L’élection à l'automne 2018 d'un gouvernement majoritaire de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a provoqué une franche inquiétude dans les milieux progressistes de la province. Ces derniers ont rapidement vu dans cette formation politique un croisement entre, d'une part, l'agenda de réduction des dépenses publiques promu par le Parti Libéral (PLQ) et, d'autre part, la stigmatisation des minorités ethnoculturelles associée notamment au tournant conservateur du Parti Québécois (PQ). L'ouvrage de Dalie Giroux, politologue établie à l'Université d'Ottawa, propose des clés d'analyse de la vie politique québécoise qui nous aident à mieux comprendre ce virage électoral à droite, tant sur les plans économique qu'identitaire. Le livre offre d'abord une « incursion dans le complexe identitaire québécois », puis une analyse de « l'intersection de la culture et du capitalisme dans sa mouture québécoise », pour finalement aborder « de manière transversale la question de la colonisation et de l'impérialisme en Amérique française » (10–11).
La première partie s'ouvre ainsi sur la question du pluralisme au Québec, trop souvent dénigré à la faveur d'un universalisme qui devient un motif d'exclusion, comme dans le cas de la « Charte des valeurs québécoises », rapidement devenue un prétexte pour ostraciser des communautés dérogeant à une définition étroite de l’« identité québécoise » (19–20). Dans une optique similaire, le deuxième chapitre aborde l'identité collective mise de l'avant par le « Code de vie » d'Hérouxville, en observant que les valeurs affirmatives qui composent celle-ci (c'est-à-dire célébrer l'Halloween, mettre des décorations de Noël, danser et boire) sont très limitées par rapport aux valeurs négatives, qui sont toutes subordonnées au rejet de « la culture immigrante, en particulier du monde juif et musulman » (33–34). Giroux se prête ensuite à une analyse politique des articles du chroniqueur Richard Martineau, en y décelant deux lignes idéologiques principales : une définition républicaine et virile de la société bonne, selon laquelle le gouvernement québécois courbe présentement l’échine devant les « paresseux » et les minorités, ainsi qu'une « politique du ressentiment marquée par un syndrome de persécution (nous sommes en danger!) d'une part, et par une pratique de stigmatisation (nous pouvons identifier des responsables!), d'autre part » (43). Le succès politique de Mario Dumont, ancien chef de l'Action Démocratique du Québec (ADQ), est appréhendé pour sa part comme une capacité à « capter et à révéler une énergie électorale d'une efficacité étonnante, qui s'alimente à la peur de perdre et à la peur des autres » (48).
La deuxième partie du livre débute avec un commentaire sur les radios-poubelles, en notant une tension entre leur vocation commerciale et leur activité politique–puisque le discours revanchard et agressif de ces radios est en fait un produit qu’elles « vendent » à des commanditaires en échange de temps d'antenne, la dénonciation des effets négatifs de ce discours se heurte constamment à un droit commercial, en l'occurrence celui de « générer des profits par la diffusion d'un certain type de discours » (59). Une critique est ensuite proposée au sujet de l’entreprise culinaire Ricardo, en soutenant qu’« accepter d'identifier nos pratiques culinaires à celles de Ricardo Media, c'est accepter que la culture s'autoproduise dans l'accaparement marchand des pratiques populaires sur une forme « brandée » » (70). Giroux aborde après la question de la fête publique, perçue comme une tension entre la célébration potentiellement subversive de la présence commune et sa récupération commerciale, la « capitalisation de la gratuité existentielle et de la puissance du nombre » (79). Un échange de lettres entre la dramaturge Sarah Berthiaume et l'entrepreneur Guy Laliberté est l'objet du huitième chapitre, Giroux y voyant la marque d'une rupture complète et plus ou moins admise collectivement entre les riches et les pauvres, les gens d'en haut et les gens d'en bas (82–84).
La dernière partie de l'ouvrage, pour sa part, commence par une analyse de la débâcle électorale du PQ en 2014, en y discernant l'effet d'une reformulation du projet d'indépendance nationale « dans la grammaire de l'identité et de l’État fort qui, pour d'excellentes raisons, ne trouve pas écho chez les nouvelles générations » (97). Giroux aborde ensuite la question des luttes autochtones contemporaines à partir de deux obstacles majeurs : soit « l'invisibilité des questions autochtones dans la culture publique canadienne et québécoise, d'une part, soit la méconnaissance de la conception autochtone du territoire chez le public et les dirigeant(e)s politiques, d'autre part » (100). S'ensuit un commentaire de la pièce 887 de Robert Lepage, ce dernier se voyant salué pour sa capacité à « ouvrir le canal de la rage ancestrale, faire l'histoire des vaincuEs, faire don de cela, se voir tel que l'on est–prisonnier et prisonnière d'une âme exploitée dans une société d'abondance » (112). Le dernier chapitre offre pour sa part un regard neuf sur la question de l'indépendance politique, qui se voit alors appréhendée comme projet « d'appropriation de la capacité de vivre, directement et communément » (129).
L'ouvrage de Giroux a de nombreux mérites, dont celui d'analyser des matériaux issus de la culture populaire pour en tirer des constats généraux sur l’évolution sociale du Québec, tout en offrant une perspective critique à la fois sur le quotidien et sur des processus politiques de large ampleur. On reconnaîtra effectivement dans ce livre une volonté de donner une consistance politique à des réalités sociales trop souvent laissées de côté, suivant le principe selon lequel « la « science », quel que soit son « domaine », devrait affleurer au centre de la vie et viser à pouvoir tout faire : s'organiser là où nous sommes, n'importe qui, n'importe où, et produire tout ce qu'il faut pour vivre » (114). On peut aussi consulter cette œuvre pour y découvrir une lecture riche et polémique de la situation québécoise, caractérisée par « le fait d’être paria et parvenu, colonisateur et colonisé, cousin français et sujet britannique, accent en anglais et accent en français, sauvage et migrant, Claude Gauvreau et duchesse du Carnaval » (108). Dans tous les cas, on y trouvera une analyse culturelle et politique à la fois décapante et éclairante, qui contribue à la réflexion sur plusieurs enjeux et qui mérite une lecture attentive.