L’analyse comparative des sujets sensibles comme ceux liés à la glottophobie et à l’insécurité linguistique est une tâche bien courageuse. Tout dépend effectivement des particularités de chaque personne et de chaque expérience, et les mettre sur les mêmes bases pour mieux les comparer risquerait d’enlever toute l’importance des aspects affectifs et relatifs pour les idéologies linguistiques. Or, dans leur ouvrage, Christian Bergeron, Philippe Blanchet Lunati et Mylène Lebon-Eyquem se livrent à cette tâche. Ce qu’ils cherchent à faire à partir de leur grande étude impliquant plusieurs communautés francophones est de développer une nouvelle théorisation de la glottophobie qui la comprendrait mieux dans ses rapports avec les autres phénomènes linguistiques comme l’insécurité linguistique, et ce, à travers le prisme de diverses populations qui semblent toutes y retrouver certains aspects de leur réalité.
En proposant cette nouvelle conceptualisation de la glottophobie, les auteurs ont alors su répondre à ce que paraissent être les deux grands objectifs de leur étude et de leur publication. Un premier aspect de leur travail a effectivement été de développer le concept de la glottophobie pour mieux comprendre ses divers aspects. Ils sont alors arrivés à tirer des conclusions générales en comparant les multiples études qui en ont été faites dans différentes régions du monde avec différentes populations. Puis, c’est aussi justement dans cette même intention comparative qu’ils présentent le travail qu’ils ont réalisé avec quatre communautés francophones à propos de leurs expériences de la glottophobie vis-à-vis de ses rapports (qui deviennent évidents) avec l’insécurité linguistique. Puis, en plus de ce premier objectif de leur travail, ils démontrent aussi une intention plus orientée vers les interventions potentielles qui pourraient être les plus utiles pour réduire ou éliminer les conséquences des idéologies linguistiques discriminantes. En effet, en comprenant la complexité des réalités du terrain de façon comparative et avec des méthodes autant quantitatives que qualitatives, il devient possible d’y avoir un meilleur accès et de pouvoir mieux y intervenir.
Dans cet ouvrage qui apparait comme la somme de cinq autres travaux publiés dans des revues spécialisées entre 2022 et 2023, les auteurs présentent un exemple concret et significatif de cette façon novatrice de concevoir la glottophobie et l’insécurité linguistique comme deux aspects fortement interreliés. Leur étude a été réalisée avec des étudiants de quatre universités des régions les mieux connues par les quatre auteurs : l’Université d’Ottawa, l’Université d’Aix-Marseilles, l’Université Rennes 2 et l’Université de La Réunion. Elle a impliqué la participation de 553 participants au total, dont environ une centaine sur chaque site. La plus grande proportion de ces personnes a été des femmes et des personnes de 18 à 24 ans ; effectivement les types qu’on s’attend à retrouver en majorité dans les universités. Les méthodes quantitatives ont été principalement utilisées en concordance avec leurs intentions de recherche, mais aussi en fonction des conséquences de la crise de la COVID-19 qui s’est déclenchée au même moment que leur collecte de données. Une part de recherche qualitative a toutefois pu être réalisée à La Réunion par Lebon-Eyquem, qui a utilisé ces données pour apporter des précisions et des nuances aux réponses des participants dans les questionnaires qui concernaient leurs expériences et leurs rapports à l’insécurité linguistique et à la glottophobie.
Le premier chapitre du livre s’attarde sur les bases conceptuelles du travail avec ses visées et ses objectifs. Le deuxième chapitre se concentre sur la description étayée des sites d’étude et montre les réalités sociolinguistiques et ethnolinguistiques telles qu’elles divergent entre les sites, mais aussi telles qu’elles se ressemblent et se comparent. Le troisième chapitre décrit la méthodologie de l’enquête en impliquant tout particulièrement son approche novatrice pour les méthodes quantitatives dans l’étude des idéologies linguistiques comme la glottophobie, telle qu’elle est comprise et vécue par les locuteurs eux-mêmes. Le quatrième chapitre montre ensuite en détails les résultats de l’enquête à propos des facteurs qui ont pu démontrer les impacts de la glottophobie sur l’insécurité linguistique, qu’elle soit consciente ou non. Puis, les auteurs terminent leur présentation par une courte discussion sur les implications et les conclusions significatives à tirer de leur travail à propos de leurs découvertes vis-à-vis des rapports entre la glottophobie et les réalisations de l’insécurité linguistique chez ceux qui en souffrent.
Christian Bergeron tient des rôles dans le département des sciences de l’éducation à l’Université d’Ottawa et au Cégep Gérald-Godin à Montréal. Philippe Blanchet Lunati est professeur à l’Université Rennes 2, spécialiste en sociolinguistique et figure principale des études sur la glottophobie, tout particulièrement dans l’univers francophone. Mylène Lebon-Eyquem est professeure des sciences du langage à l’Université de La Réunion. Dans cet ouvrage, ils mettent leurs connaissances spécifiques et régionales en commun pour développer cette approche comparative et cette nouvelle théorisation de la glottophobie vis-à-vis de ses rapports avec les phénomènes linguistiques comme l’insécurité linguistique. Cette publication se veut le premier jalon d’un nouveau mouvement pour une compréhension plus intégrée des phénomènes de discriminations linguistiques ; ce qui pourra effectivement mener à de meilleures connaissances, de meilleures reconnaissances et à des interventions plus efficaces.