Rögnvaldur Ingthorsson présente, dans McTaggart’s Paradox, une étude approfondie du célèbre argument de John McTaggart, initialement publié en 1908 (McTaggart, Reference McTaggart1908), par lequel il affirme l’irréalité du temps, de même qu’une évaluation critique des débats qui ont suivi. Cette brillante analyse couvre les différents points de vue qui découlent de l’argument de McTaggart, plus spécifiquement des séries temporelles A et B qu’il a définies et des théories du temps A et B qu’elles ont engendrées. L’argument de McTaggart est certainement perçu comme un sérieux paradoxe auquel de nombreux philosophes se sont attaqués. La très grande nouveauté introduite par Ingthorsson est la mise en lumière du contexte métaphysique qui aurait motivé McTaggart dans son argumentation; celle-ci ne constituerait pas, contrairement à l’idée généralement reçue, un argument autonome. Au contraire, soutient l’auteur — et ceci constitue le cœur de sa thèse — la métaphysique de McTaggart implique la notion de «parité temporelle»; si le temps existe, tous les temps grammaticaux (tenses), c’est-à-dire tant le futur que le présent et le passé, doivent exister et être réels de façon égale. Selon Ingthorsson, ce principe de parité temporelle est fondamental, bien qu’implicite, dans le raisonnement de McTaggart, mais il a été très largement sinon complètement ignoré par les commentateurs et les philosophes travaillant sur la notion de temps.
D’entrée de jeu, Ingthorsson expose le système métaphysique de McTaggart qui, curieusement, ne fut publié de façon achevée que lors de la parution des deux volumes de The Nature of Existence, respectivement en 1921 et, de façon posthume, en 1927 (voir McTaggart, Reference McTaggart1921 et Reference McTaggart1927). Ce long délai entre la publication initiale de son argument et celle de sa métaphysique peut certainement expliquer pourquoi l’argument parut être autonome aux yeux des commentateurs. Très sommairement, McTaggart soutient que tout ce qui est réel existe et ne peut constituer que des substances, des qualités de substances ou des relations entre les substances. Il en découle la nécessité que si le temps existe et est réel, alors le futur, le présent et le passé doivent exister de façon égale.
Ingthorsson réévalue l’argument de McTaggart en employant le principe de parité temporelle comme clé, ce qui permet, selon lui, de dissocier l’argument du paradoxe. Nul besoin de faire appel à des explications telles que des erreurs de sémantique, de langage ou encore de logique dans le raisonnement de McTaggart; il suffit de replacer l’argument dans son contexte métaphysique implicite pour en reconnaître la validité. Que l’on accepte ou non la conclusion de McTaggart relève de l’acceptation ou non de ses prémisses, incluant, de manière plus spécifique, le principe de parité temporelle.
L’auteur souligne qu’alors que les critiques formulées contre l’argument de McTaggart sont nombreuses et variées, il n’existe à peu près qu’une seule ligne de défense de son argument, soit qu’il existe bel et bien une contradiction dans la série A. La contradiction soulevée par McTaggart tient au fait que puisque la série B implique une relation fixe avant-après entre les événements, aucun changement dans les événements ne peut y être représenté; seule la série A permet un tel changement à travers les positions de futur, présent et passé qu’elle implique. Tout événement doit occuper chacune de ces positions, soutient McTaggart, ce qui est impossible. À la solution «évidente» selon laquelle un événement n’occupe chacune de ces positions temporelles que successivement et non pas de façon simultanée, c’est-à-dire qu’il «était futur», «est présent» et «sera passé», McTaggart réplique que l’on fait alors appel à une deuxième série temporelle pour s’extirper de la première et que cette procédure doit être répétée indéfiniment, ce qui correspond à une régression à l’infini et mène donc à une contradiction.
D’un côté, les défenseurs de la contradiction font généralement, selon Ingthorsson, une reconstruction différente, voire erronée, de l’argument original de McTaggart. Au mieux, ils considèrent le principe de parité temporelle comme une conséquence de la contradiction de la série A alors que McTaggart le tient comme prémisse implicite à son argument. Par ailleurs, l’auteur rappelle que Michael Dummett a démontré la validité logique de l’argument de McTaggart (Dummett, Reference Dummett1960), ce qui laisse aux commentateurs le choix d’accepter ou non les prémisses de McTaggart pour mener leur analyse de l’argument. Tout compte fait, Ingthorsson est d’avis que le cadre conceptuel utilisé par les défenseurs diffère de celui de McTaggart, mais que ce dernier est plus explicite dans son engagement; son argument souffre cependant du problème d’être éloigné de la conception courante que se font tant l’homme de la rue que les tenants du point de vue A. En d’autres mots, McTaggart réfute une conception du temps à laquelle personne ne croit réellement.
Du côté des objections, Ingthorsson présente différentes lignes d’attaque utilisées contre l’argument de McTaggart. L’auteur les passe en revue, ici encore sous l’éclairage du principe de parité temporelle. Il rappelle par exemple que le cœur de l’argument de McTaggart ne porte ni sur l’apparence du temps, ni sur la signification des expressions temporelles, mais plutôt sur un modèle «temporel» de la réalité telle qu’elle apparaît, certes, dans l’expérience présente, mais en accord avec une réalité absolue, fidèle à sa métaphysique a priori. Bref, affirme Ingthorsson, aussi valides qu’elles puissent être, certaines objections ne ciblent tout simplement pas l’argument de McTaggart.
L’auteur porte aussi son analyse sur certains problèmes que posent les points de vue A et B. Il traite entre autres du problème du changement que suscite le point de vue B. McTaggart l’avait déjà décrit comme une fâcheuse conséquence de la série B qui ne reconnaît que les relations permanentes avant-après entre les événements; comment cette série peut-elle accommoder un quelconque changement? La réplique usuelle des partisans du point de vue B consiste à reconnaître la validité de l’argument de McTaggart à propos de l’absence de changements au niveau des événements, mais non pas à celui des choses elles-mêmes.
Pour McTaggart, les choses persistent dans le temps parce qu’elles possèdent des parties temporelles; elles perdurent. Ainsi, si tous les temps (ou moments) existent également, alors un objet qui existe à différents moments existe également à tous ces moments; ceci n’est possible qui si les objets existent, parties par parties, à différents moments et que les différentes propriétés que les objets possèdent à ces différents moments sont en fait possédées par les parties elles-mêmes. Puisqu’aucune des parties de l’objet ne change de propriétés et que l’objet ne possède en fait différentes propriétés qu’à travers celles de ses différentes parties, l’objet ne change pas réellement.
De plus, pour McTaggart, les événements — qui, par leur simultanéité, constituent eux-mêmes les moments — sont l’équivalent des parties temporelles; la série B consiste donc réellement en parties temporelles d’événements ordonnés en avant-après. La seule porte de sortie pour les tenants du point de vue B consiste à démontrer qu’il n’implique pas (nécessairement) l’idée que les choses perdurent; différentes tentatives en ce sens demeurent plutôt insatisfaisantes aux yeux d’Ingthorsson. Selon lui, l’argument de McTaggart contre le point de vue B demeure un sérieux défi pour ses partisans. Il ajoute que la conviction, exagérée à ses yeux, qu’il existe une telle réponse trouve (encore) sa source dans l’incompréhension générale du paradoxe de McTaggart, en particulier du rôle du principe de parité temporelle et des raisons qui ont motivé McTaggart à adopter ce principe. À ses yeux, l’incompatibilité de la notion de persistance comme endurance avec le point de vue B du temps résulte du fait que l’endurantisme est incompatible avec le principe de parité temporelle; rien ne peut à la fois exister exclusivement à chaque moment d’une série temporelle («series of times») dans le sens requis par l’endurantisme et coexister à chacun de ces moments de la façon requise par le principe de la parité temporelle.
Ingthorsson porte aussi son analyse sur le «problème des temps grammaticaux» que pose le point de vue A. Il réitère que la notion de parité temporelle constitue la marque distinctive entre les points de vue A et B, non seulement parce que McTaggart a démontré que les temps grammaticaux et la parité temporelle ne font pas bon ménage, mais surtout parce que le débat a toujours tourné autour de la question de savoir si le futur et le passé existent en parité avec le présent. Bien que l’auteur soit d’avis que McTaggart échoue à démontrer que les différents points de vue A soient intrinsèquement contradictoires, il reconnaît que la notion de temps grammatical pose en soi un problème. En fait, soutient Ingthorsson, l’argument de McTaggart constitue un leurre qui a servi à distraire les défenseurs du point de vue A dans leurs tentatives de développer une véritable ontologie du temps (grammatical).
Ingthorsson réaffirme que le principal problème consiste en ce que les commentateurs ont largement mal compris le rôle important de la présomption de parité temporelle dans le raisonnement de McTaggartFootnote 1. D’un côté, elle demeure implicite dans l’argumentation de ceux qui rejettent les temps grammaticaux, ce qui rend leur argument incomplet aux yeux de ceux qui les acceptent. Inversement, ces derniers, connaissant eux aussi mal la présomption de McTaggart, peinent à formuler la raison pour laquelle l’argument de leurs opposants est incomplet. À la fin, cette incommensurabilité de points de vue mène les partisans du point de vue A à se demander eux-mêmes s’il ne manque pas quelque élément pour justifier et défendre leur position, mais sans en connaître la nature. Ceci explique, selon Ingthorsson, la prolifération des tentatives visant à prémunir le point de vue A contre la contradiction que McTaggart y voit, c’est-à-dire les différentes versions de ce qui est connu comme le «paradoxe de McTaggart». Malheureusement, poursuit Ingthorsson, la plupart de ces tentatives ont mené à des solutions spéculatives qui ne sont pas moins contre-intuitives que celles du point de vue B, ni plus attrayantes.
De plus, admet Ingthorsson, le point de vue A est mal défini; bien qu’il soit plutôt intuitif et compte sur des métaphores populaires, telle la notion de «passage du temps», il est plus fortement soutenu par les conséquences contre-intuitives du rejet des temps grammaticaux, par exemple que les choses perdurent, que le changement n’existe pas et que le futur est déterminé. En fait, poursuit l’auteur, alors que le point de vue B se formule clairement et simplement, il existe différentes versions incompatibles du point de vue A qui n’ont en commun qu’une obscure conviction que les temps grammaticaux font partie de la réalité objective; il n’existe même pas de consensus sur la manière d’appréhender la réalité temporelle comme étant composée de temps grammaticaux.
Ingthorsson distingue les différents points de vue A selon qu’ils reconnaissent 1) la réalité du futur, du présent et du passé, 2) la réalité du présent et du passé seulement ou 3) uniquement la réalité du présent. Ces théories sont respectivement représentées par les hybrides A-B, incluant la théorie du projecteur («Moving Spotlight Theory»), l’univers-bloc en croissance («Growing Block Theory») et le présentisme. Ingthorsson reconnaît que le problème des temps grammaticaux est complexe. Selon lui, le paradoxe de McTaggart ne constitue une menace sérieuse que contre les théories hybrides A-B; par ailleurs, la notion de changement est plus problématique pour le concept de l’univers-bloc en croissance que ne le sont les temps grammaticaux. À la fin, le seul problème sérieux qui affecte le présentisme — dont il est un partisan — est la présomption que celui-ci doive fournir des vérifacteurs à propos du futur et du passé. Cette présomption est-elle vraiment justifiée, demande Ingthorsson, si l’on accepte le point de vue présentiste selon lequel le futur et le passé n’existent pas?
En conclusion, Ingthorsson estime avoir clarifié dans cet ouvrage l’un des arguments les plus difficiles des temps modernes et démontré que cet argument n’est pas si compliqué dès lors que l’on comprend qu’il découle de la métaphysique a priori de McTaggart. Malheureusement, les commentateurs n’ont pas su reconnaître que l’argument de McTaggart ne constitue pas un argument autonome, mais qu’il dépend plutôt de son système philosophique complet. Ingthorsson reconnaît qu’au moment de sa parution initiale, en 1908, sa métaphysique a priori n’était pas encore connue; elle ne le sera que lors de la parution du premier volume de The Nature of Existence, en 1921.
Ingthorsson souhaite finalement que son ouvrage mette en lumière l’importance du principe de parité temporelle comme prémisse implicite tant chez les tenants du point de vue A que ceux du point de vue B; plus qu’une compréhension de l’argument de McTaggart, l’enjeu porte, selon lui, sur une réelle compréhension de l’essence du débat sur la nature du temps. Que l’on accepte ou non le principe de parité temporelle — et que ce principe soit vrai ou faux, précise-t-il — notre réflexion doit en tenir compte. Ce principe est crucial, insiste-t-il; si tous les temps existent également, alors comment peut-on comprendre la réalité comme étant temporelle? Dans le cas contraire, comment comprendre la relation avant-après si tous les temps n’existent pas également? Ce dernier cas est à la fois intangible et plus difficile; ceci explique, selon lui, la plus grande variété des versions parfois incompatibles du point de vue A. Ingthorsson le trouve malgré tout plus intéressant, justement parce qu’il offre plus de défis.