En prenant pour titre la déclinaison au féminin d’une expression courante, l’autrice manifeste un sens de la formule qui avait guidé sa remarquable thèse de doctorat consacrée à la socio-histoire contemporaine du féminicide en FranceFootnote 1. Les mots sont importants, et la féminisation est ici au service de la cause, explicite dans la seconde partie du titre. Ce livre, paru dans une jeune maison d’édition indépendante et militante, est porteur d’une visée pratique et s’il mobilise l’histoire, elle n’en est pas la fin. Il s’agit en effet pour Margot Giacinti de « rendre hommage », d’une part, au combat des féministes qui ont fait du féminicide une question publique et, d’autre part, aux femmes victimes violentées ou mortes de leur résistance à la violence féminicidaire des hommes. Il s’agit également de donner des outils pour lutter contre le féminicide par une meilleure connaissance de ce phénomène social inhérent aux sociétés patriarcales.
L’ouvrage est composé de deux parties séparées par un « intermède ». La première partie ressaisit l’apport des féministes à la reconnaissance du féminicide. Le chapitre 1 retrace la généalogie du mot « féminicide » et du moment où il advient comme concept, car si le mot apparaît dans la langue française dès le xviie siècle dans sa variante « femmicide », ce n’est que bien plus tard qu’il est employé par les féministes pour dénoncer un crime systémique. Parmi celles qui se sont engagées dans la dénonciation des inégalités entre les hommes et les femmes, Maria Deraismes (1828-1894) tient une place essentielle en raison de son action militante précoce tandis qu’Hubertine Auclert (1848-1914) se distingue par ses positions radicales. Si cette dernière n’emploie pas le terme de « féminicide » pour décrire la mort d’une femme en raison de son appartenance au sexe féminin, elle l’utilise ponctuellement pour dénoncer des situations de subordination des femmes par les hommes. L’article 324 du Code pénal de 1810 excusant le meurtre par son mari de la femme adultère surprise en flagrant délit au domicile conjugal est la cible de vives critiques de la part de ces premières féministes qui y voient non pas une défense de l’honneur, mais un encouragement au crime passionnel, ce meurtre « par amour » dont les femmes sont les principales victimes.
Au Royaume-Uni, la prévention des violences conjugales trouve une première issue politique le 27 mai 1878 avec un amendement au Matrimonial Causes Act permettant à l’épouse de quitter le domicile conjugal si son mari est condamné ou si les juges constatent que sa sécurité est en danger. Dix ans plus tard, la banalité et l’invisibilisation du meurtre des femmes, ni qualifié judiciairement ni poursuivi, sont dénoncées par Fenwick-Miller en réaction à une presse qui s’emballe sur le caractère exceptionnel des crimes de « Jack l’Éventreur ». Bien que cette période amorce la mise au jour du continuum des violences faites aux femmes, il faudra attendre les années 1970 pour que le féminicide devienne un concept opératoire décrivant un phénomène structurel. Cette évolution est liée pour une large part au travail théorique et militant de Diana E. H. Russell (1938-2020), finement décrit dans le chapitre 2. M. Giacinti rappelle ici le moment fondateur que constitue la tenue, en 1976 à Bruxelles, du Tribunal international des crimes contre les femmes. C’est en effet à cette tribune que D. Russell emploie pour la première fois en public le mot « féminicide » afin de nommer ce que l’on décrit alors comme « le meurtre des femmes parce qu’elles sont des femmes ». D. Russell relève que ce crime ne se limite pas à la sphère conjugale, qu’il est politique parce qu’il concerne toute la société et qu’il appelle une réaction collective pour porter la voix des victimes et combattre les mécanismes de sa perpétuation. L’innovation conceptuelle de D. Russell n’a pas immédiatement été reprise, bien que les militantes féministes françaises soient amenées à prendre des positions publiques sur les violences faites aux femmes. D. Russell poursuit dans les années suivantes ses recherches sur les violences faites aux femmes (viol, inceste, pornographie, abus sexuels sur mineurs, etc.) et une documentation sur les meurtres de femmes commence à émerger sous l’initiative de groupes féministes (Woman Against Femicide). Bien des situations criminogènes restent alors encore dans l’ombre, telle celle des femmes autochtones du Canada qui sont 16 fois plus susceptibles d’être tuées dans l’indifférence que les femmes blanchesFootnote 2.
Le 6 décembre 1989, l’assassinat de 14 étudiantes à l’École polytechnique de Montréal par Marc Lépine défraie la chronique en raison de la revendication féminicidaire explicitement antiféministe de l’acte. Ce massacre contribue à faire advenir une prise de conscience collective sur le phénomène féminicidaire. Trois ans plus tard, Diana E. H. Russell et la criminologue Jill Radford codirigent un ouvrage collectif fondateur sur la questionFootnote 3. Le féminicide y est décrit comme un fait social structurel s’inscrivant dans un continuum de violence ; il est inhérent aux sociétés patriarcales et peut se manifester dans le temps et dans l’espace sous des formes variées (chasse aux sorcières, violences conjugales, infanticides et néonaticides des filles, avortements bâclés, suicides induits, etc.)Footnote 4. Bien que l’ouvrage bénéficie d’une certaine reconnaissance aux États-Unis, la réception du concept ne s’impose en France que dans les années 2010 (chapitre 3).
C’est d’abord en Amérique du Sud que la notion est reprise par des chercheuses féministes. Au Costa Rica, avec Ana Carcedo et Montserrat Sagot, au Mexique avec Marcela Lagarde et Julia E. Monárrez Fragoso qui travaillent sur la ville de Ciudad JuárezFootnote 5. Ces chercheuses mettent notamment l’accent sur l’acception sociale du phénomène, la socialisation violente des hommes et l’impunité institutionnalisée dont bénéficient les coupables. Le rôle de ces chercheuses militantes a été déterminant dans la reconnaissance du féminicide et son intégration dans la législation pénale du Costa Rica et du Mexique (2007), du Guatemala et de la Colombie (2008), du Chili (2010), du Pérou et du Salvador (2011), de la Bolivie et du Nicaragua (2012). En Europe, une étude financée par l’Union européenne (COST Action) publie en 2018 les premières données qualitatives et quantitatives par État, en dépit de l’absence de statistiques spécifiques. Les mouvements féministes poursuivent la documentation du phénomène tout en mettant en œuvre des actions de protection des victimes de violences conjugales et des pratiques militantes qui provoquent une prise de conscience élargie du féminicide (collecte de photographies, récits de témoignages, collages dans l’espace public, blog et réseaux sociaux, etc.). L’analyse du contenu des slogans diffusés par des actions de collage est particulièrement éclairante sur l’appropriation définitive du féminicide par ces mouvements.
L’intermède de l’ouvrage consiste à présenter cinq affaires judiciaires représentatives de la diversité des contextes politiques et sociaux, et de la récurrence du « script » du passage à l’acte caractérisant le féminicide. Ces affaires, sélectionnées dans les archives du département du Rhône, s’étendent de 1820 à 1954. Leur présentation sommaire dépasserait ici le cadre imparti, mais il importe de préciser que leur qualification judiciaire est différente. Le dénommé Lelièvre (1820) est poursuivi pour avoir contracté plusieurs mariages sous une fausse identité, pour avoir empoisonné trois de ses épouses et son fils, pour avoir enfin enlevé un enfant. Le gardien de la paix Perron (1874) est accusé de tentative de meurtre et d’attentats à la pudeur sur enfant de moins de 13 ans, Busseuil (1893) est incriminé pour l’assassinat d’une prostituée, Brunod (1908) a tué son épouse et Maxence B. (1954) a tué sa patronne à coups de marteau.
Ces affaires sont analysées dans la seconde partie de l’ouvrage – « Les femmes face au féminicide » – pour comprendre la logique du féminicide en mettant au jour les évolutions et les invariants du phénomène. C’est ici que la grille de lecture par le genre démontre toute sa pertinence. Il s’agit de ressaisir les paroles des victimes survivantes et celles des femmes témoins ou confidentes afin de mettre à distance l’androcentrisme d’une procédure judiciaire placée, de l’instruction au jugement, entre les mains des hommes. À la relecture de ces sources, le féminicide apparaît comme un « crime annoncé » (chapitre 4) qui ne survient pas par hasard ou sur un coup de folie. Dans les cas mettant en cause des couples, la violence physique, sexuelle ou psychologique des hommes sur leur partenaire précède toujours le passage à l’acte meurtrier. Les plaintes des femmes auprès de leurs proches ou de l’autorité judiciaire sont souvent minimisées par le renvoi de la situation conflictuelle à la sphère privée. Or, dans ces situations de vie commune, les menaces de mort sont fréquentes et contribuent à instaurer une position de domination et un climat de terreur sur la future victime qui est l’objet d’une exploitation sexuelle, financière et/ou affective. Les femmes victimes sont pourtant loin de correspondre aux êtres passifs représentés par la chronique judiciaire. Bien qu’accablées par le rapport de force et par les contraintes sociales qui leur sont imposées, elles se défendent individuellement en tentant d’échapper à la violence qu’elles subissent (chapitre 5). Leurs résistances prennent plusieurs formes : dénonciation des violences subies à un proche ou à une autorité publique, expression du refus (de la relation sexuelle, de l’exploitation économique, etc.), auto-défense contre l’agression physique, etc. Les victimes peuvent aussi compter sur une relative sororité lorsqu’elles ont pu nouer des relations amicales. L’aide apportée peut consister à rompre l’isolement de la victime et à rapporter, lors de la procédure judiciaire, les faits et les violences précédant le crime, mais, et c’est ici l’un des apports décisifs de la relecture des archives, toutes ces réactions de résistance semblent exacerber la dynamique meurtrière de la domination masculine. Le féminicide surgit en effet en réaction aux résistances des femmes et le corps des victimes porte, dans la plupart des cas, les marques d’un acharnement punitif. La terreur psychologique étant bien souvent présente dans la période précédant ce passage à l’acte, l’autrice fait l’hypothèse que certains suicides forcés pourraient être réinterprétés comme des féminicides, conséquence d’une « agentivité tragique » (p. 153-154).
Le dernier chapitre s’attache à présenter le traitement des cinq affaires par les institutions judiciaires et médiatiques. Les traits communs sont saisissants. Il y a d’abord la présence d’une incrimination pénale ou d’une définition criminologique qui élude la dimension féminicidaire de l’acte : telle affaire est extraordinaire par le nombre de victimes, une autre est immorale en raison de l’adultère supposée de l’épouse, une autre encore est crapuleuse ou engage la folie de l’auteur, mais ni l’institution judiciaire ni la chronique médiatique n’envisagent la possibilité d’un crime systémique. La violence masculine reste ici dissimulée « derrière la diversité des catégories judiciaires et médiatiques » (p. 172). Il y a ensuite la dévalorisation de la victime, dont la moralité est auscultée, discutée et souvent mise en cause. La conclusion de l’ouvrage souligne l’intérêt de documenter le rôle des groupes dominés dans la production théorique de la connaissance du féminicide en insistant sur la nécessité de dénoncer les « conditions sociales, politiques et légales » qui le rende possible (p. 186). Elle défend également l’extension de la prise en compte du féminicide au-delà de la seule sphère des relations conjugales, y compris en incluant certains suicides, les disparitions et les tentatives de meurtre et d’assassinat. Elle fait valoir la nécessité de prendre au sérieux les menaces de mort dans la prévention du passage à l’acte et réaffirme la dangerosité de la séquence durant laquelle la victime manifeste sa résistance aux violences subies. Elle invite, enfin, à poursuivre la lutte contre le féminicide, « dans la rue et dans le droit » (p. 197).
Livre lumineux portant sur un sujet tragique, Le commun des mortelles n’appelle jamais aux émotions du lecteur et de la lectrice, et évite ainsi toute réaction de sidération face au tragique des situations décrites. C’est un livre de réflexion, fait pour comprendre et combattre. Sa volumétrie imposait des choix et des élisions, tels le saut chronologique entre la première vague (1855-1914) et la seconde vague féministe (1970-1992), et l’invisibilisation des hommes contestant la légitimité du meurtre des femmes, une question pourtant discutée à la belle époque du crime passionnelFootnote 6. On peut regretter l’absence des recherches historiques menées depuis quelques années par Frédéric ChauvaudFootnote 7 et les collègues qui partagent son travailFootnote 8. Enfin, la conclusion aurait pu mettre en discussion la dynamique à l’œuvre en faveur de la trop lente et trop partielle reconnaissance, mais reconnaissance tout de même, de la réalité et de l’extension du phénomène féminicidaire. Il n’est guère de science humaine et sociale, de nos jours, qui ne soit traversée par la question, et même l’histoire du droit se trouve percutée par les études de genre qui remettent en cause sa neutralité axiologiqueFootnote 9. Alors, où en est la lutte aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est gagné, que reste-t-il à faire ?
Ces remarques ne retirent rien à la force de ce livre porté par une argumentation solide et convaincante. De lecture délibérément accessible, riche en informations utiles, Le commun des mortelles s’apparente à un manuel de lutte contre le féminicide. Il faut lui souhaiter une très large diffusion.