Introduction
On distingue, dans l'Afrique du Nord à la veille de l'invasion vandale, entre l'Afrique romaine et l'Afrique maure. Composée de six provinces au Bas-Empire, l'Afrique romaine connut, à cette époque, une situation politique précaire expliquée par plusieurs facteurs.Footnote 1 S'agissant de l'Afrique authentique, elle fut sous la tutelle des tribus ou des confédérations de tribus. Nonobstant la pénurie de la documentation, elle se caractérise par deux aspects distincts. D'une part, la réalité municipale y voisina avec la réalité tribale et le christianisme y fut implanté à côté du paganisme. De l'autre, la société africaine fut, avant 429 ap. J.-C., en état de crise.Footnote 2 Ce sont les principaux traits de l'Afrique du Nord avant l'invasion des Vandales. Ces derniers furent intervenus sous prétexte d'un appel de la part du Comte Boniface, en 428, contre la cour impériale de Ravenne. Pour conquérir l'Afrique du Nord, les Vandales utilisèrent la plus grande flotte navale qu'avait connue l'Antiquité.Footnote 3 Ceci dit, on essaye de retracer, autant que possible, les traits politiques du royaume vandale et de repenser le tracé de ses frontières. Ces deux thèmes s'avèrent indispensables à la réflexion des rapports entre les Maures de l'intérieur tripolitain voire du prédésert et les Vandales.
L’étude des liens entre Maures et Vandales et du monde berbère en général à l’époque tardive profite de plusieurs conditions favorables. En premier lieu, l'importance croissante des études et des enquêtes archéologiques orientées selon cette problématique depuis la dernière partie de la thèse de l'historien des Vandales.Footnote 4 En second lieu, il est vrai que les textes tardifs n’évoquent le plus souvent les Maures qu’à partir de la fin du Vè siècle. Autrement dit, les sources ne parlent des Maures que lorsqu'ils s'insurgèrent sans décrire en profondeur l’évolution susceptible de les conduire à l'insurrection. En troisième lieu, l'archéologie s'est préoccupée de plus en plus de prospecter des régions où cette évolution s'est produiteFootnote 5 voire ailleurs.Footnote 6 On rappelle, à titre d'exemple, le cas des recherches réservées à l'arrière-pays de Thelepte, notamment les terres situées à l'ouest et au sud-ouest.Footnote 7
Pour toutes ces contraintes, il est difficile de dégager les aspects de l’évolution des Maures présahariens de la Tripolitaine occidentale sous le règne des Vandales et leurs rapports réciproques (Shaw Reference Shaw2011, 33). En tenant compte de ces lacunes, on propose de relire les évènements ayant des répercussions éventuelles sur le statut politique de ces tribus. Par conséquent, le bref essai qui va suivre n'aura autre objectif que la proposition d'un schéma général d'explication et une piste prometteuse pour de futures enquêtes.
Traits et frontières de l’État Vandale
Particularités de l’État Vandale
La naissance officielle du royaume vandale fut déclarée à la suite de la chute de Carthage, le 19 octobre 439. Cependant, quel fut le statut juridique de l’état de Genséric au sein de l'Empire ? En réalité, deux positions marquent cette problématique: la première opte pour un État vandale souverain tandis que la seconde voit dans les rois vandales une variété de foederati. L. Schmidt (Reference Schmidt1953, 89–90) et Chr. Courtois (Reference Courtois1955, 173) préconisent l'indépendance complète du royaume vandale vis-à-vis de l'Empire.Footnote 8 Par contre, J. Durliat et F. Clover rejettent l'idée de l'indépendance de l’état vandale.Footnote 9 Critiquable, ce point de vue qui fait des rois vandales une variété de foederati l'est dans la mesure où ces monarques n'avaient pas frappé une monnaie en or.
Il est une grande unanimité aujourd'hui que l'Empire avait perdu tout contrôle effectif sur la plupart du territoire de l'Afrique du Nord, sinon en 439, en tout cas après 455 (Conant Reference Conant2012, 29). Peut-être, les rois vandales ne voulurent plus être traités comme des fédérés au service de l'Empire. Ils se comportèrent comme « des vrais maîtres d'un État véritable » (Modéran Reference Modéran2002, 92–94). Malgré la divergence des points de vue relatifs à l’état international du royaume vandale, ce qui prime, pour notre sujet, c'est sa politique envers les Africains et ses rapports avec les Maures. Cette politique parait généralement cruelle du moins si l'on se réfère au témoignage de Victor de Vita (Le Bohec Reference Le Bohec2009, 235–238). Or, l'analyse de ce dossier est indissociable de celui de la délimitation des frontières approximatives du royaume vandale.
Frontières approximatives du royaume vandale
L’étude des frontières du royaume vandale se heurte à une sérieuse difficulté méthodologique. Les sources disponibles ne touchent pas tous les secteurs et ne permettent pas de se prononcer clairement sur ce sujet. Vraisemblablement, les rois vandales n'auraient pas respecté l'héritage territorial romain. Ils auraient gouverné une partie seulement de l'Afrique romaine. Le traité d'Hippone du 11 Février 435, ignoré par Procope de Césarée et Victor de Vita, confirme ce point de vue. S'il donne aux Vandales Sitifis et Calama, aucune limite ne peut être fixée en direction du sud. Chr. Courtois avance que le premier État vandale serait axé sur la Numidie. Il aurait englobé la Sitifienne toute entière et déborderait sur la Proconsulaire et peut-être sur la Byzacène (Courtois Reference Courtois1955, 170). De son raisonnement, on déduit, qu'en 435, la Tripolitaine intérieure ne serait pas dans l'orbite vandale.
Le traité de 442 entre Genséric et Valentinien III précise quelque peu les limites du royaume en question. Voici le récit complet de Victor de Vita dans son Histoire de la persécution vandale dans la province d'Afrique, (I, 23–24) à propos des possessions de Genséric:
Après ces folies sauvages et impies, Genséric entra dans la très grande ville de Carthage elle-même et il l'occupa, et il réduisit en esclavage l'antique liberté, noble et célèbre: car il fit prisonnière la foule non négligeable des sénateurs de la ville. Ensuite, il fit afficher un décret aux termes duquel chacun devait livrer l'or, l'argent, les pierres précieuses et les vêtements de luxe qu'il possédait: et ainsi, par cet expédient, il s'empara comme un voleur des biens de leurs pères et leurs aïeux. Disposant aussi de toutes les provinces, il se réserva la Byzacène, l'Abaritana, la Getulia et une partie de la Numidie, mais il partagea en lots héréditaires, au profit de son armée, la Zeugitane ou Proconsulaire tandis que restantes, en fait déjà ruinées… En outre, il ne tarda pas à ordonner aux vandales de chasser, après les avoir dépouillés, les évêques et les laïcs nobles de leurs églises et de leurs résidences, stipulant que si, malgré la faculté qui leur en avait été laissée, ceux-ci différaient leur départ, ils seraient réduits en esclavage à perpétuité. C'est ce qui advient à beaucoup...
Il est incontestable donc que le royaume en question se réduisit à la Proconsulaire et la Byzacène dans leur intégralité. La Numidie serait partiellement occupée jusqu’à une ligne Hippone-Cirta-Thabudeos vers l'ouest. Il en serait de même pour la Tripolitaine occupée jusqu’à Oea vers l'est (Courtois Reference Courtois1955, voir carte p. 182). Ch. Saumagne pense que l'Empire aurait reconnu aux Vandales l'hinterland dépendant de Bône, de Carthage, d'Hadrumetum jusqu'au bord des Chotts (Saumagne Reference Saumagne1959, 283). Il parait que les autorités vandales auraient délaissé délibérément, dans les années quarante du Vè siècle au moins, la Numidie occidentale, les Maurétanies et vraisemblablement la Tripolitaine intérieure. Ce choix, s'il est acceptable, se justifierait par la concentration de Genséric sur la mer en vue de constituer un « Empire de blé ».Footnote 10
Néanmoins, il s'avère qu'entre 442 et 455, la Numidie occidentale et la Maurétanie Sitifienne furent plus ou moins administrativement unifiées (Chastagnol et Duval Reference Chastagnol and Duval1974, 112). La souveraineté de Genséric se serait étendue en 455 « sur la plus grande partie, si non l'ensemble des provinces maurétaniennes » (Modéran Reference Modéran2007, 180). Peut-être, la frontière méridionale de la Byzacène vandale partit grosso modo de la mer, à distance au nord de Gabès, et s'appuya plus à l'ouest à la ligne des Chotts. Chr. Courtois croit que cette dernière région n'aurait pas fait partie de l’état vandale, du moins dans la seconde moitié du Vè siècle (Courtois Reference Courtois1955, 174). Cependant, cette idée est contredite par l'exil de l’évêque Eugène de Carthage à Turris Tamalleni vers 484. D'où, une telle mesure prouve que la région des Chotts et du Nefzāoua seraient sous l'influence vandale. Pour l'ensemble de la province de la Tripolitaine, nos connaissances sont beaucoup plus vagues. D'ailleurs, il n'est pas confirmé qu'elle avait été complètement vandale en 442. Victor de Vita donne à Genséric la Proconsulaire, la Byzacène, une partie de la Numidie, l’Abaritana, la Getulia et la Tripolitaine (Victor de Vita, I, 23) (Carte 1).
En Tripolitaine, P.-A. Février observe l'ambigüité de l'extension exacte prise par le pouvoir vandale vers l'intérieur et l'effet de ce contrôle (Février Reference Février1989, 123–124). Sachant que Victor de Vita ne dit aucun mot sur la Tripolitaine dans sa présentation du partage de l'Afrique. Mais le fait que Genséric avait pu frapper, avant le 24 octobre 455, les évêques Vincentius de Sabratha et Cresconius d’Oea est un indice indirect de son autorité sur le littoral tripolitain (Victor de Vita, I, 23). De son côté, Chr. Courtois limite la Tripolitaine vandale vers l'est à Oea car il a mal interprété les textes grecs évoquant la Tripolis vandale à Oea. Footnote 11 Tout au plus, il importe de noter qu'Oea n'est devenue Tripoli qu’à l’époque arabe (Modéran Reference Modéran1991, 481–482). Par conséquent, il serait permis de conclure qu'entre 442 et 533, ces villes dépendirent des Vandales. En contre partie, Y. Modéran remarque que « nous manquons totalement de documents pour connaître le sort de la Tripolitaine intérieure après 439 » (Modéran Reference Modéran, Lepelley and Dupuis1999, 249).
Très obscur, le destin de l'arrière-pays tripolitain, étendu entre le Jebel Nafūssa et le pays des Chotts tunisiens, l'est entre 442–533. Les sources sont pauvres quant à l’évolution de la Tripolitaine vandale bien qu'elle ait été intégrée au royaume vandale en 455 (Modéran Reference Modéran2014, 146). Depuis 439, elle n'est guère mentionnée qu’à propos de l'expédition byzantine lancée vers 468–470 par l'empereur Léon.Footnote 12 Il s'avère du témoignage de Procope que les Vandales auraient contrôlé la Tripolis entière, c'est-à-dire, pour cet auteur, d'abord les trois cités côtières. Il relate: « Après avoir vaincu les vandales de la Tripolis de Libye, Herakleios avait pris les cités facilement, et après avoir laissé là sa flotte, il avait par voie de terre conduit son armée à Carthage. »Footnote 13 Si l'ordre arien était encore maintenu en ce moment, la situation serait changée un demi-siècle plus tard. Au dire de Procope, les cités côtières furent désormais directement attaquées par les Maures. En contre partie, la Tripolitaine occidentale, sur laquelle s'étendit une partie du territoire de l’Arzugitana des documents ecclésiastiques,Footnote 14 semblerait avoir été indépendante vers 533.Footnote 15
A cette date, en effet, un notable tripolitain local nommé Pudentios « amena la région à se rebeller contre l'autorité vandale ».Footnote 16 Cette information sous-entend que les Maures auraient tenu toute la Tripolitaine intérieure. Mais on ignore les détails du commencement de cette situation. Après 455 et à la suite de la mort de Valentinien III, l'Afrique vandale correspondrait, avec vraisemblance, à l'actuelle Tunisie, au nord-est de l'Algérie et au littoral tripolitain (Belkhoja, Ennabli, Mahjoubi et Slim 1969, 349–382). Autrement dit, les Vandales avaient focalisé sur l'Afrique la plus riche en blé et en oliviers et, tacitement, la plus romanisée.
Afin de mieux préciser l’étendue des frontières vandales après Genséric, on peut repenser les manifestations de l'autorité de ses successeurs. Parmi les interprétations de la notion de frontière, celle qui y voit généralement, en matière politique, la limite de l'espace sur lequel s'exerce un pouvoir. Des principes les plus expressifs de la souveraineté d'un pouvoir politique au Vè siècle, on distingue sa capacité de faire appliquer sa politique religieuse.Footnote 17 Parmi les évêques frappés, il y a Eugène de Carthage mis en exil à Turris Tamalleni durant moins de trois ans puisqu'il fut autorisé, en 487, à regagner son diocèse (Courtois Reference Courtois1954, 96). Cet exemple est la preuve de l'autorité vandale sur le Nefzāoua vers la fin du Vè siècle. Or, aucun indice de présence d'une population vandale n'est attesté, jusque lors, dans l'Aurès, la Byzacène méridionale et la Tripolitaine (Modéran Reference Modéran2014, 179).
Quoi qu'il en soit, l'exil d'Eugène révèle deux points de vue différents. D'une part, il ne fut pas un simple évêque antiarien mais un personnage qui lutta sans cesse contre les Vandales. Il chercha à mobiliser au maximum l’épiscopat africain. De l'autre, la mention de son exil à Turris Tamalleni ne laisse aucun doute qu'un évêque exilé fut formellement empêché de rentrer de son diocèse. Cette idée impliquerait que l'autorité royale s'y exerçait (Modéran Reference Modéran2007, 165–185). Il se pourrait qu’Hunéric ait choisi d’éloigner en 484 le plus redoutable des hommes de l’église de Carthage à l'extrême point méridional du royaume vandale.
Modéran a consacré une étude systématique à un document original sur la persécution d’Hunéric à savoir la Notitia provinciarum et civitatum Africae (Modéran Reference Modéran2007, 180). Rédigée ou mise à jour à l'occasion de la conférence de 484, cette Notitia prouve que le royaume vandale fut en 484 plus vaste. Il devrait inclure la Numidie occidentale, la Maurétanie Sitifienne, une partie de la Maurétanie Césarienne, la Proconsulaire, la Byzacène et la Tripolitaine (Modéran Reference Modéran2007, 179–180). Donc, le pays des Chotts, le Nefzāoua, la Byzacène méridionale et la Tripolitaine occidentale seraient rattachés au territoire vandale en 484. Ceci dit, il est difficile de savoir s'il y avait une représentation officielle de l’église arienne.
En revanche, deux précautions doivent être prises en considération, selon Modéran, pour ce qui est du dossier des frontières supposées du royaume vandale. La première d'entre elles réside dans leur caractère « mouvant ». Observons, en effet, que l'hypothèse proposée pour préciser l’évolution des frontières vandales, est basée sur une conception fondamentalement territoriale de la notion de frontière. La seconde précaution est reflétée par l'incertitude que, pour les composantes territoriales du royaume fondé par Genséric, cette conception soit la plus judicieuse.
Il suffit pour s'en convaincre de se référer au témoignage d’Ammien Marcellin. Il décrit de grandes familles princières berbères et romanisées dans les années 370 en Grande Kabylie. G. Camps y admet que ces dynasties n'avaient pas disparu. Elles auraient vraisemblablement profité du désordre du deuxième quart du Vè siècle pour renforcer leur autonomie (Camps Reference Camps1984, 183–218). En tout état de cause, il serait concevable que la Tripolitaine occidentale serait largement dépendante du royaume vandale du moins jusqu’à la fin du Vè siècle. D'où, le sort de la frontière vandale du côté de la Tripolitaine occidentale intérieure demeure sceptique. Par contre, les sources relatent de rares évènements inhérents aux rapports éventuels entre les Maures de cet espace et les Vandales.
Maures présahariens de la Tripolitaine occidentale et Vandales:
La soumission des Maures présahariens
1. La collaboration militaire avec Genséric
A la relecture des textes, il parait que les Maures ne constituèrent une vraie menace politique à la sécurité du royaume vandale que dans les cinquante dernières années de sa domination en Afrique. Les sources ne disent pratiquement rien de leurs réactions envers les nouveaux conquérants entre 429 et 439. D'ailleurs, rien n'autorise d'affirmer que les tribus berbères auraient été pleinement hostiles aux Vandales à cette époque. Procope signale que les investitures de chefs et les remises d'insignes de fonction s’étaient poursuivies au temps de Genséric.Footnote 18 En revanche, on ignore si une ambassade de toutes les tribus maures rencontra Genséric pour approuver son gouvernement comme ce fut le cas avec Bélisaire en 533. Ce silence pourrait être partiellement justifié par la tranquillité relative de la majorité des Maures de l'intérieur constatée au IVè et au début du Vè siècle.
Nos connaissances sporadiques du dossier maure à l’époque vandale sont tributaires dans une large mesure au récit de Procope. Il mentionne les Maures, pour la première fois, en 455 après le sac de Rome par Genséric. Il relate que « Genséric, après la mort de Valentinien (le 16 mars 455), s’était adjoint le concours des Maures, envahit chaque année, au début du printemps, la Sicile et l'Italie ».Footnote 19 Procope n'avoue pas, il faut y insister, que les Maures participèrent au raid sur Rome. Néanmoins, leur contribution aux razzias de Genséric est attestée par le témoignage de Paul DiacreFootnote 20 et de Victor de Vita. Ce dernier décrit le partage du butin après le retour des pillards en Afrique ainsi: « Quand cette multitude de prisonniers atteignit le rivage africain, les Vandales et les Maures se les partagèrent, et, selon la coutume des Barbares, ils séparèrent les maris des épouses, et les enfants de leurs parents ».Footnote 21
La collaboration entre Maures et Vandales se renouvela, parait-il, après 455 aux dépens, nous dit Procope, d'autres régions d'Italie et de Sicile.Footnote 22 Paul Diacre cite, dans ce contexte, une terrible expédition sur la Compagnie qui amena la destruction à Capoue, Nole et Naples.Footnote 23 Vers 461, après le décès de Majorien, les attaques se poursuivirent et Genséric envoya, nous dit Priscos Panita, une troupe de vandales et de maures ravager l'Italie et la Sicile.Footnote 24 Il est ainsi établi que les Maures contribuèrent activement à la terreur qui s'abattit sans arrêt sur l'Italie à partir de 455.
Mais qui furent ces Maures ?Et pourrait-on trouver des présahariens tripolitains parmi eux. La seule source susceptible de répondre, très partiellement, à ces deux questions est un passage extrait du Panégyrique de Majorien de Sidoine Apollinaire. En décembre 458, Sidoine fait parler l'Afrique soumise à Genséric en ces termes: « Contre moi, il arme maintenant pour l'aider mes propres enfants; depuis tant d'années captive, je suis déchirée à son gré par la valeur des miens; féconde en mes propres tourments, j'enfante mes bourreaux. Il n'accomplit rien par ses seules armes: c'est par les Gétules, les Numides, les Garamantes, les Autololes, l'Arzuge, le Marmaride, le Psylle, le Nasamon qu'il fait se craindre, tout lâche qu'il est…».Footnote 25
Cette liste apparemment à dominance littéraire souffre de trois lacunes flagrantes d'après Y. Modéran.Footnote 26 Bien que ses remarques soient légitimes, rien n'empêche de signaler l'importance de l'exemple des Arzuges. En tant que grande tribu de la Tripolitaine occidentale, les Arzuges continuèrent à être parmi les tribus ou les confédérations de tribus tripolitaines les plus importantes de la seconde moitié du Vè siècle. Lorsque Procope rapporte que Genséric commença ses razzias maritimes chaque année au début du printemps, on ne peut exclure l'hypothèse de la participation des Arzuges. Car, durant la partie de l'année allant du printemps au début de l’été, les principales voies traversant et longeant le Chott el Jérid seraient praticables (Trousset Reference Trousset1982, 51–54). La saison des récoltes des figuiers, des dattiers et des oliviers serait encore inachevée. Ainsi, certains Arzuges seraient exempts, pendant cette période, des deux principales tâches qui leur furent attribuées par Publicola. Ce sont la garde des récoltes et la conduite des chariots.Footnote 27 D'où, ils pourraient participer aux conquêtes du premier monarque vandale dont l'autorité sur le littoral tripolitain voire au-delà ne fait pas de doute.
Peut-être, la tranquillité relative des Maures de l'intérieur vers le début du Vè siècle aurait incité Genséric à recourir à des éléments tribaux des confins de la Byzacène et de la Tripolitaine. Or, une autre lecture des aventures militaires maritimes de Genséric et de l'identité des Maures qui y participèrent est possible. Prenons à titre d'exemple le récit de Procope à propos des expéditions de Genséric, avec le concours des Maures, chaque année contre la Sicile et l'Italie. Ici, « il réduisit en esclavage la population de certaines cités, rasa les murailles des autres, et pilla tout ».Footnote 28
Modéran admet que ce concours aurait résulté d'un accord récent conclu probablement avant l'expédition de Rome. Il se demande pourquoi Genséric, le maître de Carthage depuis 439, aurait-il attendu 455 pour renouveler avec les Maures de l'intérieur les accords traditionnels ?Footnote 29 Pour valider son point de vue, il se réfère, non sans raison, aux cérémonies d'investiture attestées au Bas-Empire. Elles impliquèrent le renouvellement des accords militaires prévoyant la fourniture de contingents auxiliaires à l'armée de Gildon en 397–398 (Modéran Reference Modéran1989, 842, 857–859). En outre, il observe, en se basant sur un passage de Victor de Vita, que l'entente conclue en 455 concerne uniquement les Maures de Maurétanie. En effet, Victor de Vita dit qu'après la mort de Valentinien III, Genséric conquit la Maurétanie Sitifienne et une partie de la Césarienne.Footnote 30 Cependant, cette hypothèse ne semblerait pas exclure l'idée de la participation d'autres tribus. Car, les contingents de Maurétanie auraient renforcé, semble-t-il, ceux fournis par les tribus de la partie orientale de l'Afrique vandale.
Dans ce cas probable mais incertain, des maures tripolitains auraient contribué aux guerres africaines de Genséric, du moins entre 439–455. Ils auraient assuré, par exemple, le bastingage pour le compte de l'armée royale et auraient aidé les troupes auxiliaires originaires du prédésert. Quoi qu'il en soit, la soumission de beaucoup de Maures présahariens à Genséric s'avère plus que certaine car, sous son règne, les Vandales furent les vrais maîtres du jeu. La contribution des Maures des frontières voire du désert aux opérations militaires après le sac de Rome conforte cette idée. Le premier témoignage en ce sens est fourni par Sidoine Apollinaire rapportant un raid de Genséric qui fut mis en échec par l'Empereur: « A la faveur de l'Austur, il (Genséric) aborde sur le sol de Compagnie et il fait attaquer le laboureur trop confiant par un soldat maure; quant au gras vandale, il restait assis sur les bancs des rameurs, attendant le butin qu'il avait ordonné à son captif de saisir et de lui amener…».Footnote 31
De ce récit, il s'avère que des Austuriani, peuple originaire du désert libyen, auraient eu la possibilité de combattre avec Genséric. On est en présence d'une sorte de soldats auxiliaires « milite mauro » de ce monarque. D'où, la participation des maures tripolitains présahariens à l'instar des Arzuges à des attaques similaires serait probable. Car, Genséric avait pu faire appel à des tribus frontalières et lointaines comme les Austuriani. Certes, il est hors de notre propos d’évoquer l'origine et l’évolution des Austuriani. Footnote 32 Mais deux hypothèses relatives à cette question sont à retenir.Footnote 33 Plus tard, le chef aurasien Iaudas s'était allié aux Arzuges en 546–548. Il aurait pris connaissance de l'expérience guerrière de ces présahariens dont le souvenir remonterait au temps de Genséric. Au sein de cette hypothèse, le recours de Genséric à l'appui des Austuriani sous-entend, qu'il aurait su collaborer, en partie au moins, avec des Maures du prédésert.
Revenons au passage de Sidoine Apollinaire, il serait permis d'en déduire la possibilité d'une collaboration entre des Maures de la Tripolitaine occidentale et l'armée de Genséric. Peut-être, cet exemple pourrait concerner d'autres tribus méridionales et frontalières nonobstant le mutisme des sources. On doit tout particulièrement mettre l'accent sur la nature du rapport entre Maures et Vandales mentionné par Sidoine Apollinaire. S'agit-il d'une alliance entre deux peuples ou d'un état de sujétion politique. Notons que ce rapport politique est confirmé par Victor de Vita lorsqu'il évoque le récit du chef maure Capsur ou Capsus. Footnote 34 Qui fut donc ce roitelet ? Est-ce que son royaume serait proche ou éloigné de la Tripolitaine occidentale ?
2. Arzuges et Capsur ?
Victor de Vita évoque l'aventure du catholique Martinianus chez le roi Capsur après la mort de l’évêque Deogratias de Carthage au cours de l'année 457. Vers 460, Martinianus et ses compagnons, qui furent sujets d'un haut fonctionnaire vandale, voulurent se faire moines. Pour ce, ils auraient gagné un monastère de Thabraca au nord de la Proconsulaire. Repris, ils avaient été déportés sur ordre de Genséric « chez un roi maure païen dont le nom était Capsur, qui habitait une partie du désert nommée Caprapictii ».Footnote 35 Chr. Courtois admet que Capsur serait le chef d'une tribu ou d'une confédération de tribus vassales (Courtois Reference Courtois1955, 340). Qu'en est-il maintenant de la localisation supposée de son « royaume » ?
Dans ce territoire éloigné de Carthage et limitrophe du désert, les exilés remarquèrent « les sacrifices sacrilèges » des Berbères. Par conséquent, ils se mirent immédiatement à convertir les Maures au christianisme. Au sein de leur mission religieuse sacrée, les exilés voulurent faire réussir leur projet envers ces Maures du prédésert. En d'autres termes, ils firent appel à l’évêque d'une cité romaine. Le but en fut l'obtention d'un prêtre et des diacres de la cité située loin au-delà du désert. (Victor de Vita, Historia Persecutionis Africanae Provinciae, I, 36). Surpris par cet acte, « Capsur rapporta ce qui arrivait à Genséric (hoc Geiserico relatione sua nuntiat Capsur) et celui-ci ordonna (iubet) que les serviteurs du Dieu subissent le martyre, ce qui advint effectivement » (Victor de Vita, Historia Persecutionis Africanae Provinciae, I, 37).
Partant, l'importance de ce passage se vérifie à plusieurs niveaux. D'abord, Genséric reste le véritable gouverneur de l'Afrique. C'est un témoignage oculaire du rayonnement de son pouvoir jusqu'aux tribus frontalières voisines du désert. Il peut leur imposer l'accueil des exilés et reçoit des rapports précis sur la situation dans le territoire de Capsur. Ensuite, la manière dont celui-ci obéit et appliqua les différents ordres du Genséric n'est pas insignifiante. Elle rappelle l'exemple des préfets de tribus et chefs investis attesté au Bas-Empire. Tant qu'il put rester capable de contrôler et de réagir de cette façon, Genséric semblerait se jouir d'une réelle souveraineté sur cette région méridionale. Enfin, Capsur fut politiquement dépendant de Carthage malgré le titre de Rex que lui attribue Victor de Vita, (Historia Persecutionis Africanae Provinciae, I, 35).
Ce titre signifie vraisemblablement que le territoire de Capsur serait localisable à très grande proximité voire à l'intérieur d'une province. La mention répétée du désert et l’éloignement de la première ville romaine suggèrent une région souvent présaharienne. A. Audollent situe le pays des Caprapicti au sud des Chotts dans la région de Turris Tamalleni au nord du Nefzaoua (Audollent Reference Audollent1942, 210). Mgr. Toulotte le met probablement « au sud de l'Aurès, et non dans la Maurétanie occidentale » (Mgr. Toulotte, Reference Toulotte1894, 51). Chr. Courtois propose de localiser le royaume des Caprapicti entre la Gétulie (Numidie centrale) et les confins sud algéro-tunisiens (Courtois Reference Courtois1954, 37–38). Dans son édition des Actes de la Conférence de Carthage, parue en 1991, S. Lancel préconise une localisation plus occidentale et moins méridionale. Il rapproche le nom de Capsur du toponyme Ad Capsum Iuliani que la Table de Peutinger situe à 16 milles de Zaraï.Footnote 36 Néanmoins, dans un article publié en 2002, il le situe en bordure sud-ouest de la Byzacène, entre l'ouest du Jérid et les Nemencha (Lancel Reference Lancel2000, fig. 2, 1214). D'aucuns notent que Capsus/Capsur pourrait être simplement une sorte de surnom pour le chef de ce royaume englobant la ville de Capsa et la région des Chotts (Ben Abbès Reference Ben Abbès2004, 257–259).
Face à ces hypothèses, Modéran accepte, à l'instar de ses devanciers, Courtois et Lancel, que Caprapicti, serait une région avec des gravures ou des peintures rupestres. Le choix de Courtois qui met ce pays dans la région entre Capsa et Négrine, lui parait « une solution satisfaisante » (Modéran Reference Modéran2003, 546). Mais le contexte prédésertique, inhérent au territoire de la tribu de Capsur, incite Modéran à proposer une hypothèse audacieuse. Il suppose que « les gens de Capsur, de Cusina et les Arzuges formeraient un seul peuple maintenu à l'origine aux abords du limes. Peu à peu, ce peuple aurait pénétré dans le sud de la Byzacène et de la Numidie » ? (Modéran Reference Modéran2003a, 278).
Récemment, d'autres chercheurs plaident dans le sens de localiser le pays des Caprapicti dans la région étendue entre Capsa et Négrine. Et ce, étant donnée la découverte des gravures et des peintures rupestres datables du Néolithique dans la montagne de Doken Jfara à l'ouest de Métlaoui dans la région de Gafsa (Tabbabi, Ben Nasr Reference Tabbabi and Ben Nasr2016, 177–190). Ces indices archéologiques sembleraient confirmer, au moins, l'existence de gravures préhistoriques dans cette région. Serait-elle intégrée au territoire des Caprapicti ? Quoiqu'il en soit, les Maures voisins du désert, sur la frontière et à l'intérieur des provinces, y compris les Arzuges, seraient paisibles et au service de Genséric. Capsur qui reçut et appliqua à la lettre les ordres de Genséric aurait vraisemblablement surveillé une région limitrophe et assuré la sécurité du limes.
La fidélité qu'il aurait exprimée aurait incité Genséric à lui envoyer des moines antiariens. Peut-être, l’évêque de la cité voisine auquel les prêtres exilés firent appel serait à chercher parmi les clercs du pays des Chotts. Pour quoi ne serait-il pas le cas de l’évêché de Turris Tamalleni ou de n'importe quel siège épiscopal du Jérid (Tusuros, Nepte, Aquae et Tices) ? (Ellefi Reference Ellefi, Lagha and Bourgou2018, 53–70).
Ce serait à cette occasion que les Vandales auraient recueilli des informations nouvelles sur l’Arzugitana et sur les disparités religieuses qui y persistent entre païens et chrétiens. D'où, on pourrait mieux comprendre l'une des raisons explicatives de l'exil d'Eugène de Carthage après 484 à Turris Tamalleni. En d'autres termes, Hunéric serait au courant des circonstances de l'exil de Martinianus et de ses adeptes. Il aurait décidé de frapper Eugène dans une contrée que les Vandales connurent déjà. Elle serait relativement proche de la terre de Caprapicti. Les Maures considèrent le premier roi vandale comme le successeur légitime de l'Empereur. Ce raisonnement, s'il serait admissible, il est concomitant avec le sens d'une célèbre assertion de Procope. Il dit qu' « (avant l'avènement d'Hunéric), les Maures s’étaient tenus tranquilles, car ils redoutaient Genséric »Footnote 37. En effet, vers les dernières années du règne d’Hunéric commença l’ère des insurrections maures.
Les révoltes Maures: la guerre de Cabaon
Si la Pax entre Vandales et Maures dura prés d'un demi-siècle, elle fut brisée pour la première fois vers la fin du règne d’Hunéric. Chr. Courtois avance, qu’à l’époque d’Hunéric, les Vandales furent encore « les vrais maîtres de la rive orientale du Chott el Jérid et du sud-est de l'actuelle Tunisie » (Courtois Reference Courtois1955, 349). Néanmoins, plusieurs tribus aurasiennes se soulevèrent en 484 et se libérèrent peu à peu de l'autorité germanique.Footnote 38 Procope signale d'autres cas d'insurrections maures contre le pouvoir central mais sans grands détails. Il note que Gunthamund (484–496), « livra contre les Maures de plus nombreux combats qu'Hunéric ».Footnote 39 Vague, cette phrase ne permet pas de savoir si les Maures tripolitains seraient impliqués dans ces combats. Le règne de son successeur Thrasamund (496–523) connut une seule guerre vandale en Tripolitaine contre les tribus dirigées par Cabaon. Quelques éléments de ses détails sont habilement décrits par Procope.Footnote 40
1. Le texte
Il y avait alors un certain Cabaon qui régnait sur les Maures de Tripolitaine. Cet homme joignait à une grande expérience guerrière une vive intelligence. Dès qu'il eut appris que les Vandales faisaient campagne contre lui, ce Cabaon agit comme suit. Il commença par ordonner à ses sujets de s'abstenir de toute injustice, de toute nourriture qui portât à la mollesse, et surtout de tout commerce avec les femmes. Puis, après avoir fait construire aux retranchements, il campa dans le premier avec tous ses hommes et enferma dans le second toutes leurs femmes, en menaçant ses soldats de les punir de morts s'ils rentraient dans le retranchement réservé à celles-ci.
Sur ce, il envoya des espions à Carthage avec les instructions suivantes: quand les Vandales, une fois partis en expédition, auraient profané un temple que les Chrétiens vénéraient, ils devraient eux-mêmes, regarder se dérouler les évènements; puis, lorsque les Vandales auraient quitté la place, il leur faudrait alors adopter, à l’égard du sanctuaire, un comportement absolument inverse de celui qu'auraient eu les Vandales avant leur départ. Il ajouta, dit-on, qu'il ne connaissait pas le dieu vénéré par les Chrétiens, mais que logiquement, s'il était aussi puissant qu'on l'affirmait, il devait punir ses offenseurs et protéger ses serviteurs. Les espions se rendirent donc à Carthage, où ils se tinrent cois et se bornèrent à observer les préparatifs militaires des Vandales. Puis, quand l'armée adverse partit vers la Tripolitaine, ils la suivirent… Au bivouac du premier jour de marche, les Vandales conduisirent dans les temples des Chrétiens leurs chevaux et leurs autres animaux, et eux-mêmes, loin de s'abstenir de toute offense, ils laissèrent libre cours à leur outrecuidance; chaque fois qu'ils mettaient la main sur des ministres sacrés, ils leur donnaient des coups de bâton, leur sillonnaient le dos de coups de fouet…
Dès qu'ils eurent quitté les lieux, les espions de Cabaon exécutèrent à la lettre les ordres qu'ils avaient reçus. Ils purifièrent immédiatement les sanctuaires en mettant tout leur soin à les débarrasser des excréments…y allumèrent toutes les lampes, se prosternèrent avec grand respect devant les ministres sacrés… et pour finir donnèrent de l'argent aux pauvres qui étaient assis auprès de ces sanctuaires. Telle fut la manière dont ils suivirent l'armée vandale. Mais quand les Vandales furent sur le point d'atteindre leurs ennemis, ces mêmes espions les distancèrent et allèrent rapporter à Cabaon le comportement des Vandales et le leur propre à l’égard des sanctuaires chrétiens ainsi que la présence de l'ennemi à proximité. A cette nouvelle, Cabaon organisa son dispositif de combat comme suit. Il délimita dans la plaine un espace circulaire à l'endroit précis où il songea à établir son retranchement, puis avec ses chameaux forma un cercle protecteur tout autour de son campement, en les plaçant transversalement et en les constituant en une ligne frontale profonde environ de douze bêtes. Sur ce, il installa au milieu de ce cercle les enfants, les femmes et tous ceux qui ne participaient pas au combat, sans oublier les richesses, et ordonna aux combattants de se mettre entre les jambes des animaux et de s'y tenir à l'abri de leurs boucliers. Quand les Vandales virent la phalange des Maures ainsi disposée, ils furent embarrassés… En effet, ils ne maniaient pas le javelot ni l'arc; en outre loin de savoir combattre en fantassins, ils étaient tous des cavaliers… Dès lors, comme les Maures ne cessaient de les frapper de leurs javelots depuis la solide position qu'ils occupaient et qu'ils n'avaient aucune peine à tuer dans leurs rangs d'hommes et chevaux vu la masse qu'ils représentaient, les Vandales prirent la fuite. Au cours de la poursuite à laquelle se livrèrent alors les Maures, la plupart des Vandales périrent…Telle fut en définitive la défaite que, par un effet du sort, les Maures infligèrent à Thrasamund.
2. Le commentaire
Ce texte, sans équivoque, s'inscrit dans le contexte de la fin du Vè (496) et le début du VIè (523). C'est une période caractérisée par deux faits saillants. D'une part, la montée de la résistance berbère; de l'autre, la persistance de la persécution religieuse arienne. Le texte en question fournit des renseignements intéressants quoi que succincts sur l'organisation du royaume de Cabaon. Ce dernier fut un aguellid maure qui « joignit à une grande expérience guerrière une vive intelligence ». Ses qualités lui permirent de contrôler, semble-t-il, une grande partie de la Tripolitaine. Ce contrôle est le symptôme indéniable de l'effritement du royaume vandale. Car, on ne trouve ni garnison, ni armée pour faire face à la montée du danger maure en Tripolitaine. De surcroît, on en déduit que les Vandales furent singulièrement affaiblis déjà avant la guerre contre Cabaon.
L'aspect nomade du royaume du Cabaon parait un peu étrange. Car, souvent, la notion du royaume est liée aux sédentaires. En revanche, on est présence, ici, d'une sorte de royaume nomade c'est-à-dire d'une culture foncièrement différente de celle des romains et des romanisés (Conant Reference Conant2012). Lorsque Procope relate que les hommes, les femmes et leurs richesses se déplacèrent. Il serait, peut-être, question d'une confédération de tribus. Serait-elle de type quinaire quoi que le texte n'en parle pas(Hart Reference Hart1967, 65–95). En tout état de cause, ce royaume d'origine et de composition tripolitaines serait entre la chefferie et la principauté. D'après la même source, Cabaon « ne connaissait pas le dieu vénéré par les chrétiens ». Il s'agit d'un indice de son paganisme mais aussi des limites de la propagation du christianisme au fond de la Tripolitaine présaharienneFootnote 41. On peut ajouter qu'on est devant deux identités différentes: l'une présaharienne et l'autre romaine (Conant Reference Conant2012, 313). Ces deux identités caractérisent les régions frontalières qui furent culturellement mixtes (Conant Reference Conant2012, 252–306). Aussi, Cabaon a-t-il le droit de mort et de vie « en menaçant ses soldats de les punir de mort s'ils n'obéissent plus ses ordres ». Ce chef est averti politiquement puisqu'il ordonna ses hommes de réparer les démolitions provoquées par les soldats vandales. Ses espions l'auraient informé sur la situation en Proconsulaire.
Cabaon a profité également des répercussions de la politique religieuse de Thrasamund qui, contrairement à ses prédécesseurs, laissa les églises catholiques ouvertes. En contre partie, il mena une attitude caractérisée par l'humiliation et la flagellation. Les soldats vandales conduisirent dans les temples des catholiques leurs chevaux et leurs autres animaux. Aussi, sillonnèrent-ils les dos des évêques non ariens par des coups de fouet ou de bâton. Devant cette politique de vexation, Cabaon fait preuve de diplomatie en Byzacène même puisque ses hommes espions purifièrent immédiatement les sanctuaires. Ils y allumèrent toutes les lampes, prosternèrent avec vénération à l’égard des ministres sacrés et donnèrent de l'argent aux hommes nécessiteux de la Byzacène.
Pour les détails de la bataille de 520, on peut évoquer trois idées principales. Les préparatifs du Cabaon et sa tactique ainsi que les conséquences de cette confrontation. S'agissant des préparatifs, les hommes du Cabaon construisirent un retranchement pour séparer ses combattants de leurs femmes. Cet acte va lui permettre de préserver l'unification de son armée. Tout au plus, il menaça de mort ses hommes s'ils rentrèrent dans le retranchement réservé aux femmes. Il envoya des espions à Carthage pour s'informer de très proche sur la situation de l'ennemi. Et, afin de réparer les pires actes des soldats vandales contre les catholiques.
En ce qui concerne la tactique de Cabaon, il délimita dans la plaine un espace circulaire à l'endroit où il songea établir son retranchement. Par contre, avec ses chameaux, il forma un cercle protecteur tout autour de son campement (Shaw Reference Shaw1995, 664–721). On les place transversalement tout en constituant une ligne frontale profonde composée de douze bêtes environ. Ensuite, on installa au milieu de ce cercle tous ceux qui ne participèrent pas à la guerre. Puis, il ordonna à ses guerriers de se mettre entre les jambes des bêtes et de s'y tenir à l'abri de leurs boucliers.Footnote 42
S'agissant du lieu de cette bataille, Procope n'en dit rien d'où il n'est pas encore localisable avec précision. Mais on peut proposer la plaine de l'Aradh à l'instar de Marta/Mareth au sud de Gabès ou la plaine de la Jeffara comme à Zarzis.
En gros, les traits de ce personnage infirment l'image traditionnelle des Berbères dans la littérature antique gréco-romaine. Et, cette bataille s'est déroulée comme Cabaon l'avait voulue. Si Procope dit que la victoire maure fut par un effet du sort, c'est pour ne pas amplifier l'exploit des Libyens d'autant qu'il évoqua juste après son ami Bélisaire. Or, la bataille de 520 engendre, à court terme, la mort, la fuite et la défaite de beaucoup de soldats vandales. A long terme, elle ouvre le chemin à d'autres Maures pour se révolter mais cette fois ci à l'intérieur de la Byzacène et non pas de la Tripolitaine (Rushworth Reference Rushworth and Merrills2004, 77–98). La défaite vandale oblige Hildéric à opter pour une politique religieuse de tolérance afin d’éviter le combat sur plusieurs fronts en même temps. Vraisemblablement, les Maures de la Tripolitaine occidentale auraient profité eux aussi de l'affaiblissement croissant des Vandales pour manifester des actes de pillage et de violence. Le rétrécissement du pouvoir vandale en Tripolitaine aurait, à tout le moins, encouragé les tribus de la Byzacène méridionale à la révolte.
Observons que Procope ne se prononce pas sur la date, le lieu et les causes profondes de l'aventure de Cabaon (Modéran Reference Modéran1991, 478–490; 1992, 1686–1687). Cependant, Chr. Courtois y conclut que les grands nomades chameliers apparaissent pour la première fois en Byzacène. Ils osèrent s'avancer dans les Steppes de l'est parce que l'ouest de la Byzacène échappa à l'autorité vandale (Courtois Reference Courtois1955, 350). Quoi qu'il en fût, les razzias de Cabaon montrent que la Tripolitaine intérieure, le pays des Hautes Steppes et la Byzacène méridionale échappèrent à l'autorité vandale vers les années 520. Elles laissent à croire que les Vandales avaient souffert de graves difficultés dans cette région. Celles-ci sont connues par un passage du De Aedificiis de Procope (livre VI, 4, 6) signalant la prise de Lepcis Magna par les Laguatan entre 527 et 533.
Vers la même période, Corippe (Johannide, III, 189–191), mentionne des troubles suscités en Tripolitaine par les Laguatan et les Naffur. La chronique de Jean Malalas (Chronographia, p. 459), évoque une révolte maure, déclenchée sous le règne d’Hildéric, à « Leptoma et Sabratha » c'est-à-dire Lepcis Magna et Sabratha. Ces témoignages confirment que la Tripolitaine fut menacée par les Laguatan et éventuellement par d'autres tribus. L'insurrection de la population romaine lepcitaine en 533, à l'instigation de Pudentius, prouve que les Laguatan ne dominèrent pas à cette époque toute la province de la Tripolitaine. Celle-ci fut indépendante de Carthage à la veille de la conquête byzantine. Donc, on pourrait en tirer que les tribus sahariennes et frontalières seraient majoritairement autonomes (Mathisen et Shanzer Reference Mathisen and Shanzer2011).
Cependant, quelques années après le succès de Thrasamund, l'agitation des Maures reprit à l'est de l'Aurès mais s’étendit, cette fois, jusqu'au sud-ouest de la Byzacène.Footnote 43 Il est presqu’établi que la révolte ne prend extension en Byzacène qu'après 523, sous le règne d’Hildéric. La contribution des tribus méridionales et présahariennes en général à ces agitations parait fort probable. Car, le pouvoir vandale aurait perdu dés la fin du Vè siècle la mainmise sur le limes méridional, au profit des Maures du prédésert. Dés 523, la majorité des tribus présahariennes cherchèrent, sans réticence, à affirmer leur autonomie vis-à-vis des Vandales. D'aucuns supposent que l'affaiblissement vandale aurait engendré une remontée de ces groupes vers l'intérieur, jusqu’à la latitude de Capsa voire un peu plus au nord (Modéran Reference Modéran2003, 466).
Figure 1.

Conclusion
Au terme de cette communication, il s'avère que les rapports entre les Maures du prédésert tripolitain et les Vandales oscillent entre la soumission absolue sous Genséric et l'insurrection incessante avec ses successeurs. La place de ces maures semblerait importante dans les rapports de force dans la zone du limes Tripolitanus et dans la partie tunisienne de la Tripolitaine. Néanmoins, on n'a aucune mention explicite de la participation des présahariens tripolitains à la « lutte inexpiable » opposant Vandales aux Maures depuis la fin du Vè siècle. Partant, l'implantation vandale s'avère limitée aux confins de la Byzacène et de la Tripolitaine. Vers 533, en Proconsulaire, dans ce qui reste de la Byzacène et sur la partie orientale de la Numidie, les Vandales auraient une autorité largement fragile.
La guerre de Cabaon marque un moment décisif dans les rapports entre pouvoir central et les Maures. On a le témoignage indéniable d'un ralliement exceptionnel entre les Maures de presque toute la Tripolitaine présaharienne contre un seul ennemi. L'image de Cabaon, telle qu'elle est décrite par Procope, incite à réfléchir les fondements politiques et culturels de cette confrontation. En somme, notre humble tentative est avant tout préliminaire et sans prétention d'arriver tout de go à des résultats arrêtés. Elle est dictée par le souci d'engager la recherche sur une nouvelle voie qui peut à la longue s'avérer prometteuse. Sans aucun doute, la relance des recherches axées sur l'archéologie présaharienne dans le Jérid, le Nefzaoua et le Jebel apportera des réflexions nouvelles et fructueuses.