Depuis 1945, le nucléaire constitue, pour les politicologues, un enjeu stratégique, un argument militaire et une forme de dissuasion entre les superpuissances. À l’heure où la menace nucléaire semble revenir en force – tout comme la revalorisation insidieuse de l’énergie nucléaire civile –, ce livre bien documenté tombe à point nommé par sa contextualisation d’un ensemble de dynamiques complexes – et imprévisibles. Le professeur Benoît Pélopidas est chercheur associé au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, à Paris. Allant au-delà des rapports ministériels et des statistiques, l’auteur théorise la tendance actuelle de ce qu’il nomme « l’hégémonie du paradigme de la prolifération » et « l’occultation du renoncement par les experts » (42). Dans sa préface élogieuse, le politicologue David Holloway (Stanford University) synthétise le propos de l’ouvrage, organisé « en mettant l’accent sur le choix politique plutôt que sur la fatalité de la prolifération » (11). Ce paradigme de la prolifération s’expliquerait par « une croyance fondamentale en la contrôlabilité des armes nucléaires et les effets dissuasifs des menaces de leur emploi » (37).
Résultant d’un projet subventionné par le Conseil européen de recherche, Repenser les choix nucléaires : La séduction de l’impossible se divise en sept chapitres. Après avoir présenté de manière comparative et critique les programmes nucléaires nationaux, le deuxième chapitre énonce les postulats implicites du paradigme de la prolifération, qu’il redéfinit plutôt comme un système bureaucratique (80). Utilisant certains des termes de la diplomatie, le troisième chapitre part d’entretiens avec des experts et de sondages pour questionner la crédibilité de certains pays – comme l’Iran – dans leur prétention à développer uniquement une industrie nucléaire civile, donc sans armements, sans prolifération et avec une volonté affichée de non-armement (99). Évidemment, une telle attitude éveille de sérieux doutes et des suspicions. Le quatrième chapitre pose la question de la dissuasion comme remède à la prolifération; autrement dit : comment inciter certains pays récalcitrants ou peu fiables à abandonner – de gré ou de force – leur recours à un arsenal nucléaire plus ou moins caché? Plus bref, le cinquième chapitre aborde des situations de renoncement et d’abandon du nucléaire, mais s’intéresse surtout aux difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit de vérifier que l’abandon de l’arsenal nucléaire a bien eu lieu (163). Le chapitre 6 aborde ce que l’auteur nomme le « tabou de la prolifération » ainsi que la question délicate de la menace nucléaire : peut-on en discuter et en débattre dans l’espace public, à l’école et dans les médias? La réponse n’est pas simple, car au nom de la transparence ou du pacifisme, ces débats risquent de laisser place à diverses formes de propagande, de désinformation et de jeux d’influences étrangères (187). Enfin, le septième chapitre traite des objections employées pour prouver l’impossibilité d’enrayer la prolifération nucléaire, par exemple le manque de consensus entre la France et l’Angleterre à propos des stratégies à adopter envers les pays qui voudraient développer une filière nucléaire (225).
Repenser les choix nucléaires figure parmi les rares ouvrages rédigés directement en français sur les enjeux politiques et stratégiques de la filière nucléaire et rejoint une grande variété de domaines d’intérêt, allant des études idéologiques et diplomatiques jusqu’à la sociologie du risque à la Ulrich Beck. Benoît Pélopidas a produit l’ouvrage d’un expert engagé dans le débat public sur le nucléaire, en conformité avec les orientations du gouvernement français, mais dans une optique très différente de l’ancienne ministre Corinne Lepage dans L’État nucléaire (Albin Michel, 2014). Sans être toujours en accord avec son propos et sa conclusion (qui tente au passage de prédire les conséquences d’un futur conflit), on est impressionné par la qualité de l’argumentation de Benoît Pélopidas, par son recours constant à la conceptualisation, par l’abondance et la pertinence de ses notes en bas de page, qui sont en soi un régal. Il est peu question du Canada dans l’ouvrage, sauf dans une note en bas de page fournissant la liste des 40 pays ayant eu durant leur histoire une activité nucléaire (170, note 19). Évidemment, le chercheur avide de publications récentes pourrait se demander si un ouvrage datant de 2022 sur la stratégie nucléaire ne serait pas dépassé par des événements et retournements récents; mais il n’en est rien. En réalité, un peu comme un livre d’histoire auquel il manquera inévitablement l’année en cours, Repenser les choix nucléaires sera surtout utile pour comprendre les dynamiques d’un système mondialisé afin de pouvoir recadrer les prochaines étapes de la course aux armements à laquelle nous assistons. Cet ouvrage étoffé et rigoureux pourrait assurément servir de cadre théorique pour un séminaire ou pour alimenter une ébauche de thèse en relations internationales; on espère le retrouver dans les bibliothèques publiques et universitaires.