Le parti Russie unie (Edinaïa Rossiia) est une créature politique bien étrange. Sous un certain aspect, c'est un parti hégémonique. Fort de deux millions de membres et étroitement associé à la figure du tout-puissant président Vladimir Poutine, il obtient depuis près de vingt ans de larges majorités aux élections législatives à tous les niveaux de la Fédération de Russie. Cette domination rappelle à première vue celle de son prédécesseur communiste à l’époque soviétique ou celle d'autres partis hégémoniques, comme le Parti révolutionnaire institutionnel au Mexique. Et pourtant, sous un autre aspect, Russie unie est un parti sans pouvoir. Ses rapports avec l'exécutif central, en effet, sont profondément asymétriques : le parti approuve au parlement les décisions de l'exécutif sans que ce dernier ne s'engage en retour auprès de l'organisation ou de son programme. Le président russe a participé à la fondation du parti, mais il refuse d'en être membre, tout comme bon nombre de ministres. Russie unie, en somme, est un parti dominant qui a la curieuse particularité d’être lui-même dominé par le pouvoir exécutif central.
Dans la majorité des études sur Russie unie, cette situation paradoxale est vue sous le signe du manque. Au mieux, ce serait un parti inachevé et au pire, un faux parti. D'où le faible intérêt accordé à son organisation interne, considérée comme un écran de fumée destiné à tromper les esprits naïfs. À rebours de cette perspective sceptique, l'intérêt du livre de Clémentine Fauconnier est de « prendre au sérieux Russie unie » (17) et de se pencher sur les modalités concrètes de son fonctionnement. L'auteure mobilise les outils de la sociologie des institutions afin d'examiner le processus spécifique de fabrication partisane qui y est à l’œuvre, en particulier à travers l’élaboration de programmes et de mécanismes de recrutement du personnel politique. Certes, ces initiatives sont souvent court-circuitées ou instrumentalisées par le pouvoir exécutif central, mais elles n'en produisent pas moins des effets sociaux et politiques. La question, en somme, « n'est pas de savoir à quoi sert Russie unie mais qu'est-ce qui fait Russie unie et que fait Russie unie » (28).
Cette approche conduit l'auteure à se pencher sur les pratiques et discours des acteurs politiques impliqués dans le parti, qu'elle a interrogé et observé lors de terrains d'enquête. À cet égard, il faut prendre la mesure du défi que représente pour le chercheur occidental l'accès aux milieux politiques proches du pouvoir dans un régime autoritaire comme celui de la Russie. Le remarquable travail empirique accompli par Clémentine Fauconnier dans ces circonstances contribue largement à l'intérêt de cet ouvrage, qui offre une rare perspective de l'intérieur sur un parti omniprésent dans le paysage politique russe, et pourtant méconnu.
Les deux premiers chapitres de l'ouvrage relatent la genèse de Russie unie, puis sa conquête de la majorité parlementaire dans la première décennie des années 2000. Le parti s'y révèle moins le moteur que le bénéficiaire de la construction par le haut d'un « pluralisme administré », un système visant à la gestion de l'offre politique et à la centralisation du pouvoir au détriment des fiefs régionaux.
Les chapitres 3 et 4 constituent le cœur de l'ouvrage, au propre comme au figuré, car ils sont consacrés aux efforts déployés par Russie unie, malgré sa position subsidiaire, pour se doter de mécanismes partisans autonomes. Ces efforts concernent, en premier lieu, la production des idées politiques. Il faut savoir que le parti y a d'abord été réfractaire. Lors de ses premières années d'existence, Russie unie a fondé son identité politique sur le « centrisme », une sorte de pragmatisme ostentatoire qui se refuse à toute formulation idéologique substantielle et qui se traduit par une loyauté absolue envers le Kremlin au nom d'un impératif de stabilité. Mais à partir de 2005, Russie unie cherche à consolider sa position majoritaire en se dotant d'une identité partisane bien définie : le conservatisme. Les observateurs de la politique russe ne manqueront pas de voir là un signe avant-coureur de ce qu'on appelle communément le « virage conservateur » du régime russe, qui à partir du retour de Poutine à la présidence en 2012 entame une tonitruante croisade contre la décadence morale de l'Europe. Or, l’étude de Clémentine Fauconnier révèle le caractère superficiel de la montée du conservatisme dans les sphères du pouvoir en Russie. Loin de s'appuyer sur des traditions profondément ancrées, comme le conservatisme polonais, le nouveau conservatisme de Russie unie désigne surtout une attitude antirévolutionnaire sans contenu précis, visant essentiellement à la défense de l'ordre établi. Le caractère instrumental de ce conservatisme se trouve d'ailleurs confirmé par la légèreté avec laquelle le traitent les dirigeants de l'exécutif central, qui le brandissent pour mobiliser leurs partisans, mais n'hésitent pas à l’écarter lors des campagnes électorales présidentielles au profit de la posture « centriste », jugée plus sûre, balayant du revers de la main tous les efforts de Russie unie pour se doter d'une idéologie substantielle.
La quête d'autonomie de Russie unie passe aussi par l'adoption de procédures formelles visant à la sélection de ses candidats. Clémentine Fauconnier se penche tout particulièrement sur le cas des « Primaires jeunes » organisées en 2011 pour stimuler le recrutement de candidats de la génération montante. Tout comme la production idéologique, cette initiative se révèle emblématique des contournements subis par les mécanismes internes du parti, puisque la plupart des lauréats de ces primaires se voient finalement écartés des listes électorales à la dernière minute au profit de candidats désignés par les instances dirigeantes. La manœuvre est si grossière que l'observateur cynique pourrait croire que tout cela était joué d'avance. Or, les entretiens réalisés par Clémentine Fauconnier révèlent l'amertume des participants aux Primaires jeunes, qui s'avouent « désagréablement surpris » (171) par la tournure des événements, sans pour autant remettre en cause leur loyauté au régime. Les lauréats déçus, en effet, se considèrent comme des gens actifs dignes d’être sélectionnés par les élites en place et dénoncent la paresse des protestataires qui emplissent les rues de Russie à l'hiver 2011–2012. Ainsi donc, l'initiative des Primaires jeunes, même dévoyée par rapport à ses résultats affichés, a pour effet d'encourager une forme d'activisme fondé sur le travail sur soi, la compétition et la soumission à la hiérarchie établie.
Le destin de Russie unie depuis 2012, qui fait l'objet du dernier chapitre, confirme sa situation paradoxale. Le parti conserve et renforce sa domination sur le pouvoir législatif à tous les niveaux, même s'il doit subir l'humiliation d’être gardé à bonne distance par Poutine afin de préserver l'image d'un chef au-dessus des conflits partisans. La thèse originale de Clémentine Fauconnier consiste à expliquer cette situation paradoxale non pas comme un manque ou une illusion, mais comme le fruit d'une tension instable entre deux logiques issues du Kremlin : la promotion du parti comme instrument de gestion de l'offre politique et la prévention de toute dynamique ascendante qui aboutirait à davantage d'autonomie à l’égard de l'exécutif central. Cette analyse tout en nuances apporte deux contributions notables à la science politique. Aux spécialistes des partis politiques, elle propose de réfléchir à partir de Russie unie au cas singulier des partis hégémoniques non dirigeants. Aux spécialistes de la Russie, elle invite à écarter le stéréotype du Kremlin comme Léviathan, pouvoir omnipotent et omniscient, et à analyser la domination politique « à géométrie variable » qui résulte des transactions informelles sans cesse renégociées au sein de l’élite russe.