Ce premier livre de Rose-Marie Gerbe reprend le texte de sa thèse de doctorat, soutenue à l'université Stendhal de Grenoble en 2006. Gerbe y traite de la question fort débattue de la sémantique du présent de l'indicatif en français. La thèse développée n'est pas nouvelle: l'auteure défend une conception non-temporelle et sécante du présent. Néanmoins, l'ouvrage offre un approfondissement éclairant des arguments abondant dans le sens de la thèse non-temporelle. L’étude se focalise ainsi sur trois emplois non-actuels du présent – dans les exemples philosophiques, les textes de lois et les scénarios narratifs – où celui-ci contribue à produire un effet modal « prototypant ». L'ouvrage se compose d'une introduction, de quatre chapitres et d'une conclusion, dont nous donnons maintenant un bref résumé.
L'introduction présente d'abord la problématique traitée – la « valeur » modale du présent en emploi prototypant - et justifie le choix du corpus en relation avec celle-ci: les textes sélectionnés ont ainsi un statut « communicationnel » problématique – il s'agit de textes « sans destinataire » (les brouillons narratifs), « sans locuteur » (les textes de lois) ou « sans actualisation » (les exemples philosophiques) – où le présent renvoie de façon caractéristique à un événement non-actuel. L'auteure expose ensuite son hypothèse: le présent permet dans ces textes de construire un « prototype d’événement », c'est-à-dire un événement dont l'actualisation effective n'a atteint pas son terme – le prédicat ne renvoie pas à une occurrence d’événement particularisée – mais qui permet de référer à un ensemble de réalisations possibles en « saisie paradigmatique ». Gerbe précise enfin l'angle d'attaque adopté: son étude s'inscrit dans le cadre d'une analyse du discours écrit et vise à rendre compte de « l'ensemble des traits linguistiques congruents, prévisibles ou obligatoires » – l’« appareil formel » selon la terminologie adoptée ‒ qui concourent à l'usage d'un présent prototypant.
Le premier chapitre examine les différentes approches du présent de l'indicatif dans la littérature. Après avoir confronté les trois grandes théories existantes – la théorie temporelle, la théorie aspectuelle, et la théorie selon laquelle le présent serait une forme (temporellement et aspectuellement) non-marquée – Gerbe s'appuie sur l'analyse du présent générique et du présent narratif pour justifier le choix d'une conception non-temporelle (et aspectuelle) du présent. L'auteure s'intéresse ensuite aux emplois modaux des tiroirs de l'indicatif avant de s'interroger sur la valeur modale du présent. À l'issue d'une lecture critique, elle esquisse l'hypothèse qui sera développée dans les chapitres suivant, à savoir que le présent inscrit modalement le procès « à la limite » entre actualisation et non-actualisation.
Le second chapitre traite de l'usage du présent dans les exemples philosophiques, usage où le présent acquiert, selon Gerbe, une valeur prototypante « absolue ». Après avoir analysé le statut discursif de ces exemples, l'auteure décrit l'appareil formel de l'exemple philosophique en se focalisant sur les indices de fictionnalité et de prototypie (notamment le pronom « je » fonctionnant comme embrayeur virtuel et les prénoms prototypiques à valeur de « pronoms propres »). Gerbe s'attache ensuite à décrire la valeur fictionnelle et prototypante associée au présent au sein de cet appareil formel: en renvoyant à un patron d’événement potentiellement actualisable par ne multitude d'occurrences particulières, le présent permet un décrochement modal: le procès est posé comme « non validé mais validable ».
Le troisième chapitre est consacré au présent prototypant à couleur injonctive qui s'observe dans les textes de lois. Gerbe spécifie d'abord le statut pragmatique particulier de ces textes qui sont marqués par un effacement énonciatif et par l'absence de destinataires directs. Cette analyse lui permet ensuite de mettre en lumière l’évolution diachronique des textes de lois, à savoir la disparition progressive du futur simple au profit du présent. La seconde partie constitue l'analyse proprement dite du présent dans ces textes. L'auteure y caractérise d'abord sa valeur modale prototypante: le présent permet ici de définir des « cas » abstraits, auxquels différentes situations réelles pourront ensuite être rapportées. Cette valeur se teinte d'une couleur « injonctive » qui est atténuée par la valeur non-actualisante du présent. Enfin, après avoir relevé les indices de prototypie et d'injonction qui forment l'appareil formel des textes de lois, Gerbe analyse les valeurs interprétatives des tiroirs verbaux de l'indicatif (notamment du futur) qui apparaissent également dans ce type de textes.
Le dernier chapitre est dédié au présent prototypant dans les brouillons narratifs. Gerbe revient en premier lieu sur le statut communicationnel particulier de ces productions « avant-textuelles », sans destinataire et qui se caractérisent par l'emploi massif du « présent scénarique ». Sont ensuite analysés les phénomènes de « textualisation » et de « chronologisation » qui opèrent lors de l’élaboration plus avancée de la narration. Au cours de ce processus, le présent cède la place à d'autres formes narratives (notamment le passé simple ou l'imparfait), permettant ainsi la différenciation des plans narratifs et l'interprétation aspectuelle des procès. En appui sur cette analyse, l'auteure met enfin en exergue le rôle prototypant du présent scénarique qui se double, selon elle, d'une fonction modale « prévisionnelle ».
En guise de conclusion, l'auteure revient sur la notion d'appareil formel et sur le rôle crucial du co(n)texte dans l'interprétation prototypante du présent. Enfin, après avoir évoqué trois autres usages prototypant du présent (dans les résumés, les discours procéduraux et les histoires drôles), Gerbe rappelle les interprétations modale et illocutoire mises en valeur par son étude: le présent permet de laisser en attente la validation du procès, mise en attente qui peut s'accompagner d'une nuance injonctive ou prévisionnelle.
À titre de discussion, on pourra regretter que l'auteure n'ait pas plus théoriser la notion de prototype d’événement: l’équation, proposée en conclusion, selon laquelle, à l’événement prototypique X1, correspond un ensemble d’événements x1, x2 . . . xn, semble en effet recouvrir des faits linguistiques hétérogènes pouvant relever de niveaux d'analyse différents. Par ailleurs, on peut se demander si l’étude ne s'est pas parfois un peu éloigné de l'un des objectifs fixé en introduction, qui était de « retrouver la part que prennent les différents morphèmes, le cotexte et le contexte dans l'effet de sens [prototypant] et de décrire leur interaction ». En effet, la part imputable au présent dans l'effet prototypant n'est pas toujours très claire en ce qui concerne sa composante aspectuelle et modale. La valeur sécante proposée en langue n'explique pas, par exemple, pourquoi le présent dans les scénarios narratifs peut s'appliquer à la fois à des situations imperfectives et à des événements perfectifs. Pour ce qui est de la valeur modale, l'auteure semble aussi souvent hésiter entre une conception amodale – le présent ne préjuge en rien de la factualité ou de l'irréalité du procès – et une conception fictionnelle – le présent indique que le procès est imaginaire et non réalisé.
Ces réserves n’ôtent toutefois aucunement l'intérêt de cet ouvrage qui constitue assurément une ressource très utile pour tous les spécialistes du temps verbal, et, au-delà, tous ceux qui travaillent dans le champ de la pragmatique de l’énonciation, de l'analyse des genres textuels et de la linguistique de l’écrit.