1. LA LIAISON ET LA PAROLE PUBLIQUE
La liaison est, on le sait, l'un des phénomènes les plus centraux et les plus complexes de la prononciation du français. Depuis l'origine même de la grammaire française (Palsgrave, Reference Palsgrave1530), on compte plus de 200 descriptions et analyses linguistiques de ce sandhi externe du français (Thurot, 1881–Reference Thurot1883) et pour les 19ème et 20ème siècles, jusqu’à la phonologie générative, Morrison (Reference Morrison1968) y ajoute encore plus de 200 références. A la fin du 20ème siècle et au début du 21ème, ce flot d'analyses ne s'est pas ralenti (Cf. Barecca, Reference Barecca2015 pour une recension récente). Hormis l’épisode génératif et post-génératif qui, à la suite de Schane (Reference Schane1965), a tenté sans succès (Morin et Kaye, Reference Morin and Kaye1982) de réduire la liaison à un simple processus phonologique d'oralisation d'une consonne orthographique,Footnote 1 la liaison a toujours été considérée comme un phénomène complexe, multiparamétrique, impliquant à la fois la phonologie, la prosodie et la syllabation, la morphologie, la syntaxe, le lexique et la sémantique, la diachronie, l'orthographe et la différentiation des styles, pour ne pas parler de la sociolinguistique et de la fragmentation sociale des communautés linguistiques (Laks, Reference Laks2005). Depuis les années 1990, la linguistique de corpus, et spécialement le programme Phonologie du Français Contemporain (PFC, Durand et al., Reference Durand, Laks, Lyche, Pusch and Raible2002) qui en a fait l'un de ses axes majeurs de recherche, a profondément renouvelé et affiné notre compréhension du phénomène. Quelques questions centrales organisent le débat contemporain, tant pour ce qui concerne les dimensions diachroniques que synchroniques, acquisitionelles que psychocognitives, variationelles que sociostylistiques. La nature unitaire du phénomène est ainsi profondément questionnée tant il est vrai qu'il est difficile de tenir la liaison de pluriel préposée (les⁀amis) toujours faite, depuis des siècles, par tous les locuteurs du français dans tous les styles de parole et acquise précocement d'une part, et la liaison postposée à l'infinitif (aimer⁀à loisir), extrêmement rare, historiquement discutable, limitée à la prononciation des vers dans certaines circonstances par certains locuteurs et scolairement apprise d'autre part, pour le même et unique phénomène, justiciable du même traitement, voire de la même représentation mentale et de la même inscription dans le lexique. La question de la nature épenthétique de la consonne de liaison, dont l'inventaire ne se limite plus exclusivement aux appendices orthographiques dans de nombreuses zones francophones, est également posée (Côté, Reference Côté, Oostendorp, Rice and Hume2011, Reference Côté2014). De même l'existence de mots phonologiques totalement figés, comme dans les constructions de pluriel, en face de constructions qui le furent (pas⁀important) mais ne le sont plus aujourd'hui, interroge la nature du changement diachronique comme processus général (i.e. comme loi de type néogrammairien) ou comme affectant certaines classes de mots, voire se déployant exemplaire après exemplaire. Le passage de certains modifieurs préposés qui liaient toujours (trop⁀important) et formaient des constructions figées à un comportement massivement non liant chez les plus jeunes générations questionne quant à lui le concept de dé-figement. Enfin, la persistance de la liaison non enchainée chez certains locuteurs, mais son absence de généralisation et son maintien à des niveaux quantitativement faibles, pose également question, tout comme l'existence d'une distribution statistique très spécifique qui fait qu'un tout petit nombre d'exemplaires est responsable du patron variationniste complexe que l'on observe (Laks et Calderone, 2013). Telles sont quelques une des questions que nous aborderons dans cet article à la lumière de la parole publique.
Depuis le travail pionnier d’Encrevé (Reference Encrevé1988) la parole politique, et plus généralement la parole d'un certain nombre de locuteurs légitimes, adressée au public via les mass média constitue un objet d'investigation linguistique et sociolinguistique de première importance. Depuis les années 1930 et la mise en place de médias audio-visuels de masse, la parole publique, celle adressée à tous par les femmes et hommes politiques, les intellectuels médiatiques, les artistes et animateurs de tout genre, sature l'espace auditif des locuteurs du français. En concurrence ouverte avec d'autres instances de légitimité linguistique comme le système scolaire par exemple, elle diffuse une sorte de norme de référence alternative qui, pour être profondément hétérogène et souvent auto contradictoire, n'en organise pas moins l'horizon de l'oral en français. Si comme le défendait Saussure et Jakobson après lui, la langue c'est d'abord ce que les locuteurs ont dans l'oreille, ce treillis de paroles, cet immense plexus sonore dont la langue, « trésor mental et social » également « déposé dans le cerveau de chaque locuteur » n'est qu'un précipité (Saussure, Reference Saussure2001; Laks, Reference Laks2012), on conçoit immédiatement la place centrale qu'y occupe la parole publique et l'importance en quelque sorte stratégique qu'elle revêt, tant pour une analyse synchronique du système linguistique que diachronique, de son évolution et des changements qui l'affectent. Pour l'analyse de la liaison, de sa variabilité catégorie morphologique par catégorie morphologique et construction lexicale par construction lexicale, de son enchainement ou de son non enchainement, la parole publique, après l'analyse d'Encrevé, constitue ainsi un observatoire privilégié pour la phonologie du français contemporain. Observatoire privilégié, d'abord parce qu'avant même la période étudiée par Encrevé, soit 1979–1981, on dispose de données sonores nombreuses et très variées, de discours formels et d'entretiens radiodiffusés produits par des femmes et hommes politiques très différents et ce depuis les débuts de l'enregistrement sonore. Observatoire privilégié aussi parce qu'il est possible de réanalyser ces données s’étendant sur plus d'un siècle avec une méthodologie et un codage communs qui en permettent la comparabilité (infra). On analysera ici essentiellement la période 1999–2015 représentée dans le corpus Hommes Politiques 2 (HPOL2), mais on pourra utilement la comparer aux données HPOL1 1908–1998 analysées par Laks (Reference Laks, Baronian and Martineau2009), ainsi qu'aux données d'Encrevé 1979–1981 (Encrevé, Reference Encrevé1988). Aux fins de comparaison encore, on utilisera le corpus restreint de Brunot 1911–1913 et celui de Villejuif 1975 (Laks, Reference Laks1980) ainsi bien entendu que le corpus PFC 2003–2012 (Durand et al., Reference Durand, Laks, Calderone and Tchobanov2011).
2. LE CORPUS HPOL2Footnote 2
Le corpus HPOL2 construit pour rendre compte de la parole politique comprend 41 locuteurs, 17 femmes et 34 hommes ayant présenté une forte exposition médiatique entre 1999 et 2015.Footnote 3 Il est présenté dans le tableau 1. Les différents courants politiques nationaux apparaissent tous dans l’échantillon, mais proportionnellement à leur accès aux responsabilités gouvernementales et à leur visibilité dans l'espace audiovisuel : 17 locuteurs sont classés à droite, 14 à gauche, 4 au centre, 3 à l'extrême droite et 3 à l'extrême gaucheFootnote 4 . Pour prendre en compte le critère de légitimité linguistique, on a sélectionné les principaux acteurs de la vie publique et médiatique en tenant compte de la position hiérarchique la plus élevée qu'ils ont occupée : Présidents de la République (ci-après PR), membres du Conseil Constitutionnel (CC), Premiers Ministres (1M), principaux Ministres (M), élus (députés D, sénateurs S, députés européens DE), ainsi que Présidents (P) et porte-paroles des principaux courants nationaux de la majorité ou de l'opposition. En appliquant ces principes sociopolitiques de construction, l’échantillon se trouve également organisé en termes d’âge sans qu'il ait été nécessaire d'intervenir dans la sélection pour ce faire. On distingue 3 groupes d’âge. Le groupe A1 correspond aux locuteurs nés entre 1927 et 1945, le groupe A2 correspond aux locuteurs nés entre 1946 et 1958 et le groupe A3 correspond aux locuteurs nés entre 1961 et 1976. Afin de prendre en compte le cursus scolaire et la formation, on a indiqué pour chaque locuteur le type de parcours et le niveau terminal atteint. Pour chaque locuteur on dispose de 2 à 4 enregistrements d'une durée de 7 à 80 minutes (durée moyenne 20 minutes), soit pour HPOL2 environ 20 heures et 89 enregistrements. Les enregistrements sont répartis en deux catégories : les discours formels (Discours de politique générale à l'Assemblée Nationale, discours en meeting, déclaration etc.) et les discours moins formels (interviews, débat, émissions de télévision ou de radio etc.).Footnote 5 Pour chaque enregistrement on a extrait 5 à 7 minutes, en général situées au milieu du discours, qui ont été entièrement analysées, transcrites et codées sous PRAAT, selon un protocole PFC-liaison enrichi (cf. http://www.projet-pfc.net). On dispose ainsi d'informations sur la réalisation ou la non réalisation de la liaison, la longueur syllabique des items situés à droite et à gauche du site de liaison, la nature de la consonne liaisonnante. Les mots impliqués à droite et à gauche ont été étiquetés automatiquement pour la catégorie morphologique à l'aide de Treetager avec correction finale manuelle.Footnote 6 L'information détaillée codée porte sur 6487 sites de liaison potentiels, catégoriques ou variables. Ce sont sur ces données qu'est construite la présente analyse.
Le corpus

Légende : H/F: Homme; F: Femme
Année: Année de naissance
Pol: position politique. Droite, Extrême Droite, Centre, Gauche, Extrême Gauche
Formation: BEPC Brevet D'Etudes du Premier Cycle, Baccalauréat, Université (inférieur à doctorat), Agrégation, Doctorat, CAPA Capacité en Droit, Ecole Nationale de la Magistrature, IEP Institut d'Etudes Politiques, HEC Hautes Etudes Commerciales, ENA Ecole Nationale d'Administration, ESCP Ecole Supérieure de Commerce de Paris
Fon: plus haute fonction occupée: Président de la République, Conseil Constitutionnel, Premier Ministre, Ministre, Député, Sénateur, Député Européen, Porte Parole
Nb : Nombre d'Enregistrements
3. LA LIAISON ET LE TEMPS LONG
De 1999 à 2015, on observe dans HPOL2 un taux global de liaison de 54,13%. Ceci conduit tout d'abord à interroger les très nombreuses notations plus ou moins impressionnistes qui vont répétant que la liaison est en déclin en français contemporain (Léon, Reference Léon1992; Carton, Reference Carton1974; Carton et al., Reference Carton, Rossi, Autesserre and Léon1983; Gadet, Reference Gadet and Chaurand1999). Comme nous l'avons dit, nous pouvons comparer HPOL2 à HPOL1, à PFC, au corpus de Brunot, à celui d'Encrevé et celui de Laks qui présentent des structures assez proches. Le tableau 2 présente ces données qui s’étendent sur plus d'un siècle. Pour HPOL2, en plus de la synthèse sur la période, on a présenté des résultats par tranches de temps. Sur l'ensemble du 20ème siècle les résultats sont étonnamment comparables. Si l'on excepte les deux corpus qui concernent les locuteurs les plus ordinaires (LAKS et PFC) et que l'on ne retient que la parole publique proprement dite, le taux global de liaison se maintient au-dessus de 56% de façon remarquablement constante. Il est donc erroné de parler de déclin pour la totalité du phénomène de liaison. La lente érosion observée dans la parole publique est environ de 10% sur un siècle, soit bien moins que l’écart sociostylistique avec la parole ordinaire représentée dans un corpus socialement médian comme PFC ou plus représentatif des couches les plus dominées comme LAKS. Finalement, les femmes et hommes politiques de la fin du 20ème et du début du 21ème siècle ne sont pas sensiblement différents des locuteurs parisiens enregistrés par Brunot 100 ans plus tôt. C'est un résultat remarquable. Seule la période 1979–1981 fait exception avec un taux global de liaison de plus de 15% supérieur à la moyenne du siècle, et une inversion momentanée de la courbe de décroissance. Or cette période est aussi celle où le non enchaînement de la consonne de liaison acquiert provisoirement un statut significatif, sinon quantitativement important. Ces deux phénomènes concomitants sont évidemment liés, mais ne s'installent pas à long terme (Laks, Reference Laks, Durand, Kristofersen and Laks2014). La sous-analyse de HPOL2 par période de temps renforce encore cette analyse en montrant une oscillation des moyennes autour de 56% avec des périodes hautes où la liaison était globalement réalisée au même niveau qu'un siècle plus tôt. Sur fond de lente décrue, on conclura donc à une grande stabilité de la liaison analysée comme phénomène global sur plus d'un siècle et 81.837 sites possibles.
le temps long (liaisons catégoriques et variables)

Mais l'analyse en termes globaux reste beaucoup trop grossière et imprécise. En effet, ces données agrègent les liaisons obligatoires, celles qui sont toujours faites, par tous les locuteurs dans tous les styles, depuis toujours, celles donc sans lesquelles on ne parle plus français (nous ⁀/ allons), et celles qui sont sociostylistiquement très variables (des hommes ⁀/ illustres). Or le ratio des premières par rapport aux secondes constitue une variable (relativement) indépendante qui ne peut être contrôlée et est susceptible de masquer totalement le patron de variation des liaisons variables. Dans HPOL2 par exemple, sur 6487 liaisons possibles, 2389, soit presque 37% des liaisons, sont étiquetées comme obligatoires. Celles-ci sont réalisées à 99% et ce taux de réalisation atteint plus de 99,6% si l'on tient compte de quelques artéfacts analysés manuellementFootnote 7 . Peut-on avec quelque crédibilité scientifique tenir ce phénomène pour le même que celui qui voit les 40 adverbes polysyllabiques de nos 41 locuteurs et 89 enregistrements différents liés dans 2 cas seulement (5%), ou encore les 153 mots de plus trois syllabes et plus liés dans 1,95%? Si la liaison peut être regardée comme un phénomène unique et unitaire par ce que Saussure daubait comme «l'esprit du grammairien », il semble clair que le dispositif cognitif des locuteurs contrôle liaisons obligatoires et liaisons variables comme des processus différents. Il revient alors aux phonologues qui continuent de poser une représentation unique avec consonne latente d'expliquer en quoi une telle postulation présente une adéquation descriptive quelconque, pour ne pas parler d'adéquation explicative. Tout au contraire, il apparait que l'analyse fine des dimensions socioculturelles, phonologiques, morphologiques, syntaxiques et sémantiques de cette variation doit constituer le cœur d'une analyse des liaisons en français contemporain.
4. LA PAROLE PUBLIQUE ET LE NON ENCHAÎNEMENT
A la suite d'une analyse minutieuse de la parole politique de 25 hommes politiques et de 36 discours, Encrevé (Reference Encrevé1988) portait au jour un nouveau mode de réalisation de la liaison en français contemporain : le non enchainement. Il distinguait trois plages temporelles. Avant 1958, le non enchainement est marginal ou non existant avec une fréquence inférieure à 5% des liaisons facultatives réalisées non enchaînées. Entre 1958 et 1978, ce taux reste faible et marginal, inférieur à 10%. De 1978 à 1981 enfin, inversion de tendance, le non enchainement semble s'installer et devient un phénomène phonologique avec des moyennes par locuteurs et par discours proches de 14% et des sommets à 35% lors du débat présidentiel de 1981. Encrevé concluait logiquement à l'existence d'un changement systémique en cours visant à installer le non enchainement comme l'un des processus de liaison, au moins dans la parole publique la plus légitime. Pourtant, si la périodisation d'Encrevé se trouve bien confirmée sur le corpus HPOL1 (43 locuteurs, 73 discours) avec un pic de non enchainement à 12,6% des facultatives réalisées non enchainées atteint en 1981 (comparable aux 13,3% de son propre corpus), le non enchainement ne s'installe pas par la suite comme un processus phonologiquement pérenne. Au contraire, de 1988 à 1999 il régresse à moins de 6,5%. Par ailleurs, dans un corpus beaucoup plus large et sociologiquement représentatif de la parole ordinaire comme PFC, le non enchaînement reste un épiphénomène (moins de 0,5%) pour toute la période considérée.
Le corpus HPOL2 confirme totalement ces résultats pour ce qui concerne la parole politique dans la période la plus récente (1999–2015). La figure 1 présente les données.
La liaison en français contemporain dans la parole publique par periode de temps

Conformément à ce qui était observé par Encrevé, seules les facultatives peuvent être réalisées comme non enchainées et le taux moyen de liaisons non enchainées s’établit à 3,7% (avec maximum de 5,4% en 2014–2015 et un minimum de 1,8% en 2008). De plus, le non enchainement qui semblait en 1981 acquérir un caractère systémique dans la parole politique y apparait aujourd'hui comme purement erratique. Il n'est le fait que de quelques locuteurs seulement qui de plus peuvent réaliser quelques non enchainées dans un extrait donné mais aucune dans d'autres. Sur 41 locuteurs analysés, 18 ne réalisent aucune non enchainée dans aucun extrait (groupe 1), 17 présentent un taux compris entre 2 et 9 % des facultatives réalisées (moyenne du groupe 2 : 5%) et 6 un taux de 10% à 15% (moyenne du groupe 3 12%). Ces 6 locuteurs contribuent à eux seuls pour plus de 58% du total de toutes les liaisons non enchainées observées pour les 41 locuteurs de HPOL2Footnote 8 . Ce caractère parfaitement aléatoire du non enchaînement dans les trente dernières années ne peut être sans conséquences théoriques. On se souvient qu'Encrevé s’était appuyé sur son apparente systématicité pour proposer une innovation théorique d'importance, le double flottement, et justifier des représentations abstraites très particulières encore reprises récemment sans arguments complémentaires par Scheer et al. (Reference Scheer, Wauquie and Encrevé2015). L'absence totale de diffusion du non enchainement dans la parole ordinaire (Durand et al., Reference Durand, Laks, Calderone and Tchobanov2011), sa régression à des niveaux marginaux dans la parole publique (HPOL2), et son caractère aléatoire chez certains locuteurs seulement, observés sur une période de plus de trente années conduit à s'interroger sérieusement sur ces représentations postulées comme sous-jacentes à la compétence de tous les locuteurs du français et sur les justifications empiriques des innovations formelles qu'elles incorporent.
5. LA LIAISON ET LE TEMPS COURT
Comme nous l'avons déjà signalé, au cours de la période de 15 années couverte par HPOL2, la liaison dans la parole publique reste remarquablement stable (Cf. Figure 1). Le taux moyen de liaison s’établit à 56,7% avec un maximum à 62,6% en 1999–2001 et un minimum à 52,2% en 2011–2012. Les liaisons variables réalisées représentent 32,2% des possibles avec un maximum à 40,1% en 1999–2001 et un minimum à 26,4% en 2006. Quant aux non-enchainées, elles s’établissent à 3,7% sur l'ensemble du corpus, un maximum à 5,4% en 2014–2015, un minimum à 1,8% en 2008 et comme on vient de le voir de très fortes disparités individuelles. Cette remarquable stabilité masque en fait deux types de mouvements plus profonds, symptomatiques de changements en cours. Le comportement des locuteurs varie très sensiblement en fonction de leur âge et certains items lexicaux connaissent des changements brusques, passant de la liaison catégorique à une liaison très variable.
Le corpus HPOL2 est structuré en 3 groupes d’âge (Cf. supra). Le groupe A1 comprend les locuteurs nés entre 1927 et 1945 (N=8), le groupe A2 ceux nés entre 1946 et 1958 (N=20) et le groupe A3 ceux nés entre 1961 et 1976 (N=13). Ces trois groupes d’âge correspondent à des générations (avant-guerre, 4ème et 5ème républiques respectivement) que l'on peut considérer comme relativement homogènes chacune pour ce qui concerne l'organisation sociale, le système scolaire et culturel, les modèles politiques et sociaux légitimes au cours de la période de formation, toutes dimensions sociales et culturelles d'identification qui influent profondément, on le sait, sur l'incorporation et la grammaticalisation de phénomènes aussi sociolinguistiquement sensibles que la liaison.
Le premier groupe, né sous la 3ème république a été formé dans une période de forte légitimité scolaire et culturelle où le style oratoire très liaisonnant des instituteurs et des hommes politiques du temps sature encore l'espace auditif et impose des normes phonologiques proches d'une oralisation de l’écrit. Il est à noter que c'est précisément cette classe d’âge qui parviendra aux responsabilités politiques les plus hautes autour des années 1981 où s'observe justement le retournement temporaire de la tendance baissière déjà signalé et où le non enchaînement, trace de l’écrit dans l'oral, semble à tort s'installer. Cette classe d’âge s'efface progressivement dans HPOL2, avec symboliquement en 2007 la fin du mandat présidentiel et la retraite de Jacques Chirac (né en 1932).
Le second groupe d’âge, intermédiaire, est né sous la 4ème République. Il a été dans un système scolaire et avec des canons d'excellence linguistique, sociale et culturelle qui, s'ils commencent à vaciller sous le poids social et démographique des classes d'après-guerre et de l'importance grandissante des classes moyennes, restent globalement en place. Cette génération accède aux responsabilités politiques majeures au milieu et à la fin de la période sous analyse avec symboliquement l’élection de Nicolas Sarkozy (né en 1955) ou de François Hollande (né en 1954).
Le troisième groupe enfin est constitué par les locuteurs nés sous la 5ème République et qui devaient connaître dans leur prime enfance le tournant social et culturel majeur de 1968, ou qui sont nés après cette date. Les modes de socialisation, les références scolaires, culturelles et les cibles de légitimité linguistique de ce groupe sont donc spécifiques. Sans avoir encore accédé aux responsabilités politiques majeures, ce groupe apparaît dans le champ avec les présidences Sarkozy et Hollande. Le tableau 3 présente les données.
Les liaisons variables

Si les données en temps réel laissaient apercevoir une tendance longue à l’érosion mais avec un maintien à haut niveau de la liaison dans la parole politique, l'analyse en temps apparent montre l'existence de dynamiques plus fortes et de tendances beaucoup plus abruptes, surtout pour la dernière classe d’âge. Alors qu'il n'avait perdu que 10% en un siècle, le taux global de liaison chute de 9% entre les classes d’âge A1 et A3 qui n'ont que 30 ans d’écart. Avec un taux de 61% le personnel politique A1 se laissait encore comparer aux politiques du début du siècle (moyenne HPOL1 66,5%), alors que les femmes et hommes politiques du groupe A3 ne présentent plus qu'un taux de 53%, à peine supérieur cette fois de 5 points au taux moyen de la parole ordinaire enregistré par PFC. Ce changement en cours est encore plus net si on ne considère que les liaisons variables. Depuis 15 ans chacune des trois générations analysées abaisse son taux de réalisation des liaisons variables de 4 à 5 points soit pour une génération la moitié du ratio observé pour tout le 20ème siècle. Alors que les hommes du groupe A1 continuent de réaliser 41% des liaisons variables, les femmes du groupe A3 n'en réalisent plus que 25%.
Ceci signe non seulement une accélération de la tendance observée, mais montre surtout qu'un changement linguistique majeur se met en place. Il est illustré par la figure 2.
La liaison en français contemporain dans la parole publique selon l'âge des locuteurs

Dans ce processus, comme cela a souvent été observé (Labov, Reference Labov2001), les femmes sont en avance d'une génération. Cette position adventice s'illustre dans chaque groupe générationnel où les femmes réalisent un taux de liaison variables inférieur de 4 à 8% à celui des hommes du même groupe. Si les femmes sont en avance sur les hommes dans ce nivellement de la liaison, c'est surtout parce qu'elles apparaissent beaucoup moins sensibles à la formalité des situations de discours. Le taux moyen de réalisation de la liaison variable chez les femmes politiques en situation de discours formel est ainsi inférieur de 2% au taux moyen de réalisation des hommes politiques, mais ceci pour les hommes en situation moins formelle d'interview. En situation formelle, les femmes politiques se comportent ainsi comme les hommes politiques en situation informelle. Ceci signifie que pour ce qui concerne la liaison au moins, la distinction stylistique et le style oratoire du grand discours politique régressent massivement. Rien n’éclaire mieux ce changement structurel profond dans le style oratoire du personnel politique contemporain que l’écart de réalisation des liaisons variables entre la production moins formelle des femmes en interview (25%) et le taux des hommes en situation formelle de discours (38%). 13% d’écart entre hommes et femmes politiques selon la formalité du discours, pour un taux de réalisation des liaisons variables inférieur à 40%, constitue un résultat plus que remarquable. C'est la marque incontestable d'un changement extrêmement profond dans le style oratoire du personnel politique. Si il est plus avancé, plus puissant et plus profond dans le groupe A3 le plus jeune, ce changement en cours affecte tous les locuteurs de HPOL2. Simone Veil (née en 1927, A1) en offre un bon exemple. Analysée en 1974 dans HPOL1 elle y présenteFootnote 9 un taux de liaison de presque 100% avec pratiquement 100% de liaisons facultatives réalisées et 20% de non enchaînement. Dans HPOL2, 34 ans plus tard, en discours, elle ne réalise plus que 76,4% de toutes les liaisons possibles avec 54,2% de facultatives et aucune non enchaînée.Footnote 10 Plus globalement, ce changement linguistique majeur trouve son illustration dans la comparaison entre les 44% de liaisons variables réalisées en discours par les hommes politiques nés avant 1945 (groupe A1) et les 25% réalisées par les femmes politiques les plus jeunes (groupe A3) en situation d'interview.
6. LES LIAISONS EN FRANÇAIS CONTEMPORAIN ET LEUR CONDITIONNEMENT MORPHOSYNTAXIQUE
Comme nous l'avons dit le changement majeur en cours est masqué par le comportement de la liaison obligatoire, qui elle est parfaitement stable et sociostylistiquement invariante. Dès lors que l'on analyse liaison obligatoire et liaison variable comme deux processus totalement séparés, sinon différents, le changement en cours apparait en pleine lumière. Il faut encore s'interroger sur ce qui en constitue le moteur.
Ce qui invalide la représentation phonologique unique de la consonne de liaison comme doublement flottante, c'est, on l'a déjà dit, l'extrême diversité des paramètres qui conditionnent la liaison variable. Ainsi, sur l'ensemble du corpus HPOL2, les liaisons avec /p/ qui sont fort peu nombreuses et les liaisons avec /n/ qui le sont beaucoup plus, présentent un comportement absolu proche de 100% de liaisons réalisées, tandis que les liaisons sur /r/ se réalisent dans 20,8% des cas. Les phonèmes /z/ et /t/ qui marquent le plus souvent le nombre, la personne ou la fin du participe, lient quant à eux dans un peu plus de la moitié des occurrences. Sur un autre plan, les mots gauche monosyllabiques lient dans plus de 73% des cas, mais les dissyllabes lient dans moins de 22% et les trisyllabes et au-delà ne lient que dans moins de 6,4% des cas. On objectera qu'une telle disparité de comportement est liée à des différences distributionnelles massives, ce qui est parfaitement avéré. Mais si ce n'est pas la nature de la consonne ou la longueur syllabique qui sont véritablement en cause, si donc il n'est pas nécessaire d'en tenir compte dans les représentations, et si le facteur explicatif est ici constitué par les différences de distribution lexicale, alors il convient, faute de vacuité descriptive, d'intégrer d'une façon ou d'une autre ces spécificités distributionnelles dans l'analyse du phénomène.
Les deux facteurs les plus massifs qui conditionnent la liaison sont d'une part le figement et d'autre part la catégorie morphosyntaxique des mots impliqués. Le figement explique la plus grande part des liaisons obligatoires, celles qui concernent pour le déterminant, le nombre, et pour le pronom, la personne, à telle enseigne que Martinet (Reference Martinet1965) tenait « des amis » et « nous allons » pour des mots uniques. Pour ce qui concerne les liaisons variables, la force de la cohésion syntaxique, celle qui conduisait Grammont (Reference Grammont1914) à qualifier le groupe lié de groupe d'idées ou d'idée unique, constitue le paramètre le plus important. Le tableau 4 présente l'analyse morphosyntaxique des mots liants dans HPOL2, par groupe d’âge.
Le conditionnement morphosyntaxique des liaisons

Les données quantitatives démontrent la pertinence de l'hypothèse exposée avec une grande clarté. On a d'une part un phénomène de liaison obligatoire extraordinairement stable et invariant dans le temps apparent des groupes d’âge. Les déterminants, les prépositions monosyllabiques, les pronoms personnels, les adjectifs préposés aux noms lient avec une fréquence absolue que ne vient troubler que la marge d'erreur. Il s'agit bien d'un phénomène catégorique, constant, stable dans l'espace temporel comme dans l'espace social ou l'espace stylistique. Ce phénomène est si catégorique que l'on peut en effet défendre avec de très nombreux grammairiens l'existence en français, et pour tous les français, de mots uniques composés par figement de liaisons toujours réalisées.Footnote 11
Ce premier phénomène, dans son absolue rigueur, doit être distingué d'une liaison instable et variable dans toutes ses dimensions. Une sous-analyse des mots dits grammaticaux (adverbes, conjonctions, prépositions) montre que ces catégories ne présentent pas de fonctionnement homogène. Ainsi, nous avons vu ci-dessus que les prépositions monosyllabiques présentaient un comportement absolu, liant à près de 100%, alors que les polysyllabiques ne lient elles quasiment jamais (une seule occurrence de liaison réalisée sur 16 sites possibles). Pour les adverbes, une première sous-analyse montre également un écart important : moins de 10% de réalisation pour les polysyllabiques, mais 34% pour les monosyllabiques. Pour ce dernier groupe le comportement n'est pas plus homogène : certains adverbes préposés lient de façon catégorique (très, trop). Il en va de même pour l'adverbe tout qui précède le plus souvent une préposition. Ce premier groupe hétérogène du point de vue catégoriel présente donc un fonctionnement de type « figement » avec une liaison supérieure à 75%.
Un deuxième groupe présente un taux de réalisation médian (bien à 65%, mieux à 55%, moins à 38%). Ces mots ont une fréquence relativement faible (48 occurrences) qui ne permet pas de conclure trop fermement. Considérons en revanche l'adverbe de négation pas qui est extrêmement fréquent et modifie à lui seul le profil de toute la catégorie. Alors que les modifieurs que nous venons de citer lient dans 38 à 65 % des cas, pas lie à seulement 13,6% (soit 29 occurrences sur 212), et présente, en temps apparent une évolution brutale vers la non liaison. L'hypothèse du figement repose sur le lien morpho-syntaxique étroit qui existe entre l'adverbe et son contexte droit, le plus souvent un adjectif. Or, l'adverbe pas modifie le plus souvent le verbe qui le précède, et non l’élément qui le suit. Ces résultats renforcent donc a contrario l'hypothèse du figement pour les constructions très fortement liaisonnantes. A ce propos on notera que l'adverbe puis dont le fonctionnement est plus celui d'un ligateur que d'un modifieur présente un taux de réalisation de liaison nul (sur 25 occurrences).
Considérons pour finir le cas des conjonctions qui présentent un taux global de liaison de 41%. Mais et quand, les deux exemplaires de la catégorie, présentent des fonctionnements antithétiques, très illustratifs de l'hétérogénéité des catégories que nous avons déjà soulignée. Alors que quand lie catégoriquement à 96% (seulement 3 occurrences ne lient pas), et montre même une augmentation du taux de réalisation en temps apparent avec une tendance remarquable en A3 à la prononciation de la consonne finale, même devant consonne (quand⁀vous voyez), mais ne lie que dans 11% des cas et n'est pas sensible à la classe d’âge. De plus, on peut souligner l’écart considérable de liaison avec mais en situation d'interview (moins de 3%) et en discours (26%). Sans prétendre expliquer une telle disparité, on notera qu'en contexte interactionnel comme l'interview, certaines occurrences de mais ont un comportement pragmatique de marqueurs de discours. Dans ces emplois, caractérisés (entre autre) par une forte autonomie syntaxique, la liaison n'est jamais réalisée.
Ces sous-analyses en parties du discours montrent que la classification en catégories n'est que peu explicative. En plus du figement, la force de la dépendance syntaxique mais aussi de la cohésion sémantique et pragmatique, déjà convoquées par Grammont il y a plus d'un siècle, constituent des facteurs essentiels pour comprendre le phénomène de la liaison variable et son évolution. Au total, l'analyse précise et détaillée de la morphosyntaxe de la liaison variable confirme que le changement diachronique en cours, s'opère non pas mécaniquement dans tout le lexique, mais bien comme Schuchardt (Reference Schuchardt2011) le défendait déjà face aux néogrammairiens, mot à mot, expression à expression, construction à construction.
7. CONCLUSION
La parole publique des femmes et des hommes politiques massivement véhiculée par les médias forme pour tous les français un horizon oral particulièrement prégnant. Elle constitue de ce fait pour le linguiste un observatoire privilégié sur le fonctionnement de la langue et son évolution. La liaison dans la parole publique éclaire ainsi un comportement particulièrement tranché entre deux types bien séparés : la liaison obligatoire, absolument sable et invariante, réalisée par tous les français, toujours et sans exception d'une part, la liaison variable, fortement hétérogène et se comportant construction par construction d'autre part. Si les deux catégories considérées ensemble, le taux global de liaison varie peu sur le dernier siècle, avec une lente décrue néanmoins, l’évolution de la liaison variable apparaît beaucoup plus abrupte. Un changement rapide, observable en temps apparent, y est en cours. Alors que certaines constructions à forte cohésion interne continuent de lier fortement, et que certaines varient fortement, un petit groupe de constructions évolue rapidement, chez les plus jeunes générations, vers la non liaison. Même si ce dernier groupe comporte peu d'items, ceux-ci sont particulièrement fréquents (pas, mais) et concourent puissamment, selon une loi de Zipf-Mandelbrot analysée par Laks et Calderone (2013), à la coloration du paysage d'ensemble de la variation. Locus de figement, la liaison obligatoire reste centrale dans la prosodie du français. Locus de variation et de forte incertitude sociostylistique, la liaison variable est le lieu de changements rapides qui affectant quelques mots très fréquents modifient sensiblement l'horizon de l'oral en français contemporain.





