Suite à la découverte, par l'historienne Megan Vaughan dans le cadre de ses recherches sur l'histoire de l'esclavagisme à l’île Maurice, de deux textes religieux inédits rédigés par le Révérend Père Philippe-Albert Caulier, un missionnaire ayant résidé plus de vingt ans à l’île Bourbon au milieu du 18ème siècle, dans les archives de la Mission Lazariste à Paris, et à la publication en ligne de ces deux textes (Baker et Bollée, Reference Baker and Bollée2004), Annegret Bollée propose dans cet ouvrage une analyse minutieuse des faits linguistiques et socio-historiques qui caractérisaient l’île Bourbon (aujourd'hui connue sous le nom de La Réunion) à l’époque où le parler créole naissant était encore dans un processus de restructuration.
Le premier chapitre donne des informations biographiques sur l'auteur et sur le contexte dans lequel les textes furent écrits. Leur datation exacte étant incertaine, Annegret Bollée situe la rédaction des textes entre 1757 et 1772. Ceux-ci représentent donc la plus ancienne attestation de longueur considérable (mise à part une phrase datant d'environ 1723 relevée par Robert Chaudenson (Reference Chaudenson1981: 3) et dont l'authenticité a récemment été mise en cause (Baker Reference Baker, Hookoomsing, Ludwig and Schnepel2009: 54–57), aucun texte de plus d'une phrase n'est connu jusqu'avant la fin du 18ème siècle). Les textes sont retranscrits dans leur intégralité dans la seconde partie du chapitre.
Au chapitre suivant, Bollée présente une analyse grammaticale détaillée des textes et passe en revue toutes les parties du discours. Son analyse révèle que de nombreux items lexicaux étaient en voie de grammaticalisation et que plusieurs formes coexistaient souvent avec une fonction identique, témoignant ainsi d'un extrême degré de variation. Bollée propose que cette variation est le résultat de survivances dialectales dans certains cas (en les comparant à des textes contemporains équivalents), ou, dans d'autres cas, d'innovations créoles (par exemple le système de pronoms possessifs à forme unique pour chaque personne et qui ne sont marqués ni en nombre, ni en genre).
Le troisième et dernier chapitre traite de l'histoire de la société réunionnaise et montre comment une société à deux vitesses s'est implantée dans l’île lorsque celle-ci passa d'une société d'habitation (la phase d'implantation de la colonie) à une société de plantation (caractérisée par le développement de l'agro-industrie coloniale) après l'introduction de la culture du café vers 1715. Selon Bollée, cette disparité entre, d'un côté, les petits planteurs propriétaires de quelques esclaves au plus et, de l'autre, des gros propriétaires terriens possédant d'importants contingents d'esclaves, est une des raisons pour lesquelles le créole réunionnais moderne se présente sous la forme d'un continuum. Elle conclut ce chapitre et clôt son ouvrage en précisant que chaque créole a son histoire particulière et que toute étude diachronique d'un parler créole se doit de prendre en compte les conditions dans lesquelles ce parler s'est développé.
L'ouvrage d'Annegret Bollée a des ramifications théoriques pour la créolistique. Elle démontre d'une part que le développement graduel des langues créoles se déroule sur une période plus longue que ne supposent un grand nombre de créolistes, et présente d'autre part un défi à certaines théories de la créolisation, à savoir la supposition de la présence d'un stade de pidginisation précédant l'emergence d'un créole, reconnue comme étant une condition sine qua non à l'apparition d'une langue créole par de nombreux spécialistes. Par ailleurs, cette étude permet aussi de mettre fin aux assertions de Robert Chaudenson sur le rôle joué par le réunionnais dans la formation du créole Mauricien et remet par là même en cause l'hypothèse de “génération de créole” selon laquelle le Mauricien serait un créole de seconde génération, directement issu du réunionnais. Cet hypothétique réunionnais n'existant pas encore sous une forme suffisamment stable à l’époque de la colonisation de l’île Maurice, il aurait donc été impossible que celui-ci ait eu une influence quelconque sur le développement du parler utilisé dans l’île sœur.
Basé sur un travail de recherche d'une qualité et d'une rigueur méthodologique irréprochables, tant sur le plan linguistique que sur le plan socio-historique, l'ouvrage d'Annegret Bollée est une étude exemplaire qui intéressera tant le créoliste averti que l’étudiant en linguistique, et incitera, espérons-le, d'autres auteurs à suivre cette voie de recherche.