Cet ouvrage analyse le phénomène de globalisation qui se déploie du xiiie au xive siècle, entraînant une multiplication sans précédent des échanges humains, techniques, commerciaux, biologiques et politiques entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. L’auteur s’intéresse tout autant aux causes de cette globalisation qu’à ses modalités particulières et à ses conséquences culturelles et économiques sur l’Occident latin. S’il peut paraître décevant d’étudier un phénomène touchant trois continents pour ne finalement se pencher que sur le devenir des chrétiens occidentaux, l’auteur montre toutefois une grande finesse dans son approche des sources latines à partir desquelles il fonde son étude et réalise une synthèse équilibrée servie par un style simple et rigoureux.
Dès l’introduction, Paolo Grillo nous plonge dans les aléas du marché de l’ivoire : entre la deuxième moitié du xiiie siècle et le début du xive siècle, les défenses d’éléphants africains remplacent progressivement les dents de morse qui circulent jusqu’alors dans le monde latin en provenance du Grand Nord et, notamment, du Groenland colonisé par les Norrois. La modification des circuits d’approvisionnement de l’ivoire constituerait l’une des raisons du coup d’arrêt porté à l’occupation « viking » non seulement du Groenland, qu’ils abandonnèrent au cours du xiiie siècle, mais aussi des côtes de l’île de Terre-Neuve débutée quelque deux cents ans plus tôt. Ainsi, la chute du marché des dents de morse pourrait partiellement expliquer la fin des expéditions norroises vers l’Amérique du Nord et le Canada.
Au-delà de la question de l’ivoire, et de l’abandon temporaire des terres nordiques, l’auteur cherche à revenir sur les raisons qui poussèrent les hommes du Moyen Âge à coloniser le monde, montrant que les avancées technologiques et les ressources économiques sont parfois des corollaires, voire des conséquences de l’élargissement du monde, mais ne constituent pas le moteur d’entreprises dangereuses, épuisantes et incertaines. Pour se réaliser, le désir d’expansion des hommes doit être porté par un contexte précis ; P. Grillo entend mettre en lumière celui, bien particulier, du xiiie siècle qui voit à la fois la naissance des ordres missionnaires et la création de l’Empire mongol.
Cet ouvrage, visiblement destiné à un large public (on n’y trouve quasiment aucune note et une bibliographie succincte), ne fait pas état du débat historiographique actuel sur les globalisations prémodernes, mais aborde la question à travers le récit des événements et l’analyse des sources latines médiévales. Découpée en dix-neuf chapitres, la narration se déploie de manière chronologique – des invasions mongoles à l’épidémie de peste du milieu du xive siècle. Les sources nombreuses et diverses mobilisées par P. Grillo sont, pour la plupart, bien connues des médiévistes, en particulier les récits des franciscains Jean de Plan Carpin et Guillaume de Rubrouck, les voyages de Marco Polo et d’Ibn Baṭṭūṭa, le De modo Sarracenos extirpandi de Guillaume Adam et le manuel de commerce de Francesco Balducci Pegolotti. L’intérêt réside dans la manière dont l’auteur met en relation traités politiques, récits de voyage ou de pèlerinage et cartes géographiques – ces sources entrant en résonance les unes avec les autres et offrant ainsi une mise en perspective sur plus de deux siècles.
Le choix des termes géopolitiques n’étant pas anodin, ils auraient mérité d’être discutés. En effet, l’auteur privilégie le terme « Europe », auquel il donne une acception géographique, ainsi que l’expression « Occident latin » ou « Occident », terme qu’il dit utiliser « en référence à l’Europe occidentale de culture latine et germanique » (p. 19). Esquiver toute discussion sur le poids historique, voire idéologique, de cette terminologie contribue à conférer une unité à des régions disparates et fragmentées – une unité factice que, par ailleurs, l’auteur interroge quand il dépeint les oppositions entre le pape et l’empereur Frédéric II ou les conflits entre Génois et Vénitiens.
De même, la question de la durée de ce qu’on pourrait appeler le Moyen Âge global gagnerait à faire l’objet d’une réflexion à part entière. L’auteur précise que le phénomène s’étend de la deuxième moitié du xiiie siècle aux années 1340, sans toutefois discuter les bornes chronologiques choisies. Dès son deuxième chapitre, il établit un lien entre la globalisation médiévale et la formation de l’Empire mongol, mais sans suffisamment expliquer la dynamique entre les deux. Peut-on faire débuter l’essor des échanges en 1250 alors que la conquête mongole du Moyen-Orient est sur le point d’être lancée ? Ou même en 1260, quand les Mongols sont en pleine guerre de succession ? La fin de la période correspond largement à l’épisode de peste des années 1346-1352, souvent présenté dans l’historiographie comme mettant un terme à la pax mongolica. Doit-on y voir la raison principale de la fin de la globalisation médiévale ? Dans son chapitre 18, l’auteur penche, à juste titre, pour des causes multifactorielles – épidémies, mais aussi violences politiques et refroidissement climatique.
On l’a vu, le sujet de l’ouvrage n’est pas tant la globalisation médiévale que la place de l’Europe au sein de celle-ci. Pour l’auteur, l’Europe est une périphérie de l’Empire mongol, mais une périphérie dynamique amenée à devenir centrale. Dans son troisième chapitre, intitulé « deux mondes en expansion », il compare l’invasion mongole et l’essor de la chrétienté latine, même s’il reconnaît que cette dernière est moins « spectaculaire » (p. 34). L’amplitude des deux phénomènes est tellement disproportionnée que la comparaison conduit à des erreurs d’appréciation. Par exemple, pour l’année 1212, P. Grillo met en regard la soumission des Ouïghours aux Mongols et la bataille de Las Navas de Tolosa entre les armées du calife Almohade et les rois chrétiens de Castille, de Navarre, d’Aragon et du Portugal – la victoire de ces derniers marquant une étape décisive de la Reconquista (p. 36). Si ces deux événements ne peuvent être mis sur le même plan, c’est notamment parce que la soumission des Ouïghours a lieu en 1209 et qu’il s’agit d’un ralliement spontané aux armées de Gengis Khan. Enfin, l’auteur estime que les territoires conquis par les chrétiens à cette période sont équivalents en richesses à ceux pris par les Mongols (p. 37) – une appréciation qui ne se fonde sur aucune étude approfondie.
De plus, la situation (il est vrai favorable) des chrétiens occidentaux dans l’Empire mongol aurait gagné à être comparée à celle des chrétiens orientaux, nestoriens et surtout orthodoxes, qui bénéficièrent également de la gouvernance mongole. Les sources utilisées laissent penser que les missions des franciscaines et dominicaines occupent une place centrale dans un monde qui voit en fait la plupart des religieux profiter de la politique mongole dite de tolérance – cette politique exemptait de taxes et de service militaire les élites religieuses chrétiennes, musulmanes, juives, bouddhistes et taoïstes.
Du point de vue de l’auteur, la chrétienté latine étant en plein essor au xiiie siècle, elle allait nécessairement entrer en contact avec l’Empire mongol. Cette approche met en exergue une chrétienté qui, on l’a vu, ne peut pourtant être considérée comme une entité au même titre que l’Empire mongol. P. Grillo a néanmoins raison quand il souligne que cette rencontre allait bouleverser la manière dont les Latins percevaient le monde. C’est là justement l’apport le plus intéressant de son ouvrage : proposer une réflexion sur l’évolution des représentations chrétiennes de l’œcumène avant et après les Mongols.
Ce thème est présent en filigrane tout au long du livre. Le premier chapitre s’intéresse aux « cartes en T », mappemondes représentant le monde connu au Moyen Âge. Sur ces cartes, trois continents sont visibles : l’Asie, l’Europe et l’Afrique, placés de part et d’autre de barres verticale et horizontale formant un « T ». À partir du xiie siècle, ce type de représentation, concurrencé par d’autres formats, est progressivement remplacé. En effet, l’auteur montre que l’ouverture de l’Asie orientale aux Latins durant la période mongole affecte non seulement les connaissances géographiques des contemporains, mais aussi les représentations des horizons lointains et des figures fantastiques associées. Les monstres et les créatures légendaires ne disparaissent pas, mais se déplacent dans les cartes au gré des nouvelles découvertes et des récits de voyage, traduisant la place changeante de l’imaginaire dans l’inventaire médiéval du monde.
L’auteur note la surprise, voire la déception des voyageurs et missionnaires comme Jean de Montecorvino, qui ne trouva pas en Inde le paradis terrestre, ainsi que la réticence à abandonner les descriptions fantastiques qui font la crédibilité et le succès de récits tels que le Devisement du monde de Marco Polo et le Livre des merveilles du monde de Jean de Mandeville. Dans son dernier chapitre, P. Grillo fait état du renouvellement de la cartographie au xive siècle à travers deux exemples saillants : Le livre des secrets des fidèles de la Croix du Vénitien Marino Sanudo Torsello « Il Vecchio », traité d’appel à la croisade doté de cartes inédites, et l’Atlas catalan, réalisé par des cartographes juifs de Majorque sous les ordres d’un certain Abraham Cresques et sans doute offert au roi de France Charles V. La nécessité pour l’Occident latin de repenser ses connaissances géographiques et anthropologiques et de remettre en cause une partie du savoir transmis par les Classiques et les Pères de l’Église apparaît bien comme l’une des conséquences majeures de la globalisation médiévale.
Pour conclure, l’auteur souligne à quel point l’expansion de l’occident latin aux xiiie-xive siècles constitue un phénomène différent de l’impérialisme européen du xviiie au xixe siècle. Il rappelle qu’au Moyen Âge, l’Europe n’était pas perçue comme centrale par ses habitants, les autres continents tenant une place essentielle dans les conceptions judéo-chrétiennes du monde, notamment l’Asie, berceau de l’humanité. Plus généralement la Chine, l’Inde et la Corne de l’Afrique étaient vues comme des terres d’avenir, riches et populeuses. Le concept de race et la doctrine politique du racisme étant étrangers aux voyageurs médiévaux, les chrétiens occidentaux se situaient en marge d’un monde ouvert qu’ils découvraient, arpentaient et mesuraient en marchands, en missionnaires, en lettrés ou en aventuriers, mais non en conquérants.
Trois grandes cartes précèdent le texte de P. Grillo. La première dévoile l’étendue de l’Empire mongol, la deuxième le trajet des voyages de Marco Polo et d’Ibn Baṭṭūṭaet la troisième l’Afrique subsaharienne au xive siècle. On s’étonne que les itinéraires de Jean de Plan Carpin et de Guillaume de Rubrouck, pourtant amplement cités dans le texte, ne soient pas inclus. Par ailleurs, aucune de ces cartes ne représente à la fois le Groenland, le Labrador, l’Asie et l’Afrique. Or, comme l’auteur le démontre au fil des chapitres, les relations entre ces régions occupent une place cruciale dans la globalisation médiévale. C’est justement en mettant en lumière les dépendances entre des aires trop souvent perçues et étudiées comme séparées qu’un nouveau récit de l’intégration de l’Europe au monde aux xiiie et xive siècles pourra émerger.