Une série de thèses monographiques en histoire médiévale soutenues ou parues récemment montre les différentes manières de négocier avec la nécessité de s’interroger sur la documentation pour elle-même, dans le sillage de ce qui a été impulsé par les tournants archivistique et documentaire. Dans cette gamme, l’ouvrage d’Anne-Laure Alard-Bonhoure assume une forte dimension d’histoire économique, déplaçant le curseur de la seule analyse des documents pour eux-mêmes vers l’exploitation de leur contenuFootnote 1. Il se concentre sur les archives de l’abbaye de Saint-Martin de Pontoise, dans le Vexin français, au nord de la région parisienne. Ce sont même certains dossiers de ce fonds qui sont plus particulièrement étudiés, tels ceux relatifs aux possessions directes de l’abbaye autour de Saint-Martin et, parmi elles, au plus documenté de ses douze prieurés, le prieuré d’Amblainville. L’ensemble ainsi constitué regroupe 356 documents, allant de l’acte volant au codex, soit des censiers, des comptes, des registres – comprenant un livre de raison des abbés de Saint-Martin dont la principale phase d’utilisation recoupe les bornes chronologiques de la thèse elle-même – et un cahier personnel du prieur d’Amblainville. L’autrice s’intéresse principalement aux rapports de domination entre l’abbaye et ses tenanciers, et à leurs transformations au cours de la période qu’elle étudie, essentiellement marquée par une crise multifactorielle, mais aussi par des tentatives de reconstruction et de repeuplement menées par les moines pour entretenir leur domaine. Dans cette configuration, les outils scripturaires sont envisagés comme des actions économiques à part entière, intelligibles dans leur mise en série, comme le montre l’anthropologie économique pratiquée entre autres par Laurent Feller, directeur de la thèse et préfacier de l’ouvrage. A.-L. Alard-Bonhoure réalise également une série de comptages à partir des documents, fournissant un matériau tabulaire et graphique conséquent à l’échelle du volume. Le résultat est un ouvrage proposant plusieurs problématiques clairement formulées et touchant à la fois à l’histoire économique et à l’histoire documentaire, en six chapitres organisés en trois parties selon la logique de la rente décomposée en actions économiques.
L’un des éléments principaux est la mise en avant d’une rationalité spécifique aux clercs fondée sur le conservatisme. Si cette rationalité est bien de nature économique, elle n’a pas pour but l’accroissement du profit : elle est caractérisée par une recherche d’équilibre entre les recettes et les dépenses, et par un effort de retour à la situation initiale, pré-crise, jugée souhaitable. Elle a aussi pour corollaire une rigidité des cadres de pensée des clercs qui refusent de revoir à la baisse leurs attentes vis-à-vis des redevances, alors même que les tenanciers sont dans l’incapacité de payer en raison de la conjoncture de crise et des mauvaises récoltes, parmi d’autres motifs. Cette rigidité conduit à l’endettement accru des paysans vis-à-vis de l’abbaye qui est leur seigneur. Les abbés et prieurs vont rarement jusqu’à expulser les mauvais payeurs ; ils font plutôt preuve d’une mansuétude qui tend à renforcer l’endettement et donc la dépendance.
Ceci tient à l’importance majeure, tout au long de la période, de ces rapports de domination seigneuriaux, qui sont redoublés plutôt que mis en péril par les autres formes de rapports sociaux économiques. Si le crédit accentue la dépendance seigneuriale, c’est aussi dans l’écrasante majorité du temps le cas du salariat lorsqu’il unit les paysans à leur seigneur, soit pour un complément de revenu, soit pour compenser un endettement déjà existant. Plusieurs exemples édifiants sont rapportés par l’autrice, tel celui de Jehan Huppe qui, en 1486, est salarié par l’abbaye pour un labour de vigne qui ne lui est pourtant pas payé : son salaire est en effet inférieur à la somme qu’il devait débourser auprès du grenetier de l’abbaye pour un achat de blé, la même année, afin de se nourrir, cette nouvelle dette s’ajoutant à deux années d’arrérage de cens pour la terre qu’il tient de l’abbaye. A.-L. Alard-Bonhoure montre aussi la résistance des paysans face aux efforts des moines engagés dans la reconstruction et dévoile leurs objectifs propres, pour autant qu’ils peuvent être saisis dans la documentation monastique.
Cette analyse montre bien l’impossibilité de lire certaines formes économiques comme intrinsèquement porteuses d’une dépersonnalisation des rapports sociaux qui irait vers un libre marché du travail et donc vers la modernité. L’étude des rapports de production, de la quête de richesses – ne serait-ce que pour parvenir à un niveau perçu comme stable – et de revenus, autant que celle de l’appauvrissement des paysans en résultant, permet de dégager la structure économique spécifique au contexte socio-historique étudié. L’usage de la notion de rationalité n’est pas enfermé dans une histoire des mentalités figée mais montre bien le sens propre des différentes actions économiques.
De part en part, cette rationalité se fonde sur l’usage de l’écrit, qui la rend possible. En effet, l’autrice le rappelle régulièrement, la rationalité conservatrice se nourrit d’outils autorisant la comparaison d’une année à l’autre. Les documents permettent ainsi de garder la mémoire des terres et des droits que possède l’abbaye, de qui doit quoi. Cartulaires, comptes, censiers, quittances se combinent dans ce que l’autrice appelle un réseau documentaire, d’après Paul BertrandFootnote 2, ou, plus ponctuellement, un système documentaire, concept aussi développé ailleurs, notamment par Anne RaunerFootnote 3. On assiste en effet à la multiplication, dans l’historiographie, des approches visant à penser ensemble la production d’une même personne ou institution, comme en témoignent le dispositif textuel de Pierre Chastang ou le « continuum » proposé par Louis GentonFootnote 4. C’est de fait une question importante de l’historiographie des pratiques de l’écrit médiévales, qui va souvent de pair avec une interrogation croissante sur la pertinence de la typologie documentaire traditionnelle, au vu de son inadéquation pour décrire la réalité de documents bien souvent hybrides ou composites.
A.-L. Alard-Bonhoure contribue à la réflexion autour de ces deux aspects en proposant un schéma d’interprétation et de classement des différents documents du réseau fondé non sur leur forme, mais, comme chez P. Bertrand et P. Chastang, sur leur fonction. Elle identifie ainsi ce qu’elle appelle la fonction de matrice documentaire, qui regroupe le cartulaire et les chartes de donation, établissant des droits sur les terres. La particularité de l’abbaye de Saint-Martin est qu’il n’existe pas de cartulaire général la concernant. Les autres documents assument des fonctions secondaires : la contractualisation dans les contrats agraires ; l’estimation dans l’état des revenus, les censiers et les rentiers ; la perception dans les chassereaux et les cueilloirs ; et la synthèse dans les comptes annuels. Ces documents sont par ailleurs liés de façon récursive puisque les comptes annuels qui réalisent la synthèse à partir des documents de perception permettent aussi de fonder l’estimation qui elle-même est une base pour le renouvellement de la contractualisation. Un tel cycle n’est pas sans rappeler celui que propose, pour un tout autre registre, Clément Carnielli dans son analyse de la perception de l’impôt à BologneFootnote 5 – la mise en série des cycles documentaires pourrait être un chantier intéressant. L’enjeu de ces fonctions documentaires est ici spécifique à la perception de la rente seigneuriale, qui structure le cheminement intellectuel de l’autrice. Il ne s’agit pas d’un parcours purement philologique, l’objectif étant plutôt de se référer aux fonctions et aux usages de l’écrit dans les relations sociales du monastère.
Pour ce faire, A.-L. Alard-Bonhoure a recours de façon pertinente au concept de chaîne d’écriture. Si ce dernier est souvent rejeté dans la bibliographie au profit de celui de réseau documentaire proposé par P. Bertrand, elle montre comment les deux concepts, dotés de significations et de fonctions différentes, se combinent au contraire parfaitement. Elle fait un usage convaincant du concept, s’intéressant à la progression linéaire d’un texte copié dans différents supports, montrant la densité documentaire autour d’un même écrit et la diversité des états rédactionnels. L’ensemble de cette chaîne renvoie à une organisation du travail et permet, par là même, de décrire et de connaître une institution. L’autrice pose ainsi des questions stimulantes sur l’organisation institutionnelle du travail d’écriture, montrant à la fois l’omniprésence de l’écrit dans toutes les fonctions et la spécialisation progressive des scripteurs comme des documents, dont certains, de nature généraliste, tel le livre de raison, se voient remplacés par des documents plus ponctuels et plus spécialisés, d’où la prolifération de comptes, de chassereaux ou de censiers. Elle s’attache aux informations personnelles, mêmes minimes, qu’elle a pu obtenir sur les scripteurs, les étudiant d’aussi près que possible. Comme elle le souligne, les moines, et les scripteurs en particulier, s’effacent en général derrière la documentation, émise au nom de la communauté, ce qui la conduit à parler, après P. Bertrand, de « communauté graphique » (p. 154-157). Elle revient aussi sur les questions de durée de vie des documents, qu’elle tend à superposer à leur durée de vie économique ou juridique, soit la période pendant laquelle les droits fondés par les documents peuvent avoir besoin d’être prouvés (par exemple, page 272, la durabilité des documents est appelée leur « viabilité »). Cette idée que les documents ont, selon leur fonction, une durée de conservation potentielle n’est pas nouvelleFootnote 6, et elle fonctionne relativement bien, même si les exceptions sont nombreuses, comme justement, ici, le livre de raison des abbés qui, commencé en 1328 comme outil de perception et de synthèse, est brièvement laissé de côté au tournant du xve siècle, puis repris après 1410, mais cette fois pour remplir une fonction d’estimation (toujours selon le schéma des fonctions documentaires de l’autrice), de « conservation d’une certaine mémoire administrative », au contenu d’emblée plus pérenne et inscrit avec beaucoup plus de soin, dans le cadre d’une transformation du réseau documentaire de l’abbaye. On peut donc s’interroger sur la perméabilité de la frontière entre fonction économique et fonction symbolique, que l’autrice mobilise à plusieurs reprises. La distinction qu’elle fait semble reposer sur l’absence de profit économique entendu comme gain monétaire, mais cela pose question dès lors qu’elle montre que la richesse, c’est le pouvoir, soit la domination exercée sur les autres, que les liens monétisés redoublent des liens hiérarchiques déjà existants et que la dimension « symbolique » fait partie intégrante du pouvoir seigneurial. Le recours fréquent au terme de « données » pour qualifier les mentions chiffrées dans les comptes rejoint peut-être l’idée que les documents écrits sont toujours symboliques et narratifs, quels que soient leur contenu et leur degré d’utilité, idée que l’on s’attendrait plus à trouver dans une approche centrée sur les pratiques de l’écrit en elles-mêmes, et non, précisément, sur les chiffres, ici analysés par l’autrice dans une perspective d’histoire économique.
De la même façon, l’ouvrage ne comprend pas de partie spécifiquement tournée vers la projection scripturaire de la domination de l’abbaye et vers la spatialité singulière construite par ces systèmes documentaires. Cette approche est relativement courante dans une partie des travaux du tournant documentaire et archivistique, quoique rarement associée à une analyse de fond des transactions et des rapports économiques. Dans le livre d’A.-L. Alard-Bonhoure, si plusieurs cartes sont présentes et donnent une idée de la localisation des différents éléments constatés, la spatialité scripturaire elle-même n’est pas prise pour objet. L’étudier pourrait être particulièrement intéressant, si l’on en croit le tableau final récapitulant par cote les documents consultés, qui laisse à penser que chaque dossier s’inscrit dans une localité précise, comme souvent ailleurs, même si en l’état il est impossible de savoir à quand remonte cette structuration. Il ne s’agit pas là de pointer une limite de l’ouvrage ou de la recherche telle qu’elle fut menée et dont ce n’était pas l’objet, mais d’indiquer une direction potentielle pour une recherche qui justement croiserait les deux approches, combinant une analyse économique de fond et une analyse de la structure spatiale de la documentation et des archives.
L’approche d’A.-L. Alard-Bonhoure comprend néanmoins plusieurs résultats intéressants pour l’étude de ces spatialités. Un des points les plus frappants est l’importance de la proximité des tenures non seulement avec le pouvoir seigneurial lui-même, mais plus largement avec un pôle « structurant et protecteur », souvent urbain, pour la résilience face aux crises et la rapidité de la reconstruction. Ainsi, en 1468, les tenures de Saint-Martin, Cergy, Osny ou Puiseux, pôles eux-mêmes protecteurs à proximité du cœur de l’abbaye, Pontoise, semblent avoir mieux résisté que la moyenne à la profonde crise qui, entre maladies, famines et surtout destructions de guerre, a touché la région des années 1410 aux années 1440, mais c’est aussi le cas d’autres localités comme Mézières, Butry ou Cléry qui, bien qu’éloignées de Pontoise, continuent à verser la quasi-totalité des dîmes attendues. L’enchevêtrement des spatialités seigneuriales prend donc tout son sens ici. L’importance des polarités est particulièrement mise en lumière par la question du rôle des versements des redevances, des cens et des rentes dans la projection spatiale de l’abbaye. Le sens « symbolique », à savoir essentiellement recognitif de la domination, d’une partie des versements, même de faible nature, est particulièrement saillant dans l’exemple du prieur d’Amblainville soucieux de tenir une messe en 1477 au village d’Hamécourt, pourtant vide d’âmes, à l’exception d’un gentilhomme isolé ne versant aucune somme au prieuré, pour y maintenir la projection de la domination. Plus largement, la reconnaissance de la domination de l’abbaye par les paysans est rappelée par l’ensemble des versements, qu’ils soient directement portés à l’abbaye par les paysans ou collectés par le procureur de l’abbaye se déplaçant chez eux. Cette dimension recognitive s’érode pourtant dans les cas d’affermage, de plus en plus nombreux au fil de la période, en ce qui concerne la collecte des dîmes, puis de certains chef-cens dans les lieux les plus éloignés : en contrepartie d’une somme fixée annuellement, l’abbaye délègue à des particuliers la gestion de plusieurs parties de son domaine et perd par conséquent sa dimension d’incarnation du pouvoir auprès des tenanciers. Ces situations d’affermages ne laissent pas de trace documentaire directe de ces liens précis qui se mettent en place entre seigneurs et paysans. Les affinités entre écriture, pouvoir et espace se cristallisent ainsi autour de la question de la représentation et de la possibilité pour un seigneur de ne plus exercer personnellement son pouvoir sur l’ensemble de l’espace qu’il domine, puisqu’il peut désormais déléguer, par écrit, ce travail de domination à d’autres qui lui rendent compte, toujours par l’intermédiaire de l’écrit. Des comparaisons avec le reste de la région parisienne, grâce à la bibliographie, permettent d’envisager la cohérence de cet espace du point de vue des pratiques de domination seigneuriale.
La singularité du fonctionnement de l’abbaye de Saint-Martin de Pontoise pourrait cependant être explicitée par le statut qu’y occupe l’endettement, présenté comme structurel quoique dans la conjoncture de longue durée de la crise de la fin du Moyen Âge, soit sur presque toute la période étudiée par l’autrice. La notion de crise est en effet au cœur de l’ouvrage : l’autrice s’intéresse à la réaction des acteurs, et en particulier des moines, face à la crise. Elle argumente fortement en faveur de l’hypothèse d’une crise profonde des campagnes parisiennes, cause d’un dépeuplement majeur à la fin du xive siècle, celles-ci ne retrouvant pas leur population avant la fin du xve siècle. Elle cite pourtant des travaux qui semblent décorréler l’endettement de ce seul moment de crise pour lui donner un caractère structurel dans un sens plus fort, sans s’en distinguer explicitement. Par exemple, l’endettement serait important dans les campagnes dès les xie et xiie siècles en ItalieFootnote 7. La position défendue par l’autrice selon laquelle l’endettement est un effet secondaire de la crise, et notamment de la réaction des acteurs face à celle-ci, ou un trait structurel de la seigneurie, préexistant à la crise et éventuellement transformé dans ces manifestations, n’est pas entièrement expliquée dans l’ouvrage. Ainsi, d’autres analyses donnent à l’entêtement seigneurial quant au montant des redevances et donc l’endettement paysan une signification encore plus radicale que chez A.-L. Alard-Bonhoure : pour Julien Demade, qu’elle cite, l’hôpital de Nuremberg à la fin du Moyen Âge joue de l’endettement à son avantage, faisant grâce aux tenanciers quand cela les arrange ou réclamant, au contraire, ce qui lui est dû quand il souhaite récupérer une terre et empêcher une captation héréditaire, par exemple lorsqu’un tenancier vient d’obtenir une tenure par héritageFootnote 8. L’évocation de cette recherche par A.-L. Alard-Bonhoure ne nous permet pas de savoir si de telles stratégies existent pour Saint-Martin de Pontoise. Si tel était le cas, l’image de rigidité et de rationalité conservatrice des moines s’en trouverait renforcée.
Ces points de discussion ne font que manifester le grand intérêt du livre d’A.-L. Alard-Bonhoure pour l’histoire de la domination par l’écrit et les nombreuses pistes de travail qu’il ouvre. Alors que la recherche en pratiques de l’écrit s’inscrit sur le long terme dans un souci de prise en compte de la dimension matérielle des documents face à la tentation de privilégier la seule exploitation du contenu, cet ouvrage montre les vertus heuristiques d’une analyse concomitante des deux aspects et le grand potentiel qu’elle offre pour le renouvellement de ce champ.