Plus que jamais, la sexualité–ou, devrait-on plutôt dire les sexualités?–est l'objet de nombreux débats dans l'espace public; gouvernements, associations, intervenants cliniques et militants discutent et débattent sur les sexualités. Les récents affrontements sur l'intégration de cours d’éducation à la sexualité dans les cursus pédagogiques en Ontario et au Québec témoignent de la vitalité de ces débats de société tout en soulignant la polarisation importante des positions concernant les sexualités. Ces enjeux sociopolitiques influencent également les chercheurs en sciences sociales et humaines qui s'interrogent de plus en plus sur la construction des savoirs et des politiques encadrant, délimitant et structurant les sexualités, faisant de la sexualité « un vaste domaine de discours, d'investigations, de régulations, de soin et d'intervention » (24).
S'inscrivant dans ce renouveau scientifique sur les sexualités qui façonne l'ensemble des sciences humaines et sociales, l'objectif de cet ouvrage collectif « est de mettre en lumière le caractère insaisissable de la sexualité en tant que domaine d'expérience, échappant à toute réduction à une nature ou à une essence qu'il s'agirait de démasquer » et d'illustrer « le caractère socialement et historiquement construit de la sexualité et des savoirs qui l'encadrent » (24). L'ouvrage s'inspire ainsi de l'approche foucaldienne de l’étude de la sexualité tout en intégrant les nombreux renouveaux méthodologiques et conceptuels développés dans les nombreuses spécialités des sciences sociales et humaines. Pour les éditeurs, « le présent ouvrage mobilise les sciences sociales dans leur diversité–disciplinaires et méthodologiques–pour mieux cerner la sexualité comme un enjeu de savoir donc de pouvoir » (24), ce qui est assurément l'un des nombreux points forts de ce collectif essentiel. Cette approche pluridisciplinaire est d'autant plus intéressante que les éditeurs ont favorisé la collaboration de chercheurs confirmés tout comme celle de chercheurs en début de carrière.
Le livre est divisé en quatre sections thématiques. La première section, Sous le regard de la médecine, interroge les regards biomédicaux et psychologiques sur les sexualités. Les auteurs font notamment état des tensions entre les approches biologiques et thérapeutiques sur la sexualité. Cette section démontre également que la sexualité est construite à partir des normes genrées et sexuées de chaque société. Dans l'article « l’épanouissement sexuel dans les discours sur la chirurgie esthétique des organes génitaux », il est savamment démontré que nous devons concevoir la sexualité comme un phénomène lui-même sexualisé.
Dans la deuxième section, Aux marges de la normativité sexuelle, il est question de la normalisation des sexualités et des transformations dans les conceptions de ce que c'est qu'une sexuelle dite normale et acceptable. Les auteurs démontrent que les études sur les sexualités–la sexologie en premier lieu–restent des domaines sous tension en sciences sociales et humaines confrontées, à la fois, aux transformations de nos sociétés contemporaines, à l’émancipation de plusieurs groupes longuement marginalisés et aux pressions de nombreux acteurs de la société civile, politique et universitaire. L’étude de la sexualité ne fait toujours pas consensus; la production du savoir peut donc être difficile. La construction des savoirs sur la sexualité doit ainsi se faire en cohabitation avec les acteurs de la sexualité. Cette section est complétée par une courte discussion sur les relations entre le droit et la sexualité en troisième partie puisque le droit « constitue une matière privilégiée pour saisir la manière dont les normes, les savoirs qui les soutiennent et les visions du monde qu'elles renferment, se cristallisent, se confrontent et se transforment » (18). Cette section pourtant essentielle pour la démonstration ne comporte que trois articles, certes fort intéressants et pertinents, ce qui ne permet pas de dresser un portrait exhaustif des rapports étroits et complexes avec la sexualité et le droit, mais ouvre tout de même un chantier de recherche stimulant.
La dernière section, Droit(s) et sexualité, est assurément la plus intéressante de ce collectif. Les éditeurs ont invité trois chercheurs à commenter sur les défis et enjeux en lien avec leurs propres recherches. Aline Henninger (maitresse de conférences), Nicolas Faynot (doctorant) et Maxim Gaudette (titulaire d'une maitrise en criminologie) nous exposent de manière totalement transparente leur arrière-boutique de chercheurs spécialisés dans l’étude des sexualités. Ils nous exposent les difficultés de mener des enquêtes sur la sexualité de groupes cibles pour offrir une nouvelle perspective sur la construction des savoirs sur les sexualités. Cette section doit désormais être considérée comme un outil essentiel pour tous chercheurs, tant confirmés qu'en début de carrière, souhaitant mener une étude sur les comportements sexuels et la perception des sexualités à partir d'entrevues. Cette section pourrait–devrait même–être le point d'ancrage d'un deuxième collectif réunissant des experts des sexualités (chercheurs, médecins, cliniciens) réfléchissant sur les enjeux de leurs pratiques et des défis techniques et personnels de leurs recherches, sujet encore trop peu discuté librement dans le cadre académique. Ces trois articles posent les jalons d'une réflexion plus que nécessaire.
Les éditeurs ont intitulé leur introduction « pour une approche post-foucaldienne de la sexualité ». Cette prémisse transparait tel un fil d'Ariane dans l'ensemble des contributions. Le collectif démontre que l'approche foucaldienne de la sexualité est encore d'actualité, mais, également, que plusieurs nuances et corrections peuvent être apportées à l’œuvre du philosophe. Néanmoins, l'absence d'une conclusion analytique ne permet pas aux éditeurs de boucler la boucle et d'avancer quelques pistes de réflexion sur le renouveau dans les études sur les sexualités plus de quarante ans après la publication de l’Histoire de la sexualité par Michel Foucault.
Ce collectif dirigé par Gabriel Girard, Isabelle Perreault et Nicolas Sallée constitue une avancée remarquable dans le développement de la connaissance sur l’étude des sexualités et les relations entre sexualité, pouvoir et savoir et démontre clairement que la sexualité est toujours un enjeu de savoir et de pouvoir pour nos sociétés contemporaines. Nous ne pouvons qu'espérer que ce livre soit rapidement repris par les chercheurs et les intervenants cliniques et thérapeutiques pour, finalement, imposer une approche post-foucaldienne des sexualités. Une lecture fortement recommandée pour tous ceux et celles devant réformer l’éducation sexuelle dans nos écoles secondaires.