La multiplication des travaux consacrés à l’histoire de l’eugénisme, de l’objectivation scientifique des races humaines et des sciences de l’hérédité ces dix dernières années a ceci de paradoxal qu’elle a coïncidé avec le retour en force de conceptions « naturalisantes » de l’ordre social et de la variabilité humaine interindividuelle, longtemps présumées déclinantes, voire résiduelles. L’invocation du rôle joué par les gènes dans la survenue d’un nombre croissant de maladies ou dans l’adoption de tel ou tel « comportement » (les préférences sexuelles, en particulier), les différentes théories du déterminisme neuronal, ainsi que les dispositifs sociotechniques qui visent à reconstruire l’« origine ancestrale » des individus et des groupes humains à partir de l’étude de leur adn, attestent tous, chacun à leur manière, de la force des croyances contemporaines dans les capacités explicatives des sciences du vivant. Au fur et à mesure, les chercheurs en sciences sociales se sont ainsi trouvés dans une position de plus en plus ouvertement défensive (sauf à faire leur le nouveau credo) à laquelle ils n’étaient guère préparés.
En effet, il y a peu de temps encore − dix ou quinze ans à peine −, la critique du déterminisme biologique semblait bel et bien s’inscrire dans le sens de l’histoire : elle constituait même l’un des ressorts du progressisme. L’eugénisme, dont la mesure historique n’avait été véritablement prise que tardivement, dans les années 1970, faisait l’objet d’un opprobre généralisé et le grand public semblait redécouvrir périodiquement, avec, à chaque fois, le même effarement, l’importance des stérilisations opérées par les médecins dans l’Allemagne nazie, l’Amérique libérale ou les social-démocraties scandinaves Footnote 1. Avec le « reflux du racisme scientifique Footnote 2 », que certains historiens font remonter à l’entre-deux-guerres, d’autres à la défaite des puissances de l’Axe, mais qui ne prit toute son ampleur qu’à partir des années 1960-1970, les « races humaines » ne constituaient plus guère qu’une notion pseudo-scientifique associée à une série d’expériences historiques condamnables : la traite négrière, la colonisation, le fascisme, etc. Ne s’accrochait plus à ce « phlogiston des temps modernes Footnote 3 », ouvertement du moins, qu’une infime minorité de biologistes, de psychologues et d’anthropologues (physiques ou biologiques), dont les propos sur l’existence d’inégalités raciales (notamment en termes de capacités intellectuelles) et en faveur de la sociobiologie suscitaient immédiatement de fortes mobilisations au sein du monde scientifique Footnote 4. Durant deux décennies environ, l’« antiracisme scientifique », incarné par Richard Lewontin et Stephen Jay Gould aux États-Unis, ou par Albert Jacquard en France, parut indubitablement s’exprimer au nom de la « communauté scientifique » tout entière, au point de laisser espérer que leurs efforts finiraient par avoir définitivement raison des vieilles lunes naturalistes (et naturalisantes) Footnote 5.
L’examen détaillé des modalités de ce grand retournement (peut-être moins brutal et complet qu’il n’y paraît Footnote 6) excéderait de beaucoup les limites de cet article, dont l’ambition principale consiste à analyser les principaux apports de la littérature récente sur l’étude historique du déterminisme biologique, de l’eugénisme et de ce qu’il est convenu d’appeler le « racisme scientifique ». Le rôle essentiel, autant qu’inattendu, du Human Genome Project dans cette inversion de la tendance mérite néanmoins d’être souligné : loin de faire définitivement litière des schèmes de pensée raciologiques, comme d’aucuns l’imaginaient, l’essor de la génomique a abouti à une forme de « réinscription génétique de la race Footnote 7 », dont les tests d’ascendance génétique commercialisés via internet ne constituent que la manifestation la plus visible. La situation est d’autant plus déstabilisante pour nombre d’antiracistes traditionnels que de nombreux intellectuels, scientifiques et personnages publics, membres de populations traditionnellement stigmatisées, comme les Afro-Américains, ont manifesté leur intérêt pour ces conceptions d’une diversité bio-raciale. Celles-ci ont été envisagées dans une perspective directement utilitaire (lorsqu’il était question de faire prendre en compte par les pouvoirs publics l’existence d’éventuelles différences biologiques, en termes de susceptibilité à certaines pathologies ou de réactivité aux molécules pharmaceutiques) ou d’affirmation identitaire Footnote 8. Le débat sur la « nature humaine Footnote 9 » s’est encore compliqué, récemment, avec l’apparition d’un révisionnisme eugénique là où on l’attendait le moins, au Cold Spring Harbor Laboratory. En 2008, après plus de quarante années passées à souligner tout ce qui distinguait cette pseudo-science de la génétique moderne, les presses universitaires de ce saint des saints de la biologie moléculaire entreprirent en effet de republier le principal ouvrage de Charles Davenport, le fondateur du si décrié Eugenics Record Office : Heredity in Relation to Eugenics Footnote 10, paru en 1911. Au fil des interventions, les éditeurs intellectuels (deux piliers du laboratoire) et les chercheurs invités à commenter le texte original (des biologistes aussi illustres que James Watson, co-lauréat, avec Francis Crick et Maurice Wilkins, du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1962 pour la découverte de la structure double-hélicoïdale de la molécule d’adn) réinscrivirent benoîtement leur propre trajectoire scientifique dans la continuité des travaux de Davenport. Dans l’avant-propos, Matt Ridley (sans doute le plus fameux vulgarisateur scientifique au monde) allait même jusqu’à affirmer que « Davenport avait [eu] les meilleures intentions qui soient », avant de déplorer que son « rêve » ait achoppé sur les limites des connaissances scientifiques et techniques de son temps. Heureusement, ajoutait le généticien Maynard Olson, les progrès de la génomique permettaient d’envisager l’avènement d’une « science de la perfection génétique humaine », pour peu que celle-ci ne cherche plus à recourir à la contrainte étatique (comme la vieille garde eugéniste) mais s’appuie, au contraire, uniquement sur le libre arbitre des individus Footnote 11.
Le choix d’aborder simultanément les trajectoires historiques de l’eugénisme, de la « raciologie » et des sciences de l’hérédité humaine dans cette exploration bibliographique tient au caractère éminemment intriqué de ces trois domaines. Pour autant, ces termes ne sont ni substituables, ni toujours articulés de façon claire et précise, tant leurs rapports ont varié selon les lieux et les époques. Si l’histoire de l’eugénisme a indéniablement partie liée à celle de l’objectivation des races humaines, Pauline Mazumdar alertait néanmoins, dès 1992, sur le fait que dans « chaque pays, le Wunschbild des eugénistes, leur type idéal et son image négative furent définis en fonction des spécificités nationales et du contexte historique Footnote 12 ». Ainsi, en Grande-Bretagne (la patrie de Francis Galton qui forgea le terme « eugénisme » en 1883), en Scandinavie et dans plusieurs autres pays, la peur de la « dégénérescence » se focalisa sur les classes sociales réputées inférieures Footnote 13. Cette définition du péril rendit possible des trajectoires individuelles aussi étonnantes, aux yeux de nombre de contemporains, que celle de Julian Huxley, frère d’Aldous et petit-fils du zoologiste Thomas Henry (le fameux « bouledogue de Darwin »). Biologiste parmi les plus éminents de son temps, Huxley fut simultanément l’un des plus influents porte-parole du mouvement eugéniste au plan national et international (le seul à avoir été invité deux fois à prononcer la Galton Lecture de la Eugenics Society of London, qu’il présida de 1959 à 1962) et un pionnier de l’antiracisme scientifique, à travers sa critique sans concession des justifications savantes de l’antisémitisme nazi Footnote 14, puis en tant qu’instigateur de la première « Déclaration sur la race » de l’Unesco (qui fut publiée en 1950). Comme le souligne Alison Bashford, « Huxley et nombre de ses contemporains ne percevaient aucune relation de nécessité entre l’eugénisme et les projets de pureté raciale auxquels celui-ci fut plus tard si étroitement assimilé Footnote 15 ».
Le même niveau de variabilité dans le temps et dans l’espace caractérise les relations entre l’eugénisme et les sciences de l’hérédité humaine : l’anthropologie, la génétique, les disciplines médicales spécialisées dans l’étude des « tares » héréditaires (somatiques et psychiques) et les sciences des populations Footnote 16. Cette diversité a pourtant été longtemps masquée par une historiographie polarisée entre la tentation de faire des savants et des médecins les fourriers des eugénistes et la volonté, symétrique, de sauver l’idéal d’une science pure (et néanmoins émancipatrice) en réduisant l’eugénisme au dévoiement idéologique passager d’un savoir encore jeune et, partant, fragile Footnote 17. Le même constat s’applique à la relation entre, d’une part, l’émergence (dans la seconde moitié du xviiie siècle) et l’institutionnalisation (au siècle suivant) d’un savoir positif sur l’hérédité et, d’autre part, l’expression du racisme occidental. L’ordre des termes constitue en soi un enjeu du débat, puisque la question principale tient au rôle qu’a pu jouer le premier dans le développement du second, ou inversement. Autrement dit, les premières problématisations savantes de l’hérédité ont-elles fourni une assise intellectuelle à une conception raciale (et raciste) du genre humain ? Ou n’est-ce pas plutôt la trompeuse évidence de l’existence apparente de races humaines qui stimula la réflexion des zoologistes et autres naturalistes sur la transmission héréditaire de propriétés stables ou, en tout cas, récurrentes ?
Si toutes ces questions furent longtemps difficiles à régler d’un point de vue empirique, les conclusions des nombreuses enquêtes individuelles et collectives menées au cours des quinze dernières années permettent de les envisager sous un jour nouveau. Ce sont ces résultats que cet article propose de présenter, en commençant par les recherches ayant permis d’approfondir des thématiques déjà bien identifiées, mais dont l’importance ne s’est pas émoussée, avant d’aborder celles qui ont ouvert des perspectives neuves.
Une série d’approfondissements historiographiques notables
Dans un article de 1998 présentant l’état des travaux sur l’eugénisme, Frank Dikötter affirmait imprudemment que « la littérature sur l’eugénisme en Angleterre, aux États-Unis et en Allemagne [avait] atteint un point de saturation Footnote 18 ». Pourtant, plus de quinze ans se sont écoulés depuis lors sans que le flot des articles et des ouvrages consacrés à ces trois pays ne se soit jamais tari. La production scientifique a même été particulièrement impressionnante dans le cas des États-Unis, y compris sur des sujets qui pouvaient sembler rebattus, tels que la stérilisation à finalité eugénique, perpétrée, la plupart du temps, sur des femmes. Le juriste et historien du droit Paul Lombardo a ainsi reconstruit dans le détail le traitement infligé à Carrie Buck, dont le nom est attaché à la décision de la Cour suprême de 1927, Buck vs. Bell, qui confirma le droit des États fédérés à stériliser les « faibles d’esprit » (feebleminded) et les « asociaux » (socially inadequate) placés sous leur responsabilité, y compris contre leur volonté Footnote 19. L’ouvrage de Lombardo présente l’intérêt de livrer le point de vue de Buck (avec qui l’auteur s’est entretenu quelques semaines avant qu’elle ne décède, en janvier 1983) et de retracer l’ample mobilisation (dont Lombardo fut l’un des principaux protagonistes) qui contraignit l’État de Virginie à faire la lumière sur ses pratiques eugénistes passées et à présenter des excuses aux victimes. Lombardo est également l’éditeur d’un ouvrage collectif qui propose un panorama assez complet de l’eugénisme états-unien, depuis la première loi sur la stérilisation forcée, adoptée en Indiana en 1907, jusqu’aux débats contemporains concernant les risques associés à l’essor de la génétique médicale Footnote 20.
Les recherches sur la stérilisation eugénique semblent néanmoins avoir atteint un seuil de saturation dans le cas des pays scandinaves, où ces pratiques furent étroitement articulées à l’institution du Welfare State. En Suède, au Danemark et en Norvège, le débat public sur le sujet s’est développé à partir des années 1990 sur le mode du scandale politique Footnote 21, et si les chercheurs scandinaves en sciences sociales n’ont pas déserté les arènes médiatiques et judiciaires, le flux de publications savantes (en anglais, du moins) s’est tari après la parution de l’ouvrage comparatif dirigé par Gunnar Broberg et Nils Roll-Hansen Footnote 22.
En Allemagne, l’approfondissement des études sur les politiques eugénistes ou racistes s’est traduit par un intérêt croissant pour la part qu’y prit une petite communauté d’anthropologues, de généticiens et de médecins jouissant d’une excellente réputation scientifique internationale, qu’ils parvinrent d’ailleurs la plupart du temps à sauvegarder ou à rétablir après la chute du nazisme. Outre les publications issues du programme de recherche décennal sur l’histoire de la Kaiser Wilhelm Gesellschaft (rebaptisée Max Planck Gesellschaft en 1948) Footnote 23, Sheila Faith Weiss a fait paraître une étude détaillée sur le jeu intriqué d’échanges symboliques, politiques et économiques réciproques qui s’institua entre les officiels nazis et les généticiens allemands, au tout premier rang de cette science d’avant-garde Footnote 24. Parallèlement, l’enquête de Rachel Boaz sur l’essor de la sérologie (la discipline médicale dédiée à l’étude du sang, un fluide ô combien symbolique) est venue éclairer un autre type de contribution des scientifiques allemands au programme politique et culturel des mouvements nationalistes, puis nationaux-socialistes Footnote 25. Les rapports complexes entre l’idéal d’« amélioration des qualités humaines » de certaines populations et l’exaltation de la modernité scientifique se trouvent précisément au cœur de l’un des derniers ouvrages de Marius Turda Footnote 26. Grâce à des compétences linguistiques étendues, ce dernier est parvenu à renouveler un thème classique de l’historiographie (Dikötter le notait déjà dans son article de 1998) en privilégiant un point de vue comparatiste et international (malheureusement limité aux nations européennes et américaines) pour analyser les basculements qui s’opérèrent, à des époques et en des lieux très éloignés, entre des conceptions positives ou, au contraire, négatives de la modernité : des angoisses de la « dégénérescence », alimentées par le changement social, jusqu’aux (bio)utopies annonçant un futur radieux, du moins pour les plus aptes.
En ce qui concerne la France, le lien apparemment paradoxal entre la préoccupation eugéniste et le souci nataliste, bien identifié par l’historiographie, est analysé plus avant dans un livre surprenant de Paul-André Rosental, l’auteur d’une étude stimulante sur l’Institut national d’études démographiques (Ined) Footnote 27. Son enquête a justement pris naissance avec la découverte, dans les archives de cette institution, d’une série de documents relatifs à une étrange expérience : les jardins Ungemach, financés par une fondation à la finalité explicitement eugénique, créée grâce à la fortune d’un industriel alsacien de la confiserie, Léon Ungemach. Dans « cette petite cité-jardin de douze hectares située au nord-est de Strasbourg Footnote 28 », la fondation mettait à la disposition de couples choisis en fonction de leur propension supposée à engendrer des enfants sains 140 maisons individuelles construites selon un plan extrêmement rationalisé, pour un loyer bien inférieur au marché. L’aspect le plus singulier de cette entreprise, connue des historiens de l’eugénisme français mais jamais véritablement étudiée auparavant, tient à son ampleur chronologique Footnote 29. Commencée au lendemain de la Première Guerre mondiale, la construction de la cité s’acheva en 1928. Elle fut ensuite « municipalisée » après-guerre sans que cela ne remette en cause le principe de sélection des couples de locataires, ni la limitation temporelle de leur bail (qui devenait caduc lorsque les occupants parvenaient au terme de leur vie reproductive). En 1949, la Cour de cassation donna raison à la fondation contre un habitant de la cité qui contestait la légalité de ce document singulier, sur lequel les maires successifs de la ville se sont appuyés jusqu’en 1985.
L’analyse extrêmement minutieuse et convaincante à laquelle se livre Rosental des différents aspects imbriqués de cette singulière expérience suscite de nombreuses interrogations quant aux enseignements qu’il convient d’en tirer. La première tient au caractère relativement rudimentaire de la sélection médicale des candidats opérée par la fondation pour l’obtention d’un « logement Ungemach », si on la compare à d’autres entreprises eugéniques, allemandes et scandinaves en particulier. Le questionnaire mis au point à cet effet est des plus limités et fait surtout ressortir la dimension sommaire de l’enquête censée mettre en évidence une éventuelle « hérédité morbide » dans les familles des candidats. Tout aussi intrigante est l’absence de plan visant à suivre, de génération en génération, l’évolution des caractéristiques physiques et mentales de cette population réduite et « captive », en la constituant en une sorte de laboratoire humain. L’expérimentation alsacienne se distingue, de ce point de vue, de celle qu’entreprirent les eugénistes italiens avec les habitants de certaines villes nouvelles créées par le régime fasciste (dans le but de connaître les caractéristiques des individus issus du « croisement » entre ces populations, originaires le plus souvent de Vénétie ou du Frioul, et les populations « autochtones », sardes ou laziales), ou de celle de leurs homologues allemands qui étudièrent les qualités eugéniques des enfants SS afin d’évaluer les effets de la politique de reproduction par la sélection des conjoints, mise en œuvre au sein de cette élite aryenne. Ce manque de curiosité relatif conduit à se demander quel était le statut de cette « expérience » aux yeux de ses promoteurs eux-mêmes. Le terme s’impose car une entreprise aussi limitée n’était évidemment pas en mesure de produire un quelconque effet eugénique à l’échelle de la population française, ni même sur le plan local. Les utopies, ou les dystopies, eugénistes se sont d’ailleurs toutes heurtées à l’extraordinaire inertie reproductive de l’espèce humaine, caractérisée par une maturité sexuelle tardive et une faible descendance finale (du moins chez les populations qu’il s’agit précisément de favoriser). Dans le cas des jardins Ungemach, le terme « expérience » ne doit cependant pas s’entendre dans le sens d’un dispositif qui permettrait l’acquisition, au sein d’un environnement contrôlé, voire confiné (du fait, notamment, de sa taille réduite), d’un savoir nécessaire à la mise en œuvre future d’une action à grande échelle, mais plutôt au sens d’un exemple à suivre, d’un modèle prêt à l’emploi, dont les instigateurs espéraient sans doute qu’il fasse de nombreux émules et finisse peu à peu par exercer une influence sur les « qualités héréditaires » de la population.
Approfondir des thèmes déjà identifiés et faire la synthèse de l’état des connaissances constitue également l’objectif des publications récentes sur l’invention du schème biologique de la race et ses usages à travers les siècles. Publiés respectivement en français et en anglais, deux volumes collectifs se distinguent dans cet exercice. Le premier témoigne d’une grande ambition puisqu’il entend éclairer aussi bien la généalogie de la catégorie que son appropriation dans des configurations nationales extrêmement variées − de l’Europe à l’Asie orientale (Japon, Chine et Corée) en passant par l’Afrique du Sud −, de même que le rôle joué par les dispositifs de monstration de corps « exotiques » (les expositions, en particulier) dans l’émergence et l’expansion d’une « culture visuelle sur les ‘races’ » Footnote 30. Malheureusement, le désir d’embrasser des horizons géographiques, chronologiques et thématiques aussi vastes se paie d’un flou conceptuel sur le sens même du terme de race, les usages des différents auteurs n’étant pas toujours convergents. Cette limite se retrouve dans le second ouvrage collectif d’autant plus fortement que celui-ci se propose de comparer les usages des tropes raciaux aux États-Unis dans deux mondes sociaux extrêmement dissemblables que sont les sciences (naturelles et humaines) et le droit Footnote 31.
La production éditoriale récente se singularise surtout par sa visée encyclopédique, avec la publication la même année des deux premiers ouvrages en langue anglaise consacrés respectivement aux « études raciales » (racial and ethnic studies) et à l’eugénisme Footnote 32. Ce type de handbook et autre companion to a quelque chose de performatif, au sens où leur parution même est invariablement saluée comme un signe de maturation d’un domaine qu’elle contribue en réalité à légitimer, tout en accroissant sa visibilité. Dans ce contexte, le handbook sur l’eugénisme se distingue par le choix qu’ont fait les éditrices scientifiques d’adjoindre, aux synthèses présentant l’état des connaissances sur une série de thèmes classiques Footnote 33, quelques articles abordant les nouveaux chantiers de la recherche. Si ces explorations ne sont pas toutes réussies, l’ouvrage n’en a pas moins le mérite de mieux faire connaître différents courants parmi les plus innovants au plan international. Il illustre ainsi le renouveau notable intervenu ces dernières années dans le champ des études sur l’eugénisme, sur la production et la circulation de schèmes raciologiques, voire, dans une moindre mesure, sur les sciences de l’hérédité humaine. Celui-ci semble résulter de deux innovations complémentaires : un élargissement vers de nouveaux horizons géographiques et un renouvellement thématique qui s’est traduit, dans certains cas du moins, par une véritable reproblématisation de l’objet d’étude. Ces deux aspects seront abordés successivement.
La circulation mondialisée des schèmes raciaux et eugéniques
L’ouverture à de nouvelles configurations nationales, voire à de nouvelles aires culturelles, est particulièrement sensible dans le cas des études sur l’eugénisme. Après plusieurs décennies caractérisées par une focalisation quasi exclusive sur quelques pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, une série de travaux publiés au cours des dix dernières années a abouti, sinon à « provincialiser l’Europe occidentale Footnote 34 », du moins à internationaliser cet objet de recherche. Le continent européen lui-même n’a plus tout à fait le même aspect depuis que plusieurs enquêtes individuelles ou collectives ont attiré l’attention sur ses périphéries, à peu près totalement ignorées jusqu’alors, quand bien même l’eugénisme y avait constitué une réalité historique de premier plan. C’est le cas, par exemple, du Portugal salazariste étudié tout récemment par Richard Cleminson et, plus encore, des pays d’Europe centrale et balkanique, dont les trajectoires (pour partie individuelles et pour partie régionales) sont désormais mieux connues grâce à un ensemble de publications Footnote 35. Marius Truda, à travers ses recherches, son travail de coordination scientifique et ses fonctions de directeur d’une collection spécialisée des presses de la Central European University à Budapest, a été le principal protagoniste de cet énorme chantier historiographique. Il a notamment permis d’éclairer la contribution des eugénistes à l’élaboration de discours, de projets et, dans un certain nombre de cas, d’actions publiques relatifs à la ségrégation, voire à l’élimination, de minorités ethniques Footnote 36. Parallèlement, les recherches de Nikolai Krementsov sur la Russie et l’Union soviétique ont fini d’élargir une focale longtemps demeurée réduite à la partie nord-occidentale du continent Footnote 37.
La topographie de l’eugénisme et, partant, la diversité de ses incarnations historiques ont encore gagné en complexité grâce à une meilleure prise en compte des expériences extra-européennes, à commencer par celles de l’Amérique latine. Si le livre pionnier de Nancy Leys Stepan est longtemps demeuré l’unique travail de référence sur cette région Footnote 38, un vaste courant de recherche a pris son essor au cours des dix dernières années grâce aux travaux d’historiens, de sociologues ou de politistes, argentins, brésiliens et mexicains pour la plupart, écrivant essentiellement en espagnol ou en portugais. Le débat argentin est peut-être le plus animé de tous, avec d’innombrables publications consacrées à l’eugénisme ainsi qu’à l’usage des catégories raciales dans les politiques de population ; cette effervescence va toutefois de pair avec des travaux de qualité fort variable et un certain éclatement du champ, en dépit de l’effort d’animation collective accompli par quelques chercheurs Footnote 39. Au Brésil, a contrario, l’attention portée à ces thématiques par la très influente Fundação Oswaldo Cruz (Fiocruz) a permis une meilleure coordination des recherches, passées ou en cours Footnote 40. Par ailleurs, si une grande partie des recherches continuent à se focaliser sur les cas brésilien, mexicain et argentin, au détriment des autres États-nations d’Amérique latine, l’une des heureuses initiatives des éditrices intellectuelles du Handbook of the History of Eugenics a été de solliciter une contribution confrontant la trajectoire de plusieurs d’entre eux Footnote 41. La réflexion comparatiste est d’autant plus cruciale que, au-delà de leur commune inscription dans le champ de l’« eugénisme latin », ces pays se différencient en réalité selon leur composition raciale ou ethnique : la proportion respective des « créoles », des Indiens, des descendants d’esclaves africains et des métis dans leur population varie considérablement, ce qui a eu pour effet d’induire des politiques de population très dissemblables.
Un autre intérêt de la production internationale récente est de prendre en compte les dimensions coloniale et postcoloniale de ces histoires. Celles-ci ont fait l’objet d’une réflexion générale de la part d’Ann Laura Stoler, à travers un ouvrage récemment traduit en français dans lequel elle explique comment sa lecture des archives impériales hollandaises et françaises, combinée à une critique de l’anthropologie coloniale, l’a progressivement conduite à s’interroger sur le rôle joué par les processus de circulation entre les métropoles et les périphéries impériales dans l’essor d’une biopolitique Footnote 42. Stoler insiste notamment sur les usages coloniaux de l’eugénisme :
Or l’eugénisme fournissait moins un vocabulaire nouveau qu’un langage biologique accueillant les fondements sanitaires et moraux sur lesquels s’échafaudaient les angoisses relatives à l’hégémonie européenne et au prestige blanc. Il a ranimé les débats autour d’un lieu de vie ou d’éducation ségrégué, des nouveaux standards de mortalité, de la vigilance sexuelle et des droits que possédaient certains Européens Footnote 43.
Ce faisant, l’auteure attire opportunément l’attention sur l’importance des rapports de classe dans l’analyse des relations interraciales en contexte colonial : les « pauvres Blancs » (ceux-là même qui constituaient la principale cible des organisations eugénistes britanniques et nord-américaines en métropole), vivant de manière dérogatoire aux standards « européens », mêlés aux « populations autochtones », représentaient certainement une menace pour la domination symbolique et, partant, politique des « Blancs » dans leur ensemble. Pour autant, plusieurs enquêtes récentes portant sur des territoires sous domination britannique, française ou néerlandaise font douter de ce que l’eugénisme, que Stoler tend d’ailleurs à réifier et à hypostasier, ait joué un rôle aussi décisif dans les colonies européennes. Ainsi, l’ouvrage de Chloe Campbell sur la circulation des savoirs raciologiques, des « modèles biopolitiques » et des activistes, entre le Kenya et l’Angleterre, se lit comme une chronique de l’échec des médecins et des éleveurs d’origine britannique, réunis au sein de la Kenya Society for the Study of Race Improvement (fondée en 1933), pour obtenir le soutien des eugénistes métropolitains, rebutés par un racisme qu’ils jugeaient terriblement frustre Footnote 44.
Plus que l’Afrique, encore assez peu étudiée, l’Océanie a récemment fait l’objet de nombreuses enquêtes concernant les usages coloniaux et postcoloniaux de l’hérédité humaine. La visibilité nouvelle acquise par cette région longtemps perçue comme périphérique est due en grande partie au dynamisme d’un groupe de chercheurs (principalement australiens) travaillant à l’échelle d’une Greater Oceania, qui inclut la Nouvelle-Zélande et les nombreuses autres îles de la région, dans une perspective interconnectée et « circulatoire ». Sans que l’on puisse véritablement parler d’école à leur propos, ces historiens (de Bronwen Douglas à Warwick Anderson, en passant par Bashford ou Chris Ballard, entre autres) partagent une même capacité à multiplier les points de vue, en jouant des échelles de l’analyse (du micro au global) et en mettant en relation des champs de recherche trop souvent envisagés isolément. Collectivement, ils sont ainsi parvenus à éclairer la manière dont les voyages des naturalistes, les expéditions anthropologiques menées depuis le xixe siècle et les écrits de spécialistes en médecine tropicale et en hygiène publique ont fait émerger une approche singulière de l’hérédité humaine, fondée autant sur l’étude des peuples aborigènes que sur une préoccupation pour les fragilités de l’« homme blanc » transplanté aux antipodes Footnote 45.
En comparaison, la documentation disponible sur les pays asiatiques voisins ne présente pas la même richesse. Ainsi en est-il du cas japonais : si le rôle joué par le mouvement eugéniste dans la quête de « modernisation » du pays et l’armement intellectuel d’une droite nationaliste est désormais mieux connu, nombre de particularités mériteraient d’être étudiées plus avant. À commencer par la poursuite, après la Seconde Guerre mondiale, d’une politique explicitement « éliminationniste » reposant sur une « loi de protection eugénique » (Yūsei hogohō) qui visait à prévenir la naissance d’« enfants inaptes » (furyō na shison) ; adopté en 1948, le texte demeura en vigueur jusqu’en 1996 Footnote 46. En ce qui concerne la Chine, une étude récente des modalités d’appropriation par les élites culturelles, à partir des années 1920, des problématisations « occidentales » de l’hérédité est venue renouveler, en partie au moins, les recherches plus anciennes de Dikötter sur l’apparition des notions de « renzhong gailiang xue » (la science de l’amélioration raciale), puis de « yōushe¯ngxué » (la science des naissances de qualité supérieure), dans le discours mandarinal Footnote 47. De nombreuses questions demeurent, cependant, qui concernent autant les types de savoir mobilisés, l’économie du débat public sur ces sujets, que les liens entre les préceptes eugéniques et les politiques sanitaires et démographiques mises en œuvre successivement par les nationalistes et les communistes. Même la situation de l’Asie du Sud-Est, évoquée par Stoler, reste encore largement à explorer Footnote 48.
En matière d’historiographie de l’eugénisme, les principaux apports récents concernant l’Asie portent en réalité sur le cas indien, lequel s’avère des plus intrigants. Le premier élément notable qui ressort des travaux de Sarah Hodges et de Sanjam Ahluwalia tient à l’extraordinaire engouement dont l’eugénisme a fait l’objet dès le début des années 1920 au sein des classes moyennes réformatrices : en témoigne la floraison, au cours de cette décennie, de Sholapur à Madras en passant par Lahore, Simla, Bombay et Dehli, d’organisations entièrement (et explicitement) dédiées à la promotion de cette « cause ». Même si leur niveau d’institutionnalisation est souvent demeuré assez faible (nombre de ces petits groupes se réunissaient chez l’un ou l’autre de leurs fondateurs), celles-ci n’en constituèrent pas moins d’importants vecteurs de sociabilité, comme autant de forums animés où l’on n’hésitait pas à aborder des sujets subversifs, bien que plusieurs de ces associations aient été fondées par de hauts fonctionnaires indiens de l’administration coloniale britannique (à Madras, par exemple). Rapidement, les féministes nationalistes intervinrent avec force dans ces débats. À la différence de leurs inspirateurs britanniques, ces eugénistes indiens ne s’intéressaient guère aux politiques de stérilisation (celles-ci ne commencèrent à être véritablement prises en considération qu’après l’indépendance, dans un tout autre contexte sociopolitique) et ne financèrent aucune recherche sur l’hérédité humaine. Leur champ d’intervention se restreignit rapidement à la reproduction, abordée initialement à travers une campagne contre l’institution du mariage arrangé au sein des castes (sur le statut biologique et la désirabilité desquels les avis variaient) entre des conjoints pas même sortis de l’enfance. Les mobilisations contre le child marriage, présenté comme la source d’un grave « problème reproductif » pesant sur le pays tout entier du fait de la précocité extrême des premières grossesses, aboutirent à l’adoption, en 1929, d’une législation indo-britannique fixant à quatorze ans l’âge minimum des épouses (repoussé plus tard à dix-huit ans), dont la mise en œuvre se révéla pour le moins problématique. La dimension exclusive prise par cette « hygiène du mariage », entendue comme prolégomènes à une procréation de meilleure qualité, dans les activités des sociétés d’eugénisme indiennes se traduisit notamment par la multiplication de campagnes d’information sur la limitation des naissances. Incluant la distribution de produits contraceptifs, celles-ci ne visaient pas uniquement les groupes « inférieurs », comme c’était le cas à la même époque en métropole et dans bien d’autres pays. La grande singularité du cas indien tenait précisément à ce que les classes moyennes constituèrent, simultanément, la base sociale du mouvement et sa principale cible d’intervention Footnote 49 : la hantise de Galton et de tant d’eugénistes après lui, pour qui tout contrôle des naissances au sein de la classe moyenne (en particulier ces « professionnels » constituant le segment de la population réputé le mieux doté en qualités diverses) équivalait à un « suicide racial », prenait ainsi forme au cœur du Raj, ce joyau de l’empire.
En définitive, l’expansion constante, au cours des dix dernières années, du champ d’investigation des chercheurs en sciences sociales (les historiens au premier chef) intéressés par ce que l’on pourrait appeler, de manière synthétique, la biopolitique de l’hérédité fait qu’il ne reste presque plus, en ce domaine, de terrae incognitae. L’unique aire géographique et culturelle encore à explorer est celle qui s’étend du Moyen-Orient à l’Asie centrale, même si, dans ce cas également, l’on commence à mieux cerner le rôle joué par l’eugénisme dans la quête de « modernité » des élites intellectuelles et politiques, notamment en Turquie et en Iran, au cours de la première moitié du xxe siècle Footnote 50. Sans compter les nombreux travaux consacrés à l’évolution des politiques de l’hérédité au sein du foyer de peuplement juif en Palestine, puis dans l’État d’Israël, qui soulignent l’énergie mise par les savants, les intellectuels, les rabbins et les hommes d’État juifs à inverser le stigmate de la « dégénérescence », mobilisé par les antisémites depuis le xixe siècle Footnote 51. De nombreux projets visaient ainsi à cultiver et à renforcer des qualités présentées comme inhérentes au peuple juif, en réduisant l’influence délétère des « éléments indésirables » : c’était précisément la finalité de la sélection médicale des candidats à l’immigration au Yishuv, mise en place par l’Agence juive au début des années 1920 et poursuivie par l’État d’Israël Footnote 52.
Déplacements et reproblématisations : les nouveaux objets de l’analyse
Simultanément à l’élargissement géographique graduel des recherches sur les multiples usages de l’hérédité humaine, au cours des dix à quinze dernières années, et à l’internationalisation consécutive de la recherche, s’est opéré un renouvellement thématique presque aussi notable, qui a également contribué à remettre en cause certaines conceptions les mieux établies. La première de ces innovations majeures est repérable dans l’émergence d’un véritable champ de recherche intégré : l’histoire sociale et culturelle de l’hérédité. Cela peut surprendre mais c’est uniquement à partir de 2001, sous l’impulsion du programme de recherche interdisciplinaire sur l’« histoire culturelle de l’hérédité », hébergé à l’institut Max Planck pour l’histoire des sciences de Berlin et coordonné par Hans-Jörg Rheinberger, Staffan Müller-Wille et Christina Brandt, que les divisions traditionnelles entre ce qui relevait de l’histoire de la biologie, de la médecine, des sciences de l’homme, des études sociohistoriques du fait racial, ou encore de l’histoire rurale (essentielle pour appréhender la part prise par les éleveurs et les agriculteurs dans la problématisation contemporaine de l’hérédité) furent véritablement dépassées. Le travail collectif mené au fil d’une série de workshops a d’abord permis de reconstruire la généalogie de l’objet lui-même dans une perspective résolument transnationale : son apparition semble remonter à la période comprise entre les années 1810 et le mitan du siècle, lorsque se constitua un « espace épistémique de l’hérédité Footnote 53 » (selon l’expression de Müller-Wille et Rheinberger) intégrant, sous une problématisation unificatrice, une série de questionnements et de pratiques initialement associés à trois champs professionnels et domaines de savoirs apparus à partir du milieu du xviiie siècle. Pour la première fois, les écrits de zoologues et de botanistes interloqués par la variabilité du vivant, de médecins soucieux de comprendre la transmission intergénérationnelle de caractères pathologiques, et d’éleveurs ou d’agriculteurs travaillant à sélectionner les propriétés les plus intéressantes de leurs espèces favorites firent l’objet d’analyses interconnectées Footnote 54. L’apparition, dans les années 1810-1820, du substantif « hérédité » dans des textes médicaux français, en surplomb de la forme adjectivale attestée depuis l’Antiquité (morbi hereditarii) ou en tout cas le Moyen Âge, constituerait ainsi l’une des premières conséquences, dans l’ordre du langage, de ce travail d’objectivation d’un phénomène transversal au vivant Footnote 55. Comment comprendre qu’il ait fallu attendre une période aussi récente pour voir émerger un tel concept, alors même que le « jeu des ressemblances » entre des générations successives d’êtres humains ou d’animaux d’élevage était pratiqué depuis plus d’un millénaire ? C’est que le style de pensée hégémonique jusqu’à la fin de l’époque moderne − François Jacob l’avait déjà souligné − conduisait à tout envisager en termes d’engendrement, c’est-à-dire de génération d’êtres nécessairement singuliers et uniques, plutôt que de transmission intergénérationnelle : expliquer les ressemblances observées revenait donc à tenter de montrer « comment les mêmes agents causaux qui avaient été impliqués dans la conception [generation] de leurs ancêtres pouvaient, apparemment, demeurer actifs au cours de l’engendrement de descendants éloignés Footnote 56 ». L’emprunt du terme « hérédité » (dérivé du latin hereditas) au registre juridique de la transmission patrimoniale (le mot y est peu ou prou synonyme d’héritage, de succession) traduit donc l’apparition d’un style de pensée alternatif, dont l’émergence et les métamorphoses ont été analysées en détail par les différents chercheurs réunis au sein du programme de recherche. À chaque fois, dimensions épistémiques et enjeux sociopolitiques furent envisagés simultanément, grâce à une pratique ambitieuse de l’interdisciplinarité dont ne rend pas bien compte la référence à la seule « histoire culturelle » dans le titre du programme. La même remarque vaut d’ailleurs pour le livre de Müller-Wille et Rheinberger, qui mobilisent les principaux résultats accumulés au fil des workshops pour proposer une analyse finalement très personnelle, mêlant épistémologie historique et science studies, de la trajectoire de l’hérédité depuis près de deux siècles Footnote 57. L’influence de leur entreprise s’est déjà faite sentir dans la littérature la plus récente, même s’il serait abusif d’en faire l’unique source d’inspiration des recherches contemporaines dans ce domaine Footnote 58.
Lorsque l’on se tourne vers l’étude historique de la catégorie de race, l’on ne trouve guère de programme de recherche intégré du même type. Une série de contributions individuelles innovantes est néanmoins venue revisiter une question centrale et bien moins évidente qu’il n’y paraît : le rôle joué par la pigmentation de la peau dans les taxinomies raciales. Quatre recherches de facture fort différente éclairent ainsi, chacune à leur manière, ce que l’on serait tenté d’appeler le « jeu des trois couleurs », en référence aux couleurs fondamentales de la raciologie savante et ordinaire. Andrew Curran, professeur de littérature française et historien de la médecine, revisite la question de la construction discursive de la « négritude » (blackness) à la fin de l’époque moderne Footnote 59. Mobilisant les travaux récents sur les usages de la race dans les sociétés esclavagistes européennes et nord-américaines des xviiie et xixe siècles, il retrace la problématisation graduelle, en France, à partir des années 1730, du corps noir comme « dégénéré ». Amorcé par la lecture d’études anatomiques et d’histoire naturelle consacrées à la pigmentation épidermique ou à la constitution physique et à la physiologie des nègres, ce mouvement s’alimente ensuite aux publications, en nombre croissant, illustrant les mœurs déplorables des Africains et autres Caribéens. L’un des apports du travail de Curran est d’éclairer la manière dont philosophie et histoire naturelles ont fourni des arguments aux auteurs désireux de légitimer la traite africaine au nom d’une infériorité naturelle des populations noires, aussi bien qu’aux anti-esclavagistes soucieux de démontrer a contrario l’égalité biologique des êtres humains, par-delà leurs différences pigmentaires ou même anatomiques (la publication de la troisième édition de l’Histoire des deux Indes de l’abbé Reynal, en 1780, constitue un moment pivot de cette histoire).
Le point de vue de l’historienne afro-américaine Nell Irvin Painter est presque parfaitement symétrique à celui du « caucasien » Curran : son propos s’inscrit dans la tradition des whiteness studies, apparues au début des années 1980, dont l’un des principaux objectifs est de dénaturaliser les fausses évidences attachées à l’existence d’un « être blanc », si souvent érigé en norme du jugement Footnote 60. Publié par un éditeur « commercial », l’ouvrage vise un public large, même si celui-ci est essentiellement nord-américain : le hiatus entre l’universalité du titre et la focalisation du propos (une fois passées les cent premières pages) sur le seul cas des États-Unis ne fait l’objet d’aucune véritable réflexion pas plus, d’ailleurs, que Curran, de son côté, ne s’interroge véritablement sur la centralité des savants et des littérateurs français dans l’invention de la « négritude biologique ». Organisée autour d’une série de brèves vignettes présentant les principaux moments de l’histoire longue du processus d’objectivation de la catégorie de « caucasien » et des redéfinitions périodiques des frontières de la blancheur, la synthèse de Painter présente néanmoins l’intérêt d’appréhender dans un récit unique (sans crainte du didactisme) des éléments d’analyse relevant de différents domaines de recherche : de l’histoire de l’art à l’histoire intellectuelle américaine, en passant par l’histoire des sciences, anthropologie en tête.
Un troisième ouvrage est venu compléter l’analyse de la classification chromatique sur laquelle reposaient les premiers systèmes de classification raciale et qui demeure par ailleurs extrêmement prégnante. L’enquête dont rend compte Michael Keevak, historien de la littérature formé aux États-Unis mais enseignant à Taïwan, vise en effet à expliquer comment les Asiatiques ont pu devenir « jaunes » sur le tard Footnote 61. Jusqu’au milieu du xviiie siècle, lorsque des voyageurs européens en Asie abordaient la question, ils ne signalaient aucune différence marquante entre la couleur de peau des populations chinoises, japonaises ou coréennes, et la leur Footnote 62. De même, si le jaune jouait un rôle symbolique important dans la culture chinoise (han), notamment à travers la référence au mythique « empereur jaune » (Huangdi) qui faisait parfois figure d’ancêtre éponyme, aucun texte connu ne reliait cette couleur à une supposée pigmentation de la peau. Il fallut attendre la dixième édition du Systema naturæ de Carl Linné, publiée entre 1758 et 1759, pour trouver la première occurrence d’un terme dénotant la couleur jaune (entre autres « qualités ») associée aux habitants de l’Asie. Encore le luridus (blafard) employé par le naturaliste suédois en remplacement du fuscus (brun), auquel il avait eu recours dans les premières éditions de sa somme, ne renvoyait-il pas nécessairement à une pigmentation de l’épiderme Footnote 63. Pour que les habitants de l’Extrême-Orient « deviennent jaunes », comme l’écrit Keevak, il a d’abord fallu qu’ils soient regroupés tous ensemble en une race unique qui commença à être qualifiée de « mongole » à partir de la fin du xixe siècle Footnote 64. Friedrich Blumenbach joua, de nouveau, un rôle crucial en introduisant dans la fameuse troisième édition de son De generis humani varietate nativa, parue en 1795, une distinction inédite entre ceux qu’il désignait comme « caucasiens » (blancs) et les individus de race « mongole », décrits non plus comme luridus mais comme gilvus (jaune pâle). Loin d’avoir inféré l’existence d’une race humaine spécifique d’une série d’observations empiriques soulignant la ressemblance des individus qui peuplent l’Asie, à commencer par le jaune de leur peau, les savants européens postulèrent l’existence d’une race mongolienne pour les besoins de leurs taxinomies humaines, exprimées sous la forme de tableaux à double entrée dans lesquels la couleur de la peau constituait un attribut nécessaire, un descripteur indispensable, une case obligatoire. Le blanc étant déjà attribué de manière indiscutable aux Européens, les Asiatiques se colorièrent de jaune Footnote 65.
Parmi les autres travaux récents relatifs à ce que l’on pourrait appeler la construction savante des divisions raciales, un dernier ouvrage se distingue autant par l’ampleur de l’enquête que par la méthode qu’il met en œuvre. Tandis que les volumes précités relevaient de l’histoire culturelle, Claude-Olivier Doron s’appuie sur les ressources de l’épistémologie historique pour retracer la généalogie de la notion « moderne » de race en Europe, du milieu du xviie jusqu’aux premières décennies du xixe siècle Footnote 66. Ce recul historique s’avère indispensable pour ressaisir l’ensemble des différents fils généalogiques mis au jour par les nombreux chercheurs ayant exploré tel ou tel aspect de la question et pour les tenir ensemble dans une analyse unifiée des conditions de l’émergence, puis de la subduction, des espaces de véridiction au sein desquels le terme « race » a successivement fait sens – des traités de zootechnie équine jusqu’à l’histoire naturelle de l’homme, en passant par les élaborations religieuses sur la variabilité des caractères humains. Doron propose une véritable thèse, au sens plein du terme, qui repose avant tout sur la centralité conférée à la notion de « dégénérescence » (parfois orthographiée « dégénération »), récurrente dans plusieurs littératures « raciologiques » (de l’histoire religieuse à la médecine des « tares », en passant par les travaux des naturalistes), mais dont les implications n’avaient pas encore été suffisamment prises en compte. L’auteur met en évidence le rôle de la dégénérescence dans les constructions généalogiques visant à expliquer l’existence de variations héréditaires, transmises au fil des générations, parmi des êtres humains partageant la même origine. Dans cette perspective unificatrice sur le jeu de vérité au sein duquel la race prit le sens que nous lui connaissons aujourd’hui, la dégénérescence est un facteur d’« altération » plutôt que d’« altérité », ce qui conduit à revoir certains des ressorts de l’antiracisme traditionnel :
L’intérêt d’analyser historiquement les liens entre race et dégénération est précisément de déplacer la focale d’une grille fondée sur l’altérité à une grille fondée sur l’altération. La surdétermination par l’altérité tend à masquer le fait qu’il existe, dans les sociétés occidentales, d’autres grilles d’analyse de la diversité humaine qui ont joué un rôle considérable dans l’instauration de dispositifs de domination raciale […] et ce sans affirmer que l’autre est radicalement autre mais est, au contraire, un soi-même altéré Footnote 67.
L’analyse de l’eugénisme (nord-américain, en particulier) au prisme des études de genre constitue un autre développement majeur des recherches sur les usages de l’hérédité menées au cours des quinze dernières années. Compter ces travaux au titre des nouveautés peut sembler, là encore, paradoxal pour un mouvement obsédé par la maîtrise de la reproduction humaine ; pourtant, le fait est que, à quelques exceptions près (dont le livre de Stepan sur l’eugénisme latin), la plupart des auteur(e)s avaient jusqu’alors éludé cette question. Souvent, en effet, le rôle des identités sexuées dans ces biopolitiques était tenu pour évident, notamment dans le cas des études sur la stérilisation forcée, dont les femmes furent les principales et, parfois même, les seules victimes. Ou alors, comme le note justement Wendy Kline dans un ouvrage novateur Footnote 68, le genre se trouvait promptement réduit à la question de la place des femmes au sein des mobilisations en faveur de l’« amélioration humaine » : la dynamique du « périlleux mariage Footnote 69 » entre féminisme et eugénisme, noué au fil du débat sur le contrôle des naissances qui se déploya dans l’entre-deux-guerres, était ainsi bien connue. Kline est cependant fondée à affirmer que « le genre était également au cœur de l’eugénisme dans la mesure où ce mouvement promouvait une nouvelle manière d’envisager la sexualité, la reproduction, et le rôle [respectif] des hommes et des femmes dans la société Footnote 70 ».
L’une de ses principales contributions dans ce domaine a d’ailleurs consisté à étudier, de manière plus systématique que par le passé, la construction par les eugénistes américains (hommes et femmes) d’un couple antagonique de figures féminines : d’un côté, la mother of tomorrow, procréatrice responsable, issue de la classe moyenne, sur laquelle reposent tous les espoirs d’inversion du processus dégénératif en cours en Occident ; de l’autre, la moron, incapable du sursaut moral qui lui permettrait pourtant de brider sa sexualité et, partant, de maîtriser une fécondité déraisonnable, caractéristique des classes sociales basses (on reconnaît sans peine les stéréotypes mobilisés, dans les années 1920 et au-delà, pour justifier la stérilisation de Buck et, avec elle, de dizaines de milliers d’autres femmes). Kline livre les linéaments pour comprendre comment des femmes et des hommes donnèrent vie à ces images sociales associant des représentations liées à la classe autant qu’au genre, et comment leurs contemporains se les approprièrent ou, plus rarement, les contestèrent en se positionnant par rapport à cette polarisation fondamentale de la féminité. La contribution des eugénistes nord-américains à la problématisation de la sexualité, féminine mais aussi masculine, à travers la création des premiers instituts de recherche spécialisés et l’invention (complémentaire) du « conseil matrimonial », a récemment fait l’objet d’études passionnantes, menées notamment par Alexandra Minna Stern Footnote 71.
La dernière des innovations importantes apparues ces dix dernières années a pris la forme d’une réévaluation du rôle joué par la médecine et les médecins dans les transformations de l’eugénisme, de la raciologie savante et même de l’hérédité, y compris dans son incarnation contemporaine : la génétique. Plusieurs ouvrages avaient déjà évoqué en filigrane ce poids des médecins, à côté des anthropologues et des zoologues, puis des biologistes, dans les débats relatifs à la classification des races humaines ou au rôle de l’hérédité dans l’explication des différences physiques et cognitives prétendument observables entre différentes populations Footnote 72. Leur influence s’explique en partie par la centralité de certains objets médicaux (« tare », « constitution », « blastophtorie », etc.) et, plus généralement, du pathologique dans bien des problématisations de l’hérédité humaine ; elle tient également à l’attraction qu’ont pu exercer (et qu’exercent encore aujourd’hui) les facultés de médecine sur les nombreux étudiants intéressés par l’étude du vivant mais soucieux de réussite sociale. Nombre d’anthropologues et de grands noms de l’« étude scientifique des races » avaient ainsi suivi une formation médicale avant de changer d’orientation professionnelle lorsque cette possibilité s’ouvrit à eux. Une série de travaux récents va cependant plus loin que ces simples constats, en donnant à voir le poids croissant du médical et des médecins (aux côtés des biologistes) dans la problématisation de l’hérédité, dès l’entre-deux-guerres, en lien avec l’essor contemporain (mais partiellement autonome) de la « biomédecine Footnote 73 ». Ce faisant, ces recherches conduisent à remettre en cause une chronologie trop facilement entérinée.
Longtemps, en effet, les critiques de l’eugénisme et du « racisme scientifique » firent de la défaite des régimes fascistes au terme de la Seconde Guerre mondiale une césure historique absolue : à croire que la découverte de l’étendue des crimes nazis avait définitivement ouvert les yeux des contemporains sur les dérives de nombreux scientifiques et médecins. Souvent explicite, la thèse était au cœur de nombreux ouvrages historiques, à commencer par celui déjà cité de Daniel Kevles Footnote 74, même si quelques voix tentèrent, sans grand succès, de discuter une périodisation finalement bien commode Footnote 75. Certes, la « découverte » du fait que les programmes de stérilisation eugénique scandinaves, suisses et états-uniens s’étaient poursuivis jusque dans les années 1960-1970 avait fait apparaître quelques failles dans ce récit, mais il était encore loisible de présenter ces errements comme une aberration perpétrée par des médecins et des biologistes rétrogrades, attachés à des conceptions de l’hérédité venues d’un autre temps et heureusement condamnées par les progrès de la science Footnote 76. L’une des conséquences de la publication, en 2012, du livre de Nathaniel Comfort sur ce qu’il nomme la « science du perfectionnement humain Footnote 77 » fut de faire définitivement litière de cette périodisation, en montrant comment, dans les années 1930-1940, des organisations eugénistes américaines financèrent des programmes de recherche en génétique humaine (portant sur de nombreuses pathologies familiales) qui sont, aujourd’hui encore, considérés comme des jalons importants dans l’essor de ce champ et n’ont jamais souffert du moindre opprobre, que ce soit dans l’espace public ou dans celui, plus confiné, des discussions savantes. Ce faisant, l’auteur contraint à réexaminer à nouveaux frais la thèse défendue par Kevles, et si souvent reprise, selon laquelle l’« eugénisme traditionnel » (mainline eugenics) aurait été peu à peu marginalisé et, finalement, remplacé par une « eugénique réformiste » (reform eugenics), portée par des scientifiques et des médecins soucieux de rompre tout lien existant avec les acteurs individuels et les organisations les plus racistes et violemment déterministes de ce milieu Footnote 78. Pour autant, si Comfort détaille avec un tel soin les liens étroits qui se sont maintenus, parfois durant plusieurs décennies, entre les eugénistes américains les plus radicaux et ces spécialistes de génétique humaine désormais reconnus comme des « ‘pionniers’ et autres ‘figures paternelles’ célébrés dans les histoires internes au champ Footnote 79 », ce n’est pas pour le plaisir de les dénoncer mais, au contraire, pour inviter à affronter l’ensemble des questions, jusqu’aux plus dérangeantes, que soulève l’histoire de l’essor et de l’institutionnalisation de ce domaine scientifique aux États-Unis, entre les années 1930 et les années 1960.
Une autre thèse stimulante du livre de Comfort est que les différentes tentatives menées depuis le tournant du xxe siècle pour objectiver le rôle de l’hérédité dans une infinité de phénomènes affectant l’homme se rattacheraient toutes, immanquablement, à l’une ou l’autre des deux problématisations alternatives de l’hérédité que l’auteur associe aux noms de Galton, d’une part, et du médecin londonien Archibald Garrod (1857-1936), connu pour ses recherches sur quelques maladies familiales rarissimes, d’autre part. L’approche « garrodienne », centrée sur l’individu, privilégierait l’étude des mécanismes physiologiques susceptibles d’expliquer la transmission intergénérationnelle de traits spécifiques, souvent singuliers, à travers la reconstitution de « pedigree » familiaux, là où la perspective « galtonienne » reposerait sur une analyse statistique des corrélations existantes entre de multiples variables. Suivant ce fil directeur, l’enquête documente, avec une précision inégalée à ce jour, la trajectoire historique de la génétique humaine aux États-Unis et (de manière plus pointilliste) en Grande-Bretagne Footnote 80, ainsi que l’émergence, dès le tournant des années 1930-1940, d’une génétique proprement médicale. Elle permet ainsi de ressaisir la généalogie de certaines politiques de santé publique introduites aux États-Unis et en Europe, à partir des années 1950, afin de réduire l’incidence d’une série de maladies génétiques (de type mendélien), ce dont rendent également compte d’autres ouvrages publiés ces dernières années. Certains d’entre eux se distinguent par l’amplitude de l’enquête mise en œuvre et par la richesse de leurs analyses : c’est tout particulièrement le cas du volume que Diane Paul et Jeffrey Brosco ont consacré à une pathologie mendélienne très rare, la phénylcétonurie, qui fit pourtant l’objet des premiers programmes de dépistage systématique et de traitement d’une affection génétique au début des années 1960, aux États-Unis et dans de nombreux pays occidentaux Footnote 81.
L’intérêt croissant pour les transformations de l’eugénisme dans la seconde partie du xxe siècle a également pris la forme d’enquêtes sur l’invention du « conseil génétique » (dont il est également question dans l’ouvrage de Comfort), la plus remarquable étant celle de Stern Footnote 82, menée là encore à partir du cas états-unien. Croisant des perspectives empruntées à l’histoire politique autant qu’aux études sociales des sciences et de la médecine, l’auteure rend compte de l’émergence et de l’institutionnalisation de ce type de consultation médicale offerte aux couples, femmes et hommes soucieux de connaître la probabilité qu’ils avaient de transmettre à leur descendance un trait (plus ou moins) pathologique dont ils savaient ou craignaient d’être porteurs. Stern poursuit l’analyse en mobilisant des catégories de la sociologie des professions et des études de genre pour mieux expliquer l’apparition d’un nouveau rôle professionnel : « la conseillère » − puisque le segment en question se féminise en même temps qu’il se professionnalise −, fraîchement diplômée de l’un des masters spécialisés qui se créent en différents endroits du pays, dès 1969, afin de couvrir les besoins en « travail social génétique Footnote 83 ». Le livre met en évidence les nombreuses continuités existantes (au niveau institutionnel, individuel et des schèmes de pensée) entre les programmes eugénistes et ce « conseil génétique » naissant, en dépit de l’exigence rapidement affichée de « neutralité » de la conseillère ou du conseiller face au(x) consultant(s) : l’idée que loin d’être en charge de l’application de quelque norme sociale ou biologique que ce soit, un professionnel n’avait de devoirs que vis-à-vis de ses « clients », qu’il devait simplement aider à former un jugement et à prendre une décision. Jean Gayon a très justement souligné tout ce qui distinguait l’eugénisme, y compris dans cette déclinaison tardive, des pratiques actuelles de dépistage prénatal des maladies génétiques, menant à l’avortement thérapeutique des fœtus porteurs de la mutation. L’essor de ces pathologies, depuis la fin des années 1970, a suscité de grandes inquiétudes concernant un possible « retour de l’eugénisme », non plus sous la forme de politiques gouvernementales unilatérales, mais à travers une multitude de décisions prises, de manière autonome, par des femmes et des couples préférant ne pas mettre au monde un enfant « à risque », porteur d’une affection génétique plus ou moins grave Footnote 84. Pour autant, l’eugénisme, au sens le plus strict du mot, n’a pas totalement disparu, comme le démontrent certains programmes étatiques explicitement eugéniques mis en œuvre à l’échelle d’un pays entier, comme dans le cas de la lutte contre la thalassémie, menée à Chypre et dans d’autres pays méditerranéens Footnote 85.
Un dernier aspect des travaux récents sur la place de l’hérédité dans les pratiques médicales contemporaines mérite d’être évoqué : la réintroduction, au cours des quinze dernières années, de catégories raciales dans la recherche médicale, dans la pratique clinique et jusque dans la thérapeutique. Le cas le plus connu est celui d’un médicament contre l’insuffisance cardiaque vendu sous le nom de Bidil : il s’agit de la première molécule dont l’autorisation de mise sur le marché, délivrée par la Food and Drug Administration en 2005, s’accompagnait d’une indication raciale spécifique, puisqu’elle n’était destinée qu’aux Afro-Américains Footnote 86. Un essai clinique avait en effet mis en évidence son efficacité dans cette (seule) catégorie de population, sans que l’on sache d’ailleurs comment l’expliquer. Encore ce type de pharmacogénétique (le profilage d’un traitement médicamenteux en fonction de caractéristiques héréditaires, réduites ici à la simple appartenance à un supposé groupe racial) ne constitue-t-il pas la principale modalité de racialisation des pratiques médicales observée ces dernières années. Une série d’enquêtes menées principalement aux États-Unis, notamment par Keith Wailoo et Stephen Pemberton, a mis en évidence le poids croissant des critères « raciaux », « ethniques » et/ou d’« ancestralité » dans le dépistage et la prise en charge de nombreuses maladies génétiques, au nom du fait qu’elles frappaient particulièrement les Afro-Américains, les juifs ashkénazes ou les Caucasiens d’origine « celtique » Footnote 87. Si l’on ajoute à ce tableau la rapide diffusion, bien au-delà de la seule Amérique du Nord, des « tests d’ancestralité Footnote 88 », l’on comprend mieux la multiplication récente de débats publics souvent très vifs concernant les usages biopolitiques de la race Footnote 89.
Parvenu au terme de cette exploration, nullement exhaustive, il convient de souligner à nouveau l’expansion assez extraordinaire de ces trois champs de recherche imbriqués au cours de ces quinze dernières années et le caractère novateur des travaux présentés. Mêlant des approches empruntées à l’histoire des sciences et à l’histoire des populations, à la sociologie historique de la santé et à celle des professions, voire à l’anthropologie du fait colonial, les publications recensées (trop brièvement) dans cet article ne relèvent pas d’une « école » : aucun de leurs auteurs ne le revendique, aucun ne semble avoir (encore) éprouvé le besoin de se rattacher à un collectif de ce type.
L’un des aspects marquants de cette littérature en rapide évolution réside dans l’élargissement de l’enquête au monde entier. Pour autant, certaines configurations nationales ou régionales demeurent peu explorées, à commencer par la France. En dépit des études discutées supra et de celles, plus anciennes, de Claude Blanckaert, Jean-Claude Coffin ou Jean-Luc Chappey Footnote 90, la place des chercheurs français dans les échanges internationaux sur l’histoire des problématisations scientifiques de la race, de l’eugénisme et, plus généralement, du déterminisme héréditaire est demeurée plus limitée que celle de leurs homologues brésiliens, mexicains ou allemands, par exemple Footnote 91. Il ne reste qu’à espérer que les parutions récentes (ou annoncées) puissent servir d’aiguillon. Parallèlement, on peut souhaiter que les historiens et les sociologues se servent des nombreuses monographies désormais disponibles pour étudier plus avant les dynamiques transnationales qui affectèrent les mondes de l’eugénisme, de la raciologie savante et des recherches sur l’hérédité humaine au cours des deux siècles passés, afin d’en proposer une histoire et/ou une sociologie plus, ou mieux, « connectées », attentives aux circulations internationales et aux configurations transnationales qui les structurèrent durablement. Outre l’« internationale des stérilisateurs » déjà identifiée par Ian Dowbiggin Footnote 92, un chantier particulièrement prometteur est celui de l’« eugénisme latin », mouvement international soutenu par un style de pensée spécifique (construit en opposition au strict déterminisme mendélien des scientifiques nord-américains et nord-européens), qui concerna non seulement la France et l’Europe du Sud, mais également la Roumanie, les régions francophones belges et suisses, jusqu’aux pays latino-américains Footnote 93.
Au plan des thématiques de recherche, cette fois, il semble que trois voies distinctes gagneraient à être explorées. La première consisterait à analyser avec une attention accrue les problématisations changeantes, souvent plus complexes qu’il n’y paraît, du rapport entre hérédité et environnement, depuis la seconde moitié du xviiie siècle à tout le moins, comme l’essor contemporain de l’épigénétique y invite d’ailleurs Footnote 94. Cela impliquerait de comparer non seulement les différentes manières d’envisager chacun de ces deux termes qui se sont succédé, ou ont coexisté, au cours de la période (le poids relatif du « social » parmi les facteurs « environnementaux », par exemple), mais aussi leurs positions respectives dans les différents systèmes explicatifs de la variabilité humaine. En effet, nature et nurture n’ont pas toujours été envisagés comme deux forces antagoniques mais parfois, au contraire, comme les éléments d’un processus interactif complexe plus ou moins harmonieux Footnote 95.
Un autre moyen d’approfondir la compréhension du rôle qu’a pu jouer, et que joue encore, l’hérédité dans les problématisations contemporaines du biopouvoir serait de renverser la perspective généralement privilégiée par les chercheurs, pour étudier dans quelle mesure les membres des populations ciblées par ces discours et les pratiques eugéniques qui s’en sont inspiré se sont effectivement « subjectivés » (au sens foucaldien du terme) dans les catégories qui leur étaient proposées. Les ont-ils intériorisées ou y ont-ils résisté ? Comment ont-ils « négocié », pour autant que cela leur fut possible, les stigmates plus ou moins infamants ou, dans un certain nombre de cas, les labels supposément valorisants, tels qu’« aryen », « caucasien », « être eugéniquement supérieur », etc. ? C’est là un point aveugle de la plupart des travaux, sans doute du fait des difficultés documentaires indéniables. Ces questions ont pourtant une importance inédite avec l’émergence d’une « médecine personnalisée Footnote 96 » fondée sur le « profilage génétique » des individus (malades ou simplement « à risque ») et l’essor, déjà évoqué, des tests d’ancestralité.
Enfin, il serait temps désormais d’étudier ce moment clé, entre la fin des années 1960 et la fin des années 1970, ou même 1980 (selon les pays considérés), qui vit la critique de l’eugénisme et du « racisme scientifique », jusqu’alors essentiellement confinée aux sphères scientifiques, acquérir une visibilité nouvelle sous la forme de dénonciations publiques, souvent virulentes, mais dont le retentissement varia grandement d’une configuration nationale à l’autre. L’enjeu serait d’élaborer une sociologie historique de la « scandalisation » de ces deux objets, qui permette de gagner en réflexivité et, ce faisant, d’affiner les capacités critiques : sans méconnaître les vertus de l’indignation, qui constitue elle aussi l’un des moteurs de la recherche scientifique, mais sans pour autant tomber dans les nombreux pièges de la dénonciation scandalisée, si souvent contre-productive Footnote 97.