1. INTRODUCTION: LES CARTES SÉMANTIQUES DE LA MODALITÉ
Cet article propose une étude des emplois des verbes modaux français devoir et pouvoir en français moderne et en français médiéval afin de vérifier l’applicabilité en français, et à ces deux verbes, des hypothèses émises notamment par van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998) concernant l'évolution sémantique des marqueurs de modalité.
Se fondant sur les recherches et les cartes sémantiques succinctes de Bybee, Perkins et Pagliuca (Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994), van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998) tracent des cartes sémantiques précises de la modalité. Ces cartes sont des représentations inter-linguistiquement valables des liens synchroniques et diachroniques existant entre les sens ou emploisFootnote 1 modaux, pré-modaux et post-modaux des marqueurs (cf. ibid.: 79). La théorie de la grammaticalisation dans laquelle les auteurs s’inscrivent a en effet une dimension à la fois synchronique et diachronique bien que son fondement soit diachronique (cf. Heine, Reference Heine, Joseph and Janda2003: 575). Van der Auwera et Plungian proposent la carte sémantique de la modalité reproduite à la Figure 1.1 Cette carte fusionne la carte de la possibilité (cf. ibid.: 94) et la carte de la nécessité (cf. ibid.: 97), car ces dernières présentent des emplois post-modaux communs (cf. ibid.: 98). La carte de la Figure 1 1 représente également les autres emplois post-modaux relevés par van der Auwera et Plungian qu’ils ne font pas figurer sur leurs cartes.
Carte sémantique de la possibilité et de la nécessité (d’après van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998: 98)
À gauche du rectangle sont représentées les sources lexicales entourées d’une ligne discontinue; à droite figurent les emplois post-modaux. Le rectangle sert à délimiter les emplois proprement modaux. Les sources lexicales ne sauraient en effet être considérées comme modales étant donné qu’elles appartiennent au lexique.Footnote 2 De plus, selon la définition de la modalité adoptée par van der Auwera et Plungian, cette dernière ne concerne que le domaine sémantique de la nécessité et de la possibilité. Cette définition explique également que les emplois post-modaux sont considérés comme tels: ils communiquent des sens par exemple temporels (cf. ‘future’) ou évidentiels (cf. ‘quotative’). Les flèches entre les différents emplois ou sens indiquent la direction du développement sémantique comme les liens qui peuvent exister en synchronie entre les emplois ou sens.
En ce qui concerne la modalité du possible en français communiquée par pouvoir, on peut suivre le parcours de grammaticalisation supposé sur la carte de la Figure 1 1 en partant du sens source pré-modal ‘be strong’ (‘être fort, puissant’, cf. Gougenheim, Reference Gougenheim1929: 226; Buridant, Reference Buridant2000: 293). Cette source mène d’abord à la possibilité intérieure au participant à partir de laquelle peut se développer une possibilité extérieure au participant. Cette dernière peut se spécialiser (cf. van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998: 88, 92–93) en possibilité déontique. La possibilité épistémique se développe à partir de la possibilité extérieure au participant.
Concernant la nécessité en français exprimée par devoir, le parcours de grammaticalisation supposé, cf. Figure 1, commence à partir de la source lexicale ‘owe’ (‘devoir quelque chose à quelqu’un’). À partir de cette source peut se développer un sens de nécessité déontique qui peut se généraliser à son tour en nécessité extérieure au participant (ibid.: 88, 95). Enfin, à partir de la nécessité extérieure au participant, qui englobe la nécessité déontique, peut se développer le sens de nécessité épistémique.
Comme on le remarque sur la carte, les emplois ou sens post-modaux peuvent trouver leur origine dans des sens épistémiques comme non épistémiques. Les emplois post-modaux attestés avec devoir et pouvoir ont été traités dans Barbet et Vetters (Reference Barbet and Vetters2013), nous les signalons ici en introduction mais n’avons pas la place de les commenter dans l’article.
Dans la section suivante 2, nous proposons une analyse des emplois de devoir et pouvoir en français moderne. L’analyse est assez succincte, ces emplois ayant été déjà abondamment traités dans la littérature. Néanmoins, nous insisterons sur les emplois aléthiques de ces verbes, encore trop souvent ignorés, notamment dans la littérature sur la grammaticalisation des marqueurs modaux. La section 2 nous permet d’obtenir une grille d’analyse pour l’examen des emplois de devoir et pouvoir en français médiéval qui fait l’objet de la section 3. Finalement, la dernière partie de l’article discute les hypothèses avancées concernant le développement du sens épistémique en regard des éléments défendus dans les parties précédentes.
2. DEVOIR ET POUVOIR EN FRANÇAIS MODERNE
On distingue traditionnellement les emplois radicaux (regroupant la possibilité ou nécessité intérieure ou extérieure au participant et la possibilité ou nécessité déontique sur les cartes de van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998) et les emplois épistémiques des verbes modaux.
2.1. Interprétations radicales
Dans leurs interprétations radicales, devoir et pouvoir communiquent respectivement une nécessité ou possibilité de faire quelque chose (cf. Kronning, Reference Kronning1996; Vetters, Reference Vetters2003b, Reference Vetters2007, Reference Vetters2012). Quand la source de la nécessité ou possibilité réside dans une norme ou loi sociale, morale, religieuse, etc., la modalité radicale est dite déontique. Pouvoir exprime dans ce cas une permission, cf. [1], et devoir une obligation (théorique dans les termes de Kronning, Reference Kronning1996, Reference Kronning2001a), cf. [2]:
[1] La vieille a demandé si elle pouvait téléphoner. Bien sûr qu’elle pouvait; le patron lui a indiqué l’appareil accroché au mur. (A. Robbe-Grillet, Les Gommes, Paris: Les Editions de Minuit, 1954, p. 27)
[2] Ne faut-il pas de toute manière qu’il le retrouve? Il en a reçu l’ordre. C’est cela qu’il doit faire. (Les Gommes, p. 107)
Les autres interprétations radicales, i.e. non déontiques, sont parfois dites dynamiques (cf. Palmer, Reference Palmer1986). Dans ce cas, les circonstances, ou conditions matérielles (Le Querler, Reference Le Querler2001: 22), peuvent constituer la source de la possibilité exprimée par pouvoir. Le verbe modal a ainsi une interprétation de possibilité matérielle (Le Querler, Reference Le Querler1996, Reference Le Querler2001) qui correspond à la possibilité extérieure non-déontique des cartes de van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998):
[3] Aujourd’hui que les remparts de la séduction sont tous lézardés, ses pieds réclament des soins qu’elle ne peut pas se payer. (R. Vandamme, Ma mère à boire, Escales du Nord. Bordeaux: Le Castor Astraél, 2001, p. 46)
On a souvent également décrit une obligation matérielle communiquée par devoir (cf. Gougenheim, Reference Gougenheim1929; Roulet, Reference Roulet1980; Vetters Reference Vetters2003a, Reference Vetters2003b). Kronning (Reference Kronning1996) remarque à juste titre que dans ces cas-là, devoir relève d’une inférence pratique et communique une nécessité de faire quelque chose afin d’atteindre un but (cf. aussi Kratzer, Reference Kratzer, Eikmeyer and Rieser1981: 65), tel que dégager une personne en [4]:
[4] Enterrée sous les décombres. Ils ont dû. . . ils ont dû creuser pour la dégager. (A. Christie, Trois souris. . ., trad. par R. Norbert, Masque Christie, Paris: Le Masque, 2010, p. 97)
Quand la source de la possibilité radicale réside dans les qualités inhérentes du sujet (cf. Sueur, Reference Sueur1979, Reference Sueur, David and Kleiber1983; Le Querler, Reference Le Querler1996), pouvoir communique une capacité (possibilité intérieure dans les termes de van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998):
[5] En quittant son domicile Dupont n'était pas mort, il pouvait même marcher tant bien que mal [. . .] (Les Gommes, p. 144)
Sueur (Reference Sueur1979, Reference Sueur, David and Kleiber1983) ou Kronning (Reference Kronning1996) ne reconnaissent pas d’interprétation de devoir dont la source de la nécessité radicale correspondrait aux qualités inhérentes du sujet. Vetters (Reference Vetters2004, Reference Vetters2007) argue cependant que devoir peut avoir une interprétation d’auto-obligation, parallèle à l’interprétation de capacité de pouvoir, une interprétation dans laquelle la source de l’obligation est une contrainte inhérente au participant (cf. ‘some inner compulsion’, Lyons, Reference Lyons1977: 824), cf. [6]:
[6] La femme du gardien eut pitié d’eux et leur proposa du café. Ils acceptèrent. Prévoyant une nuit blanche Aldo en avala plusieurs. Il pouvait avaler une boisson brûlante tandis que Anselme devait attendre qu’elle tiédisse. (José Giovanni, Le Ruffian, cité par Vetters, Reference Vetters2004: 664)
Cette auto-obligation comble pour devoir le vide existant pour le sens de nécessité intérieure au participant (van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998: 82; van der Auwera, Reference van der Auwera and Jadir2003: 111, cf. [7]). Néanmoins, la nécessité intérieure n’est toutefois pas envisagée comme un développement possible à partir d’une source lexicale de type ‘owe’ mais à partir d’une source de type ‘need’ (ibid.: 96, cf. Figure 1). C’est d’ailleurs need to ou avoir besoin de qui sont utilisés comme exemples de marqueurs de nécessité intérieure:
[7] J’ai besoin de le voir. (van der Auwera Reference van der Auwera and Jadir2003: 110)
Toutefois, devoir est paraphrasable par ‘avoir besoin de’ en [6], et l’interprétation d’obligation dont la source est les qualités inhérentes du sujet est favorisé par le parallélisme avec pouvoir exprimant une capacité dans la même phrase. Néanmoins, comme Gosselin (Reference Gosselin2010: 447) le souligne à juste titre, il n’est pas pertinent de distinguer cet emploi radical de l’obligation pratique telle qu’elle est définie par Kronning (Reference Kronning1996), cf. supra. L’obligation pratique se distingue en effet des autres emplois radicaux uniquement par son caractère téléologique et n’implique pas la nature de la source de l’obligation. L’obligation pratique se définit par le fait qu’un agent a la volonté d’atteindre un but, et le but à atteindre par l’agent volontaire pourrait être explicité par ‘pour boire’ ou ‘pour ne pas se brûler’ en [6].
2.2. Interprétations épistémiques
Les occurrences épistémiques des modaux n’expriment pas une possibilité ou une nécessité d’accomplir des actions comme les occurrences radicales, mais une possibilité ou une nécessité que quelque chose soit le cas, ou en d’autres termes, une possibilité ou une nécessité d’être (cf. Kronning, Reference Kronning1996; Vetters, Reference Vetters2003b, Reference Vetters2007, Reference Vetters2012). Cette modalité d’être est souvent présentée comme correspondant à un jugement du locuteur (cf. van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998: 81), à son ‘degré de certitude [. . .] sur le contenu propositionnel de son énoncé’ (Le Querler, Reference Le Querler2001: 28). La modalité épistémique est ainsi souvent considérée comme subjective. Dans son emploi épistémique, pouvoir exprimerait l’éventualité, cf. [8], et devoir la probabilité, cf. [9]:
[8] Oui, je sais; il semble qu’il y ait là une contradiction; mais il peut avoir eu assez de force pour aller chercher son revolver et appeler à l’aide, et perdre ensuite beaucoup de sang pendant qu’il attendait l’ambulance: il y avait une tache relativement importante sur le dessus de lit. (Les Gommes, p. 69)
[9] Un silence complet devait régner dans ce pavillon, où tout est prévu pour l'étouffement du moindre bruit. (Les Gommes, p. 94)
Comme ils sont réputés subjectifs, communiquant une attitude du locuteur, les modaux épistémiques doivent être extra-prédicatifs (cf. Guimier, Reference Guimier1989; Le Querler, Reference Le Querler1996, Reference Le Querler2001) ou opérateurs de phrase (cf. Sueur, Reference Sueur, David and Kleiber1983) ou opérateurs propositionnels (cf. Gosselin, Reference Gosselin2010), et, en tant que tels, ils ne peuvent se trouver notamment sous la portée de la négation. Cependant pouvoir dit épistémique peut en réalité être nié et n'échappe ainsi pas (toujours?) à la négation comme devoir épistémique. Vetters (Reference Vetters2003b, Reference Vetters2007) relève par exemple les énoncés [10] ou [11]:
[10] Je sais déjà que ce ne peut pas être quelqu’un d’ici! fit-il (F. Dard, Une seconde de toute beauté, cité par Vetters, Reference Vetters2007: 75)
[11] Vous pouvez pas êt’ aussi mauvaise que l’nèg que vous voyez là, déclara Doosy, la langue un peu épaisse. (R. Jessup, Un bruit de chaînes, cité par ibid., p. 75).
La possibilité d’être en [10] ou [11] est considérée comme épistémique dans l’analyse de Vetters (ibid.), cependant, un ‘vrai’ marqueur épistémique est un opérateur propositionnel, il marque l’attitude du locuteur par rapport à la vérité de la proposition, il n’est donc pas censé entrer dans le champ de la négation (cf. Gosselin, Reference Gosselin2010: 99; Rocci, Reference Rocci2005: 237). Ne pas pouvoir en [10] ou [11], s’il était bien épistémique, devrait ainsi communiquer ‘il est possible/il se peut que ne pas’ alors qu’il a bien le sens de ‘il est impossible que’. Partant, on peut faire pour pouvoir la même hypothèse que Rocci (Reference Rocci2005) à propos de l’italien potere. L’auteur suggère que l’interprétation épistémique de potere (sous sa forme personnelle) comme exprimant l’attitude du locuteur par rapport à la vérité de la proposition, pourrait émerger par implicature:
En fait, dans la mesure où il se produit réellement, l’emploi personnel de potere comme une expression de l’attitude épistémique du locuteur envers une proposition, pourrait bien être considérée comme émergeant par implicature. Dans certaines conditions contextuelles, du fait que le locuteur affirme que ‘p est compatible avec un certain ensemble de faits du monde réel’, le destinataire pourrait être amené à inférer que le locuteur veut communiquer son degré d’engagement sur la vérité de p, plus précisément, qu’il n’adhère pas à la fausseté de p. La modalité aléthique restreinte donnant lieu à une telle implicature peut être une modalité dynamique comme une modalité aléthique plus abstraite. (notre traduction d’après ibid.: 241–242, et nos soulignements)
Dans l’analyse de Rocci, la modalité aléthique encodée par potere correspond à la modalité logique avec une base modale réaliste au sens de Kratzer (Reference Kratzer, Eikmeyer and Rieser1981) restreinte aux faits disponibles (Rocci, Reference Rocci2005: 241). L’implicature qui donnerait naissance à l’interprétation épistémique avec prise en charge du locuteur serait similaire aux implicatures de la théorie de la grammaticalisation susceptibles de se conventionnaliser et qui peuvent expliquer le développement du sens épistémique (de may en anglais par exemple, cf. Bybee, Perkins et Pagliuca, Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994: 198). Ces implicatures sont parfois considérées comme des inférences invitées (Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2001; Traugott, Reference Traugott2004; cf. section 4). Étant donné le sens épistémique avec engagement du locuteur sur la vérité de p que l’on attribue souvent dans la littérature à pouvoir (ou potere), cette inférence semble bien invitée si elle ne fait pas partie du sens du modal.
Finalement, l’emploi dit épistémique de pouvoir semble donc a priori plus proche d’un emploi aléthique que d’un réel emploi épistémique. Néanmoins, il n’est pas évident de savoir si pouvoir épistémique montre réellement l’attitude du locuteur concernant la vérité de p ou si ce contenu de sens n’est qu’une inférence à partir d’un sens de possibilité aléthique:
[12] Ou bien l’agent spécial saurait-il également que Dupont s’est suicidé ? Il peut avoir simplement pour mission de récupérer des papiers importants dans le pavillon de la rue des Arpenteurs, et sa visite au commissariat général n'était qu’une marque de courtoisie. (Les Gommes, p. 147)
[13] Laurent cache à peine sa pensée; il est à peu près persuadé d’avoir affaire à un détraqué, qui n’a peut-être même pas connu le professeur et que seul le délire de la persécution a pu conduire à des imaginations aussi dénuées de sens. (Les Gommes, p. 150)
2.3. Interprétations aléthiques
La modalité aléthique est souvent assimilée à la modalité épistémique dans la littérature linguistique. Palmer (Reference Palmer1986) ou van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998) par exemple, ne font pas de différence entre modalité épistémique et aléthique. Palmer (Reference Palmer1986) note que l’on pourrait voir une nécessité aléthique dans l'énoncé [14], mais, selon lui, ‘il n’y a pas de différence grammaticale formelle en anglais, et peut-être dans aucune autre langue, entre la modalité aléthique et la modalité épistémique’ (notre traduction d’après ibid.: 11) qui justifierait qu’on les distingue:
[14] He is a bachelor, so he must be unmarried.
‘Il est célibataire, donc il doit être non-marié.’
Néanmoins, on constate que les interprétations aléthiques ne sont pas incompatibles avec les constructions qui rendent impossible une interprétation épistémique, cf. infra, ou avec la négation (cf. 2.2).
Van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998) ou van der Auwera (Reference van der Auwera and Jadir2003) confondent quant à eux les deux modalités selon des critères plus sémantiques ou conceptuels. Ils assimilent ainsi certitude et probabilité à la nécessité épistémique et rejettent l’épistémique objectif de Coates (assimilé chez cet auteur à l’aléthique, cf. 1983: 18, 22): ‘la certitude personnelle du locuteur peut être absolue, pour des raisons de logique, mais cela reste quand même – c’est peut-être trivial – la certitude du locuteur’ (van der Auwera, Reference van der Auwera and Jadir2003: 113; cf. aussi van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998: 117).
La nécessité logique ou aléthique marquée reste, il est vrai, marginale comme le signale Kronning (Reference Kronning1990: 306): ‘il est relativement rare que l’on ait besoin de dire que quelque chose est nécessairement le cas, d’autant plus que les vérités nécessaires, qu’elles soient analytiques ou non, sont le plus souvent exprimées par des assertions catégoriques’. Ainsi, Palmer (Reference Palmer1986: 11) ou Vetters (Reference Vetters2003a) remarquent que le verbe modal aléthique est en quelque sorte optionnel, cf. [15] et [16]. Selon Rocci (Reference Rocci2005b: 230), hormis dans les ouvrages de logique modale, les marqueurs de nécessité tels que des verbes modaux ne sont jamais utilisés pour communiquer une nécessité analytique, i.e. ce qui est vrai par définition, une proposition vraie en vertu de son sens, cf. [16].
[15] Tous les hommes doivent mourir. (Furetière, cité par Kronning Reference Kronning1996: 34)
Tous les hommes meurent.
[16] Un triangle doit avoir trois angles.
Un triangle a trois angles.
Cependant, comme le notait déjà Lyons (Reference Lyons1977: 789), le fait que must (ou devoir) soit rarement utilisé dans la langue de tous les jours pour exprimer une nécessité logique (cf. aussi Coates Reference Coates1983: 18, 42) n’implique pas que la notion soit inutile pour la sémantique descriptive.
Selon l’analyse de Kronning (Reference Kronning1996, Reference Kronning2001a), la différence de sens existant entre la nécessité (interprétation aléthique de devoir) et la probabilité (interprétation épistémique) est trop importante pour être ignorée. De plus, les interprétations aléthique et épistémique de devoir se distinguent également au plan syntaxique. Devoir aléthique exprime une modalité d'être, comme devoir épistémique, mais à la différence de devoir radical. Il est véridicible, i.e. justiciable d’une appréciation en termes de vérité ou de fausseté, à l’instar de devoir radical, mais contrairement à devoir épistémique (qui est externally inscrutable dans les termes de Papafragou Reference Papafragou2000). Véridicible, devoir aléthique est compatible avec les interrogatives partielles ou les subordonnées en puisque, respectivement:
[17] Que doivent être l’homme et le monde pour que le rapport soit possible entre eux? (Sartre, 1943, cité par ibid.: 73)
[18] Par l’intermédiaire de la ressemblance de famille, la théorie du prototype devient une version étendue qui trouve à s’appliquer à tous les phénomènes de catégorisation polysémique, c’est-à-dire à tous les phénomènes de sens multiple dont les acceptations, puisque enchaînement au moins il doit y avoir, présentent un lien ou des liens entre elles. (Kleiber, 1990, cité par ibid.: 73)
La modalité aléthique, dans l’analyse de Kronning (Reference Kronning1996, Reference Kronning2001a), recouvre plus de cas que la modalité aléthique des logiciens, souvent cantonnée à l’analytique. L’aléthique au sens de Kronning rend également compte des propositions synthétiquement vraies, i.e. vraies en vertu de l’expérience, cf. [19], ou les propositions argumentativement analytiques, c’est-à-dire dont l’analycité est ‘construite par le locuteur à des fins argumentatives’ (Reference Kronning1996: 118), cf. [20]:
[19] Si tu lances une pierre en l’air, elle doit retomber. (Gosselin, 1991, cité par ibid.: 115)
[20] Un regret, ça doit être inutile, ou alors ce n’est plus un vrai regret. (Beauvoir, citée par Kronning Reference Kronning2001a: 77)
La modalité aléthique recouvre également les interprétations ‘futurales’, qu’elles communiquent une prévision, cf. [21], un futur du passé dit subjectif, cf. [22], ou un futur du passé objectif (le futur du passé des historiens) comme en [23] (cf. Kronning Reference Kronning1996: 116; Reference Kronning2001a: 78):
[21] Le typhon Arthur doit atteindre la Réunion dans les heures qui viennent. (Picoche, 1993, cité par Kronning Reference Kronning1996: 64)
[22] Cependant, pour Lisbeth, la date du départ approchait; elle devait quitter Paris le dimanche suivant. (Martin du Gard, cité par ibid.: 116)
[23] Surpris, le cambrioleur, Y. C., vingt-trois ans, tenta de fuir. M. Charles fit feu à deux reprises. « Sans viser » a-t-il précisé. Le malfaiteur devait succomber à ses blessures. (Le Figaro, cité par ibid.: 117)
2.4. Résumé
En guise de conclusion à cette partie consacrée aux emplois de devoir et pouvoir en français moderne, on peut proposer le. Dans ce tableau, nous adoptons la tripartition des niveaux syntaxiques proposée par Gosselin (Reference Gosselin2010) qui nous semble plus satisfaisante que la distinction intra- vs extra-prédicatif (cf. i.a. Guimier Reference Guimier1989; Le Querler Reference Le Querler1996, Reference Le Querler2001) qui ne peut rendre compte de la différence entre emplois aléthiques et épistémiques. Selon la tripartition de Gosselin (Reference Gosselin2010), les marqueurs modaux peuvent être opérateurs prédicatifs, formant avec le prédicat un prédicat complexe, métaprédicats (ou prédicats sémantiques, i.e. prédiquant sur une prédication), ou opérateurs propositionnels. On peut ainsi distinguer clairement, et en accord avec leurs comportements syntaxiques, emplois radicaux qui sont opérateurs prédicatifs, emplois aléthiques qui ont une portée plus large mais restent véridicibles et les emplois épistémiques qui ne sont plus véridicibles.
Ce tableau synthétique suffit pour le présent propos mais est réducteur: n’y figurent notamment ni les interprétations dites discursives (Le Querler, Reference Le Querler1996, Reference Le Querler2001) ou post-modales (cf. Vetters et Barbet, 2013) de pouvoir, ni son interprétation sporadique (cf. i.a. Kleiber, Reference Kleiber, David and Kleiber1983; Le Querler, Reference Le Querler2001; Vetters, Reference Vetters2007; Barbet et de Saussure, Reference Barbet and Saussure2012). Nous laissons un point d’interrogation concernant l’emploi proprement épistémique de pouvoir, un tel emploi comme opérateur propositionnel nous semble en effet sujet à caution pour les raisons évoquées en 2.2. On pourrait encore ajouter des emplois radicaux dans lesquels les verbes modaux sont en réalité métaprédicats (cf. Gosselin, Reference Gosselin2010: 445–449), mais nous n’avons pas la place d’en discuter ici.
Tableau récapitulatif des interprétations de devoir et pouvoir en français moderne selon la portée syntaxique et la véridicibilité du modal
3. DEVOIR ET POUVOIR EN FRANÇAIS MÉDIÉVAL
3.1. Motivation de l'époque choisie
Les périodes de l’ancien et du moyen français ont été sélectionnées pour trois raisons: (i) depuis Gougenheim (Reference Gougenheim1929) on s’est peu intéressé aux interprétations des verbes modaux en français médiéval, il semblait donc utile d'étudier les interprétations de devoir et pouvoir à cette époque grâce aux outils qu’ont pu fournir les études linguistiques depuis le début du XXe siècle; (ii) l'étude de Huot (Reference Huot1974: 181) concluant à une absence de changements notables concernant les interprétations de devoir entre l'époque classique et le français moderne, il semblait judicieux d’examiner une époque antérieure au français classique; (iii) enfin, notre choix est également motivé par le constat de Gougenheim (Reference Gougenheim1929: I) selon laquelle ‘le véritable développement des périphrases verbales est seulement d'époque romane’ et que, si ‘ces périphrases modales n'étaient pas inconnues du latin, elles se sont développées et fortifiées en ancien et en moyen français, l’auxiliaire tendant à devenir une sorte d’exposant modal’ (ibid.: 155).
L'étude se base sur un corpus d’environ 800 occurrences relevées dans des textes en ancien et moyen français. Le corpus comporte environ 500 occurrences de pouvoir et 300 occurrences de devoir. Il est constitué à partir des textes énumérés ci-dessous (les références complètes des éditions et traductions utilisées se trouvent en bibliographie). Les textes choisis relèvent de genres, de formes et de registres différents de sorte à obtenir un échantillon relativement représentatif des emplois de devoir et pouvoir en français médiéval:
• La Vie de Saint Alexis, poème hagiographique anonyme en décasyllabes composé vers 1040. L'édition de Perugi utilisée se base sur sept manuscrits, dont le plus ancien et le plus complet, en anglo-normand, a été rédigé entre 1115 et 1123.
• La Chanson de Roland, poème épique anonyme en décasyllabes, composé vers 1080. L'édition de Segre utilisée suit le manuscrit d’Oxford, en anglo-normand, rédigé vers 1125.
• Le Roman de Renart (branches I, Ia, Ib et II), rédigé par différents auteurs entre 1171 et 1250.
• Le Jeu de Robin et de Marion et Le Jeu de la Feuillée, pièces en vers d’Adam de la Halle, dont le manuscrit, rédigé en picard, date de la fin du XIIIe siècle ou du début du XIVe siècle.
• Le Miracle de Théophile de Rutebeuf, pièce en vers écrite vers 1260.
• Le Mesnagier de Paris, texte en prose du XIVe siècle, ouvrage didactique, à la fois livre de morale et traité d'économie domestique, dont les manuscrits datent du XVe siècle. Ont été relevées, approximativement, les dix premières occurrences de devoir et pouvoir dans chaque article, chacun traitant de sujets très divers, de la contenance à l'église aux recettes de cuisine en passant par la chasse à l'épervier.
• Les Cent Nouvelles Nouvelles, recueil de nouvelles en prose, dont l’auteur – ou les auteurs, mais un rédacteur unique semble plus plausible – reste inconnu. Les nouvelles ont été réunies en un volume au plus tard en 1467: on trouve une description du manuscrit dans un inventaire dressé à cette date des livres de la bibliothèque du duc de Bourgogne. L’unique manuscrit connu aujourd’hui aurait été copié une vingtaine d’années plus tard. La langue de ce manuscrit, selon l'éditeur Sweetser ‘contient un assez grand nombre de formes archaïsantes, des régionalismes caractéristiques du nord de la France’. Ont été relevées les occurrences de devoir et pouvoir dans les vingt premières nouvelles.
• Farces du Moyen Âge, recueil regroupant les farces Le Cuvier, Le Chaudronnier, Le Savetier Calbain, Le Pâté et la tarte, Maître Mimin étudiant, Jenin fils de rien, Le Badin qui se loue, Un Amoureux, Le Ramoneur de cheminée, Le Meunier dont le diable emporte l'âme en enfer, Le Bateleur, et Les Gens Nouveaux. Ces textes, vraisemblablement rédigés à la fin du XVe siècle, nous sont parvenus par des éditions du XVIe siècle, sauf Le Meunier dont le diable emporte l'âme en enfer, farce d’André de La Vigne, qui était destinée à être un épisode divertissant du Mystère de saint Martin représenté en 1496, et dont nous conservons le manuscrit original.
Nous décrivons d’abord les interprétations de devoir et pouvoir en français médiéval, puis nous tentons en 3.4 de reconstituer les parcours de grammaticalisation de ces verbes modaux, et finalement nous discutons en 4 des hypothèses en présence concernant le ou les mécanismes à l’origine du développement du sens épistémique.
Les interprétations radicales de devoir et pouvoir sont largement majoritaires dans le corpus (cf. 3.2). Les interprétations épistémiques, si elles ne sont pas inconnues du français médiéval, sont néanmoins beaucoup plus rares (cf. 3.3). Pour devoir notamment, nous n’avons relevé qu’une seule occurrence épistémique en moyen français et une occurrence ambiguë en ancien français. Concernant pouvoir, la plupart des interprétations épistémiques relèvent de l’aléthique ou épistémique objectif plus que de l'épistémique subjectif.
3.2. Interprétations radicales
3.2.1. Possibilité et nécessité intérieures au participant
L’interprétation radicale de capacité de pouvoir est très bien représentée dans le corpus. Le sujet peut être un être animé, cf. [24], un être animé humain, cf. [25], aussi bien qu’un objet inanimé, cf. [26]:
[24] Siet el ceval qu’il cleimet Salt Perdut:
Beste nen est ki poisset curre a lui. (Roland, v. 1554–1555)
‘Il monte le cheval qu’il appelle Saut-Perdu;
il n’y a bête qui puisse courir aussi vite que lui.’
[25] Dont regarda Sarre qu’elle estoit brehaigne et ne pouoit avoir enfant, dont elle estoit moult dolante. (Mesnagier, I, v, l. 106–108)
‘Sarah considéra alors qu’elle était stérile et qu’elle ne pouvait avoir d’enfant, ce qui l’affligea fort.’
[26] Plus qu’arcbaleste ne poet traire un quarrel,
Devers Espaigne en vait en un guarét. (Roland, v. 2265–2266)
‘Plus loin encore qu’une portée d’arbalète,
il se dirige vers l’Espagne, dans un guéret.’
Litt.: ‘Plus loin qu’une arbalète ne peut tirer une flèche. . .’
Concernant devoir, nous n’avons pas repéré d’occurrence d’auto-obligation. Si l’on considère que cette interprétation n’est qu’un cas d’obligation pratique (cf. 2.1), son absence s’explique aussi par le fait que l’obligation pratique demeure relativement rare dans le corpus médiéval (cf. 3.2.2).
3.2.2. Possibilité et nécessité extérieures au participant
Si l’interprétation d’obligation pratique de devoir est attestée en français médiéval, elle reste cependant peu répandue dans les textes en ancien français du corpus. Nous n’en avons en effet relevé que deux occurrences, très proches, dans le Le Roman de Renart:
[27] Mez, einz qu’en doive vendenger,
Quit ge Renart movoir tel gerre
Ne le garra ne clef ne serre
Ne mur ne fosse desfensable. (Renart, I, Ia et Ib, v. 250–253)
‘Mais, avant le temps des vendanges,
je compte lancer une guerre si terrible contre Renart
que rien ne pourra le préserver: ni clé, ni serrure,
ni muraille ni fossé de défense.’
Litt.: ‘Mais, avant qu’on doive vendanger, . . .’
[28] Lor pere quident bien venger
Ainz que l’en doive vendenger. (Renart, I, Ia et Ib, v. 2825–2826)
‘Ils espèrent avoir vengé leur père
avant le moment des vendanges.’
Litt.: ‘Avant que l’on doive vendanger’
On peut, en [27] et [28], interpréter devoir comme communiquant une obligation pratique, car on est obligé de vendanger quand le moment est venu pour ne pas perdre la récolte. On peut cependant également rapprocher ces emplois de devoir de son emploi ‘futural’, quant à lui déjà bien attesté dans le corpus d’ancien français (cf. 3.3).
L’obligation pratique communiquée par devoir est surtout bien représentée en moyen français. Le caractère téléologique de cette obligation est souvent marqué explicitement grâce à un complément marquant le but, comme en [29] ou [30]:
[29] Et les doit l’en actachier et faire leurs gistes et leur lit dessoubz ou encoste la perche ou son esprevier sera percié quant il l’avra, afin que lors l’esprevier les voye continuellement [et congnoisse], et aussi qu’ilz congnoissent l’esprevier [. . .]. (Mesnagier, III, ii, l. 30–34)
‘Il faut donc les attacher et préparer la niche où ils dorment sous ou à côté de la perche sur laquelle se trouvera l'épervier, une fois capturé: l’oiseau doit voir continuellement les chiens et les connaître, et vice versa.’
Litt.: ‘Et l’on doit les attacher. . .’
[30] [. . .] prie a monseigneur, pour Dieu! que de sa grace il luy veille enseigner qu’elle doit faire pour garder ce pouvre devant de cheoir. (La Troysiesme nouvelle, l. 51–54)
‘elle prie monseigneur, au nom de Dieu, de lui faire la grâce de bien vouloir lui enseigner ce qu’elle doit faire pour empêcher ce pauvre devant de tomber.’
Selon Gougenheim (Reference Gougenheim1929: 201), l’obligation pratique, qu’il nomme obligation matérielle, marque ‘une nécessité matérielle, exprimée d’ordinaire par le tour passif être obligé de’, et cet emploi de devoir serait répandu en particulier dans le nord de la France et en Belgique. Kronning (Reference Kronning1996: 111) note quant à lui que ‘dans le français moderne standard, tel qu’il se reflète dans [son] corpus, cet emploi est parfaitement normal et fréquent’. Dans le corpus, il apparaît surtout en moyen français et presque exclusivement dans Le Mesnagier de Paris.
Concernant pouvoir, l’interprétation de possibilité matérielle est bien attestée, et ce dès les textes les plus anciens du corpus:
[31] De tutes parz l’unt si avirunét,
C’est avis unches hom n’i poet habiter. (Saint Alexis, v. 574–575)
‘De tous côtés ils l’ont entouré
De telle sorte que nul ne le peut approcher.’
[32] Et a l’endroit du secret mal fut fait ung beau pertus, par le quel damp cordelier le povoit apertement choisir. (La secunde nouvelle, l. 111–113)
‘À l’endroit du mal caché fut fait un beau trou par lequel messire Cordelier pouvait aisément l’apercevoir.’
Les occurrences déontiques de devoir et pouvoir sont également courantes dans le corpus, dans les textes en ancien comme en moyen français. Devoir communique une obligation déontique morale en [33], légale en [34], sociale en [35], ou religieuse en [36]:
[33] Garde bien dessoubz et desseure;
Se autrement faicte, soyez seure,
Que doit faire preude femme,
Je compteray au retourner. (Un Amoureux, v. 23–26)
‘Veillez minutieusement à tout. Si vous agissez autrement, soyez sûre que ce que doit faire une honnête femme, j’en demanderai compte au retour.’
[34] Mes se ne fust bone creance
Dont nus ne doit avoir dotance, [. . .]
La cort quidast ce fust mençoingne. (Renart, I, Ia et Ib, v. 465–468)
‘Mais, s’il ne s'était agi d’un article de loi
que nul ne doit mettre en doute [. . .]
la cour aurait cru que c'était un mensonge.’
[35] Et ne laissera, pour rien que luy puist advenir, qu’il ne l’advertisse de tout ce que loyal serviteur doit faire a son maistre. (La XIIIe nouvelle, l. 150–153)
‘Aussi, quoiqu’il lui puisse arriver, il ne laissera pas de faire son rapport sur tout ce qu’un loyal serviteur doit rapporter à son maître.’
[36] E dist al rei: « Salvét seiez de Deu,
Le glorius, que devuns aürer! (Roland, v. 123–124)
‘et dit au roi: « Salut au nom de Dieu,
Dieu le glorieux que nous devons adorer!’
Est communiquée en [37] ou [38] une possibilité déontique (permission) religieuse:
[37] Onc, foi que doi sainte Marie,
Ne fis de mon cors puterie
Ne mesfet ne maveis afere
Q’une none ne poïst fere. (Renart, I, Ia et Ib, v. 175–178)
‘jamais, par la foi que je dois à sainte Marie
je n’ai livré mon corps à la débauche
ni au dévergondage, ni à rien
qu’une nonne n’aurait pu faire.’
[38] Ensi n’en poes vous aler,
Car, puis que sainte eglise apaire
Deus gens, che n’est mie a refaire. (Feuillée, v. 47–49)
‘Vous ne pouvez pas partir ainsi,
car, dès que la Sainte Eglise unit
deux personnes, impossible de rien changer.’
Finalement, on rencontre beaucoup d’occurrences de pouvoir que l’on peut paraphraser par ‘avoir lieu de, avoir sujet de, avoir des raisons de’, que Gougenheim (Reference Gougenheim1929: 222) rapproche de l’emploi de pouvoir ‘pour donner ou demander à autrui la faculté d’accomplir une action’, i.e. de la modalité déontique orientée vers le locuteur (cf. i.a. Bybee, Perkins et Pagliuca Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994: 179). Néanmoins ce sont les circonstances extérieures qui constituent la source de la possibilité:
[39] Il n’a beste en la cort le roi
Qui ne se püist pleindre de moi. (Renart, I, Ia et Ib, v. 1071–1072)
‘Il n’y a pas de bête à la cour du roi
qui n’ait une raison de se plaindre de moi’
Litt.: ‘Qui ne puisse se plaindre de moi’
[40] Pleindre poüms France dulce, la bele
De tels barons cum or remeint deserte! (Roland, v. 1695–1696)
‘Nous pouvons plaindre France la douce, la belle,
si démunie à présent de tels chevaliers!’
Cet emploi de pouvoir est souvent proche d’interprétations dites discursives, telles que, concernant [40], la justification de la relation prédicative (Le Querler, Reference Le Querler1996, Reference Le Querler2001).
3.3. Interprétations épistémiques et aléthiques
Des interprétations épistémiques de pouvoir et devoir sont déjà attestées en français médiéval. Nous avons repéré plusieurs occurrences dans le corpus, certes peu nombreuses, et beaucoup plus courantes pour pouvoir, cf. [41] à [44], que devoir, cf. [45], mais néanmoins clairement non-radicales:
[41] Dïent paien: « Issi poet il ben estre ». (Roland, v. 61)
‘Les paiens disent: « C’est peut-être bien vrai!’
Litt.: ‘Il peut bien être ainsi’
[42] Naimes li dux puis establist la sedme
De Peitevins e des barons d’Alverne;
.XL. milie chevalers poeent estre. (Roland, v. 3061–3063)
‘Puis le duc Naimes établit le septième
de Poitevins et de barons d’Auvergne;
ils peuvent bien être quarante mille chevaliers.’Footnote 3
[43] En bonne foy, il peult bien estre
Que ce soit il. (Jenin, fils de rien, v. 284–285)
‘En bonne foi, il peut bien être que ce soit lui.’
[44] Or attendez, bien se peult faire
Que j’ay failly par advanture. (Jenin, fils de rien, v. 398–399)
‘Là, attendez. Il peut bien se faire que par hasard je me sois trompé.’
[45] Il n’eut gueres esté en son logis [. . .] qu’il ne perceust tantost que la chambriere de leans estoit femme qui devoit faire pour les gens. (La XVIIIe nouvelle, l. 7–10)
‘Il ne lui fallut pas bien longtemps [. . .] pour s’apercevoir que la femme de chambre qui était là était une personne qui devait avoir des bontés pour son prochain.’
L’exemple [46] est un extrait de chanson dont le texte ne donne que les deux vers suivants:
[46] Aveuc tele compaignie
doit on bien joie mener. (Robin, v. 421–422)
‘Avec telle compagnie
On doit bien joie mener.’
Il manque à cette occurrence de devoir son contexte large, une interprétation radicale est néanmoins peu probable du fait qu’il semble difficile d’obliger quelqu’un à se réjouir ou se conduire joyeusement.Footnote 4
Pouvoir épistémique quant à lui, est toujours impersonnel et régit presque exclusivement le verbe être, cf. [41] à [44]. Ce n’est pas surprenant quand on sait que l’adverbe épistémique peut-être s’est lexicalisé vers le XIIIe siècle (cf. Gougenheim, Reference Gougenheim1929: 221). On remarque encore la présence à plusieurs reprises (en [41], [43] et [44]) de l’adverbe bien accompagnant pouvoir épistémique. Selon Martin (Reference Martin1990: 88), la modalité exprimée par pouvoir bien est objective. Dans le corpus, on trouve encore plusieurs occurrences de ne pas pouvoir être qui se laissent clairement interpréter comme épistémiques objectives ou aléthiques ayant un sujet impersonnel:
[47] Ne poet estra altra, turnent el consirrer,
Mais la dolur ne pothent ublïer. (Saint Alexis, v. 156–157)
‘Il ne peut en être autrement, elles se résignèrent;
Mais elles ne peuvent oublier leur douleur.’
[48] Il ne poet estre qu’il seient desevrez:
Seinz hume mort ne poet estre afinét. (Roland, v. 3913–3914)
‘Nul ne pourrait dès lors les séparer
le duel ne peut finir sans que l’un d’eux meure.’
Litt.: ‘Il ne peut être qu’ils soient séparés. . .’
Nous n’avons pas relevé dans le corpus d’occurrence sporadique de pouvoir (cf.), emploi aléthique selon Kronning (Reference Kronning1996) ou Gosselin (Reference Gosselin2010). Nous n’avons pas non plus repéré d’occurrences de devoir aléthique stricto sensu exprimant une nécessité analytique ou synthétique (cf. 2.3). On trouve en revanche de nombreuses occurrences de devoir futural, aléthique selon Kronning (Reference Kronning1996). Cet emploi du modal peut avoir différents effets de sens, dont la convention (Gougenheim, Reference Gougenheim1929: 68) (ou convenu chez Damourette et Pichon, Reference Damourette and Pichon1911–1936: 152) et l’intention (Gougenheim Reference Gougenheim1929: 68) qui ne sont pas toujours aisément distinguables en contexte:
[49] Or devez vous savoir que tantdiz que les chevaliers se devisoient, madame se alla mettre dans le lict ou monseigneur devoit trouver sa chambriere [. . .] (La neufiesme nouvelle, l. 79–81)
‘Or il faut que vous sachiez que, pendant que les deux chevaliers bavardaient entre eux, madame alla se mettre dans le lit où monseigneur devait retrouver sa chambrière’
[50] La main
Luy mectrez dessus la poitryne,
En luy affermant que demain
Le doibt venir voir sa cousine (Le meunier, v. 194–197)
‘Vous lui mettrez la main sur la poitrine, en lui affirmant que sa cousine viendra le visiter demain’
Litt.: ‘. . .en lui affirmant que demain doit venir le voir sa cousine’
Devoir futural peut aussi exprimer la destinée (Gougenheim Reference Gougenheim1929: 70):
[51] An la sameine qued il s’en dut aller
Vint une voiz treis feiz en la citét (Saint Alexis, v. 291–292)
‘Au cours de la semaine qui devait voir sa mort,
Une voix par trois fois se fit entendre dans la cité’
La destinée est ‘ce qui a été voulu par Dieu, ce qui est écrit, ce qui est prédit’ (Damourette et Pichon, Reference Damourette and Pichon1911–1936: 152). La mort d’Alexis est décidée par Dieu. L’interprétation de destinée est à rapprocher du futur aléthique et du futur aléthique du passé, dit objectif de Kronning (Reference Kronning1996, Reference Kronning2001a, cf. 2.3).
En français médiéval, devoir futural a également un emploi très intéressant, dans lequel il a une interprétation de futur prochain (Gougenheim, Reference Gougenheim1929: 85) ou d’imminence (Buridant, Reference Buridant2000: 354–355). Il est ainsi utilisé pour exprimer l’idée d'‘être sur le point de’:
[52] Quant le dut prendre, si li caït a tere. (Roland, v. 333)
‘quand il alla pour le saisir, il lui tomba des mains.’
Litt.: ‘Quand il dut le prendre, il lui tomba par terre’
Cet emploi du modal que l’on peut rapprocher du futur périphrastique plus moderne aller + infinitif, a été étudié dans Vetters et Barbet (Reference Vetters and Barbet2006).
On peut encore classer comme aléthiques les occurrences des verbes modaux non radicales au conditionnel (cf. Kronning Reference Kronning, Dendale and Tasmowski2001b). Ces occurrences, cf. [53] et [54] entre autres, semblent, à première vue, exprimer respectivement une probabilité ou une éventualité future:
[53] Li soens orgoilz le devreit ben cunfundre,
Kar chascun jur de mort si s’abandunet. (Roland, v. 389–390)
‘Un tel orgueil devrait bien le perdre,
car tous les jours il s’expose à la mort.’
[54] Et est assavoir que tous espaignolz qui sont bons pour la chasse du lievre ne sont pas bons pour le deduit de l’esprevier; car ceulx qui sont bons pour le lievre queurent apres et le chacent et quant ilz l’ataignent le mordent, arrestent et tuent se a ce sont duiz, et autel pourroient il faire a l’esprevier. (Mesnagier, III, ii, l. 34–40)
‘Mais il faut savoir que les épagneuls qui se distinguent dans la chasse au lièvre ne sont pas de bons chiens pour la chasse à vol avec l'épervier. Car dressés à courir après le lièvre et à le chasser, puis à le mordre quand ils l’ont atteint, à l’immobiliser et à le tuer, ils pourraient agir de la même manière avec l'épervier.’
Cependant, selon Kronning (Reference Kronning, Dendale and Tasmowski2001b), devrait non radical relève du conditionnel hypothétique et serait ‘la conjonction à première vue aporétique de la nécessité et de l’hypothèse’ (ibid.: 273), dénotant une modalité hypothético-aléthique. Devoir non radical au conditionnel pourrait ainsi être paraphrasé par ‘si tout se passe normalement (ce qui est probable), il sera nécessairement le cas que. . .’ (ibid.: 253).
3.4. Conclusions préliminaires
En définitive, il semble qu’en français médiéval, tous les emplois de devoir et pouvoir (cf.) soient déjà attestés.
Les occurrences radicales de devoir en français médiéval corroborent a priori l’hypothèse de van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998, cf. Figure 1) concernant l'évolution du sens déontique au sens de nécessité extérieure au participant. En effet, alors que les emplois déontiques sont attestés dès les plus anciens textes, l’obligation pratique ne se rencontre que dans certains textes en moyen français (cf. 3.2.2). L’hypothèse de l’antériorité diachronique de la nécessité radicale sur la nécessité épistémique (cf. i.a. Traugott, Reference Traugott1989; Bybee, Perkins et Pagliuca, Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994; van der Auwera et Plungian, Reference van der Auwera and Plungian1998; Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2001) semble également confirmée étant donné le peu d’occurrences épistémiques relevées dans le corpus.
Concernant pouvoir, on relèvera que toutes les occurrences épistémiques relevées ont un sujet impersonnel, sont suivies de l’infinitif être et se laissent analysées comme épistémiques objectives ou aléthiques, relevant une possibilité d’être plus logique que subjective.
On peut proposer les cartes représentées à la qui sont l’adaptation à devoir et pouvoir des cartes de van der Auwera et Plungian (1998, cf. Figure 1) selon les emplois attestés en français moderne et médiéval. N’apparaissent plus sur la carte les emplois post-modaux (concernant ces emplois, voir Barbet et Vetters, Reference Barbet and Vetters2013). La carte proposée pour devoir, étant donné les éléments cités ci-dessus, est plus que probable. La carte proposée pour pouvoir reproduit les hypothèses de van der Auwera et Plungian (Reference van der Auwera and Plungian1998, cf. Figure 1) concernant les marqueurs de possibilité que nous ne sommes pas en mesure de confirmer ou d’infirmer pour le français pouvoir. Nous avons cependant ajouté sur les deux cartes un passage intermédiaire par la modalité aléthique (stade auquel pouvoir est peut-être d’ailleurs resté, cf. 2.2, et la flèche allant de la possibilité aléthique à la possibilité épistémique subjective ne signale probablement qu’une inférence) pour les raisons que nous allons expliciter ci-dessous.
L’examen des emplois de devoir et pouvoir en français médiéval n’apporte que peu d'éléments concernant les mécanismes de changement sémantique en jeu dans l'évolution diachronique des deux verbes, néanmoins, nous voudrions discuter l'évolution du sens radical au sens épistémique en lien avec le sens aléthique qui est absent des cartes sémantiques de van der Auwera et Plungian.
4. DISCUSSION ET PERSPECTIVES: LE DÉVELOPPEMENT DU SENS ÉPISTÉMIQUE
Des processus de différentes natures ont été proposés pour expliquer le passage du domaine radical au domaine épistémique, notamment la métaphorisation du sens et la conventionnalisation d’implicature. La métaphorisation, ou extension métaphorique, concerne les déplacements de sens du domaine du concret vers le domaine de l’abstrait, par exemple du monde physique et social vers le monde des croyances et du raisonnement (cf. i.a. Traugott et König, Reference Traugott, König, Traugott and Heine1991: 213; Bybee, Perkins et Pagliuca, Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994: 24–25, 283–285; Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2001: 28). La conventionnalisation d’implicature est selon Bybee, Perkins et Pagliuca (ibid.), au contraire de la métaphorisation, un processus lent qui laisse des traces. En effet, pour qu’une implicature ou inférence devienne conventionnelle, il faut que les situations dans lesquelles elle est présente soient assez récurrentes pour qu’elle finisse par être considérée comme faisant partie intégrante du sens. On s’attend donc à trouver un premier stade où le premier sens implicite le second, un deuxième stade durant lequel les deux sens sont présents ensemble, et enfin, au dernier stade, le second sens doit se rencontrer seul. Au contraire, quand le changement sémantique se fait par extension métaphorique, le changement n’est pas progressif mais soudain.
Cartes sémantiques de la nécessité et de la possibilité adaptées à devoir et pouvoir
La notion de conventionnalisation d’implicature a été développée notamment par Traugott et Dasher (cf. i.a. Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2001; Traugott, Reference Traugott2004) sous le nom de Invited Inference Theory of Semantic Change (IITSC). Les inférences invitées (invited inferences) ont d’abord été proposées dans un tout autre contexte que la grammaticalisation par Geis et Zwicky (Reference Geis and Zwicky1971) pour rendre compte du fait que par exemple [55] sera interprété comme communiquant b. alors que a. n’est pas une implication de [55]:
[55] Si tu tonds la pelouse, je te donnerai cinq francs. (d’après ibid.)
a. Si tu ne tonds pas la pelouse, je ne te donnerai pas cinq francs.
b. Si et seulement si tu tonds la pelouse, je te donnerai cinq francs.
La conditionnelle en [55] se trouverait, par inférence invitée, interprétée par le destinataire comme une bi-conditionnelle ([55]b.). Traugott et Dasher généralisent, dans la IITSC, les inférences invitées (ou suggérées, cf. Marchello-Nizia, Reference Marchello-Nizia2006: 37) aux implicatures conversationnelles (cf. Grice, Reference Grice1968). Les implicatures conversationnelles particularisées sont ainsi renommées inférences invitées, et les implicatures conversationnelles généralisées, inférences invitées généralisées. Quand une inférence invitée devient plus saillante dans la communauté, quand elle devient une inférence invitée généralisée, le second sens (l’implicature) peut se conventionnaliser (cf. Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2001; Traugott, Reference Traugott2004). Les inférences invitées émergeraient quand le locuteur formule son énoncé de telle façon que le destinataire se sente invité à tirer l’implicature, garantissant ainsi que l’implicature est entendue comme faisant partie du sens communiqué (cf. Traugott, Reference Traugott2004; Nicolle, Reference Nicolle2011). La notion même d’implicature généralisée est néanmoins remise en cause en pragmatique, notamment par les tenants de la théorie de la pertinence (cf. i.a. Sperber et Wilson, Reference Sperber and Wilson1995), de plus, dans cette théorie, toute implicature est invitée comme elle fait partie du sens communiqué. Il n’est en effet pas évident de distinguer inférence et inférence invitée dans la IITSC. La conventionnalisation d’inférences (invitées) a parfois été décrite comme une forme de métonymisation (cf. i.a. Traugott et König, Reference Traugott, König, Traugott and Heine1991; De Mulder et Vanderheyden, Reference De Mulder, Vanderheyden and Combettes2010) puisque dans ce cas n’est conservée qu’une partie du message communiqué.
Concernant pouvoir, on a noté en 3.3 que les occurrences épistémiques en français médiéval avaient la forme impersonnelle il peut être, ou il se peut faire que,Footnote 5 on y trouve ainsi la même situation qu’en latin (cf. Bertocchi et Orlandini, Reference Bertocchi and Orlandini2001). D’une part, le français médiéval ne nous renseignera donc pas sur la perte d’agentivité de postest/peut, et d’autre part, le fait que les premières occurrences épistémiques de postest/peut sont impersonnelles ne s’accorde pas avec l’hypothèse de la conventionnalisation d’implicature (selon cette hypothèse on s’attend à des occurrences personnelles, une interprétation radicale étant difficile avec un sujet impersonnel), ou alors signale que le dernier stade est déjà atteint depuis longtemps. Cette hypothèse prévoit en effet que les deux interprétations, radicale et épistémique, soient d’abord possibles avant que l’interprétation épistémique ne se rencontre seule.
Un scénario alternatif est néanmoins possible. On peut en effet imaginer que s’est d’abord développé un sens de possibilité épistémique conservé dans l’adverbe peut-être (cf. 3.3) et la locution il se peut que, et parallèlement ou ultérieurement, un sens de possibilité épistémique conservé dans la forme personnelle de pouvoir. On trouve en effet, dès l’ancien français, des occurrences où l’on peut tirer une implicature épistémique d’un énoncé contenant pouvoir radical, cf. [56], ou des énoncés dans lesquels possibilité radicale et épistémique semble coexister, cf. [57]:
[56] Ge connois tant les arz Renart
Plus tost vos puet il fere ennui,
Honte et damaje que vos lui. (Renart, Branche I, Ia et Ib, v. 260–262)
‘Je connais suffisamment les tours de Renart pour affirmer
qu’il peut causer tourment, honte et dommage
beaucoup plus vite que vous ne le pouvez vous-même.’
[57] Jo ai tel gent, plus bele ne verreiz:
Quatre cenz milie chevalers puis aveir. (Roland, v. 564–565)
‘j’ai une armée, vous n’en verrez pas de plus belle;
je peux avoir quatre cent mille chevaliers.’
Ce scenario doit être vérifié en examinant plus d’occurrences en français médiéval et dans des textes ultérieurs. Quoiqu’il en soit, si l’hypothèse de la conventionnalisation d’implicature ou inférence invitée est exacte, c’est d’abord un sens épistémique objectif/aléthique qu’aura développé pouvoir. En effet, si l’on tire l’inférence que quelque chose est possible, car les conditions matérielles ou autres à la réalisation de ce quelque chose sont réunies, la possibilité est d’abord logique.
L’hypothèse de l’extension métaphorique est défendue par exemple par Sweetser (Reference Sweetser1990) à propos de verbes modaux anglais. Ainsi, par exemple, may (‘pouvoir’) exprime l’absence d’obstacle soit dans le monde réel pour exécuter une action (sens littéral radical), soit dans le monde épistémique pour arriver à une conclusion (sens métaphorique épistémique). Concernant must (‘devoir’), Bybee, Perkins et Pagliuca (Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994: 284) considèrent que dans le domaine radical déontique, le locuteur affirme que le sujet est obligé de faire quelque chose, tandis que dans le domaine épistémique le locuteur affirme que la proposition est obligée d'être vraie et donc qu’elle est probablement vraie. Ces auteurs défendent que l'évolution du sens radical au sens épistémique s’est effectuée par métaphorisation du sens en ce qui concerne must – analyse remise en cause par Traugott et Dasher (Reference Traugott and Dasher2001: 130–132) notamment – car les deux lectures, radicale et épistémique, ne sont jamais possibles dans le même contexte.
Concernant devoir, Kronning (Reference Kronning1990, Reference Kronning1996) suggère un stade intermédiaire entre sens radical et sens épistémique: le sens aléthique. Il paraît en effet sensé de concevoir un passage d’une nécessité de faire véridicible à une nécessité d’être non véridicible par l’intermédiaire d’une nécessité d’être véridicible (cf. 2). Le développement de l’aléthique à l'épistémique se serait effectué par acquisition de la monstration, c’est-à-dire par l’extension de l’emploi de devoir ‘à de nouveaux contextes et à de nouvelles situations discursives qui ne permettent pas à un locuteur soucieux de véracité d’accomplir avec sincérité l’acte véridictoire d’assertion aléthique’ (Kronning, Reference Kronning1990: 309).
Le fait que l’on trouve en français médiéval beaucoup d’occurrences de devoir communiquant le futur ou de devoir non radical au conditionnel (qui seraient des interprétations aléthiques lato sensu selon Kronning Reference Kronning1996, Reference Kronning2001a), mais presque pas d’occurrences épistémiques (cf. 3.3), plaide en faveur de l’hypothèse d’un stade intermédiaire aléthique.
En ce qui concerne le passage de la nécessité radicale à la nécessité aléthique, dû à ‘une opération d’abstraction qui élimine le faire’ selon Kronning (Reference Kronning1990: 308), soit il a effectivement le format d’une extension métaphorique, soit il s’opère, comme le suggèrent Traugott et Dasher (Reference Traugott and Dasher2001: 127 sqq.) à propos de must, par conventionnalisation d’implicature ou inférence invitée. Bien que la nécessité ne soit pas une implication logique de l’obligation, on peut inférer que Yx est nécessaire ou va se produire à partir de l’assertion que x a l’obligation de faire Y. On remarque en tout cas que ‘être obligé de’ en français est parfois utilisé pour communiquer une nécessité aléthique, cf. [58], mais jamais une nécessité épistémique:
[58] Le lendemain, malédiction oblige, les copains arrivants (sic), il est obligé de. . .pleuvoir. (olivier-latete-a-lenvers.blogspot.ch, consulté le 20 mars 2013)
Bybee, Perkins et Pagliuca (Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994) proposent la métaphorisation du sens pour expliquer le passage du sens radical au sens épistémique concernant must, car ils ne repèrent ni cas où la première interprétation implicite la seconde, ni cas où les deux interprétations coexistent pour le même énoncé. La situation est la même dans notre corpus en français médiéval. Le passage du sens radical au sens épistémique peut paraître abrupte – et donc mieux expliqué comme relevant d’un processus d’extension métaphorique – parce que l'étape par le sens aléthique n’est pas prise en considération. Or, comme le note Marchello-Nizia (Reference Marchello-Nizia2006: 37), la métaphorisation peut apparaître comme le résultat d’un changement sémantique plutôt que comme le moteur de ce changement. Le supposé passage par un sens aléthique (possibilité ou nécessité logique) défendu ici reste relativement spéculatif au regard de nos données, néanmoins cette hypothèse nous semble devoir être prise en compte dans les travaux futurs concernant l'évolution des marqueurs modaux de nécessité ou de possibilité en français comme dans d’autres langues.