Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Joanna Tucker s’appuie sur l’étude approfondie de deux cartulaires pour présenter une série de propositions méthodologiques plus générales en vue de leur analyse. Le livre commence par un état de l’art fort bien mené, centré principalement sur la bibliographie en langues française et anglaise. L’autrice y donne un tableau raisonné des questions que l’on a posées aux cartulaires, en en retraçant habilement la genèse historiographique ; elle montre bien comment les questionnements historiens les concernant se sont faits de plus en plus complexes et multidimensionnels, dépassant la simple considération des actes qui y sont compilés. C’est justement la pluralité de dimensions qui l’intéresse : celle que représentent les multiples strates d’écriture que l’on repère dans bien des manuscrits, et tout particulièrement dans ceux sur lesquels elle fonde son étude.
Deux volumes font l’objet de ses soins, le Registrum Vetus de la cathédrale de Glasgow (Aberdeen University Library, Scottish Catholic Archives, MS JB 1/3) et le « Lindores Caprington », issu de l’abbaye de Lindores (ordre de Tiron) et actuellement conservé en mains privées au château de Caprington. Les deux recueils sont les plus anciens transmis par leurs institutions d’origine respectives. C’est à partir du premier que l’autrice présente et développe sa méthodologie d’analyse des « cartulaires à scribes multiples ». C’est, d’une certaine manière, d’un changement d’échelle et de focale qu’il s’agit. Le cartulaire est abordé non comme un ensemble que l’on peut diviser en plusieurs parties, mais comme une réunion d’éléments qu’il convient de prendre comme point de départ de l’exploration. Ces éléments sont, d’une part, constitués des différents cahiers qui composent les manuscrits dans leur état actuel et, d’autre part, du résultat des différentes mains identifiables au long de ceux-ci. Bien sûr, la différenciation de strates codicologiques de ces deux espèces n’est pas une nouveauté ; ce qui l’est en revanche, c’est d’en faire, plus qu’une condition technique, l’axe premier de l’analyse. Cela permet notamment de dépasser la simple opposition entre un noyau primitif (ou plusieurs) et des ajouts postérieurs, ce qui est une manière courante de rendre compte d’un certain nombre de situations rencontrées dans les manuscrits. C’est aussi l’occasion d’analyser en profondeur les implications d’une composition initiale en cahiers non reliés. Là encore, le fait que la couvrure des libelli n’ait pu être réalisée qu’assez tard n’est en soit pas nouveau ; mais en faire un point privilégié de l’étude l’est bien plus. L’association des deux niveaux permet à J. Tucker de développer une analyse suivant ce qu’elle nomme des séries (series) et que l’on pourrait qualifier de « séquences » dont l’encadrement chronologique est assuré par la datation des actes copiés et l’établissement, puis l’association, de chronologies relatives et absolues.
Les deux manuscrits explorés par l’autrice sont d’excellents choix pour ce programme, tant leur contenu a été copié par de nombreuses mains au fil des siècles. Le volume de Glasgow reflète, selon l’autrice, l’activité de 63 scribes entre le début du xiiie siècle et la fin du xve ou le début du xvie siècle. Le cartulaire de Lindores en a connu 35, entre les années 1250 et le xve siècle. Il est donc tout particulièrement profitable en l’occurrence de revenir aux éléments de base pour saisir la formation des objets actuellement conservés. Cela l’est d’autant plus que, de fait, l’autrice peut reconstituer des phases de genèse et de copie que ne reflète plus la configuration des manuscrits dans leur état actuel. C’est ainsi que le point de départ du volume de Glasgow est constitué des actuels 3e, 5e et 6e cahiers du manuscrit, auquel ce premier scribe a par la suite ajouté deux bifeuillets qui forment le 4e cahier. Les continuations et additions après cette première étape du début du xiiie siècle sont complexes, impliquant tant l’usage d’espaces blancs que la préparation et l’écriture de cahiers supplémentaires.
Un premier état a été relié vers 1300, puis au moins une fois encore en y ajoutant des éléments copiés entre-temps. Dans son état actuel, le cartulaire compte 15 cahiers et 93 feuillets. Les 10 cahiers et 87 feuillets du recueil issu de Lindores ont succédé à un premier état qui, dans les années 1250, en comportait respectivement 4 et 48. Dans les deux cas se succèdent des phases d’ajouts plus ou moins limités sur l’existant à un moment donné et des phases de rédaction de nouveaux cahiers, selon des séquences complexes et mêlant un nombre d’acteurs scripturaires variés. Un bon exemple, finalement, de la complexité des situations rencontrées est donné par l’identification des scribes responsables de la copie des premiers cahiers à l’origine des recueils actuels. Comme il est d’usage, l’autrice différencie les intervenants avec des numéros d’ordre suivant leur apparition dans l’état moderne des volumes : pour le Registrum Vetus, c’est le scribe 8, pour le cartulaire de Lindores, le scribe 21, qui ont effectué les premières copies, chronologiquement parlant.
L’habileté codicologique et paléographique déployée pour la collation des cahiers, l’identification des scribes et l’isolation des séquences de rédaction est à la mesure de la complexité rencontrée. Tous les indices possibles sont exploités, depuis les formes des écritures jusqu’aux styles de foliotation en passant par la réglure, avec une acribie qui force l’admiration et dont il est impossible de rendre ici pleinement compte. Mais ce n’est pas là que réside l’objectif principal de J. Tucker. Ces résultats préliminaires lui servent de base pour une analyse de l’activité scripturale autour de ces recueils et de leur croissance. Au-delà des difficultés générales qu’il peut y avoir à reconstituer des motivations ou des fonctions aux compilations étudiées, l’autrice note qu’il est délicat de caractériser simplement les si nombreuses additions aux premiers feuillets copiés. Après avoir passé diverses hypothèses en revue (mise à jour des informations, utilisation d’archives pour la formation des scribes, etc.), elle fait de ces continuations au premier chef une fonction de la lecture au sein de la communauté.
De ce point de vue, le matériau qui existait est, du reste, difficile à estimer concrètement, en raison du peu de manuscrits de toutes natures qui nous sont parvenus de ces deux établissements. L’autrice pense ainsi que ces deux livres d’archives, de petites dimensions (220x145 et 180x120 mm), étaient destinés à une étude à la fois individuelle et collective ; finalement, ce que nous avons actuellement en main est peut-être dû à l’accumulation et à la préparation de lectures, qui engendraient des activités de poursuite de l’écriture par des individus qui copiaient ce qu’ils souhaitaient pouvoir lire et donner à lire. Les recueils seraient ainsi, plus que des outils généralement destinés à tel ou tel objectif, des objets formant par accrétion individuelle une culture communautaire et alimentés en tant que tels (« Le manuscrit d’un cartulaire peut ainsi être vu comme un espace partagé pour la communauté. Il s’agissait d’un espace flexible, qui était développé de manière organique par des lecteurs individuels » [p. 219]).
L’autrice ne se laisse pas intimider par les difficultés méthodologiques. La question de la typologie des cartulaires, des raisons de leur copie, des fonctions qu’ils ont pu remplir, de leurs relations avec les archives dont ils sont issus, de ce qu’ils révèlent ou reflètent des structures matérielles et intellectuelles des ensembles documentaires a fait l’objet de nombreuses réflexions au cours des trente dernières années. Leur nature, juridique, historiographique, identitaire a notamment été au centre de nombreuses explorations, qui ont montré à quel point il fallait s’intéresser à la fois au détail et au cas par cas. C’est dans la suite de ces réflexions que s’inscrit J. Tucker, en les dépassant du fait d’une situation particulièrement difficile. Outre la complexité des manuscrits, rien ne permet de donner une véritable cohérence juridique ou administrative aux ensembles qu’elle explore, ni d’y discerner un projet directeur ou un véritable fil rouge au-delà de séquences individuelles. C’est ce qui la mène à tenter de dépasser les explications auxquelles l’on songe spontanément, sans renoncer à en trouver.
De manière plus générale, ce livre aborde la question toujours renouvelée de l’interprétation historique appliquée aux artefacts, et notamment aux artefacts dont on tend à estimer a priori que les fonctions étaient pratiques et dont on a longtemps pensé que l’utilité était évidente. La recherche a bien montré la complexité de ces objets, et d’autres types de recueils ont d’ailleurs fait l’objet d’une réévaluation comparable, tels les formulairesFootnote 1. Une semblable démarche a touché l’ensemble de l’écrit médiéval et de ses catégorisations historiennes, sous la plume notamment de Joseph MorselFootnote 2. Dans le cas de recueils tels que ceux explorés par J. Tucker, il faut reconnaître que la question est particulièrement épineuse. Des objectifs concrets et, surtout, généralisables à l’ensemble des compilations concernées, voire à des parties de ces compilations, sont difficiles à identifier, quel que soit l’angle d’analyse. Ce ne sont pas des cas dans lesquels des scénarios d’utilisation, ou d’utilisation anticipée, paraissent pouvoir se dégager. La matière éclatée entre les cahiers et les scribes rend, au fond, également difficiles des interprétations plus tournées vers la symbolique ou la représentation. Il est déjà délicat de juger d’intentions à partir du simple résultat d’un processus de mise par écrit, comme il l’est encore de jauger des utilisations à partir de traces parfois minimes ; ici, c’est une véritable gageure.
Le décalage opéré par l’autrice, qui, après une minutieuse analyse, déporte finalement son regard de l’objet et de son éventuel rôle vers les scribes, puis vers la communauté qui l’a produit, pourrait sembler être un pis-aller, suivant une sorte de constat d’échec après première analyse. Rien de tel ici. Tout d’abord, l’autrice évite les simples diagnostics de chartes copiées « au hasard » ou de manière « non systématique » tels ceux qu’elle cite à la page 2. Ensuite, cette voie empruntée permet de mener une fine réflexion autour des recueils, et d’émettre des hypothèses très intéressantes sur la place qu’ils occupèrent à la cathédrale de Glasgow ou au monastère de Lindores. Bien sûr, cela ne lève pas entièrement le mystère, et une part des motivations des acteurs ne sort pas de l’ombre ; le pas de côté est logiquement aussi un évitement. Il n’en reste pas moins très fructueux, et permet de ne pas réduire de tels cas d’espèce à ce que l’on n’arrive pas à en expliquer.
La méthode et l’angle d’analyse employés ici sont très convaincants pour les manuscrits en question. Ils ne sont à mon sens pas forcément généralisables à tous les cas, y compris aux manuscrits copiés par de nombreux scribes ; pour ces derniers, il est tout aussi important de respecter la prudence observée par l’autrice elle-même et de respecter l’analyse au cas par cas. Il n’en reste pas moins que ce qui se déroule dans cette étude enrichit considérablement notre arsenal méthodologique. Si l’on devait exprimer un léger regret, ce serait peut-être la non-mobilisation de La syntaxe du codex de Patrick Andrist, Paul Canart et Marilena ManiaciFootnote 3, dont les centres d’intérêt codicologiques sont pour partie très proches, même s’il ne s’agit pas de cartulaires. Ceci étant, le cadre des études sur les manuscrits composites et les recueils de miscellanea est bien présent et exploité avec finesse. Cette approche participe ainsi d’un mouvement plus général, comme le montrent des publications parues après celle dont il est ici questionFootnote 4.
Ce bel ouvrage montre en tout cas l’intérêt d’associer questionnements, instruments et environnements de recherche divers : il a vu le jour dans le sillage du projet « Models of Authority » qui étudiait les chartes royales écossaises, et a fait un usage systématique de l’outil numérique VisColl pour la collation et la représentation des cahiers. Au-delà des manuscrits abordés en eux-mêmes et des résultats les concernant, c’est ainsi à un très bel exemple de méthodologie intégrée que l’on a affaire, qui mêle plusieurs démarches de manière à ne s’enfermer dans aucun des a priori qui auraient pu limiter la recherche. Celle-ci combine différentes archéologies des manuscrits et des textes. D’une part, elle use de celle qu’est traditionnellement la codicologie ; d’autre part, elle met en œuvre une approche des textes qui rappelle celle qu’évoquait Pierre Chastang il y a quelques années déjàFootnote 5. L’intérêt de cette approche renouvelée et stimulante paraît ainsi évident en ce qu’elle permet non seulement de pousser plus avant la réflexion sur les cartulaires, mais aussi de remettre cette même réflexion dans le cadre plus vaste des études manuscrites. L’ensemble débouche sur de stimulants aperçus quant à la culture écrite et à la vie communautaire de la cathédrale et de l’abbaye, et, au-delà, sur un net enrichissement méthodologique pour les recherches à venir.