Alors que les sociétés contemporaines placent le travail au cœur de leurs intérêts, comme un élément déterminant de l’identité sociale et comme une clé de l’organisation économique et des rapports sociaux, les sociétés anciennes ont longtemps été vues comme éloignées de ces préoccupations Footnote 1. Pourtant, le renouvellement des questionnements et l’apport d’importantes découvertes documentaires ont permis de montrer qu’il n’en était rien et qu’il y avait intérêt à penser à nouveau l’histoire du travail dans l’Antiquité romaine. À lire et comparer Storia del lavoro in Italia. L’età romana. Liberi, semiliberi e schiavi in una società premoderna dirigé par Arnaldo Marcone, Roman Artisans and the Urban Economy de Cameron Hawkins et Work, Labour, and Professions in the Roman World dirigé par Christian Laes et Koenraad Verboven, trois ouvrages parus en 2016, on mesure l’ampleur des évolutions mais aussi les forces d’inertie et de résistance dans ce domaine. Par leur méthode et leur contenu, ces livres se distinguent fortement.
Storia del lavoro in Italia est le fruit d’une commande ; premier volume d’une histoire générale du travail en Italie, dont le deuxième sur la période médiévale vient de paraître, il adopte la facture classique d’une synthèse sur le sujet, des origines de Rome au iiie siècle de notre ère. Ses quelque huit cents pages, divisées en quatre parties, ont été confiées en quasi-totalité à des universitaires italiens. On doit la revue de la littérature et des sources à Marcone et Alessandro Cristofori. Les chapitres thématiques de la première partie discutent du concept de travail, des statuts juridiques des travailleurs ainsi que de leur identité professionnelle et sociale, de la rétribution du travail et des organisations professionnelles. Quant aux dix-sept chapitres des trois dernières parties, ils décrivent différentes activités à Rome et retracent leur évolution. Écrits en anglais, les deux autres livres (un collectif regroupant treize contributions et une monographie) développent une approche tout à fait différente du premier ouvrage : ils raisonnent à partir de questions et de modèles venus de l’économie, de la sociologie ou de l’anthropologie, appliquant ainsi les recommandations faites par Moses Finley dans The Ancient Economy, paru à Londres en 1973. Work, Labour, and Professions in the Roman World opère en outre une heureuse rencontre entre l’histoire et l’archéologie et intègre l’apport fondamental des fouilles d’ateliers ou de chantiers et des recherches sur les productions antiques pour comprendre l’organisation du travail, notamment les gestes et les techniques des travailleurs Footnote 2.
Grâce à une réinterprétation des sources connues et aux nouveaux documents mis au jour (artéfacts, plans d’atelier ou papyrus documentaires), on constate l’ampleur des évolutions de la recherche historique récente. On niait que l’Antiquité ait pu connaître le concept même de travail ; non seulement cette idée est maintenant fortement remise en cause, mais la relecture des philosophes grecs et latins, de la jurisprudence romaine ou des livres de comptes sur papyrus et tablette a aussi montré combien le travail était l’objet des réflexions de divers cercles intellectuels comme des préoccupations des administrations publiques ou des propriétaires privés soucieux de le comptabiliser. L’une des directions actuelles de la recherche a donc été de repenser la mobilisation du travail par l’employeur, à travers la question ancienne – mais renouvelée – des statuts de la main-d’œuvre et du marché de l’emploi. Concernant les spécialisations professionnelles et le nombre des métiers romains, les enquêtes sur le matériel épigraphique et papyrologique ont pris diverses orientations : les identités professionnelles, dont les marqueurs étaient multiples et dressaient une frontière entre le travail qualifié et non qualifié au sein même des métiers ; l’interprétation économique de la spécialisation des métiers et de la division du travail ; le degré de professionnalisation des métiers anciens. Une dernière voie de recherche, très influencée par l’anthropologie, s’est nourrie des réflexions des archéologues des métiers et des techniques sur la chaîne opératoire et les processus de travail. D’une part, la fouille des ateliers et des chantiers contribue beaucoup à la compréhension des unités de travail, tout comme elle aide à l’évaluation des volumes de production, voire des temps de travail ; d’autre part, l’analyse des artéfacts permet d’estimer le niveau de standardisation des productions anciennes, en apportant indirectement des indices sur l’organisation du travail.
Le travail en question dans l’Antiquité romaine
« Étudier l’histoire du travail implique d’étudier les différentes façons de conceptualiser l’effort comme ‘travail’ », rappellent Laes et Verboven Footnote 3. Historiciser le concept de travail est en effet une nécessité, mais peut-on aller jusqu’à en nier l’existence dans les sociétés anciennes ou préindustrielles ? On l’a longtemps cru, notamment à la suite des travaux influents de Jean-Pierre Vernant pour qui l’absence d’un terme abstrait grec ou latin pour désigner le travail signifiait l’absence d’une pensée du travail Footnote 4. Plusieurs auteurs de Storia del lavoro in Italia, comme Mauro De Nardis, reprennent d’ailleurs pour la même raison l’idée d’une absence de « concept unitaire de travail » dans l’Antiquité Footnote 5.
Yan Thomas a pourtant démontré de façon décisive il y a plus de quinze ans que, dans leurs réflexions sur le contrat de louage, les juristes romains avaient bien créé et isolé le concept du travail abstrait et marchandisé, qu’ils exprimaient par le pluriel latin operae, équivalent des erga grecs. Sans être à l’origine des termes abstraits, operae et erga en étaient venus à désigner une unité de compte, la journée de travail, et à représenter ainsi ce travail « divisible, fongible, cessible Footnote 6 » , objet d’échanges marchands, au cœur de la comptabilité des détenteurs de capitaux Footnote 7. Il convient donc, comme y appellent aussi Laes et Verboven, de dépasser ce vieux débat sémantique et de poser d’autres questions aux sources anciennes, les premières étant de savoir qui travaille à Rome et à partir de quel moment le travail devient métier Footnote 8.
Travailleurs et gens de métier
Le métier (ars/technè) faisait partie des éléments de la déclaration d’identité que l’administration romaine exigeait des citoyens de son Empire. Dans les recensements provenant d’Égypte, des individus déclarent leur métier, d’autres, non-spécialistes, n’en indiquent aucun, d’autres encore sont dits atechnoi, littéralement sans métier répertorié. Ces atechnoi sont les possédants : non-professionnels aux yeux des Anciens, ce sont des propriétaires et des gestionnaires de terres exploitées par des vignerons, bouviers, moissonneurs, tenanciers, intendants, etc. Footnote 9. Parmi les nombreux métiers romains, certains ont principalement retenu l’attention des auteurs. Work, Labour, and Professions in the Roman World et Roman Artisans and the Urban Economy concentrent leur analyse sur les métiers manuels – ceux de l’agriculture et, surtout, de l’artisanat Footnote 10 – , commerciaux et sur les tâches d’encadrement. À l’inverse, Storia del lavoro in Italia privilégie un éventail bien plus large, mettant côte à côte les activités productives et financières, les professions du spectacle et les métiers intellectuels, sans oublier d’appliquer au travail les questions de genre ou d’âge, dans des synthèses sur le travail des femmes en Italie romaine et celui des enfants dans l’Empire Footnote 11.
Cette très grande variété des professions répertoriées dans le volume italien rappelle un fait : il y avait dans l’Empire romain une forte division des métiers, comparable à celle des pays de l’Europe moderne. Plus de cinq cents noms de métier sont connus par l’épigraphie et les papyrus. Une fois les doublons éliminés (deux termes désignant une même activité), on s’accorde pour dire qu’existaient dans l’Empire plus de quatre cents professions différentes dans les seuls secteurs productifs, commerciaux et de transport, sans compter les métiers intellectuels et ceux liés aux loisirs Footnote 12. Même si cette diversité n’était pas toujours synonyme de division verticale du travail, les recherches les plus récentes soulignent que celle-ci a pu exister dans certains grands ateliers urbains ou dans les industries extractives Footnote 13. La forte spécialisation des métiers et la relative division du travail sous l’Empire sont à mettre en lien avec l’économie urbaine et ses marchés, qui conduisaient à une économie de niche et à une certaine concentration des productions Footnote 14.
De façon plus étonnante, Storia del lavoro in Italia consacre aussi de longs chapitres et d’abondantes références à des fonctions qui, selon les Anciens, ne participaient ni du travail ni du monde des métiers. Alors que Work, Labour, and Professions in the Roman World et Roman Artisans and the Urban Economy montrent qu’il y a tant à dire sur les artes de l’artisanat, le volume dirigé par Marcone n’y consacre qu’un chapitre en propre, à travers la synthèse – réussie – de David Nonnis. L’ouvrage compte également comme des « activités professionnelles » les « activités de gouvernement : sénateurs, chevaliers et décurions », décrites par Davide Faoro, les fonctions des prêtres et de leurs appariteurs, étudiées par Patrizia Arena, et l’« homme politique en action », analysé par Luca Fezzi. Ce dernier a beau concéder que le terme « travail » ne semble pas adéquat, il évoque malgré tout le « métier » de l’homme politique romain, formé sous la République à l’art oratoire et aux compétences juridiques, et davantage « professionnalisé » sous l’Empire Footnote 15. L’époque voit certaines activités se constituer en métiers encadrés par des contrats et des rémunérations spécifiques, identifiés par un nom et un savoir-faire de mieux en mieux défini par les membres des professions eux-mêmes : c’est le cas des métiers techniques et intellectuels, ceux d’architecte, d’arpenteur, de juriste, de médecin ou d’orateur Footnote 16. Ce mouvement de professionnalisation a-t-il gagné pour autant les deux ordres sénatorial et équestre ? On en discute encore, surtout pour les membres du second, dont la carrière est hiérarchisée et qui sont rémunérés par l’État Footnote 17. Il n’en demeure pas moins que les membres des ordres supérieurs ont toujours échappé, par leur dignitas, au monde des métiers Footnote 18. De façon similaire, même « professionnalisé », jamais un soldat ou un membre de la militia administrative (au Bas-Empire) ne fut considéré comme appartenant à une ars Footnote 19. La langue latine reste ici un guide précieux : l’honor ou la militia ne sont pas l’ars et les rémunérations ou compensations financières ont toutes des noms différents selon les fonctions.
Dans les dix-sept derniers chapitres de Storia del lavoro in Italia, le travail n’est donc pas toujours au cœur du propos. Certaines contributions, réfléchies et documentées, sont bien centrées sur le sujet – outre celle de Nonnis, celles de Jesper Carlsen sur les travailleurs de l’agriculture ou de Fabio Guidetti sur l’artiste et l’architecte sont importantes et celle de Gianluca Soricelli sur les métiers financiers est une synthèse à jour – mais d’autres s’en éloignent. Même les chapitres qui traitent de véritables artes se concentrent davantage sur le secteur productif que sur le travail de l’homme de métier. Ainsi, quoiqu’intéressante, la contribution de Giovanna Merola est plus un tableau du commerce sous la République et l’Empire qu’une analyse du travail des negotiatores. Les marchés et les lieux de commerce ainsi que la sociologie diversifiée des commerçants sont fort à propos, mais il est trop peu question des métiers des ports, des contrats maritimes ou de la manière dont se déroulaient les ventes aux enchères. Rendre compte du travail des professionnels des métiers n’est pas toujours une entreprise aisée, du fait des lacunes et des biais documentaires.
Les sources de l’histoire du travail à Rome et leur utilisation : modèles, récits et micro-histoire
Pour comprendre comment écrire l’histoire du travail, il faut d’abord rappeler les silences et les biais des textes littéraires anciens, l’importance de l’archéologie ou encore la forme des inscriptions et des papyrus, et ce que ces sources disent – ou taisent – du travail. Cristofori s’y emploie bien dans le deuxième chapitre de Storia del lavoro in Italia. Il s’agit ensuite d’aller plus loin en réfléchissant aux choix méthodologiques qui ont guidé la lecture moderne des sources et aux différentes formes de récit historique auxquelles ces orientations conduisent. Storia del lavoro in Italia privilégie les sources classiques, littéraires, juridiques et épigraphiques pour raconter l’évolution des métiers, avec le risque de se concentrer davantage sur le secteur productif que sur l’organisation du travail. Les deux volumes en anglais, qui partent des modèles des sciences sociales, aboutissent d’une autre façon au récit historique : certains chapitres font de la micro-histoire par l’exploitation fine et détaillée des données archéologiques, papyrologiques ou épigraphiques ; d’autres, qui convoquent les sources les plus diverses, rejoignent le « grand récit » de Finley, surchargé de sens et de comparaisons entre les sociétés Footnote 20.
S’inscrivant dans la lignée de Finley, Arjan Zuiderhoek et Hawkins estiment que les sources ne doivent être évaluées qu’à l’aune d’un modèle économique Footnote 21. Sans avoir véritablement de corpus défini, il s’agit de puiser dans la masse documentaire pour trouver les documents signifiants. Ainsi, partant du constat des fortes fluctuations des prix du blé, clairement avérées dans l’Antiquité Footnote 22, Hawkins en déduit que « la demande [des consommateurs] était tout sauf régulière », ce qui entraînait une « production essentiellement sur mesure ». Pour le prouver, l’historien choisit l’exemple des statues de piété et du bois de lit de haute qualité, qui sont les produits d’un artisanat raffiné. S’il maîtrise incontestablement la documentation, et s’il sait qu’il existait aussi dans l’Empire romain des productions de masse, dont la standardisation était réelle, notamment dans les secteurs de première nécessité, alimentaire, textile ou céramique, Hawkins minore l’importance de ces productions, jugées « atypiques », au profit des premières estimées plus représentatives. La division du travail dans les boulangeries et les fouleries de l’Italie romaine serait ainsi inhabituelle, tandis que le modèle du fabricant de lit (faber lecticarius) serait la norme Footnote 23. De même, il minimise la révolution du mortier dans l’industrie de la construction italienne au iie siècle av. J.-C., qui entraîna le recours à une importante main-d’œuvre non qualifiée, pour souligner la permanence du recours à l’artisanat qualifié Footnote 24. Pourtant, l’archéologie est désormais catégorique : la production de masse, standardisée, était si répandue dans le monde romain qu’elle ne peut plus être considérée comme atypique ; elle est, au contraire, un trait distinctif de l’Empire romain Footnote 25. En effet, certains produits de haute qualité n’échappaient pas à la standardisation et à une production continue : le cas des sarcophages fabriqués à la chaîne entre le iie et le vie siècle le montre Footnote 26. Pour tous ces produits standard, ce n’était quasiment jamais le commanditaire qui en était à l’origine. Pour le dire en termes marxistes, la valeur à Rome n’était pas seulement la valeur d’usage. En outre, l’organisation du travail variait tellement d’un secteur productif à l’autre qu’il est difficile d’estimer qu’un mode d’organisation était plus atypique qu’un autre, même si l’on convient que les ateliers comprenant plus d’une centaine de postes de travail – comme la foulerie de Casal Bertone mise au jour en 2008 dans la banlieue de Rome – n’existaient que dans les très grandes villes Footnote 27. En somme, pour estimer la place des productions sur mesure par rapport aux productions standard, il faut avant tout s’appuyer sur un corpus de sources clairement défini.
Toutefois, choisir un corpus ne suffit pas ; il est également nécessaire d’en évaluer la spécificité. S’appuyant essentiellement sur les inscriptions d’Asie Mineure, Zuiderhoek n’y retrouve pas la main-d’œuvre libre permanente attestée dans les livres de comptes égyptiens. Cela signifie-t-il qu’elle n’existait pas ? Difficile à dire car la nature des sources rend cette confrontation épineuse. L’épigraphie micrasiatique était en effet surtout commanditée par des classes moyennes : artisans autonomes et leurs maisons, personnel d’encadrement, professions libérales. Les salariés n’y avaient quasiment pas de place. De même, la société représentée dans les inscriptions de la ville de Rome, source très utilisée dans Roman Artisans and the Urban Economy, était-elle comparable aux sociétés provinciales de l’Empire ? Hawkins n’en doute pas. Selon lui, dans son « environnement institutionnel et organisationnel », l’Italie romaine était comparable à l’Égypte ou à l’Asie Mineure Footnote 28. Pourtant, la mégapole romaine avait une population très particulière, qui comptait, semble-t-il, une forte proportion d’esclaves, d’affranchis et de migrants. Ainsi, pour Jean Andreau qui récapitule prudemment un siècle de calculs sur de maigres données, les esclaves auraient représenté 30 à 40 % de la population romaine au début de l’ère chrétienne, quand ils ne sont évalués qu’à 10% de la population dans les recensements égyptiens du Haut-Empire Footnote 29. Le troisième chapitre de Roman Artisans and the Urban Economy se fonde néanmoins sur les inscriptions romaines pour avancer la thèse générale selon laquelle l’emploi des esclaves et des affranchis comptait pour beaucoup dans les stratégies économiques des artisans romains, alors que les papyrus le montrent peu.
À l’inverse, un regard trop positiviste sur les sources pose d’autres problèmes ; la lecture de l’iconographie le rappelle. La « valeur d’évocation » et d’illustration des scènes de métiers des reliefs funéraires ou des fresques murales est certes incontestable : souvent réalistes, ces représentations permettent de saisir les gestes et la position du travailleur dans l’atelier, ainsi que l’organisation du travail en son sein Footnote 30. Mais ces scènes peuvent être équivoques, comme le prouve le nouveau commentaire proposé par Nicolas Monteix de la fameuse frise des « amours travailleurs » de la maison des Vettii à Pompéi. Souvent reproduite pour témoigner de l’activité de différentes branches artisanales – textile, orfèvrerie, transformation alimentaire, etc. –, cette frise est en réalité très imprécise, voire fantaisiste. Monteix en a conclu, à juste titre, que la fonction documentaire d’une représentation dépendait du but recherché par son commanditaire : montrer des détails réalistes et fonctionnels pour identifier le métier (sur une enseigne de magasin ou un relief funéraire) ou insérer ces scènes dans des fictions destinées à plaire à l’élite cultivée Footnote 31.
Les scènes figurées ou littéraires demeurent donc importantes pour écrire l’histoire du travail, mais elles doivent toujours être relues à nouveaux frais. On ne cessait, il y a trente ans, de souligner le mépris des Anciens à l’égard du travail manuel ; Nicolas Tran, Catharina Lis et Hugo Soly rappellent les acquis de leurs recherches récentes, qui mettent désormais l’accent sur la « polyphonie » des discours antiques sur le travail – une piste déjà explorée par les travaux de Francesco Maria De Robertis Footnote 32 – et sur la nouvelle morale du travail apparue dans certains cercles philosophiques influents. Pour un stoïcien ou un cynique de l’Empire romain, travailler, même de ses mains, n’était plus perçu comme une malédiction ; c’était au contraire un moyen de parvenir au Bien, ce que certains membres des classes moyennes urbaines traduisirent à leur manière sur leurs épitaphes Footnote 33. D’humble et silencieux, l’artisan romain est ainsi devenu, dans les livres récents, un fier professionnel valorisé pour son expertise technique et ses rôles d’encadrement et de formation plutôt que pour son travail manuel peu qualifié, dont il aurait été plus ou moins distant Footnote 34.
L’écriture de cette histoire ne peut plus se passer des recherches des archéologues. Par l’analyse des artéfacts, les découvertes archéologiques permettent non seulement de repérer les degrés de standardisation et les imitations régionales des productions en vogue ou, au contraire, les savoir-faire locaux, mais elles font aussi percevoir autrement le travail, à hauteur d’homme. Longtemps négligés, les ateliers et les chantiers sont désormais prospectés ou fouillés avec une extrême attention et l’interprétation des résultats apporte des réponses à des questions que l’analyse des autres sources avait laissées en suspens. Ainsi, on tente désormais de quantifier les temps et la productivité du travail sur les chantiers de construction à Rome et dans l’Empire par la comparaison avec d’autres chantiers mieux connus aux époques moderne et contemporaine, ainsi que par la reconstitution des tranches de travail journalières, grâce à la lecture des journaux parcellaires des constructeurs romains, retrouvés peints ou gravés sur les murs Footnote 35.
Les gestes et l’environnement du travailleur sont un autre sujet d’intérêt, les archéologues cherchant à restituer l’organisation des groupes de travail au sein de la chaîne opératoire. La comparaison des ateliers s’inscrit dans une micro-histoire revendiquée qui finit par faire sens quand on parvient à dresser des typologies des situations de travail, à partir de cas concrets Footnote 36. Comparant ainsi la configuration des postes de travail dans les ateliers de sigillée gauloise et italienne, Elizabeth Murphy détaille finement les diverses possibilités d’organisation de la main-d’œuvre : les petits ateliers regroupés ou les longues chaînes de postes de travail identiques ont permis d’aboutir à une même production standardisée, reposant sur une relative division du travail pour les tâches annexes. Quant à l’évolution de ces structures dans le temps, elle témoigne, sans doute, de la recherche d’une plus grande efficacité dans l’organisation du travail. Cet article donne donc à réfléchir aux pratiques professionnelles, malgré une erreur factuelle de toponymie Footnote 37. Miko Flohr, pour sa part, dresse une série de typologies des environnements de travail selon la configuration des ateliers mis au jour en Italie, du grand hall productif à la taberna, boutique s’ouvrant sur la rue : typologies des communications de travail, des relations entre le lieu d’exercice du métier et le lieu de vie, des rapports au produit fini et au client. En somme, autant de critères pour se constituer – ou non – une identité professionnelle Footnote 38.
Ces preuves matérielles d’une hiérarchie des travailleurs antiques, de leurs environnements et de leurs identités confirment ce que les inscriptions et les textes disaient à leur manière : une véritable frontière séparait le travail de l’artisan qualifié de celui non spécialisé du mercenaire ou de l’esclave anonyme. Pour le premier : un métier répertorié, un travail visible de la rue où se tenait la boutique et représenté sur la tombe, l’appartenance à une association professionnelle conférant en ville une dignité et une identité marquée Footnote 39. Pour le second : un travail invisible, interchangeable, sans identité professionnelle, l’anonymat et une apparition toujours furtive dans la littérature ancienne. Or c’est au premier, l’artisan qualifié, que s’attache beaucoup l’histoire du travail, laissant souvent le second dans l’ombre.
Analyser la mobilisation du travail dans l’économie romaine
Hawkins comme Zuiderhoek inscrivent explicitement leurs réflexions dans les théories de la new institutional economics (nie), qui prédominent désormais en histoire de l’économie romaine Footnote 40. Le premier entend analyser les stratégies des artisans de l’Italie romaine, qu’il décrit comme des entrepreneurs autonomes à la tête d’une « firme », visant, par la réduction des « coûts de transaction », la « performance » et l’« efficience » dans un monde qu’il estime par ailleurs incertain, fluctuant, marqué par la « saisonnalité de la consommation », en somme un monde préindustriel aux marchés mal intégrés, qui ressemble à celui décrit par Karl Polanyi et ses disciples. Dans ce cadre théorique, le travail n’est abordé que sous l’angle restreint du « capital humain » à mobiliser par l’entrepreneur « qui pre[nd] des décisions concernant l’organisation de la gestion du travail » Footnote 41. Fondamentalement antimarxiste, cette théorie fait de l’acteur individuel le moteur de l’histoire, et de son action une contribution à la performance économique. Elle propose certes une conception bien plus complexe des choix rationnels que ne le font les économistes néoclassiques, en insistant sur l’importance de l’accès fluctuant à l’information dans la détermination d’un choix économique, mais « elle reste guidée par des considérations sur l’efficience et la poursuite de l’intérêt personnel par des individus rationnels Footnote 42 ». Que peut faire l’employeur dans un environnement par nature incertain ? C’est la question centrale des tenants de la nie pour qui la réponse se trouve dans les institutions « qui façonn[ent] le comportement économique des acteurs individuels Footnote 43 ».
Plusieurs objections peuvent être opposées à cette approche. D’une part, on peut se demander si, pour évoquer les ateliers artisanaux romains, il est toujours judicieux de parler de « firmes », un terme qui suppose une entreprise de taille assez importante pour « se substituer aux mécanismes du marché » par l’internalisation des coûts de transaction. Les unités de production romaines étaient en effet en majorité de petite et moyenne taille et ne pouvaient donc si aisément internaliser leurs coûts. En dehors des grands ateliers, des mines et des chantiers, détenus par l’empereur, quelques aristocrates ou de riches citadins, des firmes sont surtout attestées dans le milieu du négoce des denrées et moins dans le secteur productif Footnote 44. Le concept reste donc à manier avec prudence. D’autre part, il convient de rappeler, avec Jinyu Liu, les critiques formulées par Sheilagh Ogilvie sur l’appréhension de la réalité historique par la nie Footnote 45. Une situation sociale donnée est-elle nécessairement le résultat de choix opérés pour viser l’efficience ? Zuiderhoek le pense, lui pour qui la diversité des statuts de la main-d’œuvre en Asie Mineure est « une réponse au manque d’intégration du marché du travail Footnote 46 ». À la suite d’Ogilvie, la prudence est de mise : on a en effet peu de moyens de savoir comment se sont formés les statuts de la main-d’œuvre connus par l’épigraphie d’Asie Mineure, source par ailleurs partielle, et s’ils ont été véritablement choisis par les employeurs dans un but d’efficience.
Les réserves émises n’ont pas pour but de disqualifier toute réflexion venue de la nie : les recherches très récentes sur les nouvelles conditions offertes par les institutions impériales au marché du crédit et aux échanges prouvent l’utilité heuristique des théories néo-institutionnalistes Footnote 47. Les coûts de l’établissement d’un contrat comme la manière dont la justice romaine intervenait en cas de conflit du travail influaient assurément sur les relations entre les employeurs et les employés, le plus souvent au bénéfice des premiers. Ceux-ci avaient en effet bien plus de pouvoir que leurs subordonnés dans l’exécution des termes du contrat Footnote 48 ; de surcroît, ils avaient l’avantage d’appartenir à des associations professionnelles qui leur permettaient de contrôler le marché et d’exclure de potentiels concurrents Footnote 49. Toutefois, la réalité était-elle seulement façonnée par la volonté de l’entrepreneur ? Dans ces rapports sociaux d’« allégeance », la grève n’était certes pas un moyen de pression, mais il y en avait d’autres : la fuite ou des formes de résistance, comme la négligence ou le vol sur le lieu de travail. En somme, le conflit existait, mais à des échelles plus individuelles et micro-locales que collectives. Dans leurs choix économiques, les employeurs devaient donc aussi tenir compte de ces résistances potentielles pour maintenir un équilibre social dont l’efficience n’était pas la visée première Footnote 50. Utiliser des formes de travail dépendant pouvait constituer une réponse, mais seulement dans certains cas qu’il faut maintenant envisager. En somme, si la mise en place de l’Empire romain a pu jouer un rôle très important dans la vie économique, cela ne signifie pas pour autant que toute la réalité socio-économique résultait d’une réponse institutionnelle – visant implicitement l’efficience – à des problèmes donnés.
Travail contraint, travail rémunéré et marché du travail : les débats actuels
Tout travail mérite-t-il salaire ? Verboven et Laes rappellent à juste titre qu’à Rome de nombreuses activités non rémunérées étaient bien du travail Footnote 51. Outre le travail domestique et servile et les services rendus par les affranchis à leurs patrons, il existait d’autres formes de travail contraint : les corvées publiques, très réglementées par les cités et assez peu nombreuses sur l’année, et le travail forcé des condamnés aux mines, aux carrières et aux constructions publiques Footnote 52. Celui-ci n’a toutefois d’importance statistique que dans certains secteurs productifs, où d’ailleurs le travail libre restait répandu Footnote 53.
La main-d’œuvre, ses statuts et ses modes d’embauche sont toujours l’objet d’enquêtes et de débats ; c’est même le point où les désaccords sont les plus manifestes. Les avis divergent notamment sur l’importance à accorder aux statuts juridiques de la main-d’œuvre. Pour Hawkins et Zuiderhoek, ceux-ci ont de fortes incidences économiques, les travailleurs dépendants (esclaves, affranchis, travailleurs endettés) offrant aux employeurs du travail contraint aisément mobilisable car garanti par la loi. Ainsi, en droit romain, les operae dues après l’affranchissement (c’est-à-dire le travail sous forme de services – officiales – ou de production – fabriles) assuraient au patron d’avoir du travail pour plusieurs années et de diminuer ainsi des coûts de transaction élevés liés, selon ces auteurs, à l’étroitesse du marché de la main-d’œuvre qualifiée. Esclaves et affranchis auraient donc été rationnellement choisis comme force de travail permanente, avec l’appoint d’une main-d’œuvre libre temporaire au moment des pics de production Footnote 54. Ces développements sont l’un des points forts du livre de Hawkins, toute la question étant d’estimer le poids réel du travail servile et affranchi dans le reste de l’Empire.
Il ne fait pas de doute que, pour certaines catégories de main-d’œuvre comme les enfants et les femmes, le statut juridique avait une incidence sur l’emploi. S’il arrivait souvent que les libres pauvres fassent travailler leur femme et leurs enfants, le statut servile l’imposait : pour les juristes romains, un esclave était réputé productif à cinq ans et, dans les contrats d’apprentissage égyptiens, les jeunes filles qui apprenaient un métier étaient quasi exclusivement des esclaves Footnote 55. Faut-il pour autant accorder à l’esclavage et à l’affranchissement une importance primordiale dans l’emploi artisanal ? Le nombre des esclaves était très variable dans les sociétés provinciales. En outre, les calculs de Hawkins comparant les coûts d’emploi d’un libre, d’un esclave et d’un affranchi se fondent sur de si rares données – toutes italiennes – qu’ils ne sont pas assez fiables. L’auteur reconnaît également qu’il était extrêmement difficile pour les employeurs de l’Antiquité de procéder à ce genre de calcul. Si la rationalité de l’acquisition d’un esclave et de l’utilisation de ses operae d’affranchi pouvait encore se comprendre en Italie, où l’esclavage était répandu, elle reste à prouver pour le reste de l’Empire Footnote 56. On peut au contraire se demander si, dans un contexte plausible de forte marchandisation du travail, les statuts juridiques des travailleurs ne finissaient pas par perdre de leur importance, les esclaves pouvant aussi être loués par leurs maîtres.
Un autre point de désaccord tient à la place à accorder au marché du travail. Dans Storia del lavoro in Italia, où l’on s’intéresse assez peu aux questions économiques, le problème du marché du travail n’est abordé qu’en passant et reste cantonné à une place marginale. Fezzi estime que « le manque d’un véritable ‘marché du travail’ » est avéré, sans discuter la bibliographie récente sur le sujet. Quant à Marcone, qui décrit une Italie romaine essentiellement agraire et reposant sur la location des terres ou le travail servile, il pense que les libres ne louaient leur travail que de façon journalière, ce qui cantonne le travail salarié à ne jouer qu’un rôle de complément Footnote 57. Pour Hawkins et Zuiderhoek également, il s’agissait d’un marché restreint et imparfait, surtout occupé par une main-d’œuvre non qualifiée qui se louait de façon temporaire à l’entrepreneur. C’est aussi ce que Laes et Verboven soutiennent de manière nuancée quand ils discutent de l’historiographie du concept : « La thèse de Temin d’un marché du travail intégré ne convainc pas, mais sa réflexion souligne bien la relation complexe qui s’est formée à Rome entre le travail servile et le travail mercenaire Footnote 58. » Pour Verboven, les liens clientélaires auraient, davantage que les rapports marchands, permis aux travailleurs romains de trouver un emploi. Cette explication vaut sans doute pour l’Italie où tant de tâches étaient confiées aux esclaves et aux affranchis devenus des « amis » (clientes) du patron Footnote 59. Mais, même à Rome, les travailleurs se louaient sur les marchés et, comme ailleurs dans l’Empire, marchés et réseaux relationnels se complétaient Footnote 60.
D’autres auteurs de Work, Labour, and Professions in the Roman World croient, pour leur part, qu’il a pu exister un marché relativement intégré de la main-d’œuvre à l’échelle de l’Empire. La mobilité de la main-d’œuvre, les marchés de travailleurs offrant leurs bras aux employeurs, une grille de salaires selon la qualification, l’âge et le sexe, comparable à celle d’autres époques, sont pour Seth Bernard ou Claire Holleran – et nous les suivons – des indices importants de l’existenced’un tel marché du travail à l’échelle régionale, voire à l’échelle de l’Empire Footnote 61. Miriam Groen-Vallinga et Laurens Tacoma étudient ainsi l’édit général sur les prix de Dioclétien de 301 apr. J.-C. pour « le reflet qu’il offre du marché du travail romain Footnote 62 ». Mais doit-on ensuite, comme Hawkins, séparer la catégorie de la main-d’œuvre non qualifiée, qu’il juge incluse par son nombre dans un véritable marché du travail, de celle des artisans qualifiés, trop rares pour être intégrés à une dynamique marchande ? Il est évidemment difficile de quantifier le nombre de travailleurs qualifiés mais on peut rappeler l’attrait de l’apprentissage technique à l’époque impériale, un phénomène qui ne peut s’expliquer que parce qu’il offre des débouchés intéressants aux membres des classes moyennes Footnote 63.
Si l’on s’accorde avec Hawkins pour estimer nombreux les recrutements occasionnels et temporaires, il faut aussi distinguer les types d’embauche selon les secteurs d’emploi Footnote 64. Les chantiers de construction comme les travaux agricoles nécessitaient par nature des embauches ponctuelles, saisonnières, voire journalières, ce qui n’empêchait pas de travailler de façon assez continue, comme certains moissonneurs romains partant en campagne pour plusieurs mois Footnote 65. D’autres secteurs en revanche n’avaient pas de production aussi saisonnière. De plus, même des productions saisonnières comme celle des amphores vinaires à livrer au moment de la vendange étaient précédées par un long travail de préparation qui durait une bonne partie de l’année Footnote 66. Dans le textile, les industries extractives ou la transformation alimentaire, la production devait être assez continue. Certaines tâches agricoles, tel l’élevage, exigeaient une présence permanente. C’est pourquoi, dans ces secteurs, la documentation égyptienne atteste l’existence de salariés recrutés sur une base annuelle et mensualisés Footnote 67. Hawkins a sous-estimé ce point et les auteurs de Storia del lavoro in Italia, qui décrivent avant tout les embauches comme journalières, ont également négligé un important article d’Hélène Cuvigny, qui démontrait que l’administration impériale calculait les salaires régulés des ouvriers des carrières et des mines impériales au mois et non à la journée. En Dacie comme en Égypte, le mineur recevait la même paie mensuelle sans supplément alimentaire Footnote 68. À ce propos, dans le contrat de mineur le plus complet que l’on possède, la rémunération n’est désormais plus interprétée comme une paie globale en argent avec nourriture, qu’il faudrait diviser par le nombre de jours travaillés, car la lecture cibaris (avec nourriture) proposée par Jérôme Carcopino est désormais abandonnée au profit de liberis (avec ses enfants), et les nouveaux calculs de Cuvigny ont montré qu’il s’agissait en réalité d’une paie mensualisée pour le travailleur et ses enfants Footnote 69.
Ce mouvement vers la mensualisation d’une partie de la main-d’œuvre domestique et ouvrière sur les domaines agricoles, miniers ou dans les ateliers urbains est loin d’être anodin Footnote 70. Il induit des changements dans l’organisation du travail et des emplois. Si le fonctionnement du marché du travail n’est pas toujours facile à retracer, Holleran retrouve à Rome des places de marché où les travailleurs venaient se louer, ainsi que des réseaux de recrutement par des agents des domaines agricoles italiens (mancipes operarum) Footnote 71. Une partie des embauches était déléguée aussi à l’artisan prenant en charge l’ouvrage. Les contrats d’entreprise transmis sur pierre ou papyrus (locationes operis ou assimilées) sont très clairs à ce sujet pour la construction édilitaire ou navale, la réalisation de pièces de céramique ou d’orfèvrerie. Cela signifiait-il un recours important à la sous-traitance ? Hawkins le croit et l’interprète comme la preuve de l’absence de grandes firmes intégrées. En réalité, le recours à la sous-traitance est loin d’avoir été systématique et la taille des entreprises qui prenaient en charge un ouvrage variait beaucoup selon les contextes. Dans cette économie pré- ou protocapitaliste, le grand nombre de petites entreprises n’empêchait pas, en parallèle, l’existence de firmes intégrées Footnote 72. Il n’y a donc guère lieu de s’en étonner ou de hiérarchiser les formes d’organisation du travail selon une ligne évolutive devant aboutir à l’idéal de la firme intégrée Footnote 73. Dans l’Empire romain, une grande diversité dans les modes d’embauche et de production semble avoir prévalu.
L’histoire du travail à Rome a considérablement évolué au cours du siècle passé. Les travaux des dernières décennies ont remis en question bien des idées reçues sur le sujet, même si tous ne les ont pas abandonnées. Ainsi, il semble désormais difficile de soutenir que la notion de travail n’existait pas à Rome ou que les Anciens ne s’en souciaient pas. Leurs inscriptions, leur iconographie, le nombre de leurs ateliers de production et la taille de certains d’entre eux, leurs livres de comptes sur papyrus ou tablettes disent le contraire. En outre, la marchandisation du travail était réelle, même si le travail salarié ne demeurait qu’un mode de mobilisation de la main-d’œuvre parmi d’autres. L’écriture de cette histoire du travail est désormais aussi diverse que le sont devenus les méthodes et les objets de l’historiographie : certains pratiquent la micro-histoire (ou, plutôt, une histoire à l’échelle micro) et sont influencés par les questionnements de l’anthropologie ; d’autres font une histoire sociale des métiers et des travailleurs, en usant des sources classiques de façon renouvelée ; d’autres, enfin, versent dans l’histoire économique, où la recherche a besoin de modèles et d’abstraction, car elle se situe souvent au niveau macro-économique. Les objets dont ces histoires traitent, tout en étant proches, ne sont pas identiques. Décrire le travailleur à l’ouvrage ou analyser le travail abstrait mobilisable par l’employeur sont deux angles d’approche très éloignés.
Au-delà des différences de méthode et d’écriture de l’histoire, on constate combien les spécialistes demeurent opposés quant à l’appréciation de la nature de l’économie romaine. Certains, notamment Marcone, Hawkins et Zuiderhoek, décrivent une économie assez peu développée, essentiellement agraire, aux marchés incertains, où la mobilisation de la main-d’œuvre s’appuie sur une grande diversité de statuts juridiques. D’autres dépeignent une économie reposant sur des secteurs non agricoles et marchands développés, avec une spécialisation des métiers aussi bien verticale qu’horizontale, où la qualification joue un rôle important dans la négociation sur le marché du travail. En définitive, la bataille historiographique fait encore rage et l’on s’en réjouit, en ce que celle-ci oblige les combattants à affûter sans cesse leurs armes et leurs arguments.