Cet ouvrage ambitieux explore les études sur les parlers jeunes, leur reprise dans les films de banlieue, leur exploitation didactique en FLE et les défis de leur transposition en italien tant au niveau linguistique que socioculturel. Il s’inscrit, par ailleurs, dans une démarche de médiation entre les mondes francophone et italophone, ce qui justifie le style encyclopédique qui empreint certains passages qui peuvent paraître évidents pour un public francophone expert. Cette attention interculturelle assure également la cohérence de l’ouvrage, renforcée par une structure équilibrée et par un réseau de renvois qui agissent comme un fil conducteur entre les différentes parties. La préface de Françoise Gadet met en lumière l’originalité de l’ouvrage: utiliser les films pour un regard didactique et sociolinguistique sur les parlers jeunes. Elle pose également la question centrale : « à quoi sert la variation linguistique ? », question à laquelle L. Devilla répond avec conviction.
L’ouvrage, structuré en six chapitres, commence par une introduction qui présente la problématique de la prise en compte de la variation dans l’enseignement-apprentissage du FLE et balise clairement le cadre et l’étendue de la recherche.
Le chapitre 1 aborde la question de la variation dans l’enseignement-apprentissage du FLE et le choix d’une entrée par le cinéma. Une revue de littérature exhaustive et rigoureuse permet à un public italophone non expert de saisir la problématique abordée de manière complète et d’avoir accès aux autrices et auteurs de référence du domaine. La variation, abordée du point de vue de la sociodidactique, définie comme « une didactique qui n’est pas en contradiction avec la réalité des pratiques » (p. 31-32), constitue un « savoir utile » abordé par une approche réflexive. Le cinéma de banlieue, issu de la diversité, permet de sensibiliser et d’éduquer, et non de dramatiser et de spectaculariser. Il constitue donc un apport précieux à l’enseignement-apprentissage du FLE. Les dialogues filmiques, bien qu’ils soient des échanges préfabriqués sujets aux contraintes de la mise en scène, présentent un degré de mimétisme plus élevé et une authenticité accrue par rapport aux dialogues fictionnels traditionnellement proposés par les manuels de FLE (p. 39).
Le chapitre 2 présente en détail les films et documentaires retenus dans le volume (p. 51). Sortis entre 2004 et 2019, ils ont en commun la mise en exergue des pratiques langagières et interactionnelles des jeunes de la région parisienne, illustrant ainsi le brassage de langues et de cultures qui caractérise la banlieue.
Dans le chapitre 3, la sociolinguistique urbaine est convoquée pour l’analyse du corpus filmique, avec une approche dite discursive (p. 67), permettant de combler une lacune importante dans les recherches francophones sur les pratiques langagières des jeunes au cinéma. L. Devilla souligne que les cinéastes et les actrices et acteurs du cinéma de banlieue français sont issu-es de ce contexte, ce qui leur permet d’avoir une connaissance fine des contextes et des sujets abordés, ainsi que de faciliter le recours à l’improvisation, avec un effet plus authentique (pp. 67-68). La méthodologie adoptée est qualitative, avec sa part de subjectivité pleinement assumée par l’auteur (p. 71). Les passages analysés ont été retranscrits à l’écoute, dans un souci de fidélité au texte joué. L’auteur problématise la catégorie « langue des jeunes » et plaide en faveur de « parlers jeunes », au pluriel, afin d’éviter tout danger d’essentialisation et de porter un regard pluriel sur la diversité de ces parlers (p. 72).
Le chapitre 4 propose un inventaire des traits caractérisant les parlers jeunes, en privilégiant l’aspect lexical au détriment du phonique et de la syntaxe. Ce choix, compréhensible au regard de l’approche retenue par l’auteur, explique certaines lacunes. L’auteur constate une surreprésentation de l’arabe et du romani dans les emprunts aux langues d’héritage, contrairement aux corpus oraux tels que Multicultural Paris French, où l’anglais et quelques langues africaines complètent et équilibrent le tableau. Une diminution notable de la présence du verlan est également observée. Les parlers jeunes semblent subir un processus de normalisation, ce qui n’est pas surprenant au vu de la stylisation dont ils font l’objet au cinéma, où les représentations des réalisateurs/trices, scénaristes et acteurs/trices priment sur leur authenticité (p. 118). Quant aux façons de parler des jeunes filles, L. Devilla nuance l’idée que les filles parlent comme des garçons: si le genre n’est pas un facteur de variation en soi, la variation genrée mérite d’être questionnée dans des pratiques situées (p. 125). Le chapitre 5 aborde les questions des (auto- et hétéro-) catégorisations identitaires et des insultes, complétant ainsi l’inventaire du chapitre précédent.
Le chapitre 6, enfin, relève de manière systématique les problèmes soulevés par la traduction et le doublage de ces films en italien. La traduction italienne semble surexploiter le recours au langage vulgaire, hérité des pratiques de doublage des films noirs américains des années 70-90. Cela neutralise les traits caractéristiques de ces parlers (verlan, emprunts, catégorisations ethniques et spatiales), posant un problème linguistique et culturel (p. 182). L’auteur propose des solutions concrètes de remédiation, avec des exemples et des ressources. Il suggère également des pistes d’exploitation didactique, en fournissant un cadre et des lignes directrices que les enseignants peuvent adapter et contextualiser. Ces propositions évitent une approche folklorique de la variation dans l’enseignement du français langue étrangère.
L. Devilla nous livre un ouvrage complexe qui relève les défis qu’il soulève. Les films reflètent indirectement les façons de parler des jeunes, mais ils nous informent également des représentations et des attentes qui leur sont associées. C’est là que réside tout l’intérêt de leur exploitation didactique en FLE.