horwich, Reference Horwich2008, p. 29). L’échec persistant des théories de la correspondance, de la cohérence, etc., invite toutefois à douter qu’une telle « substance » existe. C’est en réaction à cet échec que des auteurs comme A. J. Ayer (Reference Ayer1946), Frank Ramsey (Reference Ramsey1927), P. F. Strawson (Reference Strawson1950), Robert Brandom (Reference Brandom and Schantz2001) ou Paul Horwich (Reference Horwich1998) ont défendu diverses versions du déflationnisme, selon lequel la vérité n’a pas de propriété substantielle.
D’après Horwich, Wittgenstein défend un déflationnisme minimaliste (Horwich, Reference Horwich2016, p. 100). Au § 136 des Recherches philosophiques, il écrit : « “p est vrai” = p », illustrant la thèse centrale du déflationnisme : attribuer la vérité à une proposition revient simplement à l’énoncer. Wittgenstein signale en outre, dans la préface, l’influence décisive de Ramsey, partisan de la théorie de la redondance de « vrai ». Il est donc plausible de penser qu’il accepte l’idée selon laquelle ce prédicat n’ajoute rien au contenu sémantique de l’assertion. Sans renoncer à ce noyau déflationniste, Wittgenstein adopte — toujours selon Horwich — une posture minimaliste ; le mieux que l’on puisse dire est que l’usage ordinaire du mot « vrai » reste compatible avec un déflationnisme minimal. Dire que p est vrai ne fait pas autre chose que s’engager sur p selon la modalité d’assertion. Ce qui importe n’est pas une propriété dite « substantielle » de la vérité, mais les conditions d’usage du prédicat « vrai » dans un jeu donné.
En fait, selon certains philosophes contemporains, c’est précisément le déflationnisme de la vérité qui alimente le relativisme aléthique (Kölbel, Reference Kölbel2002, p. 70). À partir de cette conception déflationniste de la vérité, les relativistes contemporains exploitent précisément l’idée de dépendance contextuelle : à leurs yeux, la valeur de vérité ne dépend pas seulement du contexte d’énonciation (position que nous avons écartée), mais aussi du contexte d’évaluation, c’est-à-dire de la situation dans laquelle on décide si un énoncé est vrai ou faux.
Pour Kölbel, certains énoncés — ceux qui portent sur le goût, la valeur esthétique, morale ou culinaire, la probabilité ou la justification des croyances — admettent des désaccords sans faute (faultless disagreements) : « Le chocolat est délicieux » peut être vrai pour A et faux pour B, sans qu’aucun se trompe. La vérité ou la fausseté d’un tel énoncé varient selon des critères d’évaluation que Kölbel appelle « perspectives » (Kölbel, Reference Kölbel2002, p. 91). La valeur de vérité varie avec la perspective, qui se forme par les méthodes partagées d’acquisition de croyances et par les règles conversationnelles propres à une communauté. Ainsi, le relativisme que défend Kölbel porte non sur la variation du contenu selon le contexte d’énonciation, mais sur la relativité de sa valeur de vérité (Kölbel, Reference Kölbel2002, p. 72).
Parallèlement, selon MacFarlane, la vérité possède son propre contexte d’application, que ce dernier appelle « contexte d’évaluation » (context of assessment). Dès lors, on se trouve face à un relativisme aléthique : il existe au moins un énoncé dont la valeur de vérité dépend du contexte d’évaluation (MacFarlane, Reference MacFarlane2005, p. 311). MacFarlane distingue soigneusement ce contexte d’évaluation du contexte d’énonciation. D’une part, le temps peut influer sur l’évaluation d’un énoncé ; dans la logique temporelle, certains énoncés portant sur des futurs contingents n’acquièrent aucune valeur de vérité tant que l’événement n’est pas advenu (MacFarlane, Reference MacFarlane2003). D’autre part, comme Kölbel, MacFarlane souligne l’existence de désaccords « sans faute » concernant les énoncés de goût : pour A, « Le chocolat est délicieux » est vrai, alors que, pour B, il est faux. Dans ces deux cas de figure, l’hypothèse d’une vérité absolue se heurte à des difficultés ; d’où la nécessité, selon MacFarlane, d’adopter un relativisme de la vérité.
C’est là que le problème apparaît : la vérité ne porte plus sur le contenu, mais sur la perspective vis-à-vis du contenu. Comme l’observe Paul Boghossian (Reference Boghossian2006, p. 46), dès qu’une croyance semble fausse, il suffit de déplacer la perspective ; la vérité perd alors toute force normative.
La difficulté apparaît avec une acuité particulière au regard du contextualisme pragmatique de la philosophie post-Tractatus de Wittgenstein. D’abord, il n’est pas nécessaire de distinguer un contexte d’évaluation d’un contexte d’énonciation. Seule compte l’application du concept de vérité. Le contexte pertinent est donc celui de l’usage, dans lequel le concept de vérité noue une relation avec l’objet, afin d’acquérir pleinement sa dimension conceptuelle. Séparer le concept de vérité de l’objet auquel il se rapporte reviendrait à lui retirer toute raison d’être.
L’application du concept de vérité est, comme toute pratique, contextuelle. Distinguer « application contextuelle » d’« application dépendante » d’un contexte (Kölbel, MacFarlane) évite le relativisme : le contexte n’est pas un ajout externe, il est intrinsèque à l’application et au contenu. Ainsi, la vérité est contextuelle — elle n’est un concept que contextuellement ; hors contexte, parler de vérité n’a plus de sens.
Située dans une perspective pragmatique et contextualiste, la question de la vérité porte avant tout sur la manière dont les locuteurs emploient le mot « vrai » pour qualifier leurs propres énoncés. Autrement dit, le cœur du problème n’est pas « quelles sont les normes de la vérité ? », mais « comment ces normes sont-elles effectivement mises en œuvre dans un contexte donné ? ».
Il existe certes une pluralité de normes de vérité, chacune liée à un jeu de langage et à une forme de vie. Pourtant, analyser ces normes ne revient pas à analyser le concept même de vérité, tel qu’il est effectivement employé dans un contexte. Les normes jouent un rôle analogue à celui d’un système d’unités : elles cadrent l’activité, mais ne figurent pas dans le résultat. Ainsi, quand nous déclarons un énoncé « vrai », la relativité des normes reste en coulisses, tout comme le système métrique s’efface derrière la mesure affichée.
Le dernier Wittgenstein admet donc la pluralité de normes sans verser dans le relativisme aléthique. Chaque jeu de langage fixe des conditions de vérité propres ; une fois ces conditions satisfaites, la valeur attribuée à l’énoncé est déterminée et absolue. Comme le résume Benoist : « Il n’est de vérité (ou de fausseté) qu’absolue » (Benoist, Reference Benoist and Rivenc2019, p. 89).
Le dernier point à examiner touche à la grammaire même du concept de vérité. Kölbel et MacFarlane soutiennent le relativisme en évoquant l’existence d’énoncés subjectifs — en particulier ceux qui expriment un jugement de goût, tels que « Le chocolat est délicieux ». D’après eux, la valeur de vérité d’une telle phrase varierait avec la préférence individuelle. Or, aussitôt qu’on y regarde de près, on constate qu’un tel énoncé n’est « vrai » qu’à l’intérieur d’une perspective ou d’un contexte d’évaluation déterminé ; hors de ce cadre, la qualification de « vrai » ou de « faux » perd sa pertinence. Mais la vérité est par essence normative et, à ce titre, suppose la possibilité d’échec : un énoncé ne peut être dit vrai que s’il peut être faux.
Gottlob Frege dénonçait déjà l’impropriété qu’il y a à attribuer une valeur de vérité à des énoncés irréductiblement subjectifs, même lorsqu’ils prennent la forme grammaticale de l’assertion (Frege, Reference Frege1994, p. 233). Dans le même esprit, Wittgenstein souligne l’absence de valeur de vérité des énoncés psychologiques à la première personne (RP, § 244 et 246). Dire « J’ai mal » ou « Je suis anxieux » ne revient pas à décrire un fait susceptible de vérification ; c’est plutôt exprimer un état. Ces énoncés, inaccessibles à la corroboration ou à la réfutation, se situent donc hors du champ de la vérité et de la fausseté. Puisque le « vrai » est un concept normé, il y aura des situations d’inapplicabilité : des contextes où l’on ne joue pas le jeu assertorique. Dans ces cas, on ne relativise pas la vérité ; on constate simplement que le prédicat « vrai » y est inopérant — comme un pion d’échecs hors de l’échiquier. Le recours aux jugements subjectifs ne justifie nullement un relativisme de la vérité : il montre plutôt qu’il existe des tournures linguistiques qui, dépourvues d’enjeu normatif, échappent tout simplement à l’alternative vrai/faux.
Ainsi compris, le contextualisme pragmatique reconnaît la pluralité de moyens et de normes sans entraîner de relativisme aléthique : dès que les conditions d’usage sont fixées, le sens se voit déterminé ainsi que sa valeur de vérité.
5. Conclusion
En examinant successivement, dans la section 1, les arguments qui imputent au dernier Wittgenstein un relativisme conceptuel, ontologique ou aléthique, puis en montrant l’insuffisance des répliques naturalistes fondées sur l’« histoire naturelle », cette étude a dégagé la nécessité d’une troisième voie : le contextualisme pragmatique. La section 2 a précisé cette stratégie en distinguant l’usage descriptif et l’usage opératoire des expressions de « jeu de langage », de « grammaire » et de « forme de vie » : selon l’usage descriptif, ces termes cartographient l’irréductible pluralité de pratiques ; selon l’usage opératoire, ils instituent les normes internes qui règlent, de l’intérieur, la signification, la correction et la valeur de vérité. Forte de ce double registre, la section 3 a montré que les relativismes conceptuel et ontologique s’effondrent : la grammaire n’est pas un miroir de mondes concurrents, mais la condition même de toute description ; la pluralité langagière n’entraîne donc aucune fragmentation du réel. Enfin, la section 4 a affronté le relativisme de la vérité : en retraçant la grammaire du terme « vrai » dans nos pratiques ordinaires, elle a établi qu’une fois qu’un énoncé est évalué, sa valeur est absolue.
Ainsi, loin d’imposer un fondement externe ou de sombrer dans le « tout se vaut », la philosophie du langage ordinaire de Wittgenstein conjugue la reconnaissance d’une pluralité de formes de vie avec une normativité immanente aux pratiques. Le contextualisme pragmatique s’avère donc la meilleure voie pour défendre le dernier Wittgenstein contre l’accusation de relativisme, tout en conservant ce qui fait la richesse descriptive de son approche : une vision kaléidoscopique du monde où la diversité des usages n’abolit ni la vérité ni la rationalité.
Remerciements
Je tiens à remercier Jocelyn Benoist, Pierre Fasula, Sandra Laugier et Albane Smilga pour les discussions auxquelles cet article a donné lieu. Une première version de ce travail a été présentée lors du workshop international de l’IRP RPRCCT, puis dans le cadre du « Séminaire Wittgenstein » à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je remercie également les personnes présentes à ces deux occasions pour leurs remarques et leurs objections. Enfin, j’adresse mes remerciements aux deux lecteurs anonymes pour leurs commentaires attentifs.
Conflits d’intérêts
L’auteure n’en déclare aucun.