Le livre écrit par Inès Ben Rejeb propose l’étude sociolinguistique des graffitis de la révolution tunisienne, autrement dit l’analyse de discours de murailles urbaines en contexte tunisien. Plus précisément, il s’agit d’un corpus d’énoncés écrits sur les murs de Tunis pendant le mouvement révolutionnaire déclenché par l’immolation par le feu d’un jeune à Sidi Bouzid, fin 2010, à la tenue d’élections législatives et présidentielles en 2014. L’étude rend compte ainsi d’une tranche de l’histoire de la Tunisie à travers des énoncés particuliers : les graffitis qui ont orné les murs de Tunis pendant ces années, en lien avec les évènements politiques.
L’ouvrage est organisé en deux parties : un « cadre théorique et méthodologique » (p. 25 à 129) découpé en trois chapitres et l’« Étude sociolinguistique des graffitis de la révolution tunisienne : écrire pour agir » (p. 133-218), là aussi structurée en 3 chapitres.
Le premier chapitre de la partie 1 déroule une histoire de la sociolinguistique, en remontant à la linguistique structurale inspirée de Saussure puis au formalisme chomskyen, pour voir émerger une approche sociale des faits de langue dans les années 1960. Une large place est faite à l’histoire de la sociolinguistique française, puis aux liens entre analyse du discours et sociolinguistique, avant le passage en revue de concepts « fondateurs » de cette dernière (variation, norme, diglossie, représentations…). Le point 1.4 présente la sociolinguistique urbaine française et francophone, principalement autour des travaux pionniers de Louis-Jean Calvet puis ceux de Thierry Bulot. Le deuxième chapitre propose une histoire de la sociolinguistique tunisienne et une recension des travaux en sociolinguistique urbaine en milieu arabophone (au Maghreb), avant d’inscrire l’étude des graffitis dans le dialogisme bakhtinien et l’analyse de discours à la française. Les graffitis sont ainsi considérés comme des énoncés qu’il s’agit de situer dans leur contexte linguistique, social et politique. Le troisième chapitre, très court (moins de 9 pages), expose le cadre méthodologique et les choix de la chercheuse.
La deuxième partie est découpée en trois chapitres qui correspondent à trois moments de ce mouvement révolutionnaire : « La ville s’insurge (17/12/2010-23/10/2011) » (chap. 1), « La ville en quête d’identité (23/10/2011-6/2/2013) » (chap. 2), « La ville assassinée (6/2/2013-26/10/2014) » (chap. 3). Chaque chapitre présente un grand nombre d’énoncés (368 au total) principalement écrits en arabe (surtout classique), mais aussi en français, plus rarement avec de l’espagnol ou de l’anglais. L’autrice analyse des séries d’énoncés en observant notamment les choix de langue, de forme et le contenu des messages, en se focalisant notamment sur les déictiques, le jeu des pronoms, et en considérant ce qu’elle appelle la fonction performative des graffitis, avec pour cadre la théorie des actes de langage d’Austin. Deux pages et demie concluent l’ouvrage, avant une bibliographie de 22 pages.
Cette dernière nous permet de montrer les limites de l’ouvrage, qui ne recense qu’une demi-douzaine de références en anglais. Il ne s’agit certes pas de fétichiser les publications en anglais, mais force est de constater que le recours à des références principalement françaises et francophones prive le travail de tous les travaux qui existent dans le domaine du paysage linguistique (linguistic landscape) au niveau international, que ce soit les publications anciennes de Bourhis et Landry (Reference Landry and Bourhis1997) ou celles, plus récentes, de Blommaert (Reference Blommaert2010) ou de Pennycook (Reference Pennycook2010), inscrites dans une sociolinguistique critique et une analyse du discours qui auraient été pertinentes pour l’étude en question. Ainsi, le livre s’ouvre sur une affirmation très discutable : « rares sont celles [les recherches] qui portent sur les écrits urbains » (p. 18). Il existe au contraire de nombreux travaux sur les paysages linguistiques en général et sur les graffitis en particulier, dans un champ particulièrement dynamique ces dernières années, et avec des outils théoriques plus récents et sans doute plus affutés que le dialogisme bakhtinien ou l’analyse des déictiques.
L’équilibre de l’ouvrage pose question : la première grande partie sur l’histoire de la sociolinguistique semble totalement déconnectée de l’étude elle-même, hormis le chapitre sur la sociolinguistique en Tunisie (voir ci-dessous). Ainsi, les concepts fondamentaux présentés ne sont aucunement mobilisés dans l’analyse, sinon de manière implicite. D’ailleurs, alors que toute la première partie du livre insiste sur le contexte et sur l’ancrage des énoncés in situ, dans la ville (« le travail de terrain que nous avons mené jusque-là repose sur l’idée selon laquelle les lieux déterminent dans une large mesure la nature et la signification des énoncés », p. 121), l’essentiel du livre repose sur l’analyse d’énoncés qui ne sont jamais ou très peu reliés à leur lieu d’inscription. À quelques reprises seulement la présence de tel graffiti dans tel quartier est mentionnée, par exemple lorsque « la ville de Djebel Jelloud tout comme la ville du Bardo ont été toutes les deux particulièrement conquises sur le plan scriptural, avec des écrits figurant dans un espace-temps bien déterminé » (p. 198). L’ensemble manque pourtant de contexte, notamment sur ce qui constitue le coeur du livre, à savoir la révolution tunisienne : quelques lignes donnent parfois des repères chronologiques sur les évènements, mais la compréhension globale du terrain, des évènements, des partis et des personnalités impliquées est impossible sans recherches complémentaires, ce qui est dommage car le contexte aurait pu être fourni dans le livre.
Le livre offre toutefois plusieurs points d’intérêt. Le chapitre sur l’émergence de la sociolinguistique en Tunisie associée à André Martinet est à la fois passionnant et très utile, pour avoir une autre idée de l’histoire de la sociolinguistique francophone, autre que franco-française et que l’arrivée en France des traductions des travaux de Labov dans les années 1970. Chapitre d’autant plus appréciable qu’il se prolonge sur les développements de la sociolinguistique urbaine au Maghreb (Maroc, Algérie). Par ailleurs, la grande quantité d’énoncés relevés et analysés et la couverture chronologique donnent accès à un corpus très intéressant pour comprendre la part langagière d’un tel mouvement révolutionnaire, et les enjeux sociolinguistiques que les graffitis mettent en avant. Comme l’écrit Louis-Jean Calvet dans la préface qu’il donne à cet ouvrage, « ce livre est aussi la captation d’un moment historique, une contribution au patrimoine politique tunisien qu’on pourra relire dans vingt, trente ou cinquante ans. »