Adam Izdebski et al.
The Emergence of Interdisciplinary Environmental History Collaborative Approaches to the Late Holocene
With the efflorescence of palaeoscientific approaches to the past, historians have been confronted with a wealth of new evidence on both human and natural phenomena, from human disease and migration to landscape change and climate. These new data require a rewriting of our narratives of the past, questioning what constitutes an authoritative historical source and who is entitled to recount history to contemporary societies. Humanities-based historical inquiry must embrace this new evidence, but to do so historians need to engage with it critically, just as they do with textual and material sources. This article highlights the most vital methodological issues, ranging from the spatiotemporal scales and heterogeneity of the new evidence to the new roles attributed to quantitative methods and the place of scientific data in narrative construction. It considers areas of study where the palaeosciences have “intruded” into fields and subjects previously reserved for historians, especially socio-economic, climate, and environmental history. The authors argue that active engagement with new approaches is urgently needed if historians want to contribute to our evolving understanding of the challenges of the Anthropocene.
L’émergence d’une histoire environnementale interdisciplinaire Une approche conjointe de l’Holocène tardif
Avec l’efflorescence des approches paléoscientifiques du passé, les historiens ont été confron-tés à une multitude de nouveaux indices sur des phénomènes tant humains que naturels, des maladies aux migrations en passant par les transformations du paysage et le climat. Ces données inédites exigent une réécriture des récits portant sur les périodes lointaines, remet-tant en cause à la fois les fondements de l’autorité des sources historiques traditionnelles et la légitimité des personnes habilitées à narrer le passé aux sociétés contemporaines. Les tra-vaux d’histoire appuyés sur les sciences humaines doivent embrasser ces nouveaux types d’indices ; cependant, pour y parvenir, il est nécessaire pour les chercheurs de s’engager dans cette voie de manière critique, comme ils le font pour les sources textuelles et matérielles. Cet article souhaite mettre en lumière les questions méthodologiques les plus essentielles, qui vont des échelles spatio-temporelles et de l’hétérogénéité des nouvelles preuves au rôle à attribuer aux méthodes quantitatives et à la place des données scientifiques dans la construction narrative. Il examine les domaines d’étude où les paléosciences se sont « immiscées » dans des champs et des sujets auparavant réservés aux historiens, notamment l’histoire socio-économique, climatique et environnementale. Les auteurs soutiennent qu’il est urgent pour ces spécialistes d’explorer activement ces pistes novatrices, s’ils entendent contribuer à l’évolution de notre compréhension des défis de l’Anthropocène.
Philipp Höhn
“Fighting Pirates” as a Paradigm Conflict, Competition, and Criminalization in Fifteenth- and Sixteenth-Century Lübeck and the Northern European Trade
This article analyzes the emergence of the paradigm of “piracy” and “fighting pirates” among the urban elites of the Hanse city of Lübeck in the fifteenth and sixteenth centuries. While recent studies of maritime conflict management in this period have questioned the use of the term “piracy,” this study shows that towns such as Lübeck instrumentalized a discourse on “piracy” to criminalize and marginalize their competitors at a moment of structural economic change. A close reading of the records of the Lübeck Bergenfahrer, a guild of merchants trading to Norway, demonstrates how this concept was mobilized to justify actors’ own vio-lence as a struggle against so-called pirates and thus to stabilize group identities. The notion of “fighting pirates” gradually became a paradigm for urban elites like the Bergenfahrer, representing their social coherence as communities of violence.
La « lutte contre les pirates » comme paradigm Conflit, concurrence et criminalisation à Lübeck et dans le commerce nord-européen aux XVe et XVIe siècles
Cet article s’intéresse à l’émergence du paradigme de la « piraterie » et de la « lutte contre les pirates» chez les élites urbaines de Lübeck aux xve et xvie siècles. À la suite d’études récentes sur la gestion de conflits maritimes ayant interrogé l’usage analytique du terme « piraterie », il montre que des villes comme la hanséatique Lübeck ont instrumentalisé le discours sur la « piraterie » afin de criminaliser et de marginaliser leurs adversaires et concurrents dans le cadre d’une transformation économique structurelle. Grâce à une lecture attentive des documents des Bergenfahrer de Lübeck, une corporation de marchands commerçant avec la Norvège, l’auteur révèle comment les acteurs ont utilisé ce concept pour justifier leur propre violence : en présentant celle-ci comme une lutte contre de prétendus pirates, ils entendaient stabiliser leurs identités de groupe. La « lutte contre les pirates » est ainsi deve-nue paradigmatique pour les élites urbaines telles que les Bergenfahrer, représentant leur cohésion sociale en tant que communautés de violence.
Maria Fusaro
Death at Sea in the Mediterranean Intestate Succession and Movables Inheritance on Venetian Ships in the Seventeenth Century
This article discusses ab intestat succession within the Republic of Venice as a way to analyze the interaction between legal procedure and political economy. By focusing on those who died intestate on Venetian vessels, and contextualizing intestate succession rules within the political economy of the Republic, it argues for the importance of mobile wealth in both economic and social terms. In so doing, it discusses the ways in which regulations and pro-cedures concerning intestate succession were designed to protect credit networks and trade interests, from the dealings of rich merchants to the small-scale transactions of seamen and seafarers, commenting also on how this affected their wives. The essay argues that Venice utilized reciprocity in these matters as a way to support its economic goals. Finally, it suggests how this documentary evidence can enable future research to reevaluate the material wealth and micro-entrepreneurial activities of seamen in the seventeenth-century Mediterranean.
Mourir en mer en Méditerranée La succession intestat et l’héritage de biens meubles sur les navires vénitiens au XVIIe siècle
Cet article s’intéresse à la succession ab intestat au sein de la République de Venise comme un moyen d’analyser l’interaction entre la procédure juridique et l’économie politique. En se concentrant sur les personnes décédées ab intestat à bord de navires vénitiens et en replaçant les règles de ces successions dans le contexte de l’économie politique de la République, il défend l’importance des biens meubles en termes économiques et sociaux. Ce faisant, il exa-mine la manière dont les règlements et les procédures concernant les successions intestats étaient conçus pour protéger les réseaux de crédit et les intérêts commerciaux, des négoces de riches marchands jusqu’aux transactions à petite échelle de marins et de gens de mer, en nous intéressant aussi à la manière dont cela affectait leurs épouses. L’essai soutient que Venise utilisait la réciprocité dans ces domaines comme un moyen de soutenir ses objectifs économiques. Enfin, il suggère comment cette source documentaire peut permettre à de futures recherches de réévaluer la richesse matérielle des marins dans la Méditerranée du xviie siècle et leurs activités de micro-entrepreneurs.
Iñaki Martín Viso and Riccardo Rao
Commons and Dynamics of Power in Medieval Southern Europe A Comparison between Northern Italy and the Duero Plateau (Seventh–Fifteenth Centuries)
This article presents a comparative analysis of the commons in two broad regions of medieval southern Europe: northern Italy and the Iberian Peninsula’s Duero Plateau. Recent scholar-ship on different regions of northern Europe has highlighted the centrality of common lands to both agrosystems and the organization of communities, drawing on the economic theories of Elinor Ostrom and generally focusing on the early modern period. It has also suggested a contrast between resilient communities in northern Europe, where the presence of stable commons helped absorb social inequality, and those of southern Europe, where less solid commons supposedly resulted in lower cohesion among communities. Our longue-durée comparative study of these two regions shows, however, that commons existed in southern Europe from the early medieval period on. It also reveals how they evolved and adapted throughout the High and late Middle Ages, in tandem with the documentary practices that recorded them. This resilience took different forms in each of the areas studied, reflecting the influence of a range of different factors across southern Europe. The commons endured because they were part of a “moral economy” of collective use, which, in constant dialogue with notions of property and ownership, helped forge lasting identities in both rural and urban contexts and on different scales.
Communs et dynamiques de pouvoir dans l’Europe du Sud medieval Une comparaison entre l’Italie du Nord et le plateau du Duero (VIIe-XVe siècle)
Cet article propose une analyse comparée de l’évolution des communs dans deux grandes régions de l’Europe méridionale médiévale : l’Italie du centre-nord et le plateau du Duero dans la Péninsule ibérique. Au cours des dernières années, les recherches menées à partir des études économiques d’Elinor Ostrom sur différentes régions d’Europe du Nord ont insisté sur la centralité des communs dans l’agrosystème et l’organisation des communautés depuis le haut Moyen Âge. Face à une Europe du Nord résiliente, où la présence de biens communs stables a permis de résorber les inégalités sociales, les communs en Europe du Sud auraient été moins solides, entraînant une moindre cohésion des communautés. L’étude comparative de longue durée des deux régions met en évidence l’existence de biens communs dès le début du Moyen Âge, puis leurs évolutions successives au Moyen Âge central et au bas Moyen Âge, en même temps que les pratiques documentaires qui les ont enregistrés. Cette résilience a pris des formes différentes dans chacune des régions, en raison de facteurs contingents tout aussi divers. Partie prenante d’une « économie morale », les biens communaux ont donc pu s’adapter à des conditions changeantes et à la présence de nouveaux acteurs sociaux. Finalement, ces formes d’utilisation collective, en dialogue constant avec les notions de propriété et d’appropriation, étaient liées à la création et à la pérennité d’identités (rurales, urbaines) opérant à différentes échelles.
Benjamin Gray
The Invention of the Social? Debating the Scope of Politics in the Greek Polis from the Later Classical to the Early Roman Period
This paper applies to ancient Greece an approach developed by Pierre Rosanvallon: the integration of philosophical texts with the most everyday documents to better grasp a society’s understanding of its political life. For the ancient polis, this means focusing on the more pro-saic evidence offered by cities’ inscriptions, especially their collective decisions published on stone. It is used here to consider the changing ideas about the nature of political and private life—and especially the space between them. In a very influential model, Classical Athenian democrats and philosophers tended to insist on a sharp binary distinction between public/ political life and private life, leaving little room for a notion of an intermediate third space of polis life, similar to a “social sphere” or “civil society.” This pattern remained dominant in the Hellenistic and Roman periods, but, especially after c. 150 BCE, some Greek citizens and intellectuals developed, above all in inscriptions, a much more explicit, complex, and subtle notion of “social life” as something between politics and private life. The article concludes by asking what the different ancient concepts discussed can contribute to current historiographical debates about the nature of the Greek city after c. 150 BCE, especially when it comes to moving beyond the traditional picture of “depoliticization.” It also calls into question the orthodox narrative of the development of ideas of “the social” over many centuries up to the present.
L’invention du social ? Délimiter la politique dans la cité grecque (de la fin de la période classique au début de la période impériale)
Cet article applique à la Grèce antique une approche développée par Pierre Rosanvallon : l’intégration des textes philosophiques aux documents du quotidien pour mieux saisir la compréhension qu’une société a de sa vie politique. Ici, cela nécessite de se concentrer sur les sources plus pragmatiques que sont les inscriptions des villes, notamment celles por-tant sur les décisions civiques. Nous nous penchons sur l’évolution des idées sur la nature de la vie politique et privée, et surtout sur l’espace qui les sépare. Avec une influence considérable, les démocrates et les philosophes de l’Athènes classique ont eu tendance à insister sur une distinction binaire nette entre vie publique/politique et vie privée, laissant peu de place à la notion d’un troisième espace intermédiaire de la vie de la polis, semblable à une « sphère sociale »ou à une « société civile ». Ce modèle est resté dominant pendant les périodes hellénistique et romaine, mais, surtout après 150 av. J.-C. environ, certains citoyens et intellectuels grecs ont développé, principalement dans les inscriptions, une notion beaucoup plus explicite, complexe et subtile de « vie sociale », entre la politique et la vie privée. L’article s’interroge finalement sur ce que les différents concepts antiques discutés peuvent apporter aux débats historiographiques actuels sur la nature de la cité grecque après 150 av. J.-C., en particulier sur la manière de dépasser l’image traditionnelle de la « dépolitisation», et remet également en question le récit orthodoxe du développement des idées du « social »sur plusieurs siècles jusqu’à aujourd’hui.
Oded Rabinovitch
How Men of Letters Invented a Scientific Revolution The Emergence of a Narrative in the Age of Louis XIV
In contrast to other scientific renaissances, the culture forged in seventeenth-century Europe became an enduring phenomenon rather than dissipating within a few generations. In an effort to understand the persistence of European science, this article uses the case study of France under Louis XIV (r. 1643–1715) to argue that men of letters played a crucial role in the legitimation of the nascent scientific movement. These men of letters enjoyed a social, intellectual, and aesthetic affinity with the “new science” and developed a narrative of scientific change that foregrounded the idea of a radical break with the past. They diffused this narrative among the cultural elite, mobilizing recent thinkers, discoveries, and scien-tific instruments as they participated in wide-ranging debates, regardless of whether they supported modern innovations or classical models. In so doing, they invented the narrative of a “scientific revolution,” a construction that has wielded a profound influence over the social and cultural history of European science.
Hommes de lettres et révolution scientifique Genèse d’un récit au temps de Louis XIV
Au contraire d’autres mouvements équivalents, le mouvement scientifique né dans l’Europe du xviie siècle s’inscrivit dans la durée au lieu de s’essouffler au bout de quelques générations. Afin de comprendre cette persistance, cet article s’appuie sur le cas de la France au temps de Louis XIV (r. 1643-1715). Il soutient que les hommes de lettres ont joué un rôle cru-cial dans la légitimation du mouvement scientifique naissant. Ces hommes de lettres, qui jouissaient d’une affinité sociale, intellectuelle et esthétique avec la « nouvelle science », tissèrent le récit du progrès scientifique en mettant en avant l’idée d’une rupture radicale avec le passé. Défenseurs des idées modernes ou des modèles classiques, ils diffusèrent ce récit au sein de l’élite culturelle, mobilisant penseurs, découvertes et instruments scien-tifiques de leur époque à travers des débats variés. Ce faisant, ils forgèrent le récit d’une « révolution scientifique», qui exerça une profonde influence sur l’histoire sociale et culturelle de la science moderne.
Thomas Glesener and Daniel Hershenzon
“In the Streets, You See Nothing but Muslims!” Unbound Slavery and Urban Belonging in the Spanish Mediterranean (Seventeenth and Eighteenth Centuries)
In 1717, an anonymous petition to the king of Spain expressed concern about the excessive number of Muslims living in Cartagena (Murcia). This complaint prompted the Council of Castile to launch a survey of the Muslim population with the aim of clarifying their status. In addition to galley slaves, the inquiry focused in particular on libertinos, a little-known category of slaves who lived and worked freely in the city but were heavily indebted to their masters due to the sums owed for their ransom. This article reconstructs the condition of these unbound slaves, who lived apart from their masters’ households, and the tensions this provoked between competing systems of norms. On the one hand, the right of slaves to work to finance their own redemption, and that of their masters to live off the rents imposed on them, were deeply rooted in local custom. On the other, rising insecurity along the coast prompted local authorities and the Crown to restrict these overlapping rights by forcing masters to keep their slaves at home. At stake in this conflict between different slavery regimes, the one based on local law and the other on royal jurisdiction, were slaves’ access to the labor market and their right to free residency and the protections afforded by contract law. Finally, by placing the inquiry itself at the heart of the study, the article investigates the meaning of a procedure that was less a demographic enumeration of slaves than a redistribution of rights to the city among its Muslim inhabitants.
« Dans les rues, on ne voit que des musulmans ! » Esclavage délié et appartenance urbaine en Méditerranée espagnole aux XVIIe et XVIIIe siècles
En 1717, une plainte anonyme adressée au roi d’Espagne s’alarmait du nombre excessif de musulmans vivant à Carthagène (Murcie). Cette supplique déclencha une enquête du Conseil de Castille destinée à recenser les musulmans et à clarifier leur statut. Outre les esclaves des galères royales, l’enquête pointa tout particulièrement les libertinos, une caté-gorie méconnue d’esclaves privés résidant et travaillant librement dans la ville tout en étant lourdement endettés vis-à-vis de leurs maîtres en raison des sommes dues pour leur propre rachat. Cet article reconstitue la condition de ces esclaves déliés de leurs maisonnées et met au jour les tensions qu’elle suscita entre des normativités concurrentes. D’une part, le droit des esclaves à travailler pour financer leur affranchissement, tout comme celui des maîtres à vivre des rentes placées sur ces personnes étaient profondément ancrés dans les coutumes locales. D’autre part, en raison de l’augmentation de l’insécurité le long des côtes, les autorités locales et la couronne oeuvrèrent à restreindre cet enchevêtrement de droits en obligeant les maîtres à garder leurs esclaves chez eux. Ce conflit entre des régimes d’esclavage différents, l’un inscrit dans les droits locaux, l’autre adossé à la juridiction royale, eut pour enjeu l’accès des esclaves au marché du travail, à la libre résidence ou encore aux protections dispensées par le droit des contrats. En faisant de l’enquête elle-même le noeud problématique de la recherche, cet article interroge le sens d’une procédure qui, en recensant les esclaves, procédait moins à un dénombrement démographique, qu’à une redistribution des droits de cité entre des habitants musulmans.