Codirigé par des chercheurs français et italiens suite à une série de rencontres bilatérales, Dire l’événement est un ouvrage remarquable à plusieurs titres. Il s’agit d’une publication interdisciplinaire rassemblant des chercheurs de différents pays (majoritairement la France, mais aussi l’Italie, le Canada, le Brésil et la Belgique) travaillant sur des corpus variés. L’initiative est donc à saluer: en effet, comment traiter d’un phénomène comme l’événement et rendre compte de sa complexité (au sens de Morin Reference Morin1990) sans proposer une approche à la fois interdisciplinaire et multi-situé, tant géographiquement que du point de vue de la nature même des corpus (enregistrements audio, vidéo, écrits médiatiques)? Les sciences du langage sont à l’honneur, mais la sociologie, la géographie, les sciences politiques et l’histoire ont elles aussi une présence, et des outils tels que l’analyse de discours et des interactions pour le traitement des données sont privilégiés. On regrettera peut-être, pour un vrai traitement interdisciplinaire, l’absence d’un plus grand nombre d’analyses croisées de différents domaines disciplinaires sur un même corpus et, au sein des contributions, une explicitation de ces approches combinées; en revanche, on appréciera le regard et l’appréhension des corpus même par les collègues sociologues, historiens, politologues ou géographes.
Les éditrices ont construit l’ouvrage de façon intelligente, afin de ne pas isoler les domaines de compétences. Elles ont ainsi choisi, dans une première partie (23–85), de situer l’événement dans l’espace social, sans toutefois réserver ce volet de l’ouvrage aux sociologues. Les auteurs s’y interrogent davantage sur les repères méthodologiques (voir la contribution d’Olivier Turbide, Diane Vincent et Éric Kavanagh), les types de discours (inaugural-monologal chez Jean-Paul Dufiet, interactionnel pour Marty Laforest), les spécificités de la multimodalité (dans l’article de Bruno Bonu, Mathias Broth, Dominique Crozat, Laurent Fauré et Catherine Sélimanovski) et les actualisations verbales (Frédérique Sitri) à l’œuvre, autant d’indicateurs qu’un phénomène social devient un événement. Le rôle de la contextualisation est central dans ce premier volet; les diverses approches sont toutes très pertinentes pour l’analyse des données.
La deuxième partie (87–150) se focalise davantage sur le rôle des média dans la représentation de l’événement. La représentation, phénomène psychosocial, permet la distanciation, convoquant pour l’analyse la notion de ‘mise en scène’. Qu’il soit question des stratégies médiatiques déployées dans les différents corpus n’a évidemment rien de surprenant. Par contre, ce qui est intéressant, c’est que les corpus ont en commun la notion de ‘danger’ pour une population donnée: problèmes sanitaires (grippe aviaire chez Ferenc Fodor, grippe A pour Olivier Laügt et Pascale Vergely) ou bien liés à la présence de l’altérité sur un territoire donné (les Roms pour Francesco Cabasino et les Musulmanes portant le voile chez Elisa Ravazzolo). Dépendant de la ‘loi du spectacle’ (Lochard et Boyer Reference Lochard and Boyer1998), les média visent effectivement la dramatisation des éventuels dangers menaçant l’intégrité d’un pays, d’une région, d’une communauté etc. L’approche ethnographique permet aussi de s’interroger sur le choix de la traduction ou non d’une langue étrangère dans les média et montre que ce type d’analyse est susceptible d’alimenter la réflexion sur les stratégies médiatiques pour dire ou non l’événement (article d’Els Tobback et Geert Jacobs).
Dans la troisième partie (151–195), c’est la perspective historique qui est privilégiée, la nature du fait rapporté constituant (ou non) un événement de l’Histoire. L’originalité des corpus réside dans le fait que cet événement peut être déformé (Émilie Lumière), caché ou tu (Thomas Bouchet), refusé (Rachele Raus), médiatisé pour être (re)connu (Elio Ballardini) ou encore sublimé (Eni Puccinelli Orlandi).
L’avant-dernière partie (207–285) développe les types de modalités discursives participant de la construction d’un événement. Différents aspects complémentaires s’éclairent mutuellement, qu’il s’agisse de la dénomination de l’événement (contributions de Denis Barbet, de Marie Veniard et de Laura Calabrese Steimberg), de la production de sens (Eduardo Guimarães) ou des structures argumentatives utilisées (articles de Fred Hailon et de Francis Chateauraynaud et Marianne Doury). L’inclusion de l’analyse d’un non-événement (Mariagrazia Margarito) permet de prendre la mesure, dans les processus scripturaux, de ce qui procède ou non à la construction discursive d’un événement.
Le livre se clôt (297–318) sur un volet consacré à ‘la langue et l’événement’ comportant deux articles dont les auteurs se proposent d’affiner les processus linguistiques de caractérisation de l’événement (Michele Prandi) par rapport à un simple fait (Michel Charolles et Béatrice Lamiroy).
Une bibliographie générale offre, au-delà des références strictement linguistiques, des titres d’ouvrages et de revues variées du champ des sciences humaines et sociales, ce qui ouvre la voie à une définition et une mise en perspective de la notion d’‘événement’. L’index, lui aussi très utile, rend possible une vision large des objets, thèmes, problématiques, terrains et outils d’analyse convoqués pour aborder cette notion extraordinaire.