Depuis les travaux pionniers de Jacques Gélis dans les années 1980, essentiellement consacrés aux xviie et xviiie siècles Footnote 1, il n’y a pas eu de recherche de grande ampleur sur les sages-femmes Footnote 2. L’ouvrage de Nathalie Sage Pranchère, issu d’une thèse de doctorat, vient combler avec brio un vide considérable. L’auteure, qui avait déjà publié une étude sur l’école de sages-femmes de Tulle Footnote 3, montre ici comment les matrones et autres accoucheuses de la fin du xviiie siècle, auxiliaires de la naissance souvent vilipendées, sans instruction, muent peu à peu pour former une profession médicale unifiée au début du xxe siècle. Elle s’appuie sur le dépouillement quasi exhaustif de sources concernant toutes les écoles de sages-femmes et l’exercice des nouvelles praticiennes : archives nationales, archives départementales (séries M, X, N) – souvent peu classées – de 63 départements, archives municipales (Lyon et Bourg-en-Bresse) et nombreux ouvrages imprimés. Plusieurs annexes font de ce livre un ouvrage de référence : index détaillé, cartes chronologiques par département sur les modalités de formation des sages-femmes, tableau récapitulatif des étapes de la formation obstétricale (entre 1790 et 1917) pour chaque département, bibliographie des publications des sages-femmes au xixe siècle, bibliographie française et internationale sur les sages-femmes du xviiie au xxe siècle.
La démonstration suit un plan à la fois chronologique et thématique, à travers neuf chapitres, en commençant par les débuts d’une politique d’encadrement de la naissance après la mission d’Angélique du Coudray de 1759 à 1783, suivie de cours temporaires assurés par les chirurgiens locaux. Fonctionnant dans une bonne partie du royaume, ces leçons prérévolutionnaires, où le démonstrateur et l’élève sage-femme deviennent des figures familières, annoncent déjà les cours et les écoles du xixe siècle. En 1786, la grande enquête du Contrôle général des finances montre que les sages-femmes instruites sont en général appréciées et que les matrones « sans principes » sont aussi estimées. Deux ans plus tard, les cahiers de doléances sont moins nuancés : on évoque l’« impéritie meurtrière », la « routine aveugle » et la « coupable ignorance » des matrones, rendues responsables d’une hécatombe des mères et des nouveau-nés. Cette condamnation brutale, lieu commun du discours politique et médical jusque vers 1840, est destinée en fait à souligner l’urgence d’une large mise en place des cours d’accouchement.
Après la Révolution, qui voit se succéder ouvertures et fermetures de nombreux cours privés et publics, le Consulat restructure les études médicales et les professions de santé avec deux lois majeures. Celle du 11 messidor an X (30 juin 1802) crée l’hospice de la Maternité de Paris (2 000 accouchements par an), seule école nationale pour la formation clinique des sages-femmes. Celle du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) fait entrer la sage-femme dans le monde médical en organisant sa formation obstétricale unifiée et le contrôle de son savoir. Une école est créée dans chaque département où le métier s’apprend au cours d’études théoriques et cliniques auprès des patientes dans des hospices, sanctionnées par un examen devant un jury médical. En juin 1803, les décrets d’application instaurent une dualité entre les sages-femmes de première classe, qui ont étudié à Paris, Strasbourg ou Montpellier et peuvent exercer dans toute la France, et celles de deuxième classe, qui ne peuvent exercer que dans le département où elles ont été formées.
En un siècle, les deux tiers des départements français ont ainsi fondé un cours ou une école d’accouchement. S’ils ont réussi à conserver la main sur les structures de formation et leur financement, c’est parce qu’il s’agit d’un enjeu politique fondamental pour les instances locales soucieuses de fournir à leurs administrées des accoucheuses compétentes. À l’aide d’archives et de cartes, l’ouvrage reconstitue sur l’ensemble du territoire, de 1803 à 1893, la grande variété des cours et des écoles en une évolution non linéaire où alternent créations, suppressions et réformes, en dessinant un paysage obstétrical en perpétuelle recomposition. Trois types de formations coexistent : le tout local (24 départements, comme la Gironde ou le Maine-et-Loire, organisant sur place des cours ou des écoles) ; le tout extérieur (21 départements, comme le Jura, la Creuse ou la Vendée, envoyant leurs élèves boursières à Paris ou dans un département voisin) ; le type mixte (46 départements, comme l’Aveyron qui, en soixante-dix ans, a connu quatre créations de cours, deux suppressions et a envoyé ses élèves à Montpellier puis à Lyon).
Au fil du siècle, l’origine sociale et le profil des élèves ont changé. Au début, le métier est souvent méprisé et rapporte peu. Les postulantes sont issues de milieux pauvres, de l’atelier ou de la boutique des petites villes ou de la paysannerie des proches campagnes. Beaucoup sont filles, sœurs ou nièces de sages-femmes. Filles de « bons » pauvres, elles sont majoritairement boursières. À partir de 1850, l’alphabétisation des campagnes et l’amélioration des moyens de circulation entraînent une ruralisation progressive de leur recrutement, en même temps que le métier devient plus honorable et moins contesté par les matrones.
L’étude des cours éclaire un pan important de l’histoire de l’enseignement féminin : ils ont lieu majoritairement au chef-lieu du département, avec une adoption quasi générale de l’internat, où l’emploi du temps est réglé comme celui d’un couvent. La France, à la différence de l’Allemagne, a refusé de former les sages-femmes à l’université : par souci de décence, il a été décidé de leur donner un enseignement spécifique, en leur évitant tout contact avec les étudiants en médecine. Depuis les débuts, les matières enseignées sont très variées : outre l’art des accouchements pratiqué dans les hospices, les élèves apprennent à vacciner, à saigner, à effectuer de la petite chirurgie (pansements, vésicatoires, sinapismes, ventouses, sangsues) ; elles connaissent la botanique, savent préparer des tisanes, des décoctions et des onguents, et sont formées à être des gardes-malades. Au cours du siècle, leur niveau d’instruction augmente, leur formation s’allonge, passant de quelques mois à deux ans, et elles acquièrent des compétences nouvelles en gynécologie et en puériculture.
Deux enseignants dirigent les cours : un chirurgien professeur d’accouchement pour la théorie et une sage-femme en chef pour la pratique et la répétition quotidienne. La plupart des sages-femmes en chef sont de fortes personnalités bien respectées par leurs collègues masculins et très appréciées de leurs élèves. Les supports d’apprentissage sont composés de manuels de questions et réponses permettant d’apprendre par cœur (les Principes de Baudelocque de 1775 sont utilisés jusqu’en 1850), de planches anatomiques, de mannequins ou parfois de pièces anatomiques en papier mâché fabriquées par le docteur Auzoux à partir de la fin des années 1820 jusqu’au début des années 1850. À Bourg-en-Bresse, le docteur Denis-François Pacoud (fondateur de l’école en 1819) innove en compilant manuellement un support original constitué d’une série de pages puisées dans plusieurs traités qu’il fait recopier à la main par les élèves. Il invente également une sorte de formation permanente pour ses anciennes élèves en demandant à celles qui sont sorties de l’école de lui envoyer tous les ans une statistique des accouchements réalisés, une analyse des accouchements dystociques et un exposé des moyens mis en œuvre pour résoudre ces problèmes (40 % lui envoient leurs observations).
Ce livre est aussi remarquable en ce qu’il établit l’histoire d’une profession féminine longtemps oubliée par l’historiographie. Les sages-femmes sont moins nombreuses et moins emblématiques que les domestiques, les couturières et les ouvrières : leur métier semble être « trop lié à la fonction génésique, trop traditionnel pour être perçu comme porteur d’une quelconque modernité (p. 26) ». Sage Pranchère montre dans le détail comment elles ont été les actrices actives et conscientes de la professionnalisation de leur métier consolidée tout au long du siècle : « La conscience d’exercer un métier et la revendication de pouvoir vivre de ce métier sont au cœur des préoccupations des sages-femmes dès le début du xixe siècle. Actrices d’un événement majeur de la vie familiale, les sages-femmes sont des femmes qui sortent, délaissant leur propre foyer pour celui des autres, contre tous les principes bourgeois de confinement féminin. Loin d’être synonyme de repli sur la sphère privée, leur activité est une composante essentielle de l’ouverture des familles aux nouvelles pratiques de santé. À tous ces titres, les sages-femmes sont des travailleuses et sont reconnues comme telles par leur clientèle » (p. 26). Pourtant, il existe une sorte de fossé entre leur formation clinique dans les hospices au chevet de femmes issues de milieux atypiques et minoritaires (filles-mères et indigentes) et leur pratique libérale qui les amène à domicile chez des couples légitimes pour la plupart.
Elles exercent aussi une profession médicale : dans les textes officiels, par deux fois, en 1803 et en 1892, elles ont été formellement reconnues comme telles. Mais elles ont longtemps été obligées d’accepter l’autorité des hommes dirigeant les cours d’accouchement et les jurys d’examen ou contrôlant leur pratique : « La sage-femme construit son identité professionnelle dans un contexte contraint par la coexistence et le coexercice forcés avec les médecins, mais aussi sur la base d’une formation spécifique » (p. 27). Les occasions de conflits ne manquent pas. Très tôt, les médecins reprochent aux sages-femmes de pratiquer des avortements ou d’aider à l’abandon des nouveau-nés. L’emploi des forceps leur est (en principe) interdit depuis l’article 33 de la loi de 1803, même si elles ont toutes été préparées à cet usage et en possèdent dans leur trousse. Le droit de prescrire leur est longtemps contesté : en 1873, elles sont autorisées à se procurer du seigle ergoté qui permet d’accélérer un travail trop lent ou d’arrêter les hémorragies de la délivrance. Leur droit d’utiliser les antiseptiques est très discuté et tardif : malgré leur adhésion rapide (dès 1880) à la théorie pasteurienne et aux pratiques d’asepsie et d’antisepsie, c’est seulement en 1890 que l’usage du sublimé corrosif leur est autorisé. Par ailleurs, alors que l’officiat de santé a été aboli en 1892, le maintien des deux classes de sages-femmes leur est imposé avec l’idée que celles de la deuxième doivent rester dans les campagnes. Il faut attendre 1916 pour que l’unification du corps des sages-femmes se fasse au profit d’une hausse des exigences alignées sur la première classe.
Une des conclusions décisives de Sage Pranchère insiste sur le fait que la sage-femme formée au xixe siècle n’est plus seulement une intermédiaire culturelle, comme elle pouvait l’être aux xviie et xviiie siècles, mais qu’elle est aussi un nouvel agent de santé publique. Par l’organisation administrative de sa formation, les politiques de recrutement et la forme des cours, la sage-femme polyvalente se retrouve à assumer tour à tour les fonctions d’accoucheuse, de vaccinatrice, de médecin des pauvres, de garde-malade, de puéricultrice, de gynécologue, de pharmacienne « en herbe » ; en 1892, elle devient même surveillante des épidémies. La fondation, en mai 1897, du premier syndicat général des sages-femmes de France et la création d’un journal professionnel, La sage-femme, dirigé par Marie Roger-Bocquillet, témoignent de l’identité et de la conscience professionnelles acquises à la fin du siècle.
Au terme de son étude, Sage Pranchère peut mettre le nombre précis des sages-femmes formées au xixe siècle en rapport avec les autres professions de santé et avec la population dans son ensemble. Sur les 58 000 sages-femmes formées, 13 000 ou 13 500 de première classe (soit environ 20 %) l’ont été à la Maternité de Paris et 45 000 de deuxième classe (80 %) dans les écoles départementales. En 1891, elles sont 14 343 (environ une sage-femme pour 2 800 habitants, soit une sage-femme pour 64 naissances) et une commune sur cinq dispose d’une sage-femme formée. À la fin du siècle, leur nombre est équivalent à l’ensemble des médecins et officiers de santé (14 919). Dans les chefs-lieux de département, médecins et chirurgiens (qui accompagnent aussi les accouchements) sont en nombre supérieur, alors que dans les zones rurales éloignées des centres de pouvoir, ils laissent la place aux officiers de santé et aux sages-femmes. Ces dernières exercent majoritairement dans les régions rurales et sont souvent, à la campagne, le seul personnel médical, ce qui signifie parfois une certaine solitude, mais aussi une grande autonomie – celle-ci est préservée jusqu’à ce que l’accouchement en milieu hospitalier devienne majoritaire après 1952. Ce compte rendu n’épuise pas les richesses du livre de Sage Pranchère dont l’immense culture et les développements très vivants, tirés d’archives jusqu’alors inexploitées, montrent à quel point le xixe siècle a vraiment été le siècle des sages-femmes.