1. Introduction
La perception constitue l’un des mécanismes fondamentaux de la cognition humaine et entretient un lien étroit avec l’expression linguistique. Par l’intermédiaire des organes sensoriels, elle transforme les stimuli externes en représentations internes, tandis que le langage permet de décrire et de structurer cette expérience (Miller et Johnson-Laird, Reference Miller and Johnson-Laird1976 ; Ibarretxe-Antuñano, Reference Ibarretxe-Antuñano1999). Dans une perspective cognitive, la perception sert d’ancrage conceptuel à des extensions vers des domaines plus abstraits (Lakoff, Reference Lakoff1987 ; Sweetser, Reference Sweetser1990). Les verbes traditionnellement étudiés comme verbes de perception permettent ainsi d’examiner les relations entre expérience sensorielle, processus de conceptualisation et organisation du lexique.
Des études typologiques ont montré que les langues organisent de manière variable le domaine lexical de la perception, notamment dans la répartition des modalités sensorielles et dans l’étendue sémantique de certains verbes (Viberg, Reference Viberg1984 ; Evans et Wilkins, Reference Evans and Wilkins2000 ; Ibarretxe-Antuñano, Reference Ibarretxe-Antuñano, Speed, O’Meara, San Roque and Majid2019). Le français présente à cet égard un cas intéressant avec le verbe sentir, dont la portée sémantique couvre un large éventail d’expériences. Ce verbe renvoie à des expériences sensorielles, à des états internes, ainsi qu’à des valeurs affectives, évaluatives ou cognitives. Cette extension fonctionnelle permet d’interroger la structuration interne d’un réseau polysémique associant perception, intériorité et cognition. En français, les usages de sentir ont été décrits comme formant un continuum reliant différents modes d’accès sensoriel et expérientiel à des configurations plus subjectives (Franckel, Reference Franckel2004 ; Anscombre, Reference Anscombre2022). Cette caractérisation appelle toutefois une vérification empirique : elle postule une organisation orientée des sens sans que la structure de ce continuum ait été systématiquement éprouvée à partir de données de corpus. Il devient dès lors nécessaire de déterminer si les emplois de sentir relèvent d’un ordre linéaire, d’un modèle radial dominant ou d’une configuration comportant plusieurs foyers locaux de cohésion entre usages.
Les travaux consacrés à sentir ont déjà mis en évidence la richesse de ses valeurs perceptives, subjectives et constructionnelles (Franckel et Lebaud, Reference Franckel, Lebaud, Bouscaren, Franckel and Robert1995 ; Franckel, Reference Franckel2004 ; Theissen, Reference Theissen2011 ; Anscombre, Reference Anscombre2022). Toutefois, son organisation interne est peu étudiée à partir d’un dispositif quantitatif multivarié fondé sur corpus. La robustesse des frontières proposées entre les valeurs sémantiques, de même que leurs relations dans l’usage, demandent une analyse plus directe. La présente étude adopte ainsi une démarche fondée sur l’usage et sur l’analyse de données de corpus. Elle mobilise l’approche par profil comportemental (behavioral profile, ci-après BP), présentée dans la section méthodologique, afin d’évaluer les proximités distributionnelles entre les sens distingués et annotés dans un espace de comparaison commun (Divjak, Reference Divjak, Gries and Stefanowitsch2006 ; Gries, Reference Gries, Stefanowitsch and Gries2006). Cette approche permet de distinguer les régularités observées dans les données de leur interprétation sémantique. Les propriétés linguistiques annotées servent à établir les profils d’usage des emplois de sentir. Dans cette étude, l’organisation de ces profils selon leurs proximités et différenciations est désignée par le terme « structure distributionnelle ». Trois questions de recherche en découlent :
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1. Quelle structure distributionnelle les emplois de sentir présentent-ils dans les données de corpus ?
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2. Quel sens occupe, au sein du noyau identifié par l’analyse, la position la plus centrale dans l’espace reconstruit à partir des profils annotés ?
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3. Comment interpréter, sur le plan sémantique, les proximités et différenciations mises au jour par l’analyse distributionnelle ?
L’étude propose une modélisation empirique des relations entre les sens annotés de sentir. Elle vise aussi à identifier la configuration principale qui s’en dégage et à en offrir une interprétation sémantique différenciée, fondée sur les résultats de l’analyse des profils.
L’article est organisé comme suit : la section 2 présente le cadre théorique et l’état de la recherche ; la section 3 expose la méthodologie et le corpus ; la section 4 présente les résultats de l’analyse BP et les régularités observées entre les sens annotés ; la dernière section revient sur les apports, les limites et les prolongements possibles de l’étude.
2. Cadre théorique et état de la recherche
Cette section présente le cadre théorique de l’étude et situe l’analyse par rapport aux travaux consacrés à la polysémie et aux verbes de perception.
2.1 La polysémie comme problème d’organisation et de modélisation
La polysémie ne désigne pas seulement la coexistence de plusieurs sens associés à une même forme linguistique. Elle pose également la question de leur organisation dans l’usage (Geeraerts, Reference Geeraerts2010: 192–199). L’enjeu n’est donc pas seulement d’identifier ces sens, mais d’examiner leurs relations de proximité, de différenciation et de stabilisation dans les contextes attestés. La linguistique cognitive a renouvelé l’étude de cette organisation en concevant les catégories lexicales comme structurées autour de centres plus ou moins prototypiques, avec des extensions décrites en termes de ressemblance familiale, de gradience ou de réseaux radiaux (Lakoff, Reference Lakoff1987 ; Langacker, Reference Langacker1987 ; Taylor, Reference Taylor2002). Les notions de « prototype », de « continuité inter-sens » et de « réseau radial » ont fourni des outils descriptifs pour penser l’organisation du sens lexical. La métaphore et la métonymie y jouent aussi un rôle important dans les processus d’extension sémantique (Lakoff et Johnson, Reference Lakoff and Johnson1980 ; Radden et Kövecses, Reference Radden, Kövecses, Panther and Radden1999). Dans le prolongement de ces travaux, les approches fondées sur l’usage envisagent la polysémie comme un phénomène émergent, façonné par les régularités d’usage et la récurrence de configurations contextuelles spécifiques (Bybee, Reference Bybee2010). La gradience des frontières entre les sens rend délicate toute catégorisation discrète. La description des valeurs sémantiques gagne à intégrer des degrés de proximité, plutôt que de simples oppositions catégorielles. La polysémie relève moins d’une pluralité de sens que d’un problème d’organisation.
Ces propositions ont une portée heuristique, mais elles reposent souvent sur des analyses qualitatives et sur des reconstructions interprétatives. Une question se pose dès lors : dans quelle mesure la structuration postulée d’un réseau polysémique peut-elle être étayée empiriquement par des mesures de proximité entre usages ? Les notions de « prototype », de « continuité » ou de « radialité » ne prennent leur valeur analytique que si elles sont confrontées à des régularités observables dans les données. Il convient de distinguer les modèles descriptifs proposés par la linguistique cognitive des résultats qu’une procédure quantitative permet d’établir. Un regroupement issu des données de corpus, même robuste, ne vaut pas en lui-même confirmation d’un prototype au sens cognitif strict ni d’un mécanisme sémantique donné.
Ce besoin d’ancrage empirique a favorisé le développement d’approches quantitatives fondées sur corpus. La sémantique distributionnelle a montré que des similarités sémantiques peuvent émerger de régularités contextuelles attestées dans les données textuelles (Lenci, Reference Lenci2008 ; Erk, Reference Erk2012 ; Boleda, Reference Boleda2020). Ces approches privilégient des représentations globales de similarité lexicale ou contextuelle et traitent moins directement les relations entre les sens d’un même verbe. L’approche BP occupe, dans ce paysage, une position particulière. Introduite par Divjak et Gries (Reference Gries, Stefanowitsch and Gries2006), elle associe l’annotation de paramètres morphosyntaxiques et contextuels à un traitement multivarié afin de modéliser les relations de proximité entre usages. Dans ses applications à la polysémie, les occurrences fournissent la base empirique de l’annotation, tandis que la comparaison s’effectue à partir de profils construits pour les sens identifiés dans le corpus. Dans une perspective fondée sur l’usage, l’intérêt de cette approche tient à la mise en relation de propriétés linguistiques annotées et de configurations sémantiques dégagées de l’usage. Elle permet d’évaluer les proximités entre usages et de distinguer le résultat distributionnel de son interprétation sémantique.
2.2 Les verbes de perception et le cas de sentir
Les verbes de perception offrent un cadre idéal pour l’étude de la polysémie, dans la mesure où leurs emplois s’étendent fréquemment vers les domaines affectif, cognitif et évaluatif (Sweetser, Reference Sweetser1990 ; Ibarretxe-Antuñano, Reference Ibarretxe-Antuñano, Speed, O’Meara, San Roque and Majid2019). Les travaux typologiques ont montré que les langues structurent ce champ lexical selon des hiérarchies perceptives, des spécialisations sensorielles et, dans certains cas, des verbes à portée étendue couvrant plusieurs dimensions de l’expérience perceptive (Viberg, Reference Viberg1984 ; Evans et Wilkins, Reference Evans and Wilkins2000 ; Majid et Levinson, Reference Majid and Levinson2011). Ces verbes ne constituent pas nécessairement une classe sémantique homogène définie par des propriétés communes. Ils peuvent être envisagés comme un ensemble fonctionnel qui permet d’étudier les continuités entre perception, expérience sensorielle et expérience subjective.
En français, les analyses consacrées aux verbes de perception ont souligné le rôle des configurations argumentales et constructionnelles dans l’interprétation sémantique des énoncés (Franckel et Lebaud, Reference Franckel, Lebaud, Bouscaren, Franckel and Robert1995 ; Theissen, Reference Theissen2011). Elles montrent que les relations entre perception, affectivité et évaluation dépendent des environnements syntaxiques dans lesquels ces verbes sont employés. Dans ce cadre, le verbe sentir retient particulièrement l’attention : il couvre un large ensemble d’emplois, des sensations corporelles internes aux perceptions olfactives, tactiles ou gustatives, jusqu’aux états affectifs, aux évaluations subjectives et à diverses formes d’accès cognitif. Cette diversité permet d’interroger l’organisation interne de sa polysémie.
Les travaux consacrés à sentir mettent en évidence la richesse de ses emplois et leur continuité interprétative. Franckel et Lebaud (Reference Franckel, Lebaud, Bouscaren, Franckel and Robert1995) et Franckel (Reference Franckel2004) mettent l’accent sur les relations entre forme, variation interprétative et continuité des valeurs. Mérillou (Reference Mérillou, Chuquet, Nita and Valetopoulos2013) inscrit sentir dans une comparaison avec l’italien sentire et l’anglais feel, autour de l’expression de l’expérience affective. Theissen (Reference Theissen2011) examine plus spécifiquement les constructions prédicatives de l’olfaction, tandis qu’Anscombre (Reference Anscombre2022) interroge le statut linguistique des notions de « perception » et de « verbe de perception ». Ce cadrage sémantique est nécessaire, mais il demeure surtout qualitatif et interprétatif. Il cerne plusieurs zones fonctionnelles du verbe sans proposer de modélisation multivariée destinée à évaluer, à partir d’indicateurs distributionnels quantifiables, les relations entre sens dans un même dispositif de comparaison.
Les similarités entre usages lexicaux peuvent être étudiées à partir de régularités contextuelles attestées dans les corpus, comme le montrent des travaux récents en sémantique distributionnelle et en modélisation quantitative (Rabinovich et al., Reference Rabinovich, Xu and Stevenson2020 ; Garí Soler et Apidianaki, Reference Garí Soler and Apidianaki2021 ; Haber et Poesio, Reference Haber and Poesio2024). Ces approches éclairent l’étude de la polysémie par des méthodes quantitatives, mais ne prennent pas pour objet la structuration interne d’un réseau polysémique verbal dans un cadre annoté et interprétable. Le problème n’est donc plus d’établir que sentir est polysémique, mais d’examiner comment cette polysémie s’organise dans l’usage. La présente étude se situe dans cette perspective. La section suivante expose le dispositif méthodologique retenu et les étapes d’annotation.
3. Méthodologie et corpus
Cette section présente la mise en oeuvre de l’approche BP dans l’analyse des usages attestés du verbe sentir. Elle précise les choix méthodologiques adoptés pour constituer le corpus, annoter les occurrences et comparer les sens dans un espace de comparaison commun. Conformément aux travaux relevant de l’approche BP (Divjak et Gries, Reference Divjak, Gries, Lewandowska-Tomaszczyk and Dziwirek2009 ; Gries, Reference Gries2010 ; Gries et Divjak, Reference Divjak2010), la procédure comporte quatre étapes : 1) constitution d’un échantillon d’occurrences attestées de sentir ; 2) annotation manuelle de ces occurrences à partir de propriétés linguistiques définies en amont ; 3) construction d’une matrice croisant les sens annotés et les niveaux d’annotation retenus ; 4) application d’une analyse statistique exploratoire visant à examiner les relations de similarité entre les profils obtenus.
3.1 Constitution du corpus
Le corpus de l’étude associe deux volets complémentaires, écrit et oral. Les données écrites proviennent de Frantext, base développée par l’ATILF-CNRS (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française). Elle donne accès à un ensemble varié de textes littéraires, philosophiques, scientifiques et techniques couvrant une période étendue, du 12e au 21e siècle. Les données orales sont extraites d’ESLO (Enquête Sociolinguistique à Orléans), plus précisément du sous-corpus ESLO-FLEU (Français langue étrangère et linguistique pour l’enseignement universitaire). ESLO réunit divers genres discursifs, notamment des conversations spontanées, des appels téléphoniques, des entretiens, des conférences et des débats, répartis sur deux périodes : ESLO1 (1968-1971) et ESLO2 (depuis 2008). Le choix d’ESLO-FLEU tient à la disponibilité d’annotations lemmatisées fiables, nécessaires à une extraction systématique et reproductible des occurrences du lemme sentir.
Dans cette étude, aucune restriction chronologique stricte n’a été imposée lors de l’extraction des occurrences. L’objectif n’est pas d’analyser l’évolution diachronique de la polysémie de sentir, mais de modéliser les régularités qui structurent son réseau polysémique dans un large ensemble d’usages attestés. L’intégration de données issues de périodes et de genres différents diversifie les contextes attestés et permet d’observer des régularités récurrentes dans les profils agrégés par sens. Le réseau obtenu correspond à une configuration du réseau reconstruite à partir d’un corpus chronologiquement et discursivement hétérogène.
Une requête lemmatisée a permis d’identifier 1320 occurrences dans Frantext et 997 dans ESLO-FLEU. Comme l’étude porte exclusivement sur les emplois verbaux non pronominaux de sentir, les éléments suivants ont été exclus :
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1. les emplois nominaux du lexème (p. ex. sentir est un phénomène de notre organisation) ;
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2. les constructions pronominales en se sentir, afin de préserver l’homogénéité morphosyntaxique du corpus et d’éviter l’introduction d’une configuration argumentale distincte susceptible d’influencer les profils distributionnels ;
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3. les homographes correspondant au nom sens (p. ex. dans quel sens) ;
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4. les participes passés employés comme adjectifs (p. ex. une action voulue et sentie).
Après filtrage, le corpus final comprend 1026 occurrences écrites et 513 occurrences orales, soit 1539 occurrences destinées à l’annotation et à l’analyse statistique (Tableau 1). Il constitue la base empirique des annotations et des calculs présentés dans l’étude.
Répartition des occurrences du verbe sentir selon les sous-corpus

Tableau 1 Long description
Le tableau présente trois lignes : le sous-corpus écrit (Frantext), le sous-corpus oral (ESLO-FLEU) et le total. Il indique pour chaque ligne le nombre d’occurrences et le pourcentage correspondant. Le corpus final comprend 1539 occurrences, dont 1026 occurrences écrites, soit 66,7 %, et 513 occurrences orales, soit 33,3 %.
3.2 Annotation du corpus
L’annotation manuelle associe à chaque occurrence du verbe sentir un ensemble de propriétés morphologiques, syntaxiques et sémantiques, codées dans l’approche BP sous le terme d’ID tags (Divjak et Gries, Reference Divjak, Gries, Lewandowska-Tomaszczyk and Dziwirek2009 ; Gries, Reference Gries2010 ; Gries et Divjak, Reference Divjak2010). Ces propriétés ont été sélectionnées pour leur pertinence descriptive au regard du verbe étudié et pour leur capacité à différencier ses usages en corpus. Le protocole adopté est ainsi verb-sensitive : les variables retenues permettent de rendre compte des contrastes distributionnels entre les emplois de sentir, tout en maintenant un schéma de codage cohérent sur l’ensemble des données. Dans cette étude, l’unité d’annotation est l’occurrence individuelle, tandis que la comparaison porte sur des profils agrégés par sens. Cette agrégation laisse au second plan la variation interne à chaque sens.
3.2.1 Propriétés morphosyntaxiques
Les propriétés morphologiques retenues incluent le temps, l’aspect, la voix, le mode et le nombre (Divjak et Gries, Reference Divjak, Gries, Lewandowska-Tomaszczyk and Dziwirek2009 ; Jansegers et al., Reference Jansegers, Vanderschueren and Enghels2015 ; Riegel et al., Reference Riegel, Pellat and Rioul2016). L’opposition perfectif/imperfectif renvoie à la structuration du procès selon une lecture sécante ou globale plutôt qu’à l’opposition accompli/inaccompli liée aux temps composés. La variable « voix » distingue uniquement les formes actives et passives. Les constructions pronominales en se, y compris celles à valeur moyenne, sont exclues du corpus et ne sont pas codées dans cette variable. Les propriétés syntaxiques portent sur le type de phrase, la polarité, la transitivité, la nature du sujet ou du complément d’objet direct (COD), la présence d’un attribut du sujet ou du COD, les compléments adverbiaux, ainsi que les constructions causatives et modales.
Dans cette étude, les variables morphosyntaxiques forment le noyau du dispositif descriptif. D’autres dimensions pertinentes, telles que les collocations lexicales, n’ont pas été intégrées comme variables d’entrée dans la modélisation. Le réseau reconstruit correspond à une configuration de proximités établie à partir des propriétés morphosyntaxiques annotées, et ce, dans les limites du dispositif adopté.
L’ensemble des propriétés morphologiques et syntaxiques est synthétisé dans le Tableau 2, qui présente 15 ID tags correspondant à 62 niveaux d’annotation.
ID tags et niveaux pour le verbe sentir

Tableau 2 Long description
Le tableau récapitule les propriétés morphologiques et syntaxiques retenues pour l’annotation du verbe sentir. Il distingue les types d’ID tags, les ID tags et leurs niveaux. L’ensemble comprend 15 ID tags et 62 niveaux, couvrant notamment le temps, l’aspect, la voix, le mode, le nombre, le type de phrase, la polarité, la transitivité, le sujet, le COD, les attributs du sujet ou du COD, les compléments adverbiaux, les verbes causatifs et les verbes modaux.
3.2.2 Propriétés sémantiques
En plus des propriétés morphosyntaxiques, chaque occurrence a reçu une catégorie sémantique correspondant à son sens en contexte. Douze sens ont été distingués à partir d’une synthèse critique des définitions proposées par le Dictionnaire de la langue française (Reference Kannas1995), le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) (2004), Le Nouveau Petit Robert : dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (Reference Robert2010) et Le Robert illustré & Dixel (Reference Robert2011), confrontée aux données du corpus (Tableau 3).
Sens retenus pour le verbe sentir

Tableau 3 Long description
Le tableau énumère les 12 catégories sémantiques utilisées pour annoter les occurrences du verbe sentir. Chaque ligne comporte un numéro, un sens retenu et un exemple représentatif. Les sens couvrent les expériences corporelles internes, le toucher, l’odorat, le goût, l’émanation d’une odeur, la saveur, la conscience, le sentiment, l’appréciation artistique, l’impression donnée ou perçue et les emplois sans précision.
La définition de ces catégories s’est appuyée sur une phase exploratoire destinée à identifier les distinctions pertinentes pour l’annotation de sentir. Le découpage initial a ensuite été ajusté après examen des difficultés de catégorisation rencontrées au cours de l’annotation. Le sens 12, intitulé « ressentir sans précision », a été ajouté pour regrouper les occurrences dans lesquelles le contexte ne permet pas d’attribuer avec certitude une valeur plus spécifique. Il concerne notamment les emplois où sentir renvoie à une capacité générale d’éprouver, sans que la nature de l’expérience soit précisée. Certaines occurrences présentent un recouvrement interprétatif. Le classement retenu repose sur les indices contextuels disponibles et correspond à la valeur dominante dans l’énoncé.
L’annotation sémantique a été réalisée par deux locuteurs natifs du français, qui ont codé indépendamment les 1539 occurrences selon le schéma des douze sens retenus. L’accord inter-juges est élevé (κ = 0,910), ce qui indique une application cohérente du système de catégorisation. Les divergences d’annotation ont été résolues par discussion.
3.3 Analyse statistique
L’analyse statistique repose sur une matrice croisant les niveaux d’ID tags et les douze sens retenus. Après l’annotation, les données ont été rassemblées dans un tableau de fréquences absolues, qui indique, pour chaque niveau, le nombre d’occurrences dans chacun des sens. Le Tableau 4 présente un extrait représentatif de cette matrice de fréquences absolues. Ces fréquences ont ensuite été converties en fréquences relatives (Tableau 5), afin de neutraliser les écarts d’effectifs entre sens et de rendre comparables des profils de taille inégale. Pour chaque sens, les fréquences relatives sont calculées séparément à l’intérieur de chaque ID tag. Les niveaux d’un même ID tag totalisent 1. Le recours aux fréquences relatives correspond à une normalisation proportionnelle et non à une standardisation par z-score, qui rapporterait chaque valeur à une moyenne et à un écart-type. Ce choix répond à la logique de l’analyse : comparer la forme relative de profils construits à partir des mêmes types de variables, sans la confondre avec les différences d’effectifs absolus entre les sens.
Extrait des fréquences absolues des niveaux d’ID tag et des sens du verbe sentir

Tableau 4 Long description
Le tableau donne un extrait de la matrice de fréquences absolues utilisée dans l’analyse statistique. Les lignes correspondent aux ID tags et à leurs niveaux, tandis que les colonnes correspondent aux sens annotés du verbe sentir. Les valeurs indiquent le nombre d’occurrences associées à chaque combinaison de niveau d’ID tag et de sens. L’extrait illustre notamment les niveaux du temps et de l’aspect.
Extrait des fréquences relatives des niveaux d’ID tag et des sens du verbe sentir

Tableau 5 Long description
Le tableau présente un extrait de la matrice de fréquences relatives construite à partir des fréquences absolues. Les lignes correspondent aux ID tags et à leurs niveaux, tandis que les colonnes correspondent aux sens annotés du verbe sentir. Pour chaque sens, les fréquences relatives sont calculées à l’intérieur de chaque ID tag, de sorte que les niveaux d’un même ID tag totalisent 1. L’extrait montre notamment les proportions associées au temps et à l’aspect.
La dissimilarité entre les profils agrégés a été mesurée au moyen de la distance euclidienne (Divjak et Gries, Reference Divjak, Gries, Lewandowska-Tomaszczyk and Dziwirek2009 ; Jansegers et al., Reference Jansegers, Vanderschueren and Enghels2015), appliquée aux fréquences relatives. Chaque niveau d’ID tag constituant une dimension du calcul, les variables comportant davantage de niveaux peuvent contribuer plus fortement à la distance globale entre profils. Ce point sera pris en compte dans les analyses de sensibilité, notamment par une pondération des familles de variables (voir section 4.2). Le regroupement hiérarchique a ensuite été effectué selon la méthode de Ward (ward.D), qui minimise la variance intra-groupe au cours du processus agglomératif (Divjak, Reference Divjak2010).
Dans cette étude, la classification hiérarchique ascendante (CHA) sert d’instrument descriptif pour structurer les proximités entre profils agrégés. Cette méthode procède par regroupements successifs fondés sur les similarités entre profils, sans imposer a priori un nombre fixe de groupes (Everitt et al., Reference Everitt, Landau, Leese and Stahl2011: 73–84). Afin d’évaluer la stabilité des regroupements obtenus, l’analyse a été réalisée dans l’environnement R à l’aide du package pvclust, avec 1000 rééchantillonnages bootstrap multi-échelle.
4. Résultats et discussion
Les résultats sont présentés en fonction des trois questions de recherche formulées dans l’introduction. La section 4.1 examine la différenciation distributionnelle des sens. La section 4.2 porte sur l’identification d’un point de référence distributionnel dans l’espace reconstruit. La section 4.3 décrit l’organisation topologique du réseau polysémique à partir des regroupements obtenus. La section 4.4 approfondit l’interprétation sémantique des configurations dégagées dans la section précédente, en les mettant en relation avec plusieurs mécanismes d’organisation sémantiques.
4.1 Différenciation distributionnelle des sens
Les résultats de la CHA sont représentés sous la forme d’un dendrogramme (Figure 1), qui rend compte de l’organisation du réseau polysémique et des proximités relatives entre les sens (Divjak et Gries, Reference Gries, Stefanowitsch and Gries2006: 37–39). Les nœuds successifs indiquent les relations hiérarchiques entre les regroupements. La robustesse de ces regroupements est évaluée à l’aide de valeurs p obtenues par rééchantillonnage bootstrap. Conformément aux recommandations de Divjak et Fieller (Reference Divjak, Fieller, Glynn and Robinson2014: 424), l’interprétation privilégie les valeurs AU (approximately unbiased), indiquées en rouge dans la Figure 1 et issues du bootstrap multi-échelle. Les valeurs indiquées en vert correspondent aux probabilités bootstrap ordinaires calculées par pvclust ; elles sont mentionnées à titre complémentaire. Des valeurs AU élevées, proches de 100 %, signalent un soutien statistique fort pour certains regroupements locaux. Elles ne transforment pas l’ensemble du réseau en une partition fixe entre catégories discrètes.
Classification hiérarchique des sens du verbe sentir.

Figure 1 Long description
La figure représente les regroupements obtenus par classification hiérarchique ascendante des 12 sens annotés du verbe sentir à partir de leurs profils comportementaux agrégés. L’axe horizontal indique les sens distingués et l’axe vertical le degré de dissimilarité distributionnelle. Les valeurs AU indiquées en rouge et les valeurs indiquées en vert correspondant aux probabilités bootstrap ordinaires signalent le soutien statistique des regroupements. L’interprétation accorde une attention particulière aux valeurs AU.
Dans le dendrogramme, l’axe horizontal présente les différents sens du verbe, tandis que l’axe vertical indique le degré de dissimilarité entre les profils : plus la fusion est basse, plus la proximité comportementale est élevée. Les valeurs AU n’apportent pas un soutien équivalent à tous les regroupements. « Éprouver une expérience corporelle interne » et « ressentir un sentiment », qui fusionnent à un niveau très bas, forment l’un des regroupements les mieux soutenus du dendrogramme (AU = 93 ; Figure 1). Dans une perspective fondée sur l’usage, cette convergence suggère une proximité expérientielle entre ces deux sens, plutôt qu’une identité sémantique stricte. À l’inverse, certains rapprochements plus périphériques reçoivent un soutien plus limité. C’est le cas du regroupement associant « avoir telle saveur », « répandre une odeur » et « donner une impression », dont le nœud commun atteint un AU de 75 (Figure 1). Ce regroupement figure dans le dendrogramme, mais son degré de soutien conduit à l’interpréter comme un indice local de cohésion, non comme un regroupement stabilisé au même titre que les regroupements les mieux soutenus.
À un niveau plus général, les sens de sentir s’organisent selon deux orientations fonctionnelles. D’un côté, certains emplois relèvent d’une prédication de propriété ou d’émanation, comme « avoir telle saveur », « répandre une odeur » ou « donner une impression » : le verbe attribue au sujet une qualité perceptible ou interprétable, sans expérienceur nécessairement explicité. De l’autre, un ensemble plus large d’emplois se rattache à l’expérience du sujet percevant, qu’il s’agisse d’expériences corporelles internes (« éprouver une expérience corporelle interne »), d’états affectifs (« ressentir un sentiment »), de valeurs cognitives (« avoir conscience de ») ou, dans certains cas, d’expériences perceptives plus spécifiées (« percevoir par le toucher », « percevoir une odeur », « percevoir une saveur »). Cette opposition constitue le résultat le plus net à ce stade de l’analyse. Elle s’accompagne de différences dans plusieurs propriétés des emplois concernés, notamment le rôle du sujet, l’organisation de la scène perceptive et la relation entre le référent et l’expérience décrite. Ces dimensions sont examinées plus précisément dans la section 4.3. Les regroupements locaux reçoivent en revanche un soutien plus variable, comme l’indiquent les différences de valeurs AU observées dans le dendrogramme. Ces résultats indiquent que les sens de sentir présentent, dans le corpus, une structuration distributionnelle non aléatoire, marquée par des regroupements récurrents et des proximités différenciées. Ils répondent ainsi positivement à la première question de recherche.
4.2 Point de référence distributionnel et centralité des sens
L’identification d’un sens central ou prototypique occupe une place importante dans les recherches consacrées à la polysémie. Dans une perspective fondée sur l’usage, la fréquence d’emploi fournit un premier indicateur, mais elle ne suffit pas à identifier un centre du réseau et ne se confond ni avec la centralité distributionnelle ni avec la saillance interprétative (Bybee, Reference Bybee2010 ; Divjak et Caldwell-Harris, Reference Divjak, Caldwell-Harris, Dąbrowska and Divjak2015). Dans cette étude, il ne s’agit donc pas d’identifier un prototype au sens cognitif strict, mais de repérer, parmi les sens annotés de sentir, le meilleur candidat à un point de référence distributionnel dans l’espace reconstruit. Comme le montre le Tableau 6, le sens « avoir conscience de » domine en fréquence, avec 749 occurrences, soit 48,7 % du corpus, sans occuper nécessairement une position centrale dans l’espace des profils. Pour identifier ce point de référence, l’analyse retient un critère opératoire fondé sur deux mesures complémentaires : la dispersion interne du profil et la distance moyenne inter-profils. La première correspond à la variance des fréquences relatives observées sur l’ensemble des niveaux d’ID tags pour un sens donné. Elle ne mesure pas la variation interne des occurrences, mais le degré de dispersion du profil agrégé dans l’espace descriptif retenu. La seconde indique la distance moyenne entre ce profil agrégé et les profils des autres sens. Le meilleur candidat est défini comme le sens qui combine un profil relativement peu dispersé et une position globalement proche des autres profils. Il fonctionne ici comme repère dans l’espace des profils, sans que ce statut soit assimilé à un prototype cognitif. Cette démarche s’inscrit dans la logique du BP, qui compare les sens ou les emplois à partir de régularités formelles observables dans l’usage plutôt qu’à partir d’un jugement intuitif sur leur centralité sémantique (Gries, Reference Gries, Stefanowitsch and Gries2006, Reference Gries2010).
Distribution des 12 sens annotés du verbe sentir : fréquences, variance du profil agrégé et distance moyenne inter-profils

Tableau 6 Long description
Le tableau compare les 12 sens annotés du verbe sentir selon quatre indicateurs : fréquence absolue, fréquence relative, variance du profil agrégé et distance moyenne inter-profils. Il montre que « avoir conscience de » est le sens le plus fréquent, tandis que « éprouver une expérience corporelle interne » présente la variance du profil agrégé et la distance moyenne inter-profils les plus faibles dans l’analyse principale.
Les résultats présentés dans le Tableau 6 mettent en évidence une divergence entre fréquence et centralité distributionnelle relative. Selon les deux critères retenus, le sens « éprouver une expérience corporelle interne » constitue le meilleur candidat à ce point de référence, avec la dispersion la plus faible de son profil agrégé (0,1064) et la distance moyenne inter-profils la plus réduite du réseau (1,0318). Il est suivi, pour la distance moyenne inter-profils, par « percevoir une odeur » (1,0498) et « ressentir un sentiment » (1,0651), qui présentent eux aussi des profils proches du noyau identifié. À l’inverse, la fréquence élevée du sens « avoir conscience de » ne s’accompagne pas d’une centralité distributionnelle comparable : sa variance (0,1199) et sa distance moyenne inter-profils (1,1712) le placent en retrait par rapport aux trois sens les mieux classés. Cette identification ne se confond pas avec la hiérarchie des regroupements présentée en section 4.1. La CHA décrit des proximités locales entre sens, tandis que le critère retenu ici vise à repérer un point de référence global dans l’espace multidimensionnel des profils agrégés.
La deuxième question de recherche peut dès lors être précisée : au sein du noyau identifié par l’analyse, « éprouver une expérience corporelle interne » constitue, dans l’analyse principale, le meilleur candidat à un point de référence distributionnel. Cette interprétation concerne les sens suffisamment attestés pour produire des profils agrégés stables. Les sens de très faible fréquence sont conservés dans l’inventaire, mais jouent un rôle limité dans l’identification du point de référence distributionnel. Des analyses de sensibilité complémentaires en précisent la portée (Annexe). Le retrait des sens à très faible effectif et la fusion de certaines valeurs périphériques n’affectent ni la bipartition générale du réseau ni l’identification du meilleur candidat à un point de référence distributionnel (Tableau 8). Le remplacement de la distance euclidienne par une distance cosinus ne modifie pas non plus le premier rang, occupé par « éprouver une expérience corporelle interne » (Tableau 9). Seule la pondération des familles de variables modifie le classement des sens les plus centraux, en plaçant « percevoir une odeur » au premier rang. Cette variation ne remet pas en cause l’existence d’un noyau stable ni la proximité entre les principaux candidats (Tableau 10).
4.3 Topologie du réseau polysémique
Cette section propose une synthèse topologique des relations entre les sens annotés de sentir, en s’appuyant sur les résultats exposés en 4.1 et 4.2. Le point de référence identifié en 4.2, « éprouver une expérience corporelle interne », sert de repère pour décrire l’organisation du réseau. Parmi les sens les plus centraux dans l’analyse principale, il renvoie à une expérience corporelle immédiate et peu différenciée :
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(1) Je me mis à rire d’elle en la voyant sauter par la chambre, et bientôt après de moi-même ; je sortis, je courus chez moi le long du quai, et ce ne fut qu’en sentant que j’avais successivement froid et chaud, que je me rappelai d’avoir eu la fièvre. (Ftxt, KRÜDENER, 1803)
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(2) Enfin, quand on marche, ou que l’on exécute une action quelconque, personne ne sent le mouvement de ses muscles, ni les impressions des causes qui les font agir. (Ftxt, LAMARCK, 1809)
Ces exemples illustrent l’appréhension directe d’un état corporel interne. Dans l’espace reconstruit à partir des profils annotés, ce sens occupe une position centrale et entretient des proximités avec plusieurs sous-domaines du réseau. Cette connectivité justifie la fonction descriptive qui lui est attribuée. Dans l’ensemble du réseau, les emplois de sentir semblent privilégier des états ou des phénomènes saisis dans leur déroulement, par contraste avec des objets stables. L’analyse principale permet de distinguer trois grands ensembles fonctionnels : une zone expérientielle interne, une zone sensorielle modalisée et une périphérie référentielle. Le terme de périphérie renvoie à la position plus éloignée de cet ensemble par rapport au noyau central dans l’espace reconstruit. Ces trois ensembles se distinguent par des combinaisons récurrentes de propriétés dans les profils annotés (voir sections 4.3.1 à 4.3.3). Cette lecture tripartite constitue une synthèse descriptive de haut niveau, les regroupements présentant des degrés de stabilité différents. La Figure 2 en propose une modélisation synthétique. Les résultats les plus solidement étayés portent sur la structuration générale du réseau et sur son noyau central. Les regroupements périphériques relèvent d’une lecture complémentaire de portée plus limitée.
Organisation topologique du réseau polysémique du verbe sentir autour du point de référence distributionnel.

Figure 2 Long description
La figure propose une modélisation synthétique de l’organisation topologique du réseau polysémique du verbe sentir. Elle situe le sens « éprouver une expérience corporelle interne » comme point de référence distributionnel et distingue trois ensembles descriptifs : une zone expérientielle interne, une zone sensorielle modalisée et une périphérie référentielle. Cette représentation synthétise les proximités dégagées par l’analyse sans constituer une partition statistique supplémentaire.
4.3.1 La zone expérientielle interne
Le réseau polysémique de sentir présente une première zone organisée autour de l’intériorité expérientielle du sujet. Dans cette zone, le verbe ne renvoie ni à une sensation corporelle spécifiquement localisée ni à un stimulus sensoriel externe. Les occurrences renvoient à des états internes, tels que des états affectifs, des jugements évaluatifs ou certaines modalités d’appréhension cognitive.
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(3) […] car toutes les fois que je sens cette heureuse douleur, de l’éloignement de ma bonne mère surtout, cela me rappelle de qui j’ai le bonheur d’être fille, et de qui j’ai l’honneur d’être amie. (Ftxt, RÉTIF DE LA BRETONNE, 1708)
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(4) Le prince Castel-Forte fit sentir aussi le charme d’un style toujours pur, toujours harmonieux. « La poésie de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus délicates. » (Ftxt, STAËL, 1807)
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(5) Je crois que quand au point de vue santé quand on sent qu’on va mieux, vaut peut-être encore mieux manger sans sucre que sans sel. (ESLO-FLEU, ESLO1_REPAS_273)
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(6) Il voyait arriver une personne qu’il sentait bonne et aimable. (Frtxt, GONCOURT, 1869)
Ces exemples illustrent plusieurs configurations relevant de cette zone : l’expérience affective (3), l’appréciation esthétique (4), l’intuition cognitive (5) et l’évaluation d’autrui (6). Sur le plan des profils annotés, ces emplois partagent des propriétés communes : sujet humain animé, orientation vers des états internes, évaluations et qualités, structures syntaxiques avec propositions complétives ou compléments associés à ces valeurs. Ces propriétés morphosyntaxiques contribuent à la cohésion de la zone expérientielle interne, malgré l’hétérogénéité des contenus sémantiques qu’elle regroupe. Un cas plus marginal peut cependant être distingué en son sein :
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(7) […] car un être qui ne sent rien peut bien exister pour les autres êtres, s’ils le sentent ; mais il n’existe pas pour lui-même, puisqu’il ne s’en aperçoit pas. (Ftxt, DESTUTT DE TRACY, 1801)
Dans cet emploi, le verbe fonctionne comme un prédicat d’état général, sans complément spécifiant l’expérience en question. Cette absence de spécification le distingue des autres valeurs de la zone expérientielle interne. Les résultats quantitatifs de l’analyse BP indiquent que cet emploi ne se situe pas au coeur de la zone expérientielle interne, bien qu’il participe à un sous-regroupement local fortement soutenu. Il occupe une position interne de second plan, caractérisée par une généralité expérientielle forte et par une spécialisation sémantique limitée.
4.3.2 La zone sensorielle modalisée
Une deuxième zone se dessine dans la configuration reconstruite. Elle regroupe des emplois où l’expérience relève encore du sujet percevant, mais se trouve structurée par une modalité sensorielle plus spécifiée. Par rapport au point de référence distributionnel identifié en 4.2, ces occurrences s’orientent plus nettement vers des propriétés perceptibles du monde extérieur, en particulier dans les domaines du toucher, de l’odorat et du goût.
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(8) Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. Il venait à pas lents, jouant avec l’étui d’un poignard dont parfois j’entrevoyais la lame, grave, et m’éblouissant de son regard de flamme. Soudain il se courba, souple et comme rampant… je sentis sur ma main sa bouche de serpent ! (Ftxt, HUGO, 1838)
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(9) On sent déjà l’odeur de votre omelette. (ESLO-FLEU, ESLO1_ENT_008)
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(10) Il doit donc se faire qu’une sensation souvent éprouvée soit moins vive pour nous : c’est aussi ce qui s’observe. Elle ne produit plus en nous ce sentiment de surprise qui nous excite si vivement les premières fois ; plus elle se renouvelle souvent, moins elle attire notre attention ; et si enfin elle est trop fréquente ou trop prolongée, elle finit par n’être plus aperçue, comme lorsque nous sentons trop longtemps le même goût. (Ftxt, DESTUTT DE TRACY, 1801)
Ces exemples illustrent les modalités sensorielles mobilisées par sentir : perception tactile (8), olfactive (9) et gustative (10). Dans ces emplois, le verbe met en relation un sujet percevant avec un référent sensoriel déterminé. Ils renvoient à des phénomènes en cours de manifestation : une odeur qui se diffuse, un état corporel qui se manifeste ou un contact qui se construit dans l’expérience du sujet. Dans les profils annotés, cette zone se caractérise par la présence d’un sujet animé, d’un COD concret ou d’un stimulus perceptible et, dans certains cas, de compléments circonstanciels spécifiant la scène perceptive. Les groupes nominaux sa bouche de serpent, l’odeur de votre omelette et le même goût renvoient à des éléments perceptifs spécifiés, ce qui rend cette zone plus lisible dans l’analyse. Elle ne forme pas un ensemble homogène, mais une zone où la scène perceptive est plus spécifiée que dans la zone expérientielle interne.
4.3.3 La périphérie référentielle
L’analyse principale permet de distinguer une périphérie référentielle dans laquelle sentir attribue une propriété perceptive au référent du sujet grammatical, tandis que l’expérience d’un sujet humain est moins mise en avant.
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(11) — Voyez ce que c’est blanc.
— Ça sent l’alcool. (ESLO-FLEU, ESLO1_ENTCONT_236)
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(12) Sa faim se comblait ; il chipota un bout de fromage bleu de Stilton dont la douceur s’imprégnait d’amertume, picora une tarte à la rhubarbe, et, pour varier, étancha sa soif avec le porter, cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre. (Ftxt, HUYSMANS, 1884)
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(13) Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort, s’enveloppait d’ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. (Ftxt, FROMENTIN, 1874)
Dans ces emplois, la qualité sensorielle est construite comme une propriété attribuée au référent nominal sujet. Sentir n’y décrit plus un acte perceptif situé ; il fonctionne comme un prédicat de caractérisation. Les profils annotés de ces emplois présentent plusieurs traits récurrents : sujet inanimé ou pronominal, complément d’objet désignant une qualité perceptive et absence d’expérienceur humain exprimé dans la structure syntaxique. Ils dessinent une zone d’emploi où la propriété perceptive caractérise le référent grammatical. Elle n’est plus appréhendée par un sujet percevant, mais intégrée à la caractérisation du référent dont il est question. Cette zone peut être repérée dans l’analyse principale, mais son repérage dépend davantage des choix de paramétrage et du traitement des sens faiblement attestés. Elle présente une sensibilité plus marquée aux variations du dispositif analytique.
Le Tableau 7 récapitule, sous une forme synthétique, les niveaux d’organisation dégagés dans les sections 4.1 à 4.3 : la bipartition générale, le point de référence distributionnel, la zone expérientielle interne, la zone sensorielle modalisée et la périphérie référentielle.
Synthèse de l’organisation du réseau polysémique du verbe sentir

Tableau 7 Long description
Le tableau résume les niveaux d’organisation dégagés dans l’analyse du réseau polysémique de sentir. Il présente cinq ensembles ou niveaux : la bipartition générale, le point de référence distributionnel, la zone expérientielle interne, la zone sensorielle modalisée et la périphérie référentielle. Pour chacun, il indique une caractérisation et sa portée dans l’analyse.
4.4 Mécanismes d’organisation sémantique
La section 4.3 a décrit la topologie relative du réseau polysémique de sentir à partir des regroupements issus de l’analyse distributionnelle. La présente section interprète ces configurations à l’aide de plusieurs cadres interprétatifs : « métaphore », « métonymie », « spécialisation », « subjectivisation » et « schématisation ». Ces notions n’ont pas été intégrées comme variables de l’analyse BP, mais servent à interpréter les proximités et différenciations observées. La métaphore rend compte des prolongements vers l’expérience interne, la métonymie de certaines différenciations sensorielles et la spécialisation sémantique de la périphérie référentielle. La subjectivisation et la schématisation jouent, pour leur part, un rôle transversal dans l’interprétation du réseau. La Figure 3 synthétise cette organisation interprétative.
Lectures sémantiques et paramètres transversaux du réseau polysémique du verbe sentir.

Figure 3 Long description
La figure synthétise l’organisation interprétative du réseau polysémique pour les principales zones. Elle associe les prolongements subjectifs du noyau central à une lecture métaphorique, les différenciations de la zone sensorielle modalisée à une lecture métonymique et la périphérie référentielle à une lecture en termes de spécialisation. La subjectivisation et la schématisation y sont présentées comme des paramètres transversaux.
4.4.1 Métaphore : prolongements subjectifs
Une première lecture interprétative concerne les proximités entre le point de référence distributionnel et plusieurs emplois de la zone expérientielle interne. Ces emplois se distinguent du point de référence corporel par le caractère plus abstrait de leur contenu, tout en conservant une orientation vers l’expérience interne du sujet. Ces convergences peuvent être interprétées en termes de métaphore. Cette lecture s’inscrit dans les approches cognitives qui décrivent l’extension vers des contenus mentaux, affectifs ou évaluatifs à partir de schèmes d’expérience plus directement perceptibles (Lakoff, Reference Lakoff1987 ; Sweetser, Reference Sweetser1990). Elle rapporte les proximités observées entre le point de référence corporel et les emplois plus abstraits à un prolongement expérientiel.
Dans je sens cette heureuse douleur (3), le verbe renvoie à un vécu affectif saisi comme une expérience interne ; dans les constructions complétives avec sentir que (5), il exprime l’appréhension par le sujet d’un état ou d’une situation ; dans il sentait une personne bonne et aimable (6), l’évaluation d’autrui est construite comme une impression sensible. Ces différentes configurations montrent que, dans cette zone, sentir organise l’expérience autour du sujet, qu’il s’agisse d’un état corporel ou affectif, d’une évaluation ou de l’appréhension d’une situation ; la construction complétive ne suffit pas à déterminer le sens de l’emploi, qui doit être établi en contexte (voir aussi l’exemple (1) de la section 4.3). Les emplois esthétiques s’inscrivent dans une dynamique comparable, bien que leur position soit plus éloignée du centre. Dans Le prince Castel-Forte fit sentir aussi le charme d’un style (4), la valeur esthétique est présentée comme une qualité éprouvée plutôt que comme un jugement abstrait. Cet emploi relève de la même orientation expérientielle.
4.4.2 Métonymie : différenciations sensorielles
Une deuxième lecture interprétative porte sur les différenciations internes de la zone sensorielle modalisée. Les emplois concernés restent rattachés au domaine perceptif, mais ils spécifient la scène construite selon une modalité tactile, olfactive ou gustative. On l’observe dans je sentis sur ma main sa bouche de serpent (8), on sent déjà l’odeur de votre omelette (9) et nous sentons trop longtemps le même goût (10). Dans le premier cas, la localisation du contact oriente l’emploi vers le toucher ; dans le deuxième, le complément nominal introduit un contenu olfactif explicite ; dans le troisième, l’association d’un complément concret et d’un complément de durée renforce la lecture gustative.
Une lecture métonymique permet d’éclairer cette configuration. Les emplois considérés relèvent d’un même domaine perceptif dont ils différencient certaines modalités. Cette analyse s’accorde avec une conception cognitive de la métonymie comme accès ou déplacement interne à un même domaine conceptuel ou expérientiel (Langacker, Reference Langacker1993 ; Barcelona, Reference Barcelona2003). Elle met en évidence une proximité entre ces emplois et le point de référence distributionnel, accompagnée d’une différenciation progressive des contenus perceptifs. Dans cette perspective, la zone sensorielle modalisée correspond à un ensemble de différenciations internes au domaine perceptif et maintient des proximités avec les autres emplois perceptifs.
4.4.3 Spécialisation : périphérie référentielle
Une troisième lecture interprétative concerne plusieurs emplois de la périphérie référentielle. Dans ces emplois, sentir ne renvoie plus à une expérience perceptive rapportée à un sujet percevant, mais à une propriété attribuée au référent du sujet grammatical. L’énoncé vise moins à décrire un acte perceptif situé qu’à attribuer au référent une qualité perceptive. Les exemples Ça sent l’alcool (11), cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre (12) et cette grande ville triste […] sent la mort (13) illustrent ce fonctionnement. Dans les deux premiers cas, sentir attribue au référent une propriété perceptive identifiable, olfactive dans le premier, gustative dans le second ; dans le troisième, cette propriété prend une portée plus évaluative. Dans l’ensemble, la qualité perceptive est construite comme une propriété du référent et non comme l’objet explicite d’une expérience rapportée à un sujet.
La spécialisation est envisagée comme une lecture propre à la périphérie référentielle. Elle correspond à une orientation fonctionnelle de sentir vers l’attribution d’une propriété à l’objet perçu. Cette interprétation peut être rapprochée des travaux sur les verbes de perception, selon lesquels certaines configurations syntaxico-sémantiques favorisent des lectures de caractérisation ou d’attribution de propriété (Gisborne, Reference Gisborne2010). Elle permet de décrire plusieurs emplois de la périphérie référentielle, mais ne relève pas des principes d’organisation des zones centrales du réseau.
4.4.4 Subjectivisation et schématisation : paramètres transversaux
En complément des lectures métaphorique, métonymique et de la lecture en termes de spécialisation, la subjectivisation et la schématisation contribuent à l’interprétation de certaines variations à l’échelle du réseau. Ces deux paramètres n’ont pas le même statut que les trois lectures précédentes. Ils complètent l’interprétation sémantique des configurations dégagées par l’analyse distributionnelle. Ils sont mobilisés lorsque ces configurations relèvent moins d’un changement de domaine que d’un déplacement vers le point de vue du sujet ou d’une variation du degré de spécification de la scène perceptive.
La subjectivisation éclaire plusieurs rapprochements au sein de la zone expérientielle interne. Elle intervient lorsque la valeur de sentir se rapporte à l’expérience intérieure du sujet. Le verbe renvoie moins à la saisie d’un stimulus qu’à une manière pour le sujet d’appréhender un état, une relation ou une qualité. C’est le cas dans je sens cette heureuse douleur (3), où sentir renvoie à un vécu affectif intériorisé. Une orientation comparable se retrouve dans la zone sensorielle modalisée, où l’expérience perceptive reste liée au vécu du sujet percevant. Elle peut également éclairer certains emplois de la périphérie référentielle, lorsque la propriété attribuée dépend d’un point de vue évaluatif implicite. Cette lecture se situe dans le prolongement des travaux de Traugott, qui associent la subjectivisation à un déplacement vers la perspective du sujet conceptualisateur ou du locuteur (Traugott, Reference Traugott1989 ; Traugott et Dasher, Reference Traugott and Dasher2002).
La schématisation se manifeste dans des emplois où la scène perceptive perd en précision. C’est le cas dans un être qui ne sent rien peut bien exister pour les autres êtres (7), où sentir ne renvoie plus à une modalité perceptive déterminée, mais à la possibilité générale d’éprouver. Elle concerne aussi certains emplois sensoriels : la scène conserve une orientation modale identifiable, sans être entièrement spécifiée. Dans la périphérie référentielle, elle tient plutôt à la mise au premier plan de la propriété attribuée au référent. Dans ces configurations, la scène perceptive devient plus abstraite et son organisation interne est moins spécifique. Cette lecture s’appuie sur des travaux qui lient la montée en abstraction à une réduction de la spécification interne des structures sémantiques (Langacker, Reference Langacker1987 ; Geeraerts, Reference Geeraerts1997).
Dans l’ensemble, les proximités et différenciations mises au jour par l’analyse distributionnelle peuvent recevoir des interprétations sémantiques distinctes selon les zones du réseau. Dans les prolongements subjectifs du noyau central, une lecture métaphorique éclaire la continuité entre le point de référence corporel et des emplois affectifs, cognitifs ou évaluatifs. Dans la zone sensorielle modalisée, une lecture métonymique permet de décrire certaines proximités comme des différenciations internes au domaine perceptif. Dans la périphérie référentielle, la spécialisation décrit plusieurs emplois où sentir tend à fonctionner comme prédicat de propriété. La subjectivisation et la schématisation précisent, pour leur part, des variations transversales relatives au point d’ancrage du sens et au degré de spécification de la scène perceptive. Ces lectures apportent une réponse interprétative à la troisième question de recherche : les rapprochements dégagés dans l’espace reconstruit ne doivent pas être rapportés à un mécanisme unique, mais peuvent être décrits à partir de plusieurs lignes d’interprétation articulées selon les configurations sémantiques du réseau.
5. Conclusion
Cette étude a modélisé, dans une perspective fondée sur l’usage, les relations entre les sens annotés du verbe sentir à partir de profils comportementaux agrégés.
Les résultats montrent d’abord que ces sens ne se distribuent pas aléatoirement dans l’espace reconstruit, mais qu’ils forment une structure distributionnelle cohérente. Les résultats les plus robustes concernent la bipartition générale du réseau, le maintien d’un noyau central relativement stable et l’identification, dans l’analyse principale, de « éprouver une expérience corporelle interne » comme meilleur candidat à un point de référence distributionnel. Les analyses de sensibilité indiquent que cette robustesse porte sur le maintien d’un noyau central, plutôt que sur l’attribution du premier rang à un sens unique. Dans la plupart des configurations testées, « éprouver une expérience corporelle interne » demeure le meilleur candidat à ce point de référence, même si « percevoir une odeur » occupe le premier rang lorsque la contribution des familles de variables est rééquilibrée.
Sur le plan topologique, l’analyse permet de distinguer, à titre de synthèse descriptive de haut niveau, une zone expérientielle interne, une zone sensorielle modalisée et une périphérie référentielle, dont le degré de stabilisation varie. Les regroupements les plus proches du noyau central, en particulier dans la zone expérientielle interne, sont les mieux étayés. La zone sensorielle modalisée présente également une cohérence d’ensemble, tandis que la périphérie référentielle se caractérise par une sensibilité plus marquée aux choix de paramétrage et au traitement des sens rares. Sur le plan sémantique, les résultats distributionnels sont interprétés à partir de plusieurs lectures de portée inégale : une lecture métaphorique, une lecture métonymique et une lecture en termes de spécialisation pour la périphérie référentielle, auxquelles s’ajoutent la subjectivisation et la schématisation comme paramètres transversaux. Ces lectures relèvent de l’interprétation sémantique et non des résultats produits directement par la procédure statistique.
La contribution principale de cette étude tient à la mise en évidence, à partir d’un corpus annoté et d’un dispositif analytique contrôlé, d’une structuration distributionnelle des sens de sentir. Elle tient aussi à l’identification d’un point de référence distributionnel permettant, à titre de repère analytique, de situer leur organisation dans l’espace reconstruit. Cette contribution réside enfin dans l’articulation entre cette structuration et une interprétation sémantique différenciée, compatible avec le degré d’étayage des principaux regroupements. L’étude conduit ainsi moins à postuler une organisation sémantique uniforme qu’à proposer une lecture différenciée de la polysémie de sentir à partir d’une configuration du réseau reconstruite sur corpus.
Cette étude présente plusieurs limites. Elle repose exclusivement sur une approche fondée sur corpus, ce qui ne permet pas d’appréhender directement la portée cognitive des structures dégagées ; l’articulation avec des approches expérimentales (Gilquin et Gries, Reference Gilquin and Gries2009: 9) constituerait à cet égard un prolongement important. Elle implique par ailleurs un travail d’annotation manuelle coûteux, qui laisse subsister une part de subjectivité. Dans un contexte marqué par l’essor rapide de l’intelligence artificielle générative, certains usages de ces outils pourraient, sous réserve d’une validation méthodologique rigoureuse, contribuer à l’annotation initiale des données. Le dispositif retenu privilégie en outre des variables morphosyntaxiques ; des propriétés lexicales plus fines, notamment collocationnelles, n’ont pas été intégrées comme variables d’entrée dans la modélisation. L’extension du dispositif à ces dimensions permettrait de préciser la structuration du réseau.
Déclaration d’intérêts concurrents
L’auteur déclare ne pas avoir de conflits d’intérêts.
Annexe : Analyses de sensibilité et de robustesse
La présente annexe rassemble les contrôles complémentaires destinés à apprécier la stabilité de l’identification du meilleur candidat à un point de référence distributionnel. Elle examine le traitement des sens rares et périphériques, le choix de la métrique de distance et le paramétrage des variables morphosyntaxiques. Ces contrôles permettent de préciser la portée de ce résultat, tout en indiquant les effets de ces variations sur la configuration générale du réseau.
Stabilité des configurations testées

Tableau 8 Long description
Le tableau présente les résultats des analyses de sensibilité portant sur la stabilité des configurations testées. Il compare l’analyse principale, le retrait des sens de fréquence inférieure à cinq et la fusion de valeurs périphériques. Pour chaque configuration, il indique l’état de la bipartition, de la lecture tripartite, de la périphérie référentielle et le meilleur candidat à un point de référence distributionnel.
Effet du choix de métrique

Tableau 9 Long description
Le tableau compare l’effet du choix de métrique sur l’identification du premier rang. Il présente les résultats obtenus avec la distance euclidienne et avec la distance cosinus pour l’analyse principale, le retrait des sens de fréquence inférieure à cinq et la fusion de valeurs périphériques. Dans les trois configurations, le premier rang reste occupé par « éprouver une expérience corporelle interne ».
Effet du paramétrage des variables sur le premier rang

Tableau 10 Long description
Le tableau présente l’effet de trois configurations de paramétrage sur le sens classé au premier rang. Dans l’analyse principale, le premier rang revient à « éprouver une expérience corporelle interne ». Avec la pondération par familles de variables, il revient à « percevoir une odeur ». Avec la restriction aux variables centrales, il revient de nouveau à « éprouver une expérience corporelle interne ».












