L’ouvrage d’Adriana Orlandi est une réflexion sur la spécificité de l’adjectif en français. Dans ce domaine bien connu, Orlandi propose une démarche originale, inspirée des travaux qui retiennent l’attention. Le principe directeur de l’étude, puissant et d’une élégante simplicité, ce sont les travaux de Michele Prandi.
Les adjectifs sont tous marqués par leur signifié relationnel, et donc leur dépendance référentielle. Ils ont deux fonctions syntaxiques primaires : épithète et attribut. Mais la disparité est grande entre les deux positions : alors que l’épithète peut recevoir tous les adjectifs, dans leur plus extrême diversité, la fonction attribut, elle, se limite aux emplois de type qualificatif. Un tel « blocage prédicatif » ne tient pas tant aux adjectifs en eux-mêmes qu’à leurs emplois divers.
A partir de là, Orlandi s’interroge : quelle est la fonction syntaxique primaire de la catégorie adjectivale ? Plutôt que d’y répondre par un choix exclusif, comme on l’a fait avant elle, Orlandi considère que le problème est mal posé. S’appuyant sur ce qu’elle appelle les « cas conflictuels » (où l’interprétation de l’adjectif ne va pas de soi, chap. II), elle distingue dans le corpus littéraire qui lui sert de base (un roman des frères Goncourt) quatre types de « conflit » : métaphoriques (lumière riante), oxymoriques (sensualité spirituelle), dilatés (beautés faunesques), obliques (sourire blanc).
Elle observe que dans le syntagme nominal (SN), la structure s’adapte aux contenus en jeu, le processus interprétatif s’appuyant sur la cohérence conceptuelle (et textuelle). La relation attributive, au contraire, impose rigidement une lecture qualificative. C’est que l’une est à moule large, l’autre à moule rigide. La première se contente d’exprimer le signifié complexe, qui naît avant tout de la solidarité entre les contenus, la seconde le construit (le contenu est imposé par la structure elle-même). Dans le premier cas, on parlera d’un « codage ponctuel », une sorte de sous-codage, dans le second, d’un « codage relationnel » (c’est la relation grammaticale qui assigne un rôle aux contenus). Dans le SN, la structure, du fait de son faible pouvoir de codage, ne fait que suggérer l’existence d’un lien (p. 135), un calcul inférentiel permettant de résoudre l’éventuel conflit. En position attribut en revanche, les cas conflictuels sont exclus pour la plupart (restreints de fait aux seuls emplois métaphoriques). Mais à ce compte-là, les adjectifs à fonction classifiante (les adjectifs de relation entre autres) devraient être exclus de la position attributive. Or ils ne le sont pas vraiment. Alors, comment rendre compte de cette difficulté théorique ? Orlandi la résout par le recours à la notion de « glissement de fonction » (p. 165) : une sorte de contamination entre deux types de sous-catégorisation, celle de l’adjectif attribut classifiant, et celle que fournit plus normalement un pivot prédicatif nominal (le sapin est un arbre).
Position épithète et position attribut sont deux positions syntaxiques aux propriétés bien différentes, et vouloir décréter que l’une est plus définitoire de la catégorie que l’autre, c’est mal poser le problème. Il faut dire en quoi chacune est fondamentale pour l’adjectif (chap. IV). La position épithète est distinctive de la catégorie (elle permet de regrouper tous les membres, et n’en exclut quasiment aucun). Mais c’est la structure prédicative qui est seule capable de donner forme à une relation qualificative : c’est donc là la fonction élective de l’adjectif. Un tel clivage entre forme et fonction est une caractéristique de la catégorie (et ne se retrouve dans aucune autre). En cela, on peut donc parler d’un « paradoxe de l’adjectif ».
L’objectif de l’ouvrage est ambitieux, et l’exposition du problème très claire et pédagogique. On admire la puissance du cadre théorique retenu, et ce qu’il permet d’éclairer : comment s’articulent les deux rôles principaux de l’adjectif. Certes la primauté accordée aux principes généraux de structuration de la langue laisse moins de place aux subtilités des cas particuliers. Ainsi, faire appel à des paraphrases banales (et pas toujours convaincantes) n’éclaire guère l’analyse de un anxieux soupçon ou de nuits heureuses (p. 82). D’autres fois, des collocations banales, comme maisons lépreuses (p. 106) sont analysées comme des figures, alors qu’elles ne sont plus ressenties comme telles. Plus sérieusement, on peut contester le principe selon lequel une préposition comme avec serait « presque vide de contenu » (p. 131 et 133-134). La composition N de N est considérée de même comme la mise en relation de deux N, sans que la préposition de soit censée jouer un rôle. Pourtant, elle en joue un (une tasse de/à thé), dans la mesure où elle participe d’une série oppositive. Dans le même ordre d’idées, on s’étonne qu’il ne soit pas fait mention des constructions directes, N1N2 (réplique boomerang, mesure phare, geste barrière, etc.), pourtant très vivantes et répandues, concurrentes à la fois des constructions prépositionnelles, et des SN classiques (N adj.) : la filière du pétrole, la filière pétrole, la filière pétrolière). Pourtant, rien de tout cela n’est interchangeable, car tout fait sens. On peut aussi contester que la dépendance référentielle de l’adjectif soit présentée comme une évidence absolue (p. 210) : que dire alors de manger italien, faire pareil, viser précis, se teindre en blond ? Enfin, plus largement, dans cet ensemble si rigoureux, le concept de glissement entre deux types de structures attributives, laisse un peu perplexe.
Il reste que l’on appréciera à sa juste valeur l’excellente connaissance qu’a Orlandi du domaine, pour le français, mais aussi pour nombre de langues étrangères (auxquelles elle consacre son dernier chapitre (chap. V). On partage avec elle la conviction que tout ce que l’on peut dire de l’adjectif concerne des emplois, et non le lexème adjectival pris absolument. On apprécie ses positions sur la force incoercible de la syntaxe attributive (p. 46-47), opposée au sous-codage des relations au sein du SN. Sa thèse principale, qui distingue et oppose ainsi adjectivité et qualification emporte l’adhésion.