Les années 2010 ont été marquées par un retour à l’avant-plan de la question de la démocratie, à la fois comme fait social et comme idéal politique, à la faveur de la contestation du règne des élites par différents partis politiques et mouvements sociaux. En quoi consiste la démocratie, en effet, dès lors qu’elle doit inévitablement s’affronter au règne des élites? Et quel rôle peut jouer la théorie politique dans la compréhension de cet état de fait? Pour répondre à ces questions, Elites and Democracy d’Hugo Drochon propose de revisiter les théories élitistes de la démocratie, à commencer par celles des penseurs de l’École italienne : Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels. Il s’agit pour Drochon de réinscrire ces théories dans le contexte de l’histoire intellectuelle et politique du XXe siècle, et de montrer que, si elles suscitent un certain pessimisme, elles invitent surtout à jeter les bases d’une conception renouvelée de la démocratie.
Pour ce faire, Elites and Democracy se divise en deux parties. La première propose de reconstruire les théories élitistes de Mosca, Pareto et Michels afin de rendre compte de la manière dont elles conjuguent élitisme et démocratie. Suivant Drochon, chacune de ces théories articule le « fait élitiste » à une norme de renouvellement des élites. Ainsi, Mosca soutient que l’ascension de nouvelles forces sociales est ce qui permet de contrer les tendances à l’inertie constitutive du règne des élites (chapitre 1). De même, Pareto affirme que la circulation des élites est ce qui rend possible le changement politique en donnant lieu à une intégration progressive d’une nouvelle élite à l’ancienne (chapitre 2). Enfin, Michels considère que si la « loi d’airain de l’oligarchie » rend impossible le règne du demos, la démocratie consiste en un mouvement de contestation des élites (chapitre 3). Fort de cette reconstruction, Drochon propose dans la deuxième partie de rendre compte de l’influence que les théories de l’École italienne ont exercée sur la pensée politique au XXe siècle. Il montre ainsi que les propositions de Mosca et Pareto concernant le renouvellement des élites ont été remobilisées par Joseph Schumpeter qui en fait le fondement de la stabilité institutionnelle de la démocratie (chapitre 4). Il montre également comment le débat ayant opposé Robert Dahl et Charles W. Mills sur la manière dont agissent les élites est redevable des thèses de Michels sur la nature oligarchique des institutions politiques (chapitre 5). Et il montre enfin qu’en insistant sur les conflits horizontaux entre élites et sur l’importance du dialogue institutionnel entre ces dernières et le demos, la théorie de la démocratie de Raymond Aron prolonge les intuitions des théories élitistes classiques (chapitre 6).
Au terme de ce tour d’horizon, Drochon avance que les théories élitistes nous permettent de repenser le concept de démocratie au prisme de l’idée de démocratie dynamique. Suivant cette conception, la démocratie est à comprendre non plus positivement comme le règne du demos, mais négativement comme la contestation du règne des élites; contestation qui, en donnant lieu à une circulation des élites, permet le changement social et politique. La démocratie apparaît dès lors comme un mouvement ou une lutte continue plutôt que comme un idéal achevé. En ce sens, Drochon soutient que la démocratie dynamique permet tout à la fois d’interpréter les théories élitistes classiques, d’identifier la manière dont le changement social et politique doit survenir à travers l’interaction entre les mouvements sociaux et les élites, et d’analyser certains phénomènes politiques contemporains, à commencer par le populisme.
Elites and Democracy a le mérite de donner à voir la profondeur d’une tradition intellectuelle majeure en sociologie et en philosophie politiques, et d’en tirer une conception stimulante de la démocratie. À rebours de la tendance à rabattre les théories élitistes les unes sur les autres et à en proposer une interprétation essentiellement conservatrice, Drochon insiste en effet sur leur pluralité et met en valeur les ressources critiques qui leur sont propres pour réfléchir le problème persistant du règne des élites. Reste que certaines de ses propositions interprétatives et normatives prêtent le flanc à la critique. Ainsi, Drochon accorde peu d’attention au débat sur la possibilité de la démocratie de masse dans lequel s’inscrivent les théories élitistes (Bellamy, Reference Bellamy, Bellamy and Ball2003). Il tend à cet égard à faire l’impasse sur certains des principaux interlocuteurs des théoriciens élitistes – à commencer par les auteurs et les autrices se réclamant de la démocratie participative – et, plus encore, sur les critiques qui leur ont été adressées. En négligeant l’importance de ce débat et de ces autres théories de la démocratie, Drochon en vient donc à formuler une conception de la démocratie qui reconduit les présupposés sociologiques et politiques des penseurs élitistes. Ceci se remarque notamment en ce qui concerne le rôle qu’il attribue aux mouvements sociaux. Selon Drochon, les mouvements sociaux contribuent au renouvellement des élites en les contestant. Or, la question se pose à savoir si les revendications de ces mouvements sont réductibles à l’appropriation qui en est faite par les élites. Ne visent-elles pas également à produire des changements sociaux et politiques qui permettent d’accroître la participation politique du demos ou encore de réduire le pouvoir (politique, économique et social) de ces mêmes élites? En d’autres termes, en quoi la théorie du changement social et politique qui se dégage de la démocratie dynamique permet-t-elle effectivement de rendre compte des revendications de justice et de démocratie mise de l’avant par ces mouvements? Faute de préciser ce que renferme l’idéal démocratique et en quoi la démocratie dynamique s’y rapporte, la proposition normative de Drochon apparaît insuffisante pour comprendre ce qui se joue au sein des mouvements sociaux contemporains, et comment ceux-ci participent de la transformation des démocraties libérales.